Le printemps qui pare la terre est en lui; il le porte sans le savoir

comme un dieu invisible et présent. Il ne soupçonne pas sa richesse,

mais il prend sa part de bonheur sans la connaître. Il ne sait pas qu'il

est poète, mais le soleil qui flambe lui fait chaud dans le coeur; le

soleil qui a chassé les brumes a dépouillé son crâne des mauvaises

idées. Le ciel bas? La symphonie blanche et grise? Rien de tout cela. Un

ciel lavé où, dans l'azur, courent des nuages; des peupliers qui se

penchent, des bouleaux argentés, des eaux tumultueuses, et l'or, l'or,

qui apparaît, grain à grain, sur le fond sombre de la _pan_, ça, c'est

une réalité.

La terre paye. Quoi? Son endurance, sa volonté, son courage? Est-ce

qu'il pense à ces choses? Allons donc, la terre paye le sourire de Doll,

la poupée blonde.

Et tandis que, d'un mouvement giratoire, il lave son minerai, dans l'eau

qui tourne il aperçoit une frimousse rieuse, des yeux aigus qui le

regardent; il s'arrête et, dans l'eau immobile, il voit se préciser

l'image.

Oui, c'est elle, la chère chose aimée: elle est là, vivante, les cheveux

fous, la bouche gourmande, mais la fixité du regard l'attire et l'étonne

à tel point qu'il ne saurait dire si cette fascination provient de l'or

du minerai ou de l'or des prunelles.

CHAPITRE XIX

LA CHANSON DE L'OR

--Une sacrée chance, hein?

--A la vérité.

--Combien faisiez-vous à la _pan_?

--Hum, deux mille à deux mille cinq...

--Dollars?

--Naturellement!

--C'est une affaire.

--_Sure..._

--Et vous valez?

L'autre répond tranquillement:

--Un millions de dollars. Du moins, je pense ainsi.

Un sifflement admiratif passe entre les dents de l'interlocuteur, qui

prend son copain aux épaules et le secoue, en reconnaissant loyalement:

--Vous êtes un heureux garçon et je vous félicite.

L'autre rit et dit:

--Je suis.

Le filon de Bighorn est l'aventure de ce printemps. Bighorn, un joyeux

colosse, à qui la fortune doit bien cette revanche. N'était-il pas parmi

les pionniers, ceux qui, à pied, bagage au dos, ont franchi la

redoutable passe et qui, les premiers, tracèrent une piste sur la neige

inviolée?

Il avait dix-huit ans alors. Aujourd'hui quarante. Depuis vingt-deux ans

il essayait sa chance. Il l'a maintenant, totale. Et l'on se réjouit.

La roue tourne, le chiffre est sorti, c'est le gros lot! Tant mieux.

Hurrah! pour Bighorn.

Il n'y a pas de place pour la jalousie dans le coeur rude des Yukoners.

Bighorn est le roi de _Last Chance_, un roi débonnaire qui est resté

l'ami de ses sujets. D'autant qu'une royauté, cela se fête.

On a bu pendant trois jours à la _Branche de Saule_, à ses frais, c'est

évident. Et quand je dis trois jours, j'entends trois fois vingt-quatre

heures, car il n'y a plus de nuit sur le Yukon. La lumière a pris

possession des terres polaires et sa maîtrise est absolue. On travaille,

on mange, on boit (on boit surtout), on se couche, on dort, on se

réveille avec le jour...

Et toute cette clarté persistante jointe à l'effort donné énerve les

corps, et l'atmosphère du _saloon_ s'en ressent.

Il y a foule dans les deux salles. Les parties de poker s'animent,

accompagnées par l'inévitable piano mécanique qui moud, inlassable, des

airs pour les acharnés danseurs.

Avec les steamers à palettes sont descendues les _dancing-girls_ et une

nuée de garçons qui attendaient le printemps pour tenter la fortune.

Les cris fusent, mêlés aux rires aigus des femmes; le mot «dollar»

domine.

--Mille dollars.

--Un «pot» de quinze cents dollars.

