mieux est, c'est un camarade au bras et à la bourse duquel on ne fait
jamais appel en vain.
James W. Blackfoot s'adoucit, il offre:
--Un whisky?
--Whisky et gin, _half and half_.
L'hôte se sert une rasade. Les deux hommes portent leur verre à hauteur
de l'oeil, puis d'un trait le vident.
Le postier reste accoudé au comptoir.
--C'est à vous, ça?
Du menton, il désigne les raquettes alignées. D'un ton indifférent, le
patron répond:
--Des gages.
J. W. Blackfoot prête à la petite semaine, cela se sait; aussi
accompagne-t-il sa réponse d'un rire qui secoue ses épaules.
Gregory, par politesse, rit de son rire rouillé, puis, après avoir donné
une tape amicale à l'homme, revient à sa place à petits pas.
Une fois assis, il sort de sa poche le porte-feuille du pauvre bougre
qui a fini sa chance dans les ravins de Hell's Mount.
Il examine quelques papiers, puis un tic tire sa bouche.
--Hello, garçon!
Hurricane, absorbé par la lecture, ne répond pas.
--Hello!
Hurricane lève la tête, son regard rencontre les yeux gris d'acier du
postier dont les lèvres remuent à peine lorsqu'il prononce:
--Faites semblant de lire votre journal et pour Dieu ne perdez pas une
de mes paroles.
Il lui parle bas, vite, très vite; pas un pli de sa face ne bouge, sa
résolution est arrêtée, il a tout son sang-froid.
Il termine:
--Vous avez bien compris, alors attention, de l'oeil, hein! garçon!
Hurricane se lève. Gregory le rappelle.
--Vous savez qu'on peut y laisser sa peau?
Hurricane lève les épaules. Cette question! parbleu, il le sait, mais
est-ce que cela a de l'importance?
Alors Gregory, une main sur l'épaule du jeune homme, le fixe droit dans
les yeux et lui dit simplement:
--Vous êtes un cher individu.
CHAPITRE VIII
LES RAQUETTES DU MORT
Hurricane est allé se placer contre la porte. Nul ne peut entrer ou
sortir. Il a les deux mains au dos, les paumes appuyées aux battants.
Gregory lui lance un regard:
--_Ready?_
--_Yes._
--Alors, allons-y.
Gregory sait donner un ordre. D'une voix tonnante, il lance un tel cri
que les danseurs s'arrêtent net de tourner; les joueurs, la carte en
main, hésitent à l'abattre.
--_Boys..._ lance Gregory.
--Quoi, qu'est-ce que c'est?
--Un ivrogne.
--Enlevez-le.
--Qu'on le couche.
--La paix.
--Au diable!
Les interpellations se croisent.
--Mais non, c'est Gregory Land.
--Le postier?
--Lui-même.
--Diable, alors c'est sérieux.
--Chut!
--Taisez-vous.
--Vos figures, vous autres, on ne s'entend pas.
--_Boys, boys_, clame le maître de poste qui, pour donner plus de portée
à sa voix, est monté sur une table.
Le silence se fait.
--Vous êtes tous là? Dans la salle, là-bas, personne? Dick, mon vieux
frère, arrêtez le piano mécanique.
Tous entourent le postier.
--Merci, garçon. Voulez-vous fermer la porte? Bien. Restez là, Dick, Jim
et vous. Patrick, mettez-vous auprès de Dick, Boby, _old chap_, vous
suffirez à la fenêtre. Vous y êtes tous? Alors écoutez-moi.
Par groupe, les mineurs font cercle; les danseuses ont jeté un châle sur
leurs épaules, elles enlacent leurs cavaliers. Tous les cous sont tendus
vers l'homme.
Et l'homme parle.
--Excusez-moi, je vous ai dérangés dans votre plaisir, si, excusez-moi.
Maintenant, qui est-ce qui a quitté le camp depuis huit jours?
--Depuis huit jours?
--Pour sûr, il est fou!
--C'est pour cela qu'il nous appelle...
