Décision prise, il l'expose à Billikins qui, moyennant un salaire

raisonnable, a consenti à lui servir de second.

Billikins écoute. Sa face brique creusée de sillons obliques et ornée

d'un tatouage savant, ne bouge pas. Seules les prunelles brunes sont

mobiles. Une courte flamme les anime, puis il éteint son regard sous la

broussaille de ses sourcils.

Lorsque Hurricane a fini de parler, l'Indien Cree étend la main et

montre l'espace libre.

Il parle un anglais rauque, les paroles roulent dans sa gorge comme des

cailloux dans un torrent:

--Ici, avant que les hommes blancs soient venus, paissaient les

troupeaux de mooses. J'en ai dénombré moi-même plusieurs centaines qui,

après avoir brouté l'herbe courte, descendaient à la belle saison,

s'abreuver dans le fleuve.

«Ici, à l'époque où l'homme parlait comme le chien, se sont rencontrés

le grand loup et le grand moose; c'est le grand moose qui, de son sabot,

a fracassé la mâchoire du loup. Depuis, les mooses vivent en paix sur

leur terrain de chasse.

«Puis, ceux de ton pays sont arrivés et les mooses sont partis dans la

forêt où, à chaque saison, recommence la bataille du moose et du loup.

«Mais les gens de mon clan, qui descendent du loup, pour perpétuer le

combat primitif venaient autrefois, quand le soleil reste longtemps

là-haut, manger et dormir ici en l'honneur de l'ancêtre.

«Et le Soleil qui nous aime--il est le père du Saumon et le grand-père

de Tounya qui vit dans le ciel et dans l'eau--le Soleil jouait avec

nous, puis, à l'heure où le grand loup est mort, tandis que nous nous

lamentions, ainsi que le veut la coutume, avec des cris, le Soleil se

cachait et son dernier rayon s'enfonçait dans la terre. Ici, ici, ici.»

Et l'Indien frappe trois fois du pied le sol inviolé.

Puis il ajoute:

--C'est là que vous devez chercher la pierre jaune comme le soleil.

Hurricane dit simplement:

--Demain vous porterez les outils au bas de la colline. Nous déblayerons

l'ancienne entrée et nous attaquerons la roche de droite à gauche, comme

les autres là-bas.

Billikins reprend sa gravité première, mais il pense en vérité que les

hommes pâles sont pareils aux petits enfants.

CHAPITRE XII

LA TERRE QUI PAYE

Au matin, la bataille commence de l'homme et du mont.

Il va vers la montagne comme vers un ennemi, avec la volonté de vaincre.

Farouche, il force l'entrée, fait s'ébouler les pierres chancelantes,

puis, l'ouverture agrandie, il entre résolument au coeur de la place

conquise.

Alors il attaque la roche métamorphique, les gneiss verdâtres et les

schistes argileux. Le pic sonne sur le roc, l'oeil attentif guette la

moindre lueur s'allumant dans la pénombre.

--Billikins, la lampe.

L'Indien accourt. L'homme promène la lumière sur les roches griffées.

Si, là, cela brille, il prend des graviers qu'il écrase du pouce. Les

mille facettes du mica apparaissent, trompeuses. Il les rejette, reprend

son pic et poursuit le grand oeuvre.

Billikins sort le minerai qu'il entasse--le minerai qui s'obstine à

garder son secret magnifique.

Enfin, coupant la roche, Hurricane aperçoit un filon de quartz grisâtre.

Il abat un morceau qu'il broie au marteau et la matière livre son âme;

dans les grains pulvérisés, il y a des parcelles lumineuses, de l'or, en

vérité, de l'or.

Pour plus de sûreté, il met pêle-mêle tous les débris dans la _pan_,

puis, ayant versé un tiers d'eau, il donne à la _pan_ un mouvement

giratoire de droite à gauche; peu à peu la rotation s'accentue, l'eau

rejetée emporte les sables et les graviers restent dans le fond; il

remet de l'eau encore, plusieurs fois jusqu'à ce qu'il ne reste plus

dans la _pan_ que les parties trop lourdes.