--... quelques dollars.

--Un beau _business_... cent dollars. C'est donné.

--Cinq dollars, _please_, pour m'acheter un ruban.

Et la voix du tenancier s'enroue:

--_Get a partner, one dollar, one dollar!_

Il trépigne à son comptoir, il frappe dans ses mains, s'arrête pour

servir, puis recommence à hurler:

--_Get a partner, one dollar, one dollar._

Car cela coûte un dollar pour fox-trotter avec «une demoiselle d'opéra».

Elles sont venues de partout, de Dawson, de Skagway, de Juneau, de toute

la côte et même de Californie.

Elles dansent en mâchant de la gomme et les garçons piétinent gauchement

le parquet avec leurs lourdes bottes.

Ils tournent, l'air béat, heureux de vivre, sans voir qu'une main

experte explore leur gousset.

Hurricane est parmi les plus enragés. Il a payé vingt dollars pour la

nuit. One-step, valse, polka, fox-trot, tout lui est bon pourvu que la

danse l'entraîne. Il se grise de mouvement et de bruit jusqu'à ce que

son cerveau soit pareil à une boîte vide.

Billikins erre, mélancolique, au milieu des danseurs; son chapeau melon,

enfoncé jusqu'aux oreilles, laisse passer des mèches grises; il traîne

ses mocassins dont les lanières pendent comme de coutume.

De-ci, de-là, il attrape un whisky, un gin, un cocktail, un cognac,

Billikins, éclectique, accepte et absorbe tout; une ivresse pesante

l'envahit, mais plus il est ivre, plus son visage est assombri; les

rides tirent la face lugubre.

Entre deux quadrilles on boit.

--Vous voudriez?

La fille demande:

--Je voudrais un cocktail aux oeufs.

--_All right_, c'est une chose possible.

On apporte les deux verres avec la cerise traditionnelle et le non moins

traditionnel chalumeau. La _dancing-girl_, la bouche en coeur, tette la

paille avec une mine de chatte gourmande. Après plusieurs goulées, elle

s'arrête, passe sa langue sur ses lèvres.

--Quel est votre nom?

--Moi, on m'appelle Hurricane. Et vous?

--Moi, je suis Doll.

Hurricane pousse un cri. D'un coup de poing, il repousse la table, qui

chavire, entraînant les verres qui se brisent. Il y a une clameur dans

la salle.

--Quoi?

--Qu'est-ce qu'il y a?

--C'est un fou.

Fou! Le garçon donne cette impression à tous. Il sort, bousculant les

couples, heurtant les tables, suivi par les jurons des joueurs.

La fille effarée a croisé sur sa poitrine son fichu de soie et, stupide

sur son banc, les yeux ronds, les mâchoires ruminantes, elle mâche sa

gomme.

Mais l'incident est si peu grave qu'il est vite oublié.

--Il y a cent dollars...

--Avec cinquante de plus.

La voix glapit:

--_Get a partner, one dollar, one dollar._

Et, pour accompagner son invitation, le _barman_ agite une sonnette d'un

geste frénétique.

--Dollars... dollars... dollars...

Le mot part de tous les coins de la salle; c'est le maître qui asservit

tout à son caprice, âmes et corps. Pour lui on peine, pour lui on danse,

pour lui on joue, pour lui on meurt.

Le métal est sorti vierge de la terre glacée, mais, dès qu'il a vu la

lumière du jour, il a courbé les hommes. Veau d'or? Non pas: petite

chose qui brille et qui brûle les doigts.

La chanson de l'or emplit les deux salles du _saloon_ de la _Branche de

Saule_; mais les cloisons de planches sont trop rapprochées; elle sort

et court sur les rapides pour apporter son espérance et son désespoir à

tous ceux qui, sur le territoire du Yukon, sont devenus ses serviteurs

passionnés.

* * * * *

Hurricane cache sa détresse dans sa hutte faite de rondins assemblés. Il

ferme les yeux, crispe ses poings sur ses oreilles. En vain: les yeux

clos, il voit une image persistante. Les oreilles bouchées, il entend

une voix qui scande la syllabe adorée: «Doll... Doll... Doll».