Un rire passe qui se propage de rang en rang.
--Taisez-vous, ordonne le postier.
A sa façon énergique, on voit qu'il n'y a pas de quoi rigoler.
--Je répète: qui a quitté le camp depuis huit jours?
James W. Blackfoot se gratte le crâne de l'index, comme s'il
réfléchissait.
--Voyons... il y a... Cumberland qui est parti pour Eagle.
--Où est-il Cumberland?
--A Eagle, probablement.
--Bon... après?
--Il y a... Ralph C. Ward et Grégoire La Tulette qui sont allés
prospecter sur le versant nord-est des Ogilvies.
--Vous dites Ralph C. Ward et Grégoire La Tulette?
--Oui. C'est tout.
--C'est tout? Bon. Un instant, garçons. Qui peut me donner des nouvelles
de Ned F. Glewood?
Paisible, James W. Blackfoot répond:
--Glewood? Il est loin, s'il court toujours, voilà six jours qu'il nous
a quittés.
--Fortune faite, interrompit un mineur.
On rit.
Quand le rire décroît, Gregory annonce:
--Ned F. Glewood ne court plus, il dort dans les ravins de Hell's Mount,
avec une balle dans le crâne.
--Hein?... Quoi?... Qu'est-ce qu'il dit?... Glewood qui est parti plein
de vie? Allons donc, il est mort?... C'est fou... Un accident?... Mais
vous n'entendez donc pas, on vous dit qu'il a une balle dans la tête.
--Assez, ordonne Gregory.
Tous se taisent, calmant leur émotion.
--L'assassin est ici, assure le postier. Et le doigt tendu, il ajoute:
--Voici les raquettes du mort. Regardez, on peut voir sur la face
externe, gravé au couteau, le nom en capitales: NED F. GLEWOOD.
Tous veulent voir.
--Arrière, ordonne James W. Blackfoot. Personne derrière mon comptoir.
Arrière et haut les mains.
Le _bull_ tient un browning à chaque poing.
Le postier, goguenard, intervient:
--Vous êtes susceptible, ami Blackfoot. Gardez votre sang-froid. Nul ne
songe à vous. On n'en veut pas à votre caisse.
Grognant, le tenancier abaisse les armes.
--Je n'ai pas quitté mon comptoir, n'est-ce pas, vous autres?
Les affirmations pleuvent.
--Qui est-ce qui vous dit le contraire? fait Gregory.
--Montrez les raquettes...
Bon gré, mal gré, le patron du bar est obligé de décrocher les raquettes
que la foule s'empresse d'examiner.
Une voix glisse à l'oreille du postier:
--Pipo Malatesta est parti relever la piste d'un cariboo. Il est resté
deux jours absent. Il est rentré avant-hier, harassé, il a dormi vingt
heures.
Alors Gregory Land réclame:
--Qui est Pipo Malatesta?
Pour toute réponse, un jeune garçon, un revolver au poing, s'élance en
hurlant:
--Place, place vous autres.
Sans plus attendre, il tire au jugé dans le tas. Deux cris, deux hommes
tombent.
--La porte, prévient Gregory. Attention!
Pipo se retourne et tire, Gregory se baisse, la balle est perdue dans la
cloison de planches.
Soudain, la nuit se fait; quelqu'un a coupé le courant. Dans la salle,
c'est un tumulte indescriptible: on crie, on se piétine, on se bat. Le
claquement sec des balles fouette l'air. La voix aiguë des femmes se
mêle aux râles des mourants.
L'organe de Gregory domine:
--Restez à vos postes, garçons!
Au comptoir, lutte ardente. Bouteilles et verres dégringolent et se
brisent.
Et la lumière reparaît, en même temps qu'on entend Gregory Land:
--Je suis véritablement fâché de vous avoir ainsi accommodé. _Yes, I'm
very sorry._
Ce discours s'adresse à James W. Blackfoot qui a le crâne proprement
ouvert. A ses côtés, épars, les débris d'une bouteille.