Alors les doigts écartent les cailloux et mille petits points

apparaissent.

L'or est là, présent, répondant à sa peine.

La terre paye. Il reçoit son salaire, il l'a dans sa main et, avec un

rire un peu forcé, il regarde sa paume dans laquelle la poussière d'or

miroite.

Il tremble.

Billikins, sans façon, prend une pincée de _pay-dirt_, l'éprouve du

pouce, fait une moue et laisse tomber:

--_Gold dust!_

Billikins, père rabat-joie, vous n'y entendez rien. Ces petites

parcelles plates, de la grosseur d'une tête d'épingle, vous les voyez

avec vos yeux de philosophe désabusé, mais le garçon qui est là en est à

son premier coup de pioche. C'est la première fois que l'or brûle ses

doigts. Il ne sait pas ce _chechaquo_! Têtes d'épingles, allons donc!

Pépites grosses comme des amandes. Que dis-je, des amandes? des noix.

Des noix? des oeufs, oui, c'est la couvée fabuleuse qui éclot.

Essayez donc de lui démontrer l'inanité de ses pensées ou de ramener à

sa juste proportion sa découverte, vous serez bien reçu.

Les prunelles d'Hurricane s'hypnotisent sur le jaune métal. Rien au

monde ne lui ferait croire qu'il n'est pas le possesseur de la plus

belle mine qui fût jamais découverte sur le territoire du Yukon. _Gold

dust_, eh bien, après!... Once + once = dollars.

Hurricane met dans une pochette sa trouvaille; trois fois il renouvelle

l'expérience, broie le minerai, le pulvérise et le lave; trois fois au

fond de la _pan_, les joyaux sortent de leur gangue de quartz. Beau

début. Belle journée. Le garçon rit, chante, danse.

--Hello, Monsieur Bill, qu'en dites-vous?

Billy n'en dit rien du tout, mais il pense que là-haut, sur l'autre

versant de la colline où pâturaient les élans, se cache la véritable

fortune.

La fatigue du jour, le froid noir qui pique les poumons, le ciel lourd,

le chaos des terres arctiques, Hurricane ne voit rien, ne sent rien; il

marche, léger, la tête haute, ayant l'orgueil de sa force et de sa

condition, fier comme s'il portait les plus saintes reliques.

Arrivé dans sa hutte, il ressort sa paye et l'examine à la lueur du

foyer. Il prend à témoin Hurricane-chien de la joie présente.

Hurricane-chien daigne se lever; il vient flairer ce que tient si

précieusement son maître. Son mufle renifle deux fois. Cela n'est pas

bon à manger. Hurricane-chien tourne le dos à la fortune et revient

s'accroupir, museau et pattes devant le feu.

Billikins estime que son maître exagère. Dans sa cervelle de Cree, il

n'arrive point à comprendre pourquoi les hommes blancs se donnent tant

de peine pour gagner cette chose qui brille.

Est-elle donc si utile à la vie? Ne peut-on s'en passer? Lui, son père,

ses frères, tous les siens ont souvent trouvé cette chose, surtout dans

les cours d'eau, là-bas, du côté de Fairbanks ou de la Tanana, mais le

plus misérable des Crees n'en avait pas voulu.

De belles armes de chasse, oui; des chiens courageux, oui; des peaux de

bêtes, oui; mais ça? Quelle folie! Et, pour ne pas être complice de cet

acte déraisonnable, Billikins passe sa jaquette de fourrure à double

queue, s'enroule dans sa couverture, met ses gants de woolverine, qu'il

porte attachés par une lanière, puis il se coiffe du plus hilarant

chapeau melon qui soit sous le cercle polaire et sort, laissant l'homme

blanc à ses contemplations, pour aller retrouver ses frères qui fêtent

par des danses et un excellent dîner l'anniversaire de la mort d'un

enfant.

CHAPITRE XIII

LE MAITRE ET LE SERVITEUR

Le filon de quartz s'amincit, il a tendance à descendre vers la terre,

signe qu'il s'appauvrit.

