leggins de parade, raffut...»
Gregory crache aux pieds d'un gentleman qui passe.
--Ça ne proteste même pas! J'aurais pu tout aussi bien lui cracher sur
la figure, il aurait encore dit: «_Thanks, sir_».
Evidemment le postier est dans un de ses mauvais jours. Il serre les
poings, ses paupières se plissent et ne laissent voir qu'un point aigu.
Il cherche une méchante querelle.
L'offre d'un cocktail au _Monte-Carlo_ ne le tente même pas.
--Les _saloons_ d'à présent? Les mêmes noms oui: l'_Exchange_, le
_Monte-Carlo_, le _Green Tree_, le _Bank_... Mais l'atmosphère, les
clients!
«Leurs cocktails? De l'alcool de sciure de bois qui râpe la gorge. Non
merci. Savez-vous, garçon, que le _waiter_, au _Green Tree_, a un
appareil pour fabriquer les cocktails? Un appareil! Misère!... Pourquoi
pas aussi un habit à la française et des gants blancs!
«Savez-vous qu'au _Savoy_, il y a, à l'entrée du _dancing_, un
_policeman_, oui, mon cher, un _policeman_ au _Savoy_! Alors quoi? on ne
peut plus se cogner quand ça vous plaît, comme il vous plaît! Ça, une
existence? Je prends un billet ce soir pour la côte, aller simple, plein
tarif et, Dieu me damne! si je remets jamais la semelle de mes souliers
sur une piste d'Alaska! Sacré Gouvernement de malheur!»
Hum! Gregory jure le Gouvernement et n'enlève plus sa toque en signe de
respect! Décidément, les coutumes s'en vont. Hurricane le lui fait
remarquer.
--Que j'ôte mon chapeau à un Gouvernement de canailles, plus souvent. Le
Gouvernement en personne serait là--_yes, sir_, le gouverneur
représentant Sa Majesté Britannique, eh! bien, je lui dirais... je lui
dirais...
--Vous lui diriez?
--Vous n'êtes qu'une mazette.
Grand Dieu! qu'a-t-on pu faire à Gregory pour le mettre dans un état
pareil? Il est d'une rare violence, parle haut, gesticule, heurte de
l'épaule les garçons qui ne lui cèdent pas le pas sur le trottoir
surélevé, crache avec ostentation lorsque passe un «touriste» ou une
dame dont l'air ne lui revient pas.
Les fils du télégraphe et du téléphone se croisent sur les poteaux en
croix de Saint-André.
Le postier les admet.
--Ça, oui, c'est utile. Mais ça?
Un palace étale sa splendeur de mauvais goût.
--Un portier habillé en général russe, et des grooms et des caissiers,
des tas de petites clefs pendues... et un registre pour écrire son nom,
le vrai... Si c'est permis!
«C'est pour ça que les garçons sont morts par centaines, qu'ils ont
crevé de froid, qu'ils ont crevé de faim, perdus dans la plaine immense,
qu'ils ont souffert du _blizzard_ et des _woolies_. Ils ont tracé la
route et les mercantis les ont suivis à la piste comme des bêtes de
proie.
«Dawson a été créé par nous et pour nous, pour nos besoins et nos
désirs. Elle a brûlé, on l'a reconstruite, mais si on l'a ressuscitée de
ses cendres, ce n'était pas pour en faire une ville pour voyageurs des
agences «New-York-City Dawson, aller et retour». Pourquoi pas un
jazz-band de nègres, un _subway_ et des toboggans. Ça serait _very
exciting_!»
Gregory, accablé, conclut:
--Ils y viendront.
Ils, ce sont les ennemis fantômes que Gregory insulte; ce n'est personne
et c'est tout le monde.
