poursuivent une route incertaine. C'est très amusant, les nuages. On y
retrouve toutes les figures sculptées sur les _totems_: le hibou,
l'ours, le glouton, le renard, l'élan, le phoque, le morse, le loup et
le corbeau. Des figures humaines aussi... Un rire silencieux plisse les
yeux de Billy qui reconnaît certains de sa tribu.
Soudain, il cligne les paupières... Non, il ne rêve pas: là-bas, montant
de l'horizon, ça n'est pas un nuage, il en est sûr... Ce sont des oies,
les oies qui viennent du Sud, les oies annonciatrices de la saison
nouvelle. La terre va quitter sa robe glacée, des torrents tumultueux
vont courir, le fleuve va bouillonner... Les herbes, les fleurs, le
printemps!
Il répète machinalement:
--Les oies! les oies!
--Que dites-vous?
Hurricane ne dormait donc pas aussi profondément qu'on le croyait.
--Bien oui, les oies.
Repoussant son escabeau qui tombe les quatre pieds en l'air, d'un bond,
Hurricane est à la porte qu'il ouvre.
Le vol passe, oblique, sur leurs têtes.
La joie d'Hurricane se donne libre cours. Il tient aux épaules Billikins
qu'il secoue.
--Oui, mon vieux, des oies! Le Yukon va rompre sa barrière de glace;
avant huit jours la débâcle sera complète et, sur les eaux libres, les
bateaux descendront--le steamer à palettes, les bateaux plats, les
canots indigènes... C'est bien le diable si Gregory Land n'est pas parmi
les premiers arrivants.
La joie rassemble les garçons au _saloon_ de la _Branche de Saule_, et
l'on boit à la mort de la mauvaise saison. Finie la longue nuit
arctique, disparu le labeur incertain... On boit à la fortune qui va
enfin faire connaître ses favoris; l'eau coulera dans les
_sluice-boxes_, l'on va voir la couleur de la paye! En attendant, on
voit celle de l'alcool. Le rêve est tenace au coeur des jeunes hommes.
Et, dans l'ivresse qui monte, des projets naissent dont le destin
crèvera la bulle d'illusion.
Qu'importe! si à l'heure présente on jouit du bonheur qui s'offre.
Le whisky échauffe les cervelles et le jeu émousse les âmes.
Leur vie n'est-elle pas un jeu de tous les instants? On la joue contre
la bonne ou la mauvaise fortune, à la mine, sur le _trail_, contre le
climat, contre les bêtes, contre les hommes.
L'action est tout. Sur les champs d'Alaska, de Dyea à Point Barrow, des
bouches du Yukon au delta du Mackenzie, rien ne souffre la médiocrité.
Il n'y a pas de place pour le «juste milieu». Des extrêmes, oui, mais
pas de compromis. Toute la force ou toute la faiblesse. La sélection
s'opère d'elle-même. Non la force brutale, mais l'âme la mieux trempée.
Les nations dites civilisées meurent ou mourront de la bonne petite vie
sans à-coup, elles passeront de l'immobilité à la mort sans transition
et sans y prendre garde.
Les peuples heureux ont des histoires qui sont l'Histoire tout court.
Exaltation du courage. Les vertus civiques valent mieux que les vertus
guerrières. Mourir pour une belle cause est juste, mais mourir sans
savoir pourquoi ou pour qui est impie.
Le destin est dans le cornet de cuir où se choquent les dés, c'est lui
qui tient «la main».
Le vaincu n'est pas celui qui perd, mais celui qui passe; celui-ci
s'élimine de lui-même. C'est le suicidé. Le perdant a vibré une minute,
une heure, une vie. Il a vécu.
«_I take a chance_», c'est la phrase qui est sur toutes les lèvres, et
la plupart ne sont pas là pour l'appétit de l'or, mais pour les émotions
du jeu.
Des _creeks_ délaissés monte l'espoir des récoltes prochaines; les
lourds pilons du moulin qui broie l'or scandent la promesse des
richesses futures.
Dehors, le paysage glacé s'immobilise, mais on sait que demain viendra.
Alors, dans le _saloon_, les garçons ont le coeur en fête, les enjeux
sont criés, les chansons mêlent leurs refrains, l'accordéon gémit à
contre-temps de la guitare, cependant que le phonographe tourne des
choses nasillardes qui font s'esclaffer les chercheurs d'or.
Il y a des bruits de verres, des trépignements de danses, des cris
d'ivrognes, des offres de paris.