Les essais, du reste, sont moins heureux. Quelques facettes d'or luisent

encore dans la _pan_, mais le métal est moins riche.

Hurricane a donné son effort. Il est à bout de courage. Des fatigues le

prennent sans raison. Alors il s'assied sur les _dumps_, prend sa tête

dans ses mains et s'absorbe dans une inactive contemplation.

La solitude ronge le coeur des jeunes hommes. Il a, certes, la compagnie

des autres garçons, mais il se sent isolé parmi eux, n'ayant, par goût,

aucune tendance pour le jeu ou pour l'ivrognerie.

Et la-bête-qui-trotte-dans-la-cervelle-de-ceux-qui-vivent-seuls commence

une ronde inlassable.

_Crac, crac, crac, crac_, c'est moi qui prends possession de ta pensée.

Désormais, je vivrai avec toi comme un hôte que rien ne peut chasser.

Tu ris, tu as une chanson aux lèvres, tu es heureux? _Crac, crac, crac,

crac_, me voici, détends tes lèvres, arrête ta chanson, je suis le

malheur et je suis l'ombre. Des êtres te sont chers, allons donc! Il y a

beau temps qu'eux t'ont oublié.

Tu trimes? La belle plaisanterie. Echine-toi, si telle est ta fantaisie,

_poor boy_, la ville, là-bas, à des milliers de milles, ne s'importune

pas de ta vaillance.

L'or y coule plus qu'ici, et personne, un dollar entre les doigts, ne

songe un instant à la destinée de ceux qui peinent un rude labeur pour

créer cet or, faiseur de gloire, dispensateur de joies qui se monnayent.

_Crac, crac, crac_, je gratte, gratte, gratte, je tourne en rond dans la

cage étroite de ton cerveau. Qu'elles fuient à jamais les idées,

oiselles blanches! Moi je suis noir, tout noir; esprit des ténèbres, je

tisse une toile sombre où se prend toute pensée.

Tu veux endormir ta douleur? Ah! non, pas ça... je promène mes antennes

sur tes rêves et les cauchemars se lèvent à mon appel, _crac, crac,

crac_...

Gregory Land devrait être là. En effet, voilà déjà dix semaines qu'il a

quitté _Last Chance_. Il devrait être de retour? C'est mon avis, mais il

ne viendra pas. Il ne viendra plus. Non, il n'est pas resté à Dawson, il

a quitté la ville, il est Dieu sait où? Au diable, peut-être.

Voyons, raisonne, garçon, c'est un habile coureur de piste, il connaît

toutes les passes; s'il n'est pas arrivé, c'est qu'il n'arrivera jamais.

Il portait des lettres?

Ah! c'est ça qui t'intéresse, les lettres? La belle affaire, des

nouvelles du monde civilisé. D'abord, puisque tu y tiens tant à ce

monde, pourquoi l'as-tu quitté? Que viens-tu faire ici?

Fou, qui te fies à la vertu d'une femme.

La vois-tu, cette femme? Elle est jeune, elle est belle. Une poupée?

Justement, mais une poupée n'a que du son pour cervelle.

C'est pour elle que tu es ici? Je le disais bien, tu es un insensé. Tu

l'aimais? Alors pourquoi l'as-tu abandonnée? Quelle imprudence, vivre

loin de la femme qu'on aime!

Les poupées sont faites pour être cajolées, elles tendent leurs bras

pour qu'on les dorlote. Si on les délaisse, d'autres enfants passeront

qui feront joujou avec.

_Crac, crac, crac_, je suis toujours là, tu sais, je ne m'en vais pas.

Je me repais du meilleur de toi-même. Pourquoi passes-tu la main sur ton

front? Tu crois que tu vas me chasser comme une bête importune? Ce n'est

pas dehors que je suis, mais dedans.