Gregory, véritablement persécuté, énumère ses griefs contre la Ville; il
lui en veut de n'être pas restée elle-même; soudain sa rancune éclate,
formidable, dépassant toute imagination et livrant le secret du postier:
--Et savez-vous, cher, ce qu'_Ils_ ont trouvé? Je vous le donne en
mille. Ne cherchez pas, vous ne pouvez rien penser de pareil. C'est
énorme! _Ils veulent faire la poste avec des chevaux._ Avec des
chevaux... Vous pourrez les voir demain, ils sont six, caparaçonnés de
laine.
Le meneur de chiens ricane:
--Je les attends à la première gelée. Des chevaux!... Non, des
chevaux!...
Et le postier constate d'un air lugubre:
--C'est à crever de rire!
CHAPITRE XXIII
L'IMAGE DU PASSÉ
Il y a une heure que Gregory Land donne libre cours à ses rancoeurs,
lorsqu'il a soudain cette phrase inattendue:
--Mais vous me faites bavarder, et vous ne me dites pas pourquoi vous
êtes ici.
Et simplement Hurricane ouvre son coeur. Le cafard est trop bougeur. Il
n'a pu tenir le coup. Il est parti. L'histoire est simple, mais, sous
les mots, le postier devine le désarroi de cette âme. Sa tendresse
bougonne apparaît; il oublie les chevaux, les hôtels, les touristes. Les
serments qu'il faisait? Dissipés, envolés, disparus. A-t-il seulement
juré? Et les _saloons_ et leur clientèle et l'alcool? Plus rien ne
subsiste et, d'une poigne rude, il pousse Hurricane dans la salle de
l'_Exchange_.
Là, silencieux, ils boivent sec.
Puis c'est au _Monte-Carlo_, puis au _Green Tree_. Enfin ils échouent au
_Savoy_, les yeux troublés, les jambes raides. Très crânes, très droits,
très saouls, ils défilent devant le fameux policeman montant la garde.
Gregory lui jette un mauvais regard, mais passe bouche close.
Whisky, gin, cognac, toute la gamme des cocktails que le diable inventa
pour les palais désabusés!
L'ivresse morne, celle qui assomme parce qu'elle est muette. Le cerveau
perçoit des sensations par ondes successives. Sensations auditives et
visuelles. Le bruit: les verres heurtés, les dés sourds dans le cornet
de cuir, sonores sur le bois des tables; la musique qui gémit, cris des
joueurs et cris des filles, appels des _waiters_, voix réelles qui
chuchotent. Vision: taches claires et taches sombres, ombres et
lumières, nébuleuses des globes électriques, éclat des bouteilles et des
nickels, couleur des multiples alcools, images mouvantes de couples qui
passent et que ne fixe pas la rétine. Tout est fondu dans un deuxième
plan, l'ivresse tisse des brumes et fait virer les êtres et les choses,
tue la mémoire peu à peu, goutte à goutte; ne plus penser, ne plus
souffrir... l'oubli, l'oubli total!
Devant Hurricane, une tête blonde danse par moment, de plus en plus
lointaine et imprécise: les yeux sont morts, les lèvres ne sont plus
dessinées, les cheveux sont flous, la ressemblance s'atténue et
s'estompe, brouillée, ombre parmi les ombres.
Pour Gregory Land, c'est un équipage de chevaux monstres qui se
rapetissent au fur et à mesure qu'ils courent sur le _trail_: ils sont
maintenant des poneys. Des poneys? Non, des ânes. Des ânes? Non, des
chèvres. Des chèvres? Allons donc, vous voyez bien que ce sont des
chiens, des huskies et des labradors...
Un sourire éclaire la face de l'homme, tandis que le verre tombe sur le
comptoir.
Au bruit, Hurricane lève les yeux et son regard est accroché par une
annonce. Il fait un effort prodigieux, il épelle comme un écolier,
lettre à lettre, syllabe par syllabe. Les mots formés, il les répète
sans les comprendre. Les majuscules valsent. Ses lèvres poursuivent
lentement:
MOOVING PICTURES
Mooving pictures? Qu'est cela? Comme c'est drôle, hein! Gregory, vous
qui dénonciez les crimes de la ville nouvelle, vous n'aviez pas prévu
cela. Le cinéma au confluent du Yukon et de la Klondyke River.