--_Whisky and gin, half and half._
--James, vous serez «ma dame» pour le prochain fox-trot.
--Je parie vingt dollars que la débâcle se fera le 25.
--Tenu.
--Cinquante dollars qu'elle commencera au matin.
--_All right._ Je suis votre homme.
Et, soudain, les deux battants de la porte s'ouvrent sous une poussée,
une trombe s'engouffre avec des clameurs, des abois, des claquements de
fouet. C'est Gregory Land et son _mail stage_ qui se paient une «entrée»
fantaisiste dans le bar de la _Branche de Saule_.
CHAPITRE XVI
LE PORTEUR D'ESPÉRANCE
--_Waiter_, un double martini pour moi; du poisson, de la viande, du
son, du maïs ou des tiges de bottes, n'importe quoi pour mes chiens.
Il ne faudrait pas connaître le maître de poste pour croire un traître
mot de ce qu'il dit, non pour la commande du double martini, qui est
ferme, mais en ce qui concerne ses bêtes.
Il va, il vient de la cuisine au comptoir et, tout en parlant, il
éventre à la pointe du couteau des boîtes de _corned beef_; on lui
apporte de la farine de maïs, il fait une mixture qu'il pétrit de ses
mains.
--Ils ne l'ont pas volé, _sure_. Quarante-cinq milles depuis ce matin,
et les derniers cinq, ah! mes anciens! j'ai cru qu'on n'arriverait
jamais. Nous sommes les derniers à avoir pris le _trail_ du Yukon. Ça
craque partout. Avant deux jours, le fleuve aura crevé sa ceinture de
glace. Depuis Cariboo Kid, les moustiques nous font une sacrée musique,
pas vrai, chère chose?
Et Gregory tapote l'encolure de son _leader_, Tempest, qui lui donne de
biais des coups de tête approbateurs.
--Un coup de main, garçons, voulez-vous? pour dételer ces individus du
diable. La paix, vous autres, hein! C'est pour vous, soyez sages.
Les chiens, débarrassés des harnais, s'ébrouent. Ils secouent leurs
poils qui se hérissent; ils étirent leurs pattes et jappent autour du
maître.
Et Gregory, portant la pâtée dans une cuvette d'émail, sort, suivi de
son _team_.
Deux minutes après il est de retour.
--Les chiens d'abord, hein! c'est justice. Puis moi, si vous le
permettez.
Et, d'un trait, il vide le double martini. Il y a de beaux buveurs,
certes, à _Last Chance_, mais le coup de gosier du postier est célèbre.
Personne ne se risquerait à lutter avec Gregory, pas même Douglas
Bighorn qui, cependant, avale dix pichets de stout dans le même temps
que l'arbitre frappe dix fois dans ses mains.
Le postier, satisfait, respire fortement, se plante sur ses jambes,
remonte d'un geste sa culotte dont il reboucle la ceinture, et dit:
--Maintenant, à vous, garçons!
Du couteau, il coupe le noeud plombé qui étrangle le sac postal et, sur
la table, il vide le courrier.
Les mineurs sont rangés autour de lui comme des gosses attentifs à la
volonté du maître.
Les pauvres chères écritures sont là, pêle-mêle, avec les paquets ronds
ou carrés, courts ou trapus, qui tous portent des timbres oblitérés par
toutes les postes du monde.
Et la voix rude commence l'appel.
Les mains tremblent un peu en recevant la lettre. Aussitôt l'heureux
garçon se retire à l'écart et, d'un pouce inhabile, ouvre l'enveloppe.
Nouvelles du pays que l'on a quitté, du père, de la mère, qui attendent
là-bas celui que, dans l'intimité, on appelle «le cerveau brûlé» ou «le
fou», mais pour qui, au fond, s'attendrit la sollicitude familiale.
Sait-on au juste où cela se trouve _Last Chance_? Quelque part à
l'extrémité de la terre, à un endroit où, sur la carte, il y a beaucoup,
beaucoup de blanc, _parce qu'on ne sait pas_. Un trait bleu, une ligne
brisée, c'est un fleuve qui partage la feuille; en courbe des majuscules
inscrivent «ALASKA»; par-ci, par-là un point minuscule: un fort, si la
carte est ancienne, une ville, si elle a été éditée après le _rush_.
Mais le camp, les _placers_? Où est-ce? On ne sait pas. Cependant, ce
que nul n'ignore, c'est le climat meurtrier, le blizzard, les huit mois
de neige, le labeur, ce labeur fantastique qui étonne l'imagination de
ceux qui sont restés.