Il faudrait cogner ton front sur le granit, ta tête s'ouvrirait comme un

fruit mûr, et je serai le dernier à quitter ta demeure. Ma demeure. Il

vaut mieux, laisse ton front en paix, tes mains sont inutiles. Pourquoi

compriment-elles ton coeur?

«Mon corps a mal à sa belle âme», peste! Cher garçon, tu es orgueilleux.

Si belle que cela, ton âme? Allons, montre-la, mets-la à nu. Etale tes

qualités, fais la parade. J'écoute. Monte sur un tréteau. Comment? tu

croyais que c'était un piédestal? Un tréteau, je te dis, quelques

planches assemblées hâtivement. Si tu danses, il s'écroule. Ça ne fait

rien, montre, montre, quand même, la marionnette de la vie.

Tu dis: «Je suis jeune, je suis la force, je suis la toute-puissance, je

suis le Maître.»

Le Maître? Ah! non, je t'arrête, tu es mon serviteur.

Tu es le lion, je suis le moucheron. Rugis, écarte tes griffes, découvre

tes crocs, hérisse ta crinière. Je te pique l'oeil, tu pleures; le

naseau, tu grimaces. Vois comme tu es peu de chose.

Tu n'es qu'un homme, c'est-à-dire une bête qui souffre non seulement

dans sa chair, mais dans son intelligence.

L'instinct? Tu n'en as pas. Dirige-toi seul dans la forêt, cherche au

ciel les étoiles, interroge les bizarres inventions de ton esprit; la

piste n'est plus indiquée, trouve-la sans le secours de tes chiens.

Si Gregory Land est perdu, s'il s'est écarté de sa route, alors les

lettres auront disparu avec lui?

Parbleu! c'est l'évidence même. Parmi ces lettres, il y avait une lettre

que tu attendais? Je le sais aussi. Regarde ton égoïsme. Il y a des

centaines de missives, elles t'importent peu, tu ne songes qu'à celle

qui porte ton nom.

Voyons, voyons, ne t'attendris pas sur l'écriture, les majuscules

endiablées. Un peu folle, Doll, tu sais...

Malgré le long séjour dans le sac de cuir, tu prétends reconnaître son

parfum. Mes compliments. Ton odorat est subtil. Tu baises les feuillets,

les mots te grisent. Poète, va! Gargarise-toi de mensonges, viande

creuse de l'esprit.

Ne te fâche pas! Mais oui, elle ment parce qu'elle est une femme.

Tu as une poupée «pas comme les autres». Tant mieux. Sur quel rayon

l'as-tu choisie en magasin? Sur quel modèle est-elle créée? Elle dit:

«M'amour! chéri!» C'est une fort belle personne. Mais si, fort belle, tu

n'en doutes pas, j'espère. Tu hésites? Allons, sors-la, pour la

vingtième fois, de ta poche. Entre les feuillets du calepin, la voici.

Elle a les cheveux flous malgré le ruban, ses yeux sont rieurs, sa

bouche est un écrin de chair. Elle a des fossettes moqueuses, un nez

spirituel.

Tourne la page. Elle est là encore, la taille souple sous le sweater; un

bonnet de laine cache sa chevelure toujours rebelle, des frisons passent

aux tempes. Ses frêles poignets tiennent la crosse. La ligne est

heureuse. Tiens, tiens, qui est-ce ce beau garçon? Son partenaire? Son

cousin? Tu crois ça, toi. Son cousin! Laisse-moi rire.

Passe, vite. La voici, rieuse sur le sable de Long Beach; là, elle est à

cheval sous les sequoias millénaires de Santa Barbara. C'est elle

encore, fermière pour rire, appuyée contre la barrière de bois; une

graminée à la bouche, elle flatte le mufle blanc de la vache. Tableau

champêtre. Dommage qu'il soit «déjà vu».

Tourne, ami. Un groupe? Où est-elle? Ah! si, la voilà. Tiens, elle

s'appuie sur l'épaule de ce garçon que tu t'obstines à appeler son

cousin. Tu n'avais jamais remarqué? Mais oui, regarde. C'est le même, le

_golfer_ de tout à l'heure.