Comment? Il a parlé tout haut, ou bien Gregory Land est-il dans sa
pensée?
Mais les yeux voient et les lèvres murmurent. Hurricane lit:
LA VIE D'UNE ARTISTE
_Interprétée par DOLLY MOORE._
D'un geste, l'homme a balayé le comptoir, verres et bouteilles choient
et se brisent; le corps en avant, les paupières larges ouvertes, il
s'hypnotise sur le nom:
DOLLY MOORE.
«Dolly Moore», répète la bouche d'un mouvement réflexe.
Hurricane a un ricanement. Pardieu! il verra cela. Holà, Gregory, _old
chap_, entrons au «_moovy_». Et le postier, docile, définitivement
accablé par la fatalité, suit son camarade en secouant la tête et
murmurant:
--Un cinématographe! quelle pitié, seigneur, quelle pitié!
L'ombre les happe. Ils hésitent. Les cils battent, rapides. Le film
déroule ses péripéties, les images courent dans une vision
fantasmagorique, pareille à celle qu'ils percevaient dans le _saloon_.
La foule s'apitoie aux malheurs de la pauvre fille roulant des cafés
chantants aux tréteaux d'opéra. La vedette est là, minable sous ses
haillons. Qui la reconnaîtrait? Enfin un viveur la cueille; la voici
attifée; elle chante, on applaudit; le rideau baissé se relève, le jeune
homme l'emmène en cabinet particulier. Table dressée, cristaux, fleurs,
champagne; la femme est de dos; elle se penche vers son ami et lui offre
ses lèvres; elle a tourné la tête.
Une voix clame:
--Dolly! Dolly!
La foule rit d'un gros rire qui secoue la salle.
Sur l'écran, la scène continue; l'homme tient la poupée dans ses bras.
Un cri rauque. Un claquement sec. C'est Hurricane qui a tiré. Il a dû
tuer la femme, il l'a tuée certainement, puisqu'elle s'est effondrée.
C'est un tumulte indescriptible. Enfin on donne la lumière. Des faces
dures entourent Hurricane qui, stupide, tient son browning au poing.
Le danger dégrise Gregory.
Deux hommes s'élancent, mais trouvent devant eux le postier. Les deux
garçons sont à terre, une meute se précipite. Hurricane voit son ami en
péril. Il secoue son ivresse et fonce. La bataille est épique, on se bat
à coups de pieds, à coups d'escabeaux.
Et la voix de Gregory domine:
--Vous n'êtes que des apprentis bien dignes de voir des pantins sur une
toile. Moi, je suis un ancêtre, je suis Gregory Land. Il y a bien ici
quelques garçons qui me connaissent et qui ne laisseront pas assassiner
leur vieux copain, un contre cent.
A son appel, deux camps se forment.
--Gregory!
--Mais oui, le postier.
--Attendez, cher garçon, on arrive.
--Pour sûr, on vous donne un coup de main.
--On est des _placers_, nous autres, pas de la ville.
--Enlevez ceux de la ville.
--Gregory _for ever_.
Et le revolver entre dans la danse.
Des garçons tombent que l'on piétine, les blessés gémissent, les femmes
crient.
Hurricane est touché, il s'affaisse, les bras du postier le reçoivent.
Quelques hardis compagnons couvrent leur retraite. La porte est là.
Sauvés. Hélas! l'entrée est barrée par le shérif et les policemen.
Grégory recule. La vue du policier a refait l'unanimité dans la salle.
La foule se précipite, submerge les agents et passe dans une ruée.
Une _dancing-girl_ glisse à l'oreille du postier:
--Portez-le chez moi, c'est ici, à deux pas. Venez.
Tandis que Gregory dépose son camarade sur un fauteuil-lit, la fille
s'empresse. Elle apporte une cuvette, des linges, du coton. Le postier
déshabille Hurricane. Sur la chemise, une tache de sang à droite; une
autre tache plus bas; à la cuisse une autre.