Comment ce garçon qui, ici, ne faisait pas grand chose?... «La charrue,
la houe, la pioche, toutes les machines à gratter la glèbe, c'est bon
pour les mercenaires!» Reculant l'horizon que ferme le clocher, lui
rêvait d'un autre avenir: la Ville, la route tentatrice, le port,
l'Océan, les terres mystérieuses.
Son appétit est grand, ses muscles solides. Adieu les vieux, au revoir,
clocher, _good bye_, les copains.
Mais le pays est resté cher au coeur de l'exilé et c'est en tremblant
qu'à des milliers de milles il reçoit les quatre feuillets de papier qui
prouvent que, là-bas, à l'autre bout de la machine ronde, des êtres
pensent à lui.
A l'appel d'un nom, parfois, un remplaçant se présente.
--Hardish? Il est resté chez lui. Donnez. Merci.
--Colville? Il piège des renards bleus. Il rentre dans dix jours.
Donnez. Merci.
--Banks? Il n'a plus besoin de rien. Oui, un quartier de roche qui lui a
cassé les reins, voici six semaines.
Et Gregory, de sa grosse écriture, écrit au verso: «_Retour à
l'envoyeur, parti sans laisser d'adresse._»
Pourquoi tuer les pauvres vieux, là-bas, avec la mort du garçon? Pas la
peine. Il faut leur laisser l'espérance qui aide à vivre les derniers
beaux jours de la vie. «_Parti sans laisser d'adresse._» On sait le gars
aventureux, il est allé plus loin, pardienne! il reviendra; un matin, le
facteur frappera de sa canne au volet, apportant des nouvelles...
--William King?
--Hello!
Un _chechaquo_ se précipite, renversant deux escabeaux. On rit. Il happe
la lettre des deux mains et, sous la lumière, il lit et, cependant qu'il
lit, un sourire se dessine aux pointes de ses lèvres; ce sourire peu à
peu s'élargit, découvre les gencives; c'est un rire silencieux qui monte
jusqu'au regard qui pétille. Les plaisanteries partent sur la
_sweetheart_. Elle attend. Elle envoie sa dernière photo. «Faites voir,
garçon. Beau brin de fille! La chance sur vous!»
--Thomson, Periquo, Harley, Walsh, Laramie... Laramie.
--Voilà! voilà! grasseye un Canadien d'une voix lente.
Il prend la lettre, la regarde, la palpe, la tourne, la retourne et la
fourre dans sa poche sans l'ouvrir. Puis il sort. Laramie a la joie
solitaire.
--Comment, c'est tout? Vraiment? Vous n'avez rien oublié? Retournez le
sac, peut-être...
Un dernier espoir se raccroche à ce «peut-être». Hurricane a pâli. Sa
voix hésite:
--Vous êtes sûr? Gregory.
--Sûr. Voyez vous-même.
Hurricane garde, stupide, le sac dégonflé dans ses mains, mais les
poings se crispent sur la rude toile. Un tressaillement secoue le garçon
d'un grand frisson glacé, une eau trouble ses yeux, ses paupières se
ferment, ses cils tremblent doucement.
Les lèvres closes se contractent, puis se tirent. Des griffes brident
les tempes, des rides creusent le front, des barres obliques coupent les
joues, un masque est plaqué sur ce visage, comme une cire molle sur une
face douloureuse.
Cela dure huit secondes, dix peut-être.
Les yeux s'éveillent, les lèvres se détendent, les mains s'ouvrent, le
sac tombe. Hurricane le repousse du pied et, s'adressant à Gregory:
--Dites donc, _old chap_, que diriez-vous d'un second double martini
cocktail?
CHAPITRE XVII
BÊTE, ES-TU LA?
Et l'homme parle.
Il dit son effort et sa peine, sa foi dans la vie créatrice, son
enthousiasme de néophyte, sa jeunesse s'offrant à toute illusion, sa
faim de bonheur, sa volonté de vaincre.
Avec, à la base, un sentiment animateur: l'amour, maître absolu des
âmes. Et sur son âme à lui l'emprise est complète.
La confession est chuchotée. C'est un murmure qui trouble à peine la
pénombre qu'anime la tache claire du foyer. Il parle et sa voix
s'accompagne du glougloutement de l'eau qui bouillonne et du sifflement
rythmique du chien qui dort le museau dans ses pattes.
Il parle et, par instants, Gregory Land hoche la tête; il écoute, la
pipe aux dents, la main tenant le fourneau de la pipe. Les pieds sur la
table, il a l'air d'un pantin cassé en deux.