La brise printanière lui apporte, avec des musiques endiablées, les

clameurs des joyeux garçons qui, eux, ne demandent à la vie que des

choses immédiates.

--Mille dollars.

--Avec cinq cents.

--_One dollar... one dollar..._

Le refrain est martelé par un bruit métallique, comme si une main

immense agitait un sac où les pièces d'or tinteraient.

* * * * *

C'est ce jour-là qu'on a trouvé Bighorn mort, dans sa chambre, Bighorn

qui avait trimé vingt-deux ans sur tous les _placers_ d'Alaska et qui

mourut de congestion, à l'heure même où il valait un million de dollars.

CHAPITRE XX

UNE NOUVELLE ÉTOILE

Passé le 65° de latitude nord, quel peut être l'état d'âme d'un garçon

que hante le souci d'une toute petite chose qui est à des milliers de

kilomètres dans le Sud, vers la côte californienne? Les images se

succèdent comme le déroulement d'un film cinématographique où la raison

ne tient aucune place. Les mauvais soucis enténèbrent l'esprit et la

jalousie se dresse, comme un sphinx, au sommet du crâne qu'elle

enveloppe de ses ailes sombres.

Sous le vernis de la civilisation, la jalousie est, au coeur des hommes,

la remontée de l'instinct primitif.

Education, bienséance, science des attitudes, hypocrisie du geste, lois

de sauvegarde et de répression, trame compliquée des textes pour la

défense de la société, enchevêtrement des paragraphes, Tables des hommes

dressées en face des Tables de Dieu.

Le Code et la Bible, interprétation des volontés premières, souci de ce

qui est bien, châtiment de ce qui est mal. C'est pourquoi à l'origine

des civilisations on trouve la balance. Balance où Osiris pèse les âmes

des Bons et des Méchants. Oui, mais il y a le glaive de la loi qui

sophistiquera la sentence. Le glaive est d'airain comme celui de Brennus

et l'on pèse à faux poids sur tous les degrés du Temple.

La société enveloppe l'homme dans un réseau inextricable. C'est une

toile d'araignée. Un la tend, un autre s'y prend. Usages et coutumes.

Amour et amour-propre. Dol et vol. Violence aussi. Pour un même fait,

décision contraire. Erreur ici, vérité là.

Aujourd'hui arrêté, jugé, condamné, exécuté «au nom de la Loi»; demain,

exalté--mais non ressuscité--au nom d'une loi identique.

Les hommes, parce qu'ils sont des hommes, ont voulu oeuvrer à leur

image. Ils ont créé «à la manière de...» Gouverner, abêtir, pressurer,

châtier, punir des foules, oui; des sentiments, non.

Chaque fois que l'homme s'est trouvé devant une force de la nature, il

est redevenu lui-même, c'est-à-dire la bête ancestrale qui combattait

pour vivre et se perpétuer.

Depuis le premier chevreuil abattu, il y a eu le droit et la force.

--Je l'ai tué, il est à moi.

--C'est bon, défends ta proie. Tu as tes poings. J'ai mon bâton.

--Je discute.

--Moi j'assomme.

La possession amène la jalousie et, depuis le commencement des siècles,

la bataille dure, les armes ont changé--pas toujours--et les combattants

se dressent les uns contre les autres, la face dure, les yeux

meurtriers, la Bête des bois frémissante réapparaît. Il n'y a plus de

convention qui tienne, d'éducation ou d'instruction qui joue, il n'y a

qu'une force aveugle qui se manifeste avec des moyens primitifs.

Hurricane-chien pousse un gémissement, puis son regard mouillé se pose

sur son maître.

--Eh bien! tu n'y penses plus, voyons, voilà des heures que tu as la

tête en tes mains, ça n'a pas de raison. Le temps passe, ne reste pas

ainsi, et encore si toi seul étais en cause, l'importance serait

moindre. Et nous? Tu n'as pas l'air de te douter que mes compagnons et

moi crions famine. Un quart de poisson chacun depuis ce matin, c'est peu

pour des huskies et des siwashs. On ne travaille pas, c'est vrai, mais

on a un estomac tout de même. Dis donc, vieux, si tu laissais là tes

lamentations?

Et Hurricane-chien donne des coups de crâne aux genoux de son maître

qui, de la main, flatte la bête qui grogne.

--Oui, c'est bon d'être gratté, surtout derrière les oreilles, mais,

pour l'instant, écoute le charivari des copains. Ils en font, hein! une

sacrée musique. Je te dis: un quart de saumon depuis ce matin. Il est

loin, je t'assure. Allons, viens.

Et Hurricane-chien va de la porte à son maître. Il revient, il repart,

s'assied sur son arrière-train, regarde.

Enfin, il a été compris. L'homme se dresse. C'est un succès qu'on

souligne par deux abois très clairs, auxquels répondent les longs

hurlements de la meute.

Le travail est l'âme de la solitude. La pâtée faite et distribuée, il

faut songer aux mille besognes quotidiennes qui, en Alaska, prennent une

place importante.

Ici, il faut compter sur soi. Si l'on veut se coucher, sur le _trail_,

il faut se construire un abri. Si l'on veut manger, on a sa carabine et

la sûreté du coup d'oeil. Au camp, les ressources sont meilleures, mais

encore ne faut-il rien exagérer. On a le confortable qu'on se donne.

Le _store_ vend des conserves, de la farine, du maïs, du café, du thé,

que sais-je? Aux Indiens, on peut acheter du poisson. Mais la machine à

fabriquer le thé, à cuire le maïs, n'a pas été inventée et le poisson ne

frira pas tout seul dans la poêle.

Secoue-toi, Hurricane, mon garçon. De plus, le printemps n'est pas

éternel et les _dumps_ attendent pour qu'on lave la paie.

A Frisco, possible qu'on ait le temps de faire le joli coeur et

l'amoureux transi. Ici, pas!

Que dis-tu de ce saumon? Fameux, je m'en doutais. Et cette galette de

maïs? Une riche idée de Gregory Land, n'est-ce pas? Est-elle craquante

sous la dent, et dorée! Une vraie galette de Christmas. Sans part du

pauvre, on mange tout. Et l'arome de ce café, exquis, ma parole, exquis:

on en a les narines chatouillées. On ne boit pas le pareil même chez

_Old poodle dog_, le restaurant français de Bush street, à Frisco.

Ce scotch whisky suffirait à te réconcilier avec la vie!

Allons, je t'aime mieux ainsi, camarade. En route.

Et Hurricane, sifflotant, lance d'un geste régulier son minerai dans la

_sluice-box_ où l'eau court silencieuse.

Elle emporte le gravier et la terre et, comme l'or est dix-huit fois

plus lourd que l'eau, ce soir, avec des lames de caoutchouc, il

recueillera aux arêtes de bois la _paie_, prix de son labeur.

Et sa joie est plus grande d'avoir par la fatigue endormi sa pensée que

de sentir, dans son sac de peau, sa fortune augmentée de quelques cent

dollars.

Il revient le coeur plus libre et, sur le chemin qui mène à sa maison de

bois, il chante, cependant qu'Hurricane-chien gambade autour de lui et

participe à la joie de son maître en jappant.

La chanson finie, le garçon parle à l'animal:

--Saute, Hurricane, la vie est belle. Je parle de la vie des chiens, car

nous autres... mais cela ne te regarde point. Ce sont choses humaines et

nous, les êtres dits supérieurs, nous devons cacher nos sentiments. Toi,

tu es heureux, alors tu aboies, tu te roules sur le dos en agitant les

pattes. Ah! vieux frère, je t'envie.

«Non, ne crois pas cela. Je ne vais pas recommencer. Je n'ai pas le

talent de jouer les Jérémie. Houp là! Saute, plus haut, vas-y. Une

course tous deux? Je veux bien. Un, deux, trois, en avant.»

Hurricane et son chien dévalent la pente raide et s'arrêtent ensemble au

bas de la colline. Au carrefour, le _trail_ se partage: à gauche

_Last-Chance_, à droite le chemin qui conduit à la frontière yankee.

--Paix, Hurricane, soyons sérieux. Que penserait-on de nous si _On_ nous

voyait. Tu vois, j'ai gardé, malgré moi, le respect de la considération!

Monsieur «Qu'en dira-t-on?» m'a rendu visite. Mais je te jure, tiens, je

te jure du fond du coeur que je m'en f... On est ici chez nous. Les

autres, pffutt, comme ce caillou, tu vois.

Et, du pied, il chasse la pierre qui roule et qu'Hurricane-chien attrape

et apporte.

--Tu es un bon chien. Je t'aime, toi; l'autre, tu sais bien, l'autre, eh

bien! cela m'est complètement égal.

«Pourquoi tournes-tu ta gueule de travers et clignes-tu un oeil? Tu ne

me crois pas. Je suis sûr que tu ne me crois pas. Je te répète que je

m'en f...

«Allons, viens. Tiens, cette brute de Billikins est rentrée. Parie qu'il

est ivre, notre ami!

«Parie pas, tu perdrais!»

Hurricane pousse la porte. Billikins est affalé sur une caisse. Il ne

bouge pas.

--Parbleu! il roupille, je te le disais bien. Ivre, ivre-mort! Eh là...

Billikins, au bruit, tourne la tête. Il ne dormait donc pas. Alors, il

n'est pas... Mais si, oh! mais si il l'est, à tel point que Billikins

s'absorbe dans la contemplation d'un magazine qu'il ne peut comprendre

puisqu'il n'a jamais su lire.

Mais il faut croire que la chose l'intéresse, car, gravement, il tourne

les pages une à une, après avoir mouillé son pouce ainsi que ferait un

enfant.

Il y a des scènes qui le captivent, d'autres sont négligeables. Oh! oh!

celle-ci est terrifiante. Un chasseur qui lutte avec un bison: ces

hommes blancs sont quelquefois courageux comme des Crees.

Et ces femmes, dommage qu'elles soient si laides. Leurs yeux sont trop

grands, leurs lèvres trop soulignées, et leurs cheveux, quelle drôle

d'idée de les faire se hérisser comme cela! Il n'y a donc pas de l'huile

de phoque pour les graisser, dans ce pays-là?

--_Hello, fellow!_

Hurricane se penche et arrache le magazine des mains de l'Indien effaré.

Une figure s'étale provocante au milieu de la page, avec pour titre: «_A

new star_», et pour légende: «_Miss Dolly Moore, la créatrice d'une VIE

D'ARTISTE, le film qui vient d'obtenir un éclatant succès._»

CHAPITRE XXI

LA RIVIÈRE EMBALLÉE

Billikins, avec la gravité qu'il apporte à ses moindres gestes, plonge

dans l'eau du fleuve les peaux de phoque afin de leur redonner de la

souplesse. Puis, comme l'hiver a fait craquer maints endroits, avec le

sérieux d'une Jenny il coud, rajuste, coupe, rogne; son aiguille est un

os de morse plus effilé qu'une aiguille d'acier. Ensuite l'Indien

graisse avec soin les coutures. Sa besogne achevée, il tend les peaux

sur la carcasse du canot.

Il en a gardé deux plus petites qu'il gonfle d'air et accroche de chaque

côté du _kayak_ pour le maintenir en équilibre.

Billy a l'orgueil de son embarcation. N'est-elle pas la seule qui arbore

une véritable voile, cadeau d'un baleinier.

Pour utiliser sa voile, il a planté un mât. Mât et voile ajoutent à

l'instabilité de l'esquif, mais cela cause une telle joie au Cree qu'il

serait barbare de le désabuser.

Avec méthode, l'Indien embarque des provisions, des ustensiles de

ménage, des couvertures, une winchester, de la farine de maïs. Lui-même

ficelle, cloue, attache avec une lente minutie qui désespère Hurricane,

lequel voudrait être déjà parti.

On confie les chiens à Ralph Monroe. Hurricane-huskie est seul de la

partie. Il va de l'Indien à son maître, le museau levé, la queue

bougeuse. D'un bond il est à bord.

--Etes-vous prêt, enfin?

--Vous pouvez.

Et le mineur impatient saute dans le _kayak_.

Il y a des rames, des gaffes, une pagaie.

Billikins, à l'arrière, gouverne. L'embarcation suit un moment le

courant, puis doucement, doucement, elle vire et commence à remonter le

fleuve, cependant que les camarades poussent des «Hurrah!» sur la rive.

Peu après avoir quitté _Last-Chance_, la navigation devient délicate; le

courant est dur; de plus il emporte des bois flottés qu'il lance à une

vitesse folle, comme des béliers.

Hurricane, debout, la gaffe au poing, les évite de la façon qu'un

picador évite le taureau. Chaque fois la secousse est forte; le _kayak_,

grâce à ses flotteurs, ne chavire pas.

Sur les conseils de Billikins, on navigue près du bord, où l'eau est

plus sage; mais la dérive entraîne toujours le canot; il faut sans cesse

le ramener en ligne. Malgré tous les efforts, il est parfois happé par

le courant qui l'emporte plusieurs centaines de yards en arrière.

Hurricane et Billy s'obstinent.

Hurricane-chien, apeuré, s'est accroupi dans le fond de l'embarcation,

la tête dans ses pattes; l'oreille seule est mobile, inquiète.

De chaque côté du fleuve il y a une chaussée de basalte, puis des

falaises de granit où s'accrochent des lichens et des saxifrages. Plus

haut, des blocs de glace défilent, escadre blanche que le soleil fait

miroiter. On les écarte avec peine.

Un canot de chêne ou de cèdre aurait été disjoint et englouti depuis

longtemps. Les peaux du _kayak_ peuvent recevoir des chocs, à la

condition toutefois d'éviter les déchirures, et souvent on effleure des

roches tapies sous les eaux. Il faut quitter la pagaie pour l'aiguille

et réparer le mal. Graisse et résine ne sont pas épargnées.

Dans une crique formée par un coude du fleuve, on s'arrête. Billikins

tire le canot pendant qu'Hurricane prépare le thé et que le chien

manifeste sa joie d'être en sûreté par des cabrioles sur l'herbe.

L'étape est courte. En avant! Guigne: la pluie. Une pluie torrentielle.

Les bords sont marécageux et le _kayak_ s'embourbe. Billikins, à regret,

replie sa voile qui tombe comme une aile cassée. On rame sur place sans

avancer. Enfin on réussit à gagner le milieu du fleuve. Le courant est

brisé par des îles et des roches à fleur d'eau; c'est un fouillis

d'herbes, de bois flottés, d'icebergs en miniature. La barque tourne sur

elle-même, puis elle est relancée en avant, le fleuve l'entraîne. A

force de ramer, on reprend l'avantage. Les îles passées, il est prudent

de reprendre la côte, mais là, un couloir de roches schisteuses se

présente, où les eaux mugissent. Billy et Hurricane sautent sur les

rochers. Avec peine ils se maintiennent; les pieds glissent, la main n'a

pas de point d'appui sur la surface lisse; péniblement, mètre par mètre,

les deux hommes halent le canot jusqu'à la sortie du mauvais passage.

Alors, harassés, exténués, meurtris, ils ancrent l'embarcation et, sans

manger, ils s'abritent au creux d'une falaise noire; enroulés dans leur

couverture, ils dorment d'un sommeil de plomb, sans s'importuner de

l'averse oblique qui tombe, inlassable.

Et le lendemain, à l'aube, on recommence. Trois jours la pluie fait

rage, trois jours les compagnons tenaces vont. Au midi du quatrième, un

vent favorable s'élève. Billy redresse sa voile et le canot file, léger

comme un martin-pêcheur.

Le soir du seizième jour, tandis que le soleil tache de pourpre

Moose-hide, les voyageurs voient enfin surgir la ville.

C'est d'abord Klondyke-city, puis West-Dawson, enfin la ligne des docks,

les quais où sont amarrés huit ou dix steamers, des chalands, des

embarcations de toutes formes, depuis le _kayak_ de peau des Crees,

jusqu'aux canots en écorce de bouleau des Thlinkits, en passant par les

très modernes canots automobiles.

Faisant contraste avec le grand silence blanc, la Ville vit d'une vie

ardente; il monte d'elle des clameurs et des cris, des chansons

auxquelles se mêle la fiévreuse activité des scieries.

Ici aussi on profite de la belle saison, on travaille, on s'amuse. Les

trottoirs de bois de Front-Street sont martelés par les rudes bottes des

garçons qui vont aux mines ou en viennent.

Il y a foule dans les _saloons_ qui disparaissent sous les trophées de

drapeaux américains et anglais. Le violon pleure, l'accordéon gémit, le

banjo s'énerve, et tous ces bruits se fondent dans un bourdonnement

immense qui se perd dans le ciel que les fumées des usines salissent.

Et le fleuve traverse la ville, venant du fond des passes mystérieuses

où ses eaux noires s'engouffrent en grondant pour s'en aller là-bas, à

des milliers de milles, bondissant, joyeux d'être libre, après huit mois

de réclusion, apportant sa vie aux quelques centaines de fourmis

obstinées qui grattent la terre pour lui arracher un peu d'or.

Le Yukon passe devant la ville comme un dément furieux, méritant bien

l'orgueil des Indiens, ses premiers maîtres, qui disaient fièrement aux

pionniers: «Nous ne sommes pas des sauvages, nous sommes des Indiens du

Yukon.»

Et comme ils connaissent bien leur fleuve, ils l'appellent «la rivière

emballée».

Devant Dawson, c'est une bête qui fuit, sournoise, câline, trompeuse...

comme une bête.

CHAPITRE XXII

LES REGRETS DE GREGORY LAND

Devant l'église Sainte-Marie, Hurricane, tête baissée, se heurte à un

grand diable d'individu qui, sans aucune aménité, l'interpelle:

--Vous ne pourriez pas faire attention, sacré, sacré... ah! par exemple,

sacré cher garçon! comment êtes-vous?

Et Gregory Land tend sa paume large ouverte à Hurricane.

--Ah! je suis content de vous voir, ça fait du bien de voir une figure

de chrétien dans cette satanée ville...

Et la colère du postier gronde:

--Ça, une ville du Grand Nord? Ah! parlons-en. New-York, Philadelphie,

Baltimore, un de leurs bazars de l'Est, oui, tout ce que vous voudrez,

mais le vieux Dawson, non, non et non.

«Les entrepreneurs de civilisation ont perdu la cité. Quel honneur,

hein, des rues tirées au cordeau, des avenues numérotées de 1 à 5,

coupées à angle par 12 rues! Et leurs hôtels pour dames neurasthéniques,

c'est une affaire! _Poor old Dawson!_ Pauvre vieille et chère

Front-Street qui suffisait à notre négoce!»

A grandes enjambées, tout en vitupérant, le postier va. Soudain, il

s'arrête, le doigt menaçant:

--Et ce monstre-là ne vous dit rien?

Il montre la masse carrée du Post-Office qui barre la Troisième Avenue.

Ce ne sont pas les sentiments artistiques du postier qui donnent libre

cours à leur indignation, mais, sincèrement, il regrette l'époque où,

sous une hutte de sapins, on rassemblait les sacs de dépêches qui

avaient mis plusieurs semaines pour remonter de Skagway par la passe et

White Horse.

--J'en arrive, oui, j'en arrive, cher, à envier le temps où Soapy Smith

et ses _highwaymen_ tenaient le pays sous leur coupe. On se défendait

homme contre homme, coup pour coup, vie contre vie.

«A la bonne heure! Pauvre cher Soapy, on l'a tiré comme un lapin. Ma

foi, je le regrette lorsque je vois...

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 5 / 13 段