Le postier tâte du doigt chaque blessure. Le blessé a une plainte. Land
énumère:
--Sous la clavicule, une, on l'aura; entre la troisième et la quatrième
côte, deux, blessure en séton... ne compte pas. L'artère fémorale n'est
pas intéressée, et de trois. Ça va, ça va, ça va bien. C'est-à-dire que
ça aurait pu aller plus mal.
La danseuse panse Hurricane avec dextérité. Les hémorragies s'arrêtent,
les plaies sont bandées, on couche le malade.
--Mettez-le sur mon lit.
--Et vous?
--Vous occupez pas.
La fraîcheur des draps ranime le jeune homme qui reprend conscience peu
à peu.
Son regard s'éveille. Il reconnaît Gregory à qui il sourit, puis il
sourit à la femme, un souffle passe sur ses lèvres.
--C'est vous, Flossie, merci.
--Si vous vous connaissez, tout est pour le mieux, déclare le postier.
Et, repris par le démon du bavardage, il discute les coups:
--Hein, vieux, c'est ça qui vous ranime et donne du courage. J'ai médit
de la ville, j'ai retrouvé mon Dawson d'autrefois. Quelle mêlée, tudieu!
Alors seulement, il éprouve le besoin de rassurer son ami.
--Vous savez, vous êtes un peu «écumoire», mais rien d'important. Avant
huit jours, vous serez tout à fait confortable.
«Une riche idée vous avez eue de tirer sur leur marionnette. C'est un
beau coup, digne des temps héroïques. Ça leur apprendra à venir ici avec
leur cinématographe. Belle leçon, belles raclées!»
Le postier en est encore frémissant. Il est en loques, la tignasse
ébouriffée, l'oreille fendue, l'oeil poché. Qu'importe, il est fier
comme un conquistador!
Il a repris du poil de la bête. A cette heure, il pardonne même au
Gouvernement l'usage des chevaux pour la poste. Il ne parle plus de
prendre un billet pour la côte. Il est ravi et il exulte. La blessure de
son camarade, peuh! On s'est bien battu...
Tout à coup, il a son rire rouillé, il se casse en deux comme un
polichinelle et, se penchant sur Hurricane, il lui dit, à mi-voix,
confidentiellement:
--Vous savez, _dear_, le grand escogriffe de policeman qui montait la
garde devant la porte?
--...
--Eh bien! je crois que je lui ai mis un solide crochet à la mâchoire.
CHAPITRE XXIV
AU CHEVET DE LA SOUFFRANCE HUMAINE
Gregory entre. Il ferme avec précaution la porte derrière lui et
s'avance, gauchement, sur la pointe des pieds. Le parquet craque. Il
s'arrête, hésitant, n'osant plus bouger, puis, dans un souffle il
demande à Flossie:
--Eh bien?
La _girl_ a une moue.
--Ça ne va pas?
--Non, ça ne va pas.
--La nuit?
--Mauvaise.
Le postier ôte à demi son chapeau et, de l'index, il gratte son crâne.
Entre les dents, il jure:
--_Devil!_
En vérité, son optimisme philosophique ne résiste pas à la brutalité des
faits.
La fièvre est survenue, faisant du corps une loque, tandis que l'âme
s'affole, bête apeurée.
Avec gravité, le postier questionne:
--Du délire?
--Il n'a pas arrêté de parler.
Sans trop savoir ce qu'il répond, Gregory fait:
--Bien, bien.
--Comment bien?
--Non, rien, laissez, Flossie, laissez.
Et le maître de poste s'approche de son camarade. Hurricane est étendu,
les paupières tirées comme des rideaux trop tendus, les joues hâves, le
front luisant; la lèvre inférieure tremble.
--Où est Billikins?
--Ici, master Gregory.
Et Billy sort de l'ombre. Sans un mot, du doigt, le postier montre
Hurricane. L'Indien secoue la tête avec une grimace de pitié.
--Mauvais?