Hurricane laisse couler les mots, comme coule le sang d'une blessure. Le
coeur saigne sa plainte et pleure doucement, doucement. Il se souvient
tout haut.
--Je ne rappelle pas ne pas l'avoir connue. Ensemble nous avons joué
dans les allées de Golden Gate Park. Grandis, nous avons chevauché,
botte à botte, sur toutes les routes de la Baie, de San Mateo à Santa
Clara, d'Alameda à San José, de Berkeley à Conwall. Nous avons couru des
collines à la plaine, emplissant nos yeux de la vision des eaux et des
monts. Du haut du Tamalpaïs habillé de verdure, nous avons eu la
sensation exacte du bonheur qui passait. La Ville s'étalait, blanche et
rose, en apparence impassible, mais en réalité grouillante de vie. Les
bricks, venus des terres lointaines, entraient dans la rade, toutes
voiles dehors, les flammes vibraient à la pointe des mâts sous le
souffle du Pacifique. Ils portaient dans leurs flancs le mystère des
îles: Tahiti, Honolulu, Philippines, Fiji, Jap, Marshall, Paumotus.
«La Ville était la reine incontestée accueillant les hommages des rudes
conquérants, successeurs des ancêtres à la peau cuivrée qui campaient
sur son emplacement, dans la clairière des forêts de séquoias déjà
plusieurs fois millénaires.
«Et nous étions tous deux, l'un contre l'autre, émus de ce spectacle qui
s'offrait. Oui, le bonheur était là. Nous en avions la sensation si
précise, si nette, que nos mains se sont unies et nos lèvres se sont
jointes.
«L'amour? Il est venu sans qu'on y prenne garde. Pourquoi?... Je ne sais
pas, probablement parce que c'était notre heure et qu'il était nature
que cela fût ainsi.
«Nos coeurs ignorés vivaient l'un près de l'autre: ils ne s'étaient
jamais quittés et ne se connaissaient pas. Ce fut une révélation, un
éblouissement pareil à celui qui nous prend lorsque nous passons sans
transition des ténèbres au plein soleil. Nous avions des taches blondes
devant les yeux, c'est pourquoi nous n'apercevions pas la vie. Et la vie
s'est imposée à nous.»
Gregory change ses jambes de place, tire sa pipe et crache, puis il
émet:
--On ne fait jamais sa vie, on la subit.
Hurricane reste un moment immobile, courbé, la tête basse, suivant une
pensée fugitive.
Puis il poursuit sa confession.
--Dolly est une chère chose que peut émouvoir, par surprise, la grandeur
d'un paysage ou d'une belle pensée, mais c'est une fille de l'Est qui se
reprend vite pour donner la plus large part aux réalités quotidiennes.
«Enfant, dans une fête, elle déchira ses cartons, la roue du hasard
n'ayant pas fait sortir son numéro. Elle voulait gagner présentement.
Elle est restée ainsi. Pour elle, il faut réussir et réussir vite, non
dans un temps indéterminé, mais sur l'heure. C'est pourquoi...»
Et Gregory l'interrompt:
--C'est pourquoi, cher garçon, vous êtes ici à faire le joli coeur, sous
ce climat idéal dont le destin nous favorise, au lieu d'être
tranquillement à faire un sale _business_ dans une usine de la côte, où
l'on s'occupe de mettre du boeuf ou du saumon dans des boîtes de fer
blanc.
«J'ai connu, voilà trois hivers, un _fellow_, tout pareil à vous, un
certain Jack Nichols, qu'un vieux copain, Freddy[2], appelait la
«_machine à fabriquer les dollars_». Et le moteur allait, allait,
allait; la roche était abattue, broyée, lavée, la terre payait... Et la
chère douce aimée pour qui la machine oeuvrait, trouvant qu'elle ne
payait pas assez vite partit un matin vers d'autres amours. Regardez
votre miroir, ami, vous verrez Jack Nichols, comme la boîte à poudre de
votre poupée reflètera la frimousse de Mistress Nichols. Du reste, sur
un rayon, toutes les poupées sont semblables! Les unes sont brunes, les
autres blondes... mais une poupée... c'est toujours une poupée.»
[2] Voir: _Le Grand Silence Blanc_.
Et, pour marquer son mépris, le maître de poste recrache, puis il sort
un feuillet pour rouler une cigarette et s'aperçoit que sa blague est
molle.
--Votre _mixture_, garçon, vous permettez? Merci. Dieu vous le rende!