Ne déchire pas: à quoi bon? une image! Reviens à la première,

détaille-la, recommençons: les cheveux flous, les yeux rieurs... tu

n'avais pas aperçu cette griffe sous les yeux et ce pli volontaire des

deux côtés de la joue. Tu n'avais donc rien vu? Il y a quelque chose de

cruel dans ce visage. Ne cache pas avec ton pouce l'inscription, car il

y a quelque chose d'écrit, n'est-ce pas? Je ne suis pas indiscret, garde

«ta chère petite chose».

Le doute est en toi, le doute est frère du cafard. Et le cafard, c'est

moi, c'est moi, c'est moi, la bête qui ronge, la bête qui tue. Je suis

dans ton cerveau comme un ver dans un fruit. Je mangerai le fruit. Il

tombera à terre avec un bruit mou.

Mais avant, la folie, qui guette, viendra... Tu casseras ta poupée, tu

crèveras ses yeux, tu briseras ses dents, tu disloqueras ses membres. Il

ne restera rien que des chiffons épars avec un peu de son. Et tu seras

seul, tout seul, comme aujourd'hui. Tout seul, comprends-tu?... Tout

seul, sans amour, sans ami.

Alors, moi, je te prendrai.

CHAPITRE XIV

L'HOMME QUI GUETTE

--Hello, Billikins.

L'Indien s'avance, la démarche chancelante, les paupières lourdes. Le

camp a retenti toute la nuit des lamentations de la cérémonie funèbre.

Selon la coutume, les parents de l'enfant mort ont dressé un mât en haut

duquel étaient accrochés des présents. Mais les présents aujourd'hui ne

sont plus des flèches, des harpons, des couteaux, des dépouilles de

bêtes: le monde nouveau est représenté par le whisky civilisateur.

Et dame, le whisky, pour des cervelles indiennes!...

Il y a eu des jeunes hommes qui se sont rossés, des chiens battus: les

cris se sont mêlés aux prières.

Dans un an, on récitera de nouveau la formule pour ceux qui, cette nuit,

étant ivres, ont été surpris par le froid.

Billikins a pris sa part, une part copieuse, mais il sait qu'il ne faut

pas tomber en chemin si l'on veut se réveiller au matin.

Il a rallié la hutte d'Hurricane et il s'est affalé dans un coin où il

s'est endormi, mêlant ses ronflements aux ronflements du poêle.

--Hello, Billikins!

L'Indien se dresse; machinalement, il fourre le poing dans son

couvre-chef auquel il essaye de faire reprendre sa forme primitive. Il

se coiffe; le melon cabossé laisse passer des mèches plates,

lamentables. Hurricane rit.

La langue pâteuse, les lèvres bougeuses, Billikins cherche une phrase,

un mot qui ne vient pas. Alors, voyant son compagnon rire, il rit aussi

d'un rire qui déchausse ses gencives et montre ses dents en créneaux.

--_Hello, boy._

Péniblement, il articule:

--_Hel-lo..._

--Sacré froid, hein? Avez-vous vu?

Non, il n'a pas vu. Comment voulez-vous qu'il voit, il était à trois

pieds du foyer.

--Le thermomètre est descendu de 18 degrés.

Billikins émet un sifflement admiratif qu'Hurricane prend pour un doute.

--Vous croyez que je plaisante? Tenez, 49 sous zéro. C'est quelque

chose.

Billikins s'en fiche littéralement. Il a la bouche malade, l'estomac pas

d'aplomb, il y a du bois dans la hutte, on n'aura pas à sortir pour

bourrer le poêle... Alors l'Indien se drape, très digne, dans sa

couverture et s'accroupit près du poêle, les mains nouées aux tibias.

Hurricane le redresse d'un coup de pied au derrière.

Quoi, qu'est-ce que c'est? Hurricane devient fou. Mais non, le garçon a

tout son sérieux.

--Debout, fiston, allons, debout, on part.