Mauvais! Billikins ne sait pas, ses ancêtres n'ont jamais su guérir les
coups de feu. Une bataille, hache ou couteau, oui! Browning, carabine,
armes du diable! Mais, pour lui, Billy pense que les blessures ne sont
rien ou peu de chose. C'est dans la tête. Il a dû dormir la bouche
ouverte et l'esprit des ténèbres est entré, furtif. C'est lui qui cause
ces ravages dont les mots disent les effets. Et le superstitieux Indien
sort le bâton d'ivoire qui écarte les maléfices du Malin.
Il officie et, véritablement, si la minute n'était grave, ce serait un
fou-rire de voir le Cree, à face tatouée, prononcer des incantations. Il
est debout, enveloppé d'un plaid écossais dont les franges balayent le
sol malgré la ceinture en peau de moose; son chapeau melon le coiffe
jusqu'aux oreilles dont les cartilages sont rabattus.
Il se promène devant le lit, traînant ses mocassins dont les lanières
pendent; il prend à témoin Klouch, le grand maître des Sommets, celui
qui domine les hommes et les choses; il lui fait des serments:
--Je t'apporterai des plumes d'aigle, du saumon, un renard, de
l'huile--non de phoque, mais de baleine.
Mais invoquer Klouch n'est peut-être pas suffisant: on pourrait faire
appel à Kioly, l'esprit de l'aurore boréale. C'est un dieu esquimau,
qu'importe, il peut avoir des pouvoirs magiques. Et puis il y a la
face-pâle clouée sur un double bâton, celle dont parle l'homme qui vend
des prières; il n'est pas inutile de l'implorer.
Et Billikins, Indien Cree, se courbe gravement et se frappe la poitrine
avec le poing, cependant que ses lèvres laissent passer des mots
incompréhensibles.
Ayant accompli son devoir, Billy est rendu à l'ombre.
--Si on le transportait à l'hôpital Sainte-Marie? suggère Flossie.
Gregory fait un saut comme si son talon touchait un reptile.
--Hein?
--Bien, oui, l'hôpital...
--Ça, c'est une riche idée. L'hôpital, pour que la police montée et tout
leur sacré bazar fourre le nez dans nos affaires.
Elle n'y tient pas, la fille qui a toujours vécu libre, à cet hôpital
qui, pour elle, représente l'autorité, la chose rébarbative comme une
caserne et compliquée comme l'administration, où l'on abdique sa
volonté. Non, mais on ne peut pas le laisser ainsi, ce copain.
Evidemment, c'est aussi l'avis du postier. A force de gratter son crâne,
une idée a surgi.
--Attendez, je reviens.
Et le brave garçon se dirige droit vers le _saloon_, témoin de la
bagarre. Les garçons, selon la coutume, jouent, dansent, boivent et
fument.
Sur le seuil, dès la porte close, le postier lance un frénétique: Hello!
--_Hello, boys!_ Un instant, _please_, c'est moi, oui, Gregory. Juste
une minute, je vous demande, une simple question.
Les hommes forment un arc de cercle.
--Y a-t-il parmi vous un médecin? Si oui, qu'il vienne.
Ces hommes aux faces rudes, sont venus des quatre coins de l'univers.
Ils sont issus de toutes les classes de la société. Leur passé est une
lourde énigme, jalousement gardée. Il n'y a pas une seconde
d'hésitation. Trois garçons sortent du rang et trois voix se sont
offertes.
--Voilà.
--Qui es-tu, toi?
--John K. Silver, Anglais.
--Et toi?
--Sullivan Saskatown.
--Irlandais?
--Irlandais canadien.
--Et toi?
--Marcel Benoit.
--Français?
--Oui.
Du geste, Gregory congédie Silver et Saskatown.
--Merci, garçons. Voulez-vous venir avec moi, vous?
--Je vous suis.
Le postier, prêt à sortir, répète, mais s'adressant à tous cette fois:
--Merci, garçons.
... Le mineur aux mains calleuses se penche vers la souffrance.