Croyez-moi, la plus belle, la mieux attifée de vos _dolls_ ne vaut pas
une pipette de tabac. Je sais, les discours ne font rien à l'affaire.
Vous pourrez en écouter ainsi jusqu'à ce que l'Alaska soit devenue
Californie sans y changer une ligne.
«On a une bête qui trotte dans la cervelle, mais on ne fait rien pour
l'en chasser, on s'accommode d'elle. On vit avec elle, on l'entretient,
on l'engraisse et, de temps en temps, de peur qu'elle ne soit partie, on
lui demande: «Bête, es-tu là?»
«Mais oui, elle est là. Et vous demandiez: «Gregory, que diriez-vous
d'un double martini?» Tout l'alcool que vous boirez ne noiera pas la
bête. La drôlesse sait nager. C'est vous qui vous abîmerez le
tempérament. Puis, ce n'est pas tout de boire, il faut pouvoir se griser
pour avoir le sommeil de la brute et assoupir la bête. Vous? Misère de
misère! au deuxième verre, vous avez le coeur soulevé, mal aux cheveux
et mal au ventre. «Je suis malade, Gregory, emmenez-moi.» Malade! oui,
là et là.»
Et le postier pose son index sur le front et sur le coeur d'Hurricane.
--Donc, moral, pas physique. Avec de la volonté cela se mate, cela se
guérit.
--On dit ça?
--On le prouve, apprenti. Non, voyez-vous, ce _chechaquo_ qui se croit
le nombril du monde parce que sa belle ne lui a pas écrit de jolis
mensonges sur du papier qui fleure bon! L'amour! C'est à lui; _son_
amour, c'est tout l'amour. Rien n'existe. Il a mal? Bien, très bien, il
faut que le soleil s'arrête, que la terre ne tourne plus et qu'on
s'apitoie à son chevet. «Voyons, chéri, où as-tu du bobo?» Les amoureux
veulent toujours avoir un monopole, bonheur ou souffrance.
«Souffrir! Non, mais, sans plaisanterie, vous croyez donc qu'il n'y a
que vous?»
Et Gregory ramène son escabeau devant Hurricane et, les yeux dans les
yeux, il lui demande:
--Vous avez vingt ans, cher garçon, et quelques semaines d'Alaska.
Attendez. Attendez et vous m'en direz des nouvelles. Vous avez eu le
cafard, hein, _old chap_? Si, si, tous nous l'avons plus ou moins...
«Laissez le temps agir, attendez les regrets, les désirs, l'ensemble des
choses qui forment ce tout: la vie! Et un soir, quand vous aurez mon
âge, vous pourrez comparer. La nuit, la nuit polaire, froide et bleue,
le grand silence blanc qui pèse plus lourdement que le linceul de
neige... Etre seul, tout seul, sans espoir, sans ami...
«Les flammes du foyer dansent, les unes courtes et rouges, les autres
hautes et blanches; elles grandissent, montent encore, s'abaissent,
s'abaissent, tournoient, diminuent, remontent et bientôt elles prennent
une forme vivante. Et l'on se meurtrit le coeur avec des souvenirs.
«On a frappé! La porte s'ouvre d'elle-même, ne vous dérangez pas, ce
sont les amours mortes qui, les ailes frippées, entrent dans la ronde du
feu. Elles sont toutes là, les pauvres chères choses, tendant leurs
menottes bleuies.
«Vous avez froid? Entrez, chauffez-vous. Etes-vous bien? Parlez, dites
ce qui vous passe par l'esprit, mais ne restez pas silencieuses. Je vous
interroge, répondez-moi! Où sont les élans fous de notre bel été?
«Il y en a qui ont des formes imprécises: ce sont les amourettes, petits
désirs d'un après-midi triomphant, que l'aube fit s'évanouir.
«Mais toi, je te reconnais, tu es la bonne vieille qui a vécu ma vie,
des mois et des mois; ton âme était mon âme, ma joie ta joie, ton espoir
mon espoir. Tu vois, je t'ai reconnue tout de suite. Sais-tu? Tu n'es
pas changée... Tu es venue avec les autres? C'est drôle, ça!... Tu as
apporté tout ce qui fut à nous! Quelle idée! Tu disparais. Es-tu fâchée?
«La ronde tourne éperdument.»
Et le postier fixant les flammes, se pétrissant les mains, laisse crever
le flot de sa rancoeur.