Hein? On part! Où ça? La bête folle l'a mordu. N'a-t-il pas dit qu'il y

avait 49 sous zéro? Il ne veut pas travailler, je suppose. La terre est

trop dure, le pic se briserait comme verre.

Hurricane répond à sa pensée:

--On ne va pas sur le _claim_. On part. Attelez les chiens.

Et, d'une bourrade, il pousse devant lui l'Indien abasourdi.

L'air ranime Billikins. Il ouvre deux ou trois fois la bouche comme un

poisson jeté sur l'herbe; il a un frisson qui secoue sa carcasse, puis,

avec le fatalisme de sa race, il se reprend immédiatement.

Les chiens jappent, voyant les hommes. Ils sautent, bondissent, se

roulent sur le sol; les abois fusent, l'aboi rauque des bâtards, l'aboi

clair des huskies. Hurricane-chien gratte de ses pattes les genoux de

son maître.

--La paix, oui, on part.

Les hommes tiennent les harnais dans les mains. Les bêtes comprennent.

On va quitter le camp, courir sur le _trail_. La belle aubaine! Et

chacun, avec le sens de la hiérarchie qui est propre aux chiens

d'Alaska, vient se mettre à la place qui lui est assignée, tendant le

dos au harnais qui est sien.

Essayez donc par hasard de mettre le harnais de Chappy à Hurricane, vous

entendrez cette musique, et quelle raclée, bon sang!

--_Are you ready?_

--_Yes._

--_Good, Ehooô, boys..._

--Mais?

--Quoi?

--Les provisions?

--Cela n'a aucune importance. Du thé pour nous, du poisson pour les

bêtes.

Si cela suffit à l'homme blanc, cela doit satisfaire l'orgueil cree, et

le sifflet de l'Indien coupe l'atmosphère limpide et donne de l'ardeur

aux chiens.

Les deux hommes courent derrière le traîneau. C'est Billikins qui tient

la barre.

--Coupez à droite. Prenez le fleuve, la piste est bonne.

--La descente?

--Non, la remontée.

Le froid est intense. Des milliers d'aiguilles s'enfoncent sous la peau.

Les hommes ont relevé le capuchon de leur _parka_, mais, par instant,

sans arrêter leur course, ils se frottent violemment les joues pour

éviter la gelée. Sous leurs moufles, les doigts sont gourds, les

articulations craquent.

Sur la rive du fleuve, arbres et rochers portent des traces de gélivure,

les écorces ont éclaté, les pierres se sont fendues.

Savez-vous ce que c'est que d'avoir froid _dans_ les poumons? Avoir

froid en soi, dans soi; avoir, sous la peau tannée, sous la peau

entraînée, une carcasse qui tremble, le sang qui s'arrête, le coeur

qu'une invisible main poigne; la bête qui vit dans le poignet et dans

les tempes respire imperceptiblement, prête à mourir.

Et cependant l'on va, parce que la machine humaine est quelque chose

d'admirablement construit; on va, cependant que le vertige fait des

ronds dans la mémoire, que la piste est une courbe, l'horizon une

circonférence dont l'équipage est le centre.

Sept chiens? Mais non, ils sont quatorze, vingt, cinquante! Les sapins

défilent comme, dans un théâtre pauvre, de pauvres figurants. Ce sont

toujours les mêmes qui passent. Ils sont la foule, du moins on en a

l'illusion.

Le Yukon, muré sous quatre pieds de glace, n'a plus douze cents mètres:

il se divise en plusieurs branches; les deux bras écartés on toucherait

les rives.

Les chiens vont. Le traîneau glisse, les patins taillent la route glacée

et crissent. Un sifflement rauque sort de la poitrine de Billikins:

c'est l'Indien qui respire.

Les maxillaires sont à ce point contractés que la lame d'un couteau ne

passerait pas entre les dents.

Et l'on va parce qu'on a la volonté d'aller.