Tailladées, crevassées, laides, on dirait deux grosses bêtes rouges qui
s'avancent pour happer une proie. Mais, peu à peu, les gestes, autrefois
appris, reparaissent; elles sont douces et furtives, caresseuses,
féminines, elles s'ouvrent comme des palmes.
Quel destin les a meurtries? Le quartz les a griffées, le froid les a
bleuies, l'outil les a déformées. Pourquoi?
Pour quel chagrin ou quelle faute ont-elles perdu leurs qualités
professionnelles?
Elles n'hésitent pas: elles sont brutales pour être apaisantes.
Hurricane n'a pas eu un cri.
Maintenant, le malade dort, blessures pansées, et Marcel Benoit, médecin
français et mineur du Yukon, n'est pas éloigné de croire que Billikins
n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il incriminait la bête qui tourne
autour des cervelles.
--C'est surtout ça qu'il faut soigner. Ne le laissez pas seul avec
lui-même.
Gregory dit:
--Il y a Billikins.
Mais Flossie proteste:
--Je suis là, moi.
--Mais...
Flossie comprend l'hésitation du postier.
--Le _business_, c'est là votre _mais_, n'est-ce pas _boy_? Eh bien! si
vous le permettez, demain il fera jour. En attendant je reste. Au
revoir, que la nuit vous apporte de beaux rêves.
Les yeux de Gregory se posent tour à tour sur l'homme et sur la femme.
L'homme est là, à l'aspect rude; la fille est une «demoiselle d'opéra»;
ils sont venus de pôles différents pour se retrouver au chevet de la
souffrance humaine.
L'un n'a pas craint de déchirer un passé peut-être redoutable, l'autre
abandonne sa vie de tous les jours. Quels instincts les poussent? Quels
fils mystérieux les animent? D'où viennent-ils? Où vont-ils? Qu'importe!
Du reste, le postier est trop ému pour répondre.
Ce n'est que dehors qu'il constate:
--Au diable, si je connais jamais le coeur des hommes.
Il fait trois pas et ajoute:
--Et le coeur des femmes avec.
CHAPITRE XXV
OMBRE ET LUMIÈRE
Hurricane ouvre lentement les yeux, son regard se pose sur tous ces
objets qui ne lui sont pas familiers.
Où est-il?
Des souvenirs se juxtaposent. Les rideaux blancs lui rappellent des
choses très anciennes, souvenirs d'une enfance isolée. Le père «fait des
dollars» que la mère dépense. Le père est à ses affaires, la mère à son
club, le gosse à sa _nurse_. La nursery est son domaine, le fauteuil
d'osier dresse ses quatre pieds en l'air, parmi le massacre des animaux
de peluche et des poupées en chiffons.
Parfois la maman entre, en coup de vent, harnachée, chapeautée, gantée,
bottée, elle serre son bambin à l'étouffer, lui barbouille le museau de
poudre et le laisse debout, effaré, cependant qu'elle sort dans un
froufrou de jupes, en disant:
--Soyez bien sage. Veillez sur lui, _maid_.
Le père est là-bas, au fond de la pièce sombre, parmi les hauts casiers
et les meubles lourds. L'enfant entre timidement, sa bonne le pousse:
--Allez donc, _master_.
C'est qu'il est effrayant, Monsieur papa. Il fait la grosse voix au
téléphone.
Il a fini. Quel malheur, il a pris un journal financier!
Allons, allons, du courage.
--Bon...jour... pa...pa...
Le père pivote sur son fauteuil à bascule, tourne la tête. Il fume un
terrible cigare qui fait tousser.
--Ah! c'est vous?
Il frotte son menton qui pique contre la joue rose.
Papa disparaît à nouveau derrière ses feuillets. Le gosse se sauve à
toutes jambes.
De sa chambre, on voit la cime d'un arbre, quelquefois un écureuil s'y
réfugie. Mais voilà, il ne vient pas tous les jours, l'écureuil.