Placide, le maître postier poursuit:
--Aussi pourquoi diable avez-vous éteint? Craigniez-vous à ce point la
lumière? _Very, very sorry._
Deux hommes gisent inanimés, autour desquels on s'empresse, tandis que
les froussards sortent péniblement de dessous les banquettes où ils se
sont réfugiés.
Malgré la situation, il y a des rires et des quolibets.
Trois femmes sont blessées, dont une gravement; pliée en deux, les mains
au ventre, elle gémit doucement, doucement.
Bobby à sa fenêtre, Dick, Jim et Patrick n'ont pas bougé d'un pouce.
Dans un coin, Hurricane tient en respect Malatesta qui, mains en l'air,
genoux fléchis, attend. A ses pieds, un revolver veuf de toutes ses
balles.
--Très bien, cher garçon, amenez-le, fait Gregory.
Hurricane, placidement, passe le browning à sa ceinture, sa main s'abat
sur l'épaule de l'homme qu'il traîne au milieu du bar.
--Quels sont les trois plus anciens ici? réclame le postier.
Trois mineurs sortent du rang. Un tribunal s'improvise.
--La présidence? Non merci. Je suis témoin tout simplement, dit le
Maître de Poste.
Le procès est rondement mené. Au demeurant l'accusé avoue. C'est un
Italien, beau comme une fille. Dix-huit ans, vingt peut-être, il a des
cheveux noirs en boucles; c'est un nouveau qui n'a pas perdu son temps
dans les _creeks_; habile au jeu et à gratter la guitare, il ne quittait
pas le _saloon_.
--Un _chechaquo_ comme toi ne sait pas couper une piste, intervient
rudement Gregory.
Pipo Malatesta rigole; d'un mouvement de tête, il désigne le comptoir.
--L'autre, là.
Et Pipo mange le morceau. Il dit tout. Le coup monté par J.-W.
Blackfoot, les préparatifs, le _trail_ coupé, l'attente dans la neige,
le saut du traîneau, la mort du mineur, le vol, le retour, les dollars
partagés. Blackfoot a la plus grosse part. Voilà.
La foule a des colères subites. L'indignation éclate comme une tempête.
Sans Gregory Land, on achèverait sur place James W. Blackfoot. Il se
penche sur l'homme, examine la blessure, fait une moue et déclare:
--Tête de cochon est dure, il en reviendra.
On lave la plaie au whisky. Bobby regrette:
--Si ce n'est pas malheureux, gâcher de si bonne chose!
CHAPITRE IX
VIE POUR VIE
La justice populaire, sur les territoires du Grand Nord, ne s'embarrasse
pas de formalités. Elle est expéditive et brutale.
Certes, il y a bien quelque part, là-bas, dans une ville, les gens de la
police montée; mais à quoi bon obliger ces garçons à parcourir des
milles et des milles pour venir prendre au collet un drôle et le déférer
six mois après aux juges réguliers!
Le crime est avéré. Les preuves accablantes. Il y a eu mort. Vie pour
vie. James W. Blackfoot et Pipo Malatesta, reconnus coupables d'avoir
assassiné le mineur Ned F. Glewood, seront pendus. Ainsi en ont décidé
les trois anciens.
Le jugement est applicable sur l'heure. Il est accueilli avec joie. La
foule aime les décisions rapides; elle ne raisonne pas et comme, dans
l'âme des hommes, veillent toujours des instincts primitifs, les aides
ne manquent pas pour exécuter la sentence.
Une large poutre traverse le _saloon_. Voilà qui fera l'affaire. Deux
garçons grimpent à califourchon; ils assurent des cordes, cependant que
Dick et Bobby s'occupent à faire reprendre ses esprits à J.-W.
Blackfoot.
Celui-ci revient enfin à lui. Son regard hébété se pose sur l'un et sur
l'autre. Soudain, il aperçoit la corde qui bouge. Il comprend et, d'un
geste instinctif, il porte les mains à son cou. Un cri rauque sort de sa
gorge. Il essaye de se soulever.
Des poignes vigoureuses le maintiennent.
--La paix, toi, hein!
--On ne va pas...
--Non, on va se gêner.
Sachant qu'il n'a pas à attendre de pitié de ses juges, il ne s'attarde
pas en jérémiades, mais un tremblement convulsif l'agite. Ses prunelles
roulent dans l'orbite, ses lèvres s'agitent dans le vide, ses mains
s'ouvrent et se referment.
Pipo Malatesta le regarde avec une moue de dédain. Lui n'a pas fait un
pas, il attend son destin avec une bravoure tranquille, qui fait
l'admiration de tous.
Un pas grand'chose, soit, mais un caractère. Un beau joueur. Il a perdu,
il paie, c'est dans la règle.
Quant à l'autre, qui tremble pour sa carcasse, une fameuse brute, qui ne
sait même pas mourir comme elle a vécu.
Pas un quolibet, pas une injure ne l'accable. Les boys ont le respect du
condamné, mais leur pensée va vers l'homme jeune que la lutte à
dépoitraillé, dont les poumons jouent à l'aise dans la poitrine. Une
belle bête pleine de vie. Quel dommage!
Mais la justice est la justice. L'autre, là-bas, dans les ravins de
Hell's Mount attend, de même les garçons qui sont couchés sur la dalle,
les yeux grands ouverts et qui, eux aussi, étaient de solides gaillards.
Et la femme dont le râle monte, continu, elle dansait, elle riait, elle
chantait, voilà trois quarts d'heure... quelques moments encore et la
vie s'arrêtera. Personne ne songe du reste à philosopher.
Les cordes tombent avec un bruit sec.
--Vous êtes parés, garçons? demande le président.
--Nous y sommes.
--Allez-y.
--Une minute... une minute...
C'est James W. Blackfoot qui supplie. Ah! non, il ne va pas pleurnicher,
celui-là? Enlevez-le! On le traîne, des mains se hâtent autour de son
col; l'homme rue, se débat, on lui ligote les jambes. Un cri de bête
traquée... Oh! hisse... Il y a quelques secousses brèves. On attache la
corde à un crochet au mur.
A l'autre.
Pipo achève de fumer une cigarette.
--Un instant.
Il tire coup sur coup trois bouffées, garde un instant la fumée, puis la
rejette par le nez et la bouche. De l'index, il secoue la cendre. Son
geste est naturel, sans affectation, sans forfanterie. Une âme romaine
est dans ce corps. Les compagnons admirent tant de placide courage. Une
dernière bouffée. La fumée fait une volute bleuâtre qui s'enroule autour
de l'ampoule électrique. Libre, il se dirige seul vers la potence
improvisée. On le cravate. Mais, avant que la main du président
s'abatte, il réclame:
--Garçons, il ne me déplairait pas de mourir en musique. Un petit air,
voulez-vous?
Dix boys se précipitent et, pour honorer celui qui va mourir, ils lui
choisissent un air de son pays.
Le piano mécanique attaque:
_Sul mare luccica
L'astro d'argento,
Placida è l'onda,
Prospero è il vento;
Venite all'agile
Barchetta mia.
Santa Lucia,
Santa Lucia..._
Le refrain n'est pas terminé que Pipo Malatesta est roide.
Le corps de James W. Blackfoot a des soubresauts. La foule reste stupide
devant l'acte accompli. Voilà, c'est fait. Ils ont payé. Que faire?
Chacun rentre chez soi et l'on emmène la jeune femme qui gémit toujours.
Arrivé à la porte, Hurricane a une défaillance, il s'appuie sur Gregory
Land qui grogne:
--Que diable! Tenez-vous. Vous n'êtes pas une femmelette.
Hurricane répond:
--Je ne suis pas une femmelette, mais je _crois_ que j'ai l'épaule
cassée.
Hein? Quoi? blessé? Et il ne le disait pas? Quel drôle de type tout de
même.
Et, le prenant à bras-le-corps, le postier emporte son ami comme une
mère son enfant.
Là-bas, dans la grande salle, le piano mécanique tourne son refrain
sentimental qui enfin s'achève. Les ondes musicales vibrent longtemps
dans le silence de la nuit--et la mort rôde autour des deux corps que le
vent balance doucement.
CHAPITRE X
«AU REVOIR, GARÇON!»
--Mais votre voyage à Eagle?
--Qui demande votre âge?
--Vous assuriez que vous aviez quelqu'un à rencontrer.
--La belle affaire! J'allais voir un sacré cher individu que j'aime,
c'est entendu. Je l'aime, c'est sûr, mais il attendra. Croyez-vous que
je sois un type à laisser les copains dans la peine?
«Je sais, vous allez me jurer que vous n'êtes pas dans la peine. Par
Dieu! on connaît votre orgueil! Mais je suis né avant vous, n'est-ce
pas? et pour l'orgueil, j'en ai deux onces de plus que vous. Tous les
mêmes, ces apprentis! Ça veut apprendre aux poules comment on fait les
oeufs! Misère!»
Et Gregory Land crache dans le foyer, puis il se baisse, prend une
braise qu'il fait sauter dans sa paume et la place ensuite sur le
fourneau de sa pipe.
Depuis trois semaines la discussion dure entre Hurricane et lui,
Hurricane déclarant qu'il peut se passer de ses services, Gregory
s'obstinant à les offrir.
Celui-ci s'est installé au chevet de son camarade et le soigne comme une
dame de la Croix-Rouge--une dame de la Croix-Rouge qui jurerait chaque
trois mots et qui aurait des manières un peu vives, cela s'entend.
Un Indien Cree, que Gregory surnomme Billikins--à cause peut-être de son
impassibilité--est son coadjuteur. Mais le coadjuteur vaut mieux que
l'évêque, heureusement!
Billikins est la patience attentive. Il a des doigts légers comme ceux
d'une femme. De plus, il sait certains secrets qu'il tient de sa tribu,
secrets guérisseurs de blessures.
La fièvre tombée. Hurricane, le bras en écharpe, se promène dans la
cabane.
Hurricane-chien est gravement assis sur son derrière. Une oreille
debout, l'autre couchée, il a sa gueule de travers qui semble rigoler.
Véritablement, la dispute des hommes l'amuse.
Hurricane répète:
--Mais votre voyage à Eagle?
Le postier bondit.
--Allez-vous me fiche la paix, hein? Si je vous gêne, on le dit, je
boucle et je m'en vais. _Dio! Madonna! Devil! Demonio! Caraco!_ Tous
pareils. Quand ils ont besoin de vous, ils geignent: «mon petit Gregory
par-ci, mon bon copain par-là!» Je t'en f... moi, des petits et des
bons! Puis ffutt... ils vous flanquent à la porte comme un propre à
rien. Eh bien! moi! je ne m'en irai pas. Je suis bien ici, j'y reste.
Pour prouver sa prise de possession, il s'installe et allonge ses
jambes, si bien qu'il envoie promener la poêle à frire et le maïs dans
le feu.
Hurricane-chien trouve cela de plus en plus drôle. Ses yeux pétillent et
il tire la langue qu'il laisse pendre comme une loque.
Billikins, accroupi, l'esprit ailleurs, semble un dieu inconnu planant
au-dessus des contingences humaines.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un matin, Hurricane s'éveille; les chiens, dans la cour, mènent un
concert auquel se mêle la voix de Gregory.
--Ici, Tempest! Ici, Floch! Sacrés mauvais garçons!
Et la lanière de cariboo se déroule et claque, non pour battre les
bêtes, mais pour les rassembler.
Sur le seuil, les mains aux poches, Hurricane regarde.
Le postier se retourne.
--Ah! vous voilà, vous. Eh bien! soyez heureux, je m'en vais... Vous
n'avez plus besoin de moi, je suppose, vous pouvez tenir le biberon à
deux mains, _baby_. Alors au revoir, garçon, bonne chance; moi, je
reprends ma route. Ça gèle dur? Le _trail_ sera meilleur. Le froid n'a
pas de prise sur ma carcasse. Elle en a vu d'autres, la pauvre vieille,
allez!
«Enfin, vous voilà sur vos pattes, c'est l'essentiel. Sur vos pattes,
c'est une façon de parler. Je ne dis pas que vous pourriez, ce soir,
vous mesurer avec Bobby-le-Rouge, mais votre épaule est solide, rien de
brisé, les tissus se referont tout seuls. Le reste viendra. Le reste,
j'entends la boxe, le tonnerre du diable, quoi!... Je bafouille... cela
n'a pas d'importance.
«Soixante jours pour la descente, huit jours de repos, soixante étapes
pour la remontée, cher garçon, je vous apporterai des nouvelles de votre
belle dans neuf semaines, à moins que mes chiens et moi ne laissions nos
os au fond de quelque passe.»
Et le postier parle, parle avec la volubilité d'un homme que la solitude
attend. De plus, il ne veut point montrer à son copain son regret de
devoir le quitter.
Gregory Land, rude Yukoner, a une âme sentimentale qu'il cache sous des
manières bourrues. Il est aimable à la façon des ours. Sa main s'abat
sur l'épaule de son ami. Hurricane retient un cri.
--La belle brute que je fais, grogne le postier.
Pour prouver son courage, l'autre mate sa douleur, tend la main encore
invalide à son ami et celui-ci, sans y prendre garde, la secoue avec
énergie, tandis qu'il répète:
--La belle brute que je fais!
Si bien que la grimace d'Hurricane se change en sourire et que le
postier s'aperçoit enfin de sa maladresse... Il rogne ferme et s'en
prend à ses chiens qu'il abreuve d'injures, et Dieu sait si le
répertoire de Gregory est varié.
--Vous me croyez donc impotent? fait Hurricane. Mon bras est solide, ma
main souple, mes doigts agiles, je puis même écrire...
Gregory hausse les épaules.
--La preuve? tenez.
Hurricane tend une lettre au postier, tout en lui chuchotant à
l'oreille:
--Je vous la recommande, _old chap_.
Gregory regarde son ami. Il a surpris une pointe d'émotion dans la voix;
les doigts tremblent légèrement qui tiennent la fragile enveloppe... Ses
yeux fixent les prunelles du garçon qui ne cillent pas.
Le visage du postier s'éclaire. Il y a de la loyauté dans ce regard. Il
est heureux évidemment et dit pour lui-même:
--Je ne m'étais pas trompé.
Il ouvre sa veste de cuir, prend la lettre et la dépose soigneusement
dans son portefeuille en disant:
--Je la mettrai moi-même à Dawson. Soyez sans inquiétude.
--Merci.
Les coeurs des hommes du Grand Nord n'ont pas besoin de longues formules
pour se connaître. Un mot suffit qui cimente deux amitiés contre
lesquelles toutes les forces de l'hypocrisie humaine ne prévaudront
jamais...
--Allons, garçons, debout.
Traînant ses mocassins dont les lanières pendent, Billikins traverse la
cour, ouvre la porte. Le traîneau décrit une courbe. Gregory Land excite
ses bêtes d'un claquement de langue... et saute sur la _taku_.
Comme le _team_ va franchir le seuil, Gregory se retourne:
--A propos, cher garçon, j'oubliais... Vous savez, la concession de
cette sacrée canaille de Pipo Malatesta, eh bien! elle est à vous. Vous
trouverez les papiers en règle sur votre table... _Good luck, fellow._
Avant qu'Hurricane soit revenu de sa stupeur, le traîneau a franchi la
porte.
L'homme se précipite. Voyons... c'est fou... il a mal compris...
Attendez, que diable! Mais pas un son ne sort de sa gorge que l'émotion
contracte.
Là-bas, les chiens tirent, le traîneau glisse et Gregory Land chante à
tue-tête...
La voix diminue, diminue... Homme, chiens, traîneau font un trait noir
sur la neige bleuie.
CHAPITRE XI
LA COLLINE DU LOUP
La concession de Pipo Malatesta s'étend à un demi-mille du Yukon, sur la
Wolfhill.
Le prédécesseur de l'Italien avait ouvert une tranchée à flanc de
colline, puis, las ou fantasque, avait abandonné l'ouverture béante. Les
occupations de Pipo Malatesta étaient autrement importantes, aussi il
avait laissé les choses en l'état.
Après le départ de Gregory Land, Hurricane avait passé deux jours à
examiner sa propriété, cherchant à surprendre le secret de la terre.
Ici poussaient, plantés de guingois, quelques sapins. Là, la roche
primordiale crevait l'enveloppe de glace, une roche rebelle au pic.
A l'abri des vents d'ouest, la pente descendait doucement, couverte de
lichens et de mousses; là-bas s'amorçait la lisière de la forêt
septentrionale, où toutes les bêtes s'étaient réfugiées loin de
l'atteinte des hommes.
Debout, au sommet de Wolfhill, Hurricane regarde. A ses pieds,
s'étendent les _creeks_ du campement où tous essayent leur «dernière
chance».
Chacun travaille selon sa force et ses moyens.
Les sifflets de l'_American Gold Co_ déchirent la brune et se
répercutent, très loin, vers la tache sombre des bois; les moteurs
ronronnent; il y a des claquements secs de courroies et, dans le fond de
la vallée, c'est l'immense bourdonnement des concasseurs, le bruit sourd
et régulier des pilons broyant le minerai à raison de 5 tonnes par jour
et de 92 chutes par minute.
La terre payante est amenée au moulin par des wagonnets aériens qui
glissent avec un crissement; une grue d'un geste monotone promène son
antenne qui se découpe noire sous le ciel gris; elle happe un wagonnet,
joue avec, puis, cela ne l'intéressant plus, elle ouvre sa mâchoire.
Le minerai roule avec fracas. Alors elle ramène le wagon et s'amuse avec
un autre.
Il y a aussi le tapement des marteaux des _thawing machines_ enfonçant
des pipettes dans la glace et le giclement de la vapeur dans les
pipettes.
Les mineurs moins fortunés se contentent d'arracher le minerai aux
«_hill sides_» et à le mettre en tas, les _dumps_, qui attendent les
beaux jours de mai à septembre pour être lavés.
Hurricane voit le rude labeur des hommes. Tous les _placer claims_ sont
en activité. On dirait un paysage lunaire ou le cratère d'un volcan
assagi; excavations, éboulements, bourrelets de roches, _dumps_, se
succèdent, attestant que l'homme n'entend pas laisser «une place où la
main ne passe et repasse».
Le résultat vaut-il l'effort? Mille kilos de minerai arrachés, bloc à
bloc, donneront peut-être 10 ou 20 grammes d'or. _All right!_ la terre
paie. Et puis on court sa chance, n'est-ce pas? Et pourquoi ne pas
espérer la belle carte?
Presque tous connaissent le musée d'échantillons californiens, à San
Francisco, où l'on peut voir la reproduction d'une pépite de 42 kilos.
Fameux coup de pioche, mes garçons!
Sans se bercer d'une folle chimère, il est raisonnable d'escompter la
trouvaille de mille à cinq mille dollars: cela vaut encore la peine de
se baisser.
Des graviers amoncelés, quelques rocs arrachés, une gueule s'ouvrant au
flanc de la colline, un wagonnet renversé, quelques piquets marquant les
limites, telle est la concession dont Hurricane possède les titres en
poche.
Tous les _creeks_ sont parallèles dans la direction de droite à gauche,
mais, au sommet de chaque colline, ils s'arrêtent brusquement, comme si
la veine nourricière était brusquement tarie.
Donc, le premier pionnier avait raison lorsqu'il plantait son pic au
coeur de la colline. Hurricane oeuvrera là, demain.