Halte! A coups de hache, Billikins coupe les quartiers de phoques que

les bêtes croquent avec un bruit de noix qu'on brise. Le thé ronronne

dans la bouilloire. Le bois humide produit une fumée âcre qui fait

tousser l'Indien. Debout sur une hauteur qui domine le Yukon, Hurricane

interroge le _trail_ qui se déroule à perte de vue.

Le paysage est figé dans sa splendeur polaire. Rien ne bouge à

l'horizon. L'homme s'obstine à guetter l'improbable venue jusqu'à

l'heure où le crépuscule descend et, avec lui, tout de suite, une morne

nuit sans étoile.

CHAPITRE XV

UN VOL OBLIQUE DANS LE CIEL

--On part, _master_?

--Oui.

Chaque matin, c'est la demande de Billikins, la réponse d'Hurricane. On

va, on court, on s'arrête, on scrute l'horizon et, dans la nuit, on

revient pour repartir à l'aube. Les chiens sont éreintés. Hâve,

Billikins ne se soutient qu'à force d'orgueil. Hurricane est en

splendide forme. Les muscles durs, la volonté maîtresse de ses nerfs, il

est beau comme un héros antique.

Le thermomètre est descendu jusqu'à 50. Le mercure a gelé dans le tube

de verre. Les deux hommes ont parcouru le _trail_ pour l'inutile voyage.

Onze fois, les chiens attelés, les hommes sont partis. Hommes et bêtes

sont revenus harassés onze fois.

--On part, _master_?

Et, sans attendre la réponse, Billikins s'apprête à sortir.

--Non, reste.

Surpris, l'Indien se retourna à demi.

--On ne...

Hurricane secoue la tête.

--Bon...

Et, sans plus rien dire, Billy s'installe sur un escabeau, retire ses

mocassins et se grille les pieds avec béatitude.

Face à lui, bras croisés, jambes étendues, Hurricane fume la pipe, qu'il

tient placée de guingois entre les dents. Il se rôtit les pattes: une

heure, deux heures, trois heures. Surtout si l'on pense qu'en ce moment

même on pourrait piétiner dans la neige, cela donne des pensées

égoïstes, oui, mais, à la longue, c'est fastidieux.

Bill essaye d'amorcer une conversation.

--Les chiens...

Hurricane mâche son tuyau. Un grognement sort, quelque chose comme: «Je

m'en f...»

Les chiens ne l'intéressent pas. Silence. Habituellement, l'homme blanc

est sensible aux histoires des indigènes.

--Mon père, qui accompagnait Labarge en 1867...

--M'en f...

Billikins est froissé dans son amour filial. Mais il est tenace et ne se

tient pas pour battu.

--Un jour, les Indiens de la Tanana, qu'on appelle Gens de la Butte,

remontèrent le Yukon jusqu'à Pelly River. Là, ils trouvèrent les Indiens

Birch, de la tribu du Bouleau, avec lesquels ils firent alliance pour

combattre la tribu du Rat, installée de l'autre côté du fleuve, sur la

Porcupine...

Tiens, tiens, Hurricane ne s'en f... plus. Billy tend l'oreille. Hélas!

le cher garçon dort; un filet de fumée part, qui va s'amincissant, du

fourneau de sa pipe.

Vexé, Billikins se lève. Il chausse ses mocassins, dont il dédaigne de

nouer les lacets et, derrière la vitre, il se fige dans la contemplation

du thermomètre.

Du 11 au 23 avril, on a couru le _trail_ par une température abominable;

aujourd'hui, 24, le thermomètre est remonté de plusieurs échelons. 16°,

c'est exquis... Et l'on reste à la maison. Vraiment, de quoi est faite

la cervelle des hommes blancs.

Et Billy s'amuse à regarder les garçons qui passent.

Tiens, Mac Waddington a mis un col de castor à sa veste de peau. William

N. Flattery a des bottes neuves. Espérance Picard, le Canadien de la

paroisse de Québec, a ses raquettes sous son bras.

Mais la seule rue du camp est peu réjouissante. Il n'y a plus aucune

animation, et Billikins, délaissant la terre, laisse errer sa pensée

vers le ciel.

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 3 / 13 段