Maintenant Flossie se lamente. Un si beau châle, le seul qu'

Louis-Frédéric Rouquette

La

Bête Errante

Roman vécu

du Grand Nord Canadien

PARIS

J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS

9, rue Antoine-Chantin, 9

DU MÊME AUTEUR

_CHEZ FERENCZI_:

Le Grand Silence Blanc (1 vol.).

Les Oiseaux de Tempête (1 vol.).

Chère petite Chose (1 vol.).

L'Ile d'Enfer (1 vol.).

La Chanson du Pays (1 vol.).

L'Épopée Blanche (1 vol.).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

20 exemplaires sur papier pur fil

des Papeteries Lafuma

numérotés à la presse de 1 à 20

_Copyright by J. FERENCZI et FILS 1923._

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation, réservés

pour tous pays.

A tous les Errants,

A tous les Chercheurs d'impossible,

j'offre ces pages

vécues sous le Cercle Polaire.

L.-F. R.

La Bête Errante

CHAPITRE PREMIER

UN BUVEUR DE LAIT CHEZ LES BUVEURS DE WHISKY

Dawson, au confluent du Yukon et de la Klondyke, à l'extrémité nord du

Dominion Canadien. L'hiver qui, pour huit mois, étreint la ville, semble

vouloir écraser les maisons. La rafale balaye Front-Street, faisant

tourbillonner les flocons et détachant des paquets de neige aux cornes

des toits et aux croix de Saint-André où s'accrochent les fils du

télégraphe.

Le trait qui indique la rue s'efface et les trottoirs de bois surélevés

sont nivelés.

A deux cents mètres, trois carrés lumineux se découpent nettement sur le

sol: l'_Exchange_, le _Monte-Carlo_, le _Green Tree_, les bars où

s'assemblent les joyeux garçons.

A l'_Exchange_, l'accordéon gémit et le pas des danseurs martèle le

plancher; au _Monte-Carlo_, un phonographe criard tourne un fox-trot; le

_Green Tree_ est morne.

L'homme qui chemine bute au rebord du trottoir, perd l'équilibre; les

bras en avant rencontrent la porte qui cède; il va s'étaler, de tout son

long, au milieu de la salle. Des cris partent de tous côtés.

--Pour un soleil, c'est un soleil!

--_By Jove!_ la belle entrée!

--La rampe, mon garçon!

Mais, avec l'homme, la bourrasque est venue. Une buée monte. Les voix

redoublent.

--La porte, bon sang, la porte!

--On n'a pas idée, sacré ivrogne de malheur!

Une _dancing-girl_, croisant son châle sur sa poitrine, a repoussé le

battant. L'homme se relève, confus; d'un geste machinal, il époussète

son vêtement, où la glace s'accroche en stalactites, puis il rajuste son

bonnet dont les oreillettes pendent, remonte les courroies de ses

mocassins, ramasse son sac de toile qui a roulé tout près du poêle et,

sans mot dire, il s'accoude au comptoir.

Il n'a pas eu un mot d'excuses. Les Yukoners grognent, tandis que les

dés reprennent leurs courses et que les cartons frappent le bois des

tables.

--Pour le moins, il aurait pu demander le pardon, mâche Joe Fight, en

agitant le cornet de cuir où s'entrechoquent les cubes d'ivoire.

Il annonce:

--Six et trois. A vous, maître.

--Tous les as... Vous avez ma foi raison, Joe.

Une fille, qui surveille le jeu, conseille:

--Laissez donc, un _chechaquo_ encore.

--Raison de plus pour lui apprendre à vivre.

--Tous les six, reprend son partenaire. Vous avez perdu, Joe.

Fight pèse quatre onces d'or que le gagnant enferme dans une pochette

faite d'une vessie de porc.

Pat Paterson, le gérant du bar, une splendide brute congestionnée, comme

cela se doit lorsqu'on est à la tête d'un _saloon_ comme le _Green

Tree_, s'approche du client avec un mouvement de tête interrogateur.

L'homme, toujours accoudé sur le bois du comptoir, lève les yeux; ses

lèvres bougent imperceptiblement.

--Quoi? grogne Pat, qui n'a pas entendu.

Calme, la voix reprend:

--Un verre de lait.