--Ne plus aimer, ne plus croire, ne plus souffrir... rêver sa vie, ne
plus se cogner le coeur aux rudesses humaines. Aimer tout pour n'aimer
rien. Etre las de porter sa peine, mais se redresser, bomber le torse,
crâner pour la galerie, et passer, sifflotant, les mains aux poches, les
pieds légers, pour que nul ne lise en nos yeux que l'on porte en soi
l'ennui magnifique de vivre.»
CHAPITRE XVIII
L'EVEIL DES CHOSES
Au matin, le camp est réveillé par un craquement formidable. C'est le
Yukon qui se libère de la prise des glaces.
Sous la poussée invisible des eaux, les blocs cèdent, se heurtent, se
chevauchent, se brisent avec fracas.
C'est une ruée d'animaux affolés qui cherchent le salut dans une fuite
éperdue.
Bientôt le fleuve est libre et le courant passe avec une vitesse de
quinze milles à l'heure; des rocs, des arbres sont emportés, des hommes
aussi qui se sont laissés surprendre.
En quelques heures, l'étiage du fleuve s'élève de seize pieds.
La terre végétale est arrachée. La glace est jaunâtre, l'eau bourbeuse
que tachent de clair, par moment, des blocs d'une transparence
cristalline. Ceux-ci ont des formes imprévues: les uns sont troués comme
une roche spongieuse, d'autres sont des miroirs polis, d'autres dressent
des clochetons d'une architecture minutieuse, fouillée comme une pierre
gothique. Lorsque les uns et les autres s'entrechoquent, ils se brisent
avec un bruit de verre que l'écho répercute, loin, là-bas, par delà les
rochers de granit et de schistes.
Seuls les bords conservent une frange de glace dentelée. Les eaux du
fleuve courent sur plus de trois mille kilomètres, comme des bêtes
heureuses de pouvoir s'ébrouer.
Et les hommes, la joie aux yeux et dans le coeur, contemplent, de la
rive, ce spectacle libérateur.
Certes la navigation est encore impossible; dans huit jours encore elle
sera dangereuse; les arbres flottés, les blocs tourbillonnants
interdiront tout passage, puis il faudra lutter contre le courant,
éviter les coudes brusques et, de la gaffe, écarter les obstacles
surgissant de l'abîme.
Mais qu'importent les périls. Les hommes entendent déjà la voix des
mariniers qui, sur les barques de bouleaux, apportent avec eux la vie.
Pour la descente du fleuve, on a préparé les approvisionnements sur les
quais de Dawson. Les caisses forment des tours carrées, les sacs
s'empilent, thé, café, farine, maïs, légumes, lait condensé: la pâture
pour huit mois de vingt mille garçons!
Et les yeux que la neige brûlait s'étonnent maintenant du soleil qui
s'attarde.
La double fièvre du travail et du plaisir courbe tous les hommes.
Après huit mois de neige, la terre, la bonne terre a reparu avec des
parures nouvelles, mais sous les fleurs aux corolles soyeuses, si l'on
grattait le sol, on trouverait, à moins d'un mètre, le noyau de glace.
Elle est là qui guette, sournoise, le moment du retour. Aussi les _boys_
se hâtent de travailler et de jouir.
Tous les _creeks_ sont en effervescence; les machines tournent à plein
rendement et les mains fiévreuses lavent, lavent, lavent de l'or.
Et l'or durement gagné se dépense follement pour un désir à satisfaire,
colifichet ou coup de dés.
Le chagrin d'Hurricane est emporté comme les glaces du Yukon.
Dans ce corps jeune d'Anglo-Saxon, la douleur a moins de prise que chez
un Latin. Qui dit vieille civilisation dit raffinement. Si l'on goûte
mieux, on sent aussi davantage un bruit, une vibration, une odeur, le
dessin d'un paysage, une forme imprécise. Et les motifs de joie ou de
souffrance se lèvent à l'appel des souvenirs.
Chez un peuple neuf comme le peuple yankee, où se sont fondues et
rajeunies cent races diverses, les sensations sont moins vives. Un
Français vit de sa douleur, un Américain la mate, ne sachant pas
l'extérioriser.
Du reste, la sainte épreuve du travail est une consolation où s'enlisent
les pensées moroses.
Le premier dépit passé, avec cette robuste espérance qui est ancrée au
fond de tout coeur amoureux, Hurricane s'est mis à l'ouvrage. Sa
philosophie est simple. Elle n'a pas écrit, eh bien! elle écrira. C'est
pour elle qu'il est ici, pour elle qu'il a souffert des journées
angoissantes; maintenant voici le temps où la moisson est proche. Hardi!
un coup de collier.