Les yeux qui s'ouvrent ne voient que des taches--ombres et lumières.
Lumière d'abord, la blancheur des rideaux.
Maintenant, Hurricane distingue, surgissant des ténèbres, des objets
bizarres, des lanternes en accordéon, des pavillons multicolores avec
des noms écrits en lettres noires.
C'est donc sa chambre d'étudiant. Le parapluie chinois, c'est cela. Les
flammes qui sont un ralliement: _Berkeley_, ou le rappel d'une
excursion: _Yellowstone_.
Des photos dans la rainure de la glace, des camarades, parbleu! Sur la
table, il y a des bouquins d'études, les géométries, les traités de
chimie, et aussi des poètes, Longfellow, R. Frost, Carl Sandburg.
Des éventails. Il croyait bien avoir des éventails, un ou deux, mais pas
autant. Et quels éventails! L'un d'eux est fascinant, il est fait de
plumes de paon avec des bonshommes incrustés de nacre; c'est un travail
chinois, minutieux et soigné, mais les yeux des plumes sont
hallucinants, on dirait des regards fantastiques.
Celui-là, il est sûr de ne l'avoir jamais vu: un copain qui aura voulu
lui faire une blague!
Il y a bien une odeur de tabac qui flotte, mais très atténuée par des
parfums...
Ils sont là. Voilà les flacons ventrus, étirés, ronds, hexagones: c'est
un bataillon en ligne.
Une houppe traîne sur le napperon brodé.
Une lueur traverse sa pensée.
L'évocation s'offre à lui, brutale.
Le boudoir de Dolly!
Hurricane vit, puisqu'il recommence à souffrir. Dolly! Mais pourquoi
Dolly est-elle là? Elle est à la croisée, sa main soulève la mousseline
d'un rideau.
Il veut tendre les bras. Une douleur l'assaille. Pourquoi? Et la
souffrance le ramène à la réalité. Les scènes mouvantes se succèdent sur
l'écran, précises, et la jolie poupée aux gestes câlins est cassée net
par son geste violent.
Le cinéma, le coup de feu, la ruée, la bataille, la nuit...
Et maintenant il est ici, abandonné de tous; la femme, là-bas,
indifférente, une infirmière sans aucun doute. Et la main valide pend,
désolée.
Non, une sensation douce et chaude monte en lui. Quelqu'un est là, dans
l'ombre, qui le protège, un ami attentif et patient.
Hurricane-chien lèche les doigts de son maître à petits coups de langue.
Alors, doucement, le malade palpe le museau, tapote les bajoues; la main
remonte, remonte et s'arrête sur le crâne; les doigts grattent,
grattent, et la bête gémit.
A ce gémissement, la femme se retourne.
--Ah! vous revoilà, cher. Vous nous avez fait grand'peur, savez-vous?
--Flossie!
Il y a un tel étonnement dans les yeux d'Hurricane que la jeune fille
rit.
--Bien, oui, Flossie! Cela vous surprend. Allons, ne tourmentez pas
votre pauvre tête, elle a subi un rude assaut. On vous expliquera plus
tard, si vous voulez. Pour l'instant, il faut être sage. Vous avez une
belle chance. Tenez, le soleil lui-même vient vous dire bonjour.
Flo écarte un rideau, une nappe lumineuse baigne la chambre.
Un sourire se forme aux lèvres du garçon.
Des chansons montent de la rue, des bottes martèlent le trottoir de
bois, il y a des appels et des rires.
La vie est là, présente. C'est bon, la vie!
Et la poitrine du jeune homme se gonfle d'espoir. Les drogues, les
fioles, l'odeur de la fièvre, la maladie, pouah! Un rayon de soleil
chasse ces miasmes. Il revient de loin, il en a la sensation nette.
C'est pourquoi il respire à grands coups. Ça le mord encore au côté, à
l'épaule, à la cuisse, mais il faudra bien que la bête dénoue son
étreinte. Il est sain, il est vaillant, il est solide. Il est surtout
vivant.