Pat se fourre le pouce dans l'oreille, qu'il a ratatinée et poilue, et

répète, ne pouvant croire à cette énormité:

--De quoi?

--Du lait.

--Du...

Le garçon, l'air timide, insiste:

--Du lait, l, a, i, t. Vous ne comprenez pas, _sir_?

Habitué à toutes les extravagances, maître Pat se baisse, prend une

boîte de lait condensé; d'un coup de pointe, il fait sauter le couvercle

et verse le liquide épais et jaunâtre dans une tasse, puis il

l'ébouillante avec de l'eau.

L'air goguenard, il délaie le lait avec une cuillère de fer, qu'il

affecte de tenir entre le pouce et l'index, le petit doigt restant

dressé, puis, lorsqu'il estime que tout est à point, il pousse le

breuvage devant l'homme, en lui demandant d'un air tout à fait innocent:

--Vous faut-il aussi un biberon, monsieur?

Le nouveau venu ne pipe pas; seules ses épaules se lèvent d'un mouvement

brusque qui fait ruisseler à terre les morceaux de glace qui pleurent

aux poils de son col de castor.

Les joueurs ont entendu. Les dés s'arrêtent, les cartes restent en

suspens.

Au Yukon, on n'aime pas les lâches.

Joe repousse son escabeau et dit:

--J'vais lui donner une leçon.

Il s'avance avec le balancement spécial des _cockneys_ de Londres; il

remonte ses grègues, puis, les paumes ouvertes, un sourire méprisant au

coin de la bouche, il s'approche.

Sans mot dire, d'un seul trait, il avale le bol de lait, puis, les joues

gonflées, il souffle le liquide au pied de l'inconnu.

Celui-ci ne sourcille pas; il n'a rien vu, il ne veut rien voir, il

appelle simplement:

--_Waiter!_

Narquois, Pat s'empresse, frottant le bois d'un linge humide.

--_Sir?_

--Du lait, s'il vous plaît.

Impassible, Pat prépare une nouvelle bolée qu'il replace devant l'homme.

Tous les joueurs, pressentant un drame, s'empressent. Un cercle étroit

se rapproche, les femmes montent sur les escabeaux ou sur les tables.

Joe ricane et avance la main.

Mais les doigts n'ont pas touché le bol qu'il reçoit un terrible crochet

du gauche à la mâchoire; le coup l'envoie rouler aux pieds des

spectateurs qui reculent d'instinct.

--Un beau coup.

--Mazette, quelle poigne!

--Bien asséné.

Deux camps se forment.

--Parbleu, il l'a pris en traître.

--Joe ne s'attendait pas...

Joe s'y attendait si peu qu'il se relève, furieux, et fait un geste vers

sa ceinture, mais la main n'a pas le temps de saisir la crosse du

pistolet. L'inconnu est sur lui, le browning au poing. Il ordonne, les

dents serrées, mais toujours avec une extrême douceur:

--_Hands up!_ Haut les mains.

Subjugué, l'autre obéit; alors le _chechaquo_ cueille l'arme et la jette

sur le comptoir. Il rengaine la sienne dans son fourreau de cuir.

--Homme contre homme?... Soit.

Et il tombe en garde.

Joe, le fier à bras, Joe, le grand tombeur, voit son autorité en jeu; il

assure ses jambes tandis que, d'un revers de main, il essuie le sang qui

coule de sa bouche.

Son adversaire est un gringalet qui a l'air d'un rien du tout, d'un

enfant presque, avec ses grands yeux large ouverts. Il ôte posément sa

veste, relève les manches de sa chemise sur des bras qui apparaissent

nerveux, et, lentement, mathématiquement, avec ordre et précision, comme

sur le ring, il se met en garde et attend.

Fight attaque. Alors l'autre change de conduite. Il saute à droite, il

s'esquive à gauche, va, court, revient, si bien que Joe place ses poings

dans le vide et que l'homme lui fait encaisser des coups durs. Un

dernier, bien placé au coeur, envoie Joe s'affaler sur la banquette qui

entoure la salle. Les Yukoners trépignent.

--C'est franc jeu.

--C'est du beau travail.

Mais un mot domine, qui doit survivre à l'incident:

--_Hurricane! What a Hurricane![1]_

[1] Prononcez: _Heur-ri-kène_.

L'ouragan! Quel ouragan!

Le mot reste, il est repris en choeur:

--_Hurricane! Hurricane! Hurrah for Hurricane!_

Hurricane sourit doucement, écarte du geste la foule qui l'entoure et,

rabattant les manches de sa chemise, il appelle Pat Paterson qui

s'approche, obséquieux.

--Du lait pour moi.

--_Well, sir._

Hurricane ajoute, désignant du menton Joe, auprès duquel on s'empresse:

--Un _scotch whisky_ pour lui.

CHAPITRE II

COMMENT HURRICANE EUT UN CHIEN

--_Tuhayaâ... Eho, eho!_

La poste arrive, dans la clameur des mineurs assemblés, les claquements

du fouet et l'aboiement des chiens.

Après un virage savant, le _mail stage_ s'arrête devant le _saloon_ de

Cariboo-Kid.

Gregory Land, le maître-postier, rejette les couvertures de laine et

saute sur la terre gelée, cependant que les chiens, haletants encore,

tirent la langue et font cliqueter leurs harnais.

Une bête, qui courait libre sur le flanc de ses compagnons, s'arrête

brusquement, les pattes arc-boutées, puis, par jeu, creuse la neige

qu'elle lance à la figure des chercheurs d'or.

--La paix, Hurricane, commande Gregory.

Le chien stoppe, tourne à demi la tête du côté de son maître, puis, se

glissant derrière lui, va mordiller les pattes du _wheeler_ (chien de

queue).

Celui-ci, fou, tire sur les harnais en hurlant; pris de peur, les chiens

partent comme une flèche.

Gregory Land a, par bonheur, le temps de sauter sur le _taku_ et de

saisir les rênes pour maîtriser son équipe.

Hurricane joue à se rouler dans la neige.

* * * * *

Lettres et paquets distribués, les mineurs favorisés se retirent avec,

sur le visage, un masque d'homme heureux. Le dos appuyé au mât de sapin

au haut duquel flotte le pavillon de Sa Majesté britannique, Hurricane,

l'homme, regarde Hurricane, le chien.

Le chercheur d'or a, au fond des yeux, ce regret que laisse la joie des

autres. L'ennui griffe la face volontaire, la moue dessine un bicorne à

ses lèvres.

Gregory Land, habitué à la terre polaire, comprend ce qui bouleverse

cette âme.

Avec une tendresse bourrue, il s'informe:

--Eh bien, camarade, on est venu prendre sa chance?

--Comme vous voyez.

--Nouveau?

--Depuis six mois. Deux mois de Dawson, deux mois de piste, deux mois de

camp.

--La terre paye-t-elle ici?

Hurricane lève les épaules, ce qui signifie que cela n'a aucune

importance; il répond malgré lui à haute voix:

--Vivre ici ou ailleurs.

Et, changeant le cours de la conversation, il s'informe:

--Le _trail_?

--Le _trail_? Idéal, mon garçon. Depuis la Stewart la piste est un

ruban. Aussi j'ai gratté deux jours sur mon itinéraire.

Et, levant les bras au ciel, il s'exclame, radieux:

--Deux jours qui ne doivent rien au Gouvernement! Par Dieu, j'en veux

faire bon usage.

--Le bar?

--Non, le lit... J'ai calculé, garçon, que le Gouvernement, que Dieu

garde! me doit sept ans de sommeil. Deux jours, c'est toujours ça de

pris, n'est-ce pas?

Tout en parlant, Gregory visite les pattes de ses chiens.

--Rien de cassé, ça va. Allez, mes fistons...

--Un coup de main?

--Ça n'est pas de refus.

Le postier siffle, les chiens donnent un effort et le traîneau glisse.

Hurricane, le chien, s'est juché sur le siège arrière et ses yeux à

moitié clos laissent apercevoir une pointe lumineuse où il y a autant de

roublardise que de malice.

... Les chiens dételés étirent leurs membres, d'autres se couchent,

quelques-uns attendent patiemment, assis sur leur train, les oreilles

droites, le museau levé.

Hurricane va de l'un à l'autre. L'air de ne pas trop se rendre compte de

ce qu'il fait, il bouscule l'un, marche sur le corps de l'autre, donne

un coup d'épaule sournois à celui-ci, roule celui-là...

L'un d'eux, moins commode, se redresse, hargneux, les crocs dehors;

immédiatement, Hurricane fait volte-face, l'oeil rouge, la gueule

droite.

--La paix, vous autres, ordonne Gregory.

Le chien attaqué obéit. Hurricane prend un air bon enfant et vient

solliciter une tape amicale.

--Une belle bête que vous avez là.

--Un joli chameau, réplique le postier. Oui, un joli chameau de chien.

--Un huskie?

--_Yes_, un huskie par son père, Tempest, un fameux chien, mon

_leader_... Sa mère? Une louve de la Tanana.

Pendant qu'ils parlent, le chien s'avance prudemment vers son adversaire

qui le regarde venir du coin de l'oeil, les oreilles rabattues, les

jarrets prêts à se détendre.

--Ici, Hurricane!

--Vous dites?

--Hurricane.

--Ça c'est drôle.

Et l'homme rit franchement.

--Pourquoi?

--Hurricane, c'est moi.

--Vous?

--Comme je vous le dis.

--C'est vous, Hurricane, l'homme du _Green Tree_?

--Moi.

--_Old chap_, enchanté de vous connaître. Vous avez sérieusement étrillé

cette vieille mule de Joe... Enchanté, cher garçon, enchanté.

Et le postier secoue le bras d'Hurricane qui rit.

Hurricane-chien, voyant l'hilarité des hommes, se met à rire aussi en

aboyant à petits coups, les yeux plissés, la gueule de travers.

... Le soir, tout en faisant dégeler les haricots et fondre le lard au

bout d'une fourchette, Hurricane demande.

--Pourquoi ne l'attelez-vous pas?

--Qui?

--Hurricane.

--Hurricane! Un ouragan pareil!

Gregory lève le bras qui tient la fourchette et le lard pleure une larme

qui tombe dans le feu en grésillant.

--Voilà vingt ans que je conduis des chiens sur les pistes de ce sacré

pays. Je connais mes bêtes, hein! Comme Hurricane, jamais vu, non

jamais!

--Voulez-vous me le vendre?

Du coup, le postier lâche le lard et la fourchette. Il est debout,

indigné.

--Vendre un chien, moi, moi! (Et il se frappe à grands coups la

poitrine.) Tenez, si vous n'étiez pas un _chechaquo_, un nouveau

débarqué, je vous aurais fait tâter de ces deux poings.

«Est-ce que j'ai l'allure d'un marchand de chiens, moi! Il faut que la

solitude vous ait rongé la boule ou que vous ne connaissiez pas Gregory

Land. Sans cela... Mes chiens, c'est moi! Est-ce que je suis à vendre,

moi? Auriez-vous trouvé le filon des filons pour me payer?

«J'ai tort de me mettre en colère, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas

savoir.»

Et le postier se rassied. Après un moment, il repart:

--Mes chiens, garçon, c'est ma vie... c'est ma joie... j'ai franchi avec

eux soixante fois la Passe, je me suis promené avec eux du delta du

Yukon aux bouches du Mackenzie, je me suis égaré sur le _trail_ durant

des semaines, j'en ai vu mourir de froid et de faim sans rien pouvoir

pour eux. J'ai donné à Ruff, qui agonisait, ma dernière poignée de

fèves. Avec eux, j'ai parcouru le Grand Nord, la terre du grand silence

blanc, depuis Winnipeg jusqu'à Point Barrow.

«J'ai bu avec eux les eaux du lac Doré, dans le Saskatchewan, et sauté

les rapides de la Takhena un jour de débâcle.

«Au lac de la Hache, j'en ai perdu deux et j'ai pleuré; sur le lac du

Grand Ours, j'ai attrapé les fièvres et c'est Tempest qui a pris la

direction de ma vie; il a remonté la rivière des Peaux-de-Lièvres et ne

s'est arrêté que devant Good Hope, où les gens de la police montée nous

ont recueillis.

«A trois milles du Lac Noir, dans le pays des Chippewayans, un Indien

est venu m'attaquer. Polly, une bête du Labrador, lui a coupé la gorge

d'un seul coup.»

Et Gregory Land fait sauter les haricots et le lard, coupé en morceaux,

dans la poêle, en disant:

--Vendre un chien, moi! Vous êtes fou, mon camarade.

Il ouvre son couteau, pique un lardon, puis, entre deux bouchées, il

ajoute:

--Maintenant, vous savez, si la bête vous plaît... Après tout, moi, ça

m'est égal... je vous la donne.

CHAPITRE III

HURRICANE ET HURRICANE FONT CONNAISSANCE

Hurricane-l'homme rafistole un harnais. L'aiguille a de la peine à

traverser le cuir. De temps en temps, Hurricane-chien, qui se grille les

pattes devant le feu, se dresse et vient se rendre compte de l'étrange

besogne que fait son nouveau maître.

--C'est pour vous, ça, vieux frère. Vous allez être beau comme les

chiens de riches que des intendants promènent dans le Golden Gate Park,

à Frisco. Un chien de financier, ma parole! Attendez, j'accroche ce

grelot.

Le grelot tinte. Hurricane-chien vient le flairer. Cela ne lui dit pas

grand'chose, ce machin qui fait du bruit, ces lanières qui

s'entrecroisent, cette boucle... Non, décidément cela ne vaut pas la

peine de s'être dérangé. Reprenons notre place au coin du feu.

Et le chien tourne le dos à son maître; bientôt il allonge son museau

dans ses pattes et grogne, heureux.

Hélas! Il n'est pas de bonheur parfait sur cette terre.

Hurricane, ayant donné le dernier point, s'accroupit, flatte de la main

la bête et essaye de lui passer le bizarre accoutrement.

Hurricane-chien, pris en traître, fait un saut de côté; l'homme n'a pas

eu le temps de boucler la boucle. Avec rage, il secoue le harnais; le

grelot tinte, tinte, ce qui rend le chien fou.

Avec ses pattes, il essaye d'ôter cet objet qui le gêne. Voyons, c'est

un jeu, enlevez-moi cela...

Mais l'homme ne veut rien savoir, il s'approche, saisit la courroie, la

passe sous le ventre et veut accrocher l'agrafe...

Furieux, Hurricane-chien se débat et, d'un seul coup, happe la main qui

le tenait.

Hurricane jure:

--Damné chien!...

Et, de sa main valide, il le saisit par la peau du cou et le jette dans

la cour.

Le chien, courageux, fait tête, il s'apprête à bondir.

Alors Hurricane prend son fouet et, au moment où la bête s'élance il la

cingle.

La rage, plus que la douleur, endiable le chien qui, les yeux injectés

de sang, la bouche baveuse, s'avance en grondant. Un nouveau coup

l'arrête, puis un autre, et un autre encore.

Hurricane tape, tape, tape. Le chien s'affale, une larme hésite au coin

de son oeil.

Alors l'homme s'approche. Hurricane-chien essaye de lever la tête, un

grognement roule qui fait onduler la peau de son ventre, mais la vue du

terrible instrument lui rend le sentiment de sa faiblesse.

Le Maître en profite pour serrer la boucle. Hurricane-chien est debout,

étonné; ses quatre pattes tremblent, les poils autour de son cou se

hérissent, sa queue traîne et le grelot tintille doucement.

Lui qui rêvait devant le feu! Ça n'est pas possible! Que lui est-il donc

arrivé? C'est fou! Il va se réveiller devant les flammes qui valsent...

C'est bon le feu après qu'on a couru librement dans la neige.

Bon sang! ça le gêne cette affaire qu'on lui a fourré et, de sa patte,

il se gratte, il se gratte furieusement et le grelot tinte, tinte, pour

lui rappeler son asservissement.

Alors, philosophe, il s'assied, doutant définitivement des bonnes choses

de la terre.

Hurricane en profite pour le saisir.

D'instinct, la lèvre se retrousse et découvre les crocs. A quoi bon?

L'autre est le plus fort.

Il en profite lâchement pour assujettir aux harnais une double poche de

toile: dans ces poches, l'homme fourre des boîtes, des outils.

Ah! c'est ainsi, nous allons voir! L'homme a le dos tourné.

Hurricane-chien se roule à terre, envoyant promener les conserves, les

limes, les marteaux.

Posément, Hurricane-l'homme revient, le fouet en main et la danse

commence...

Une danse? Ah! messeigneurs, quelle tournée! Hurricane-chien vivrait-il

seize ans qu'il s'en souviendrait.

Mais tout a une fin, même les pires choses.

La distribution terminée, l'homme a replacé les objets dans les sacs,

puis il est parti sans retourner la tête.

Soudain, il siffle. Le chien dresse les oreilles. Alors, tristement, à

petits pas, le museau touchant le sol, Hurricane-chien suit les pas

d'Hurricane-l'homme.

CHAPITRE IV

LES JOYEUX GARÇONS

--Vous redescendez sur Dawson, Master Gregory?

--Sur Dawson? Non, camarade, je pique droit au Nord, je vais dans

l'Alaska yankee, du côté d'Eagle-City. Je descendrai le Yukon jusqu'à la

Tanana River. Si le coeur vous en dit?

--Je veux bien, sir, j'en ai assez de picorer la terre comme une poule.

Jim Parry m'offre cinq cents dollars de ma concession.

--Cinq cents dollars, c'est une affaire, surtout qu'il ne doit pas y

avoir lourd à gratter sur votre _claim_.

--Peuh! deux dollars de «paie» coûtent un dollar.

--Vendez, garçon, vendez, et si ça vous chante, demain, à six heures,

mon _sleigh_ sera devant la porte.

--_All right!_

Sur ce, Gregory Land s'enveloppe dans une couverture indienne et

s'endort devant le feu.

Hurricane met ses raquettes, sort, relève son col de woolverine et s'en

va retrouver Jim Parry aux _Merry Boys_, le _saloon_ de Cariboo Kid.

Un violon minable grince un one-step. Jim danse avec une _girl_.

--_Hello, boy!_

--_Hello._

Jim s'arrête, la danseuse passe aux bras d'un autre cavalier.

--Comment êtes-vous?

--Confortable.

Les deux mineurs, les coudes sur la table, discutent. Dix minutes après

Hurricane a vendu sa concession de Cariboo Kid à Jim Parry moyennant

cinq cents dollars. La chose est enregistrée devant le commissaire du

Gouvernement et les droits versés.

Hurricane serre la poudre d'or, montant du prix d'achat, dans sa

ceinture de cuir.

La musique s'arrête, les danseurs s'égaillent et s'accoudent au

comptoir. La _girl_ qui dansait avec Jim s'approche.

L'affaire est bonne. Hurricane offre à boire.

Sans façon, la jeune fille s'assied sur la table, rejetant en arrière le

châle qui l'enveloppe.

La lumière éclaire en plein sa face rieuse que le charbonnage des yeux

et le trait saignant des lèvres n'arrivent pas à enlaidir.

Elle glisse une paille à cocktail dans le cou d'Hurricane qui,

chatouillé, fait le geste de chasser un insecte.

--Ça n'est pas souvent que l'on vous voit ici.

C'est Jim qui parle après avoir, d'un trait, vidé son verre de whisky.

--Vous n'aimez pas danser?

Hurricane ne répond pas, la _girl_ insiste:

Le jeune homme fait une moue.

--Je crois bien qu'autrefois, oui, j'ai dansé.

Curieuse, la fille demande:

--Où ça?

--Là-bas, quelque part, dans le Sud. J'ai dansé, j'ai joué, j'ai bu...

mais cela ne m'intéresse plus.

Et Hurricane se tait. Dans ses yeux passent des visions lointaines.

Jim Parry tape sa pipe sur le bois de la table et dit:

--Flossie, vous importunez ce garçon...

--Ça n'est pas un garçon, Jim, c'est une fille.

Et son rire éclate, sonore, qui découvre une double rangée de dents

petites et nettes.

A ce moment, Frank Lippmann, un mineur bavarois, s'approche, la face

goguenarde, la pipe au bec, hirsute, sale, magnifique.

Il va droit à Flossie, lui lance, en manière de politesse, une bouffée

de tabac à la figure:

--Foulez-vous tanser avec moi?

La fumée fait tousser la fille.

Cela amuse fortement la brute qui pousse des _hoch! hoch!_ frénétiques.

Hurricane intervient:

--La paix, je vous prie.

Cela a été dit sur un tel ton que Frank Lippmann bat en retraite

prudemment:

--C'est pon, c'est pon... on fous la laisse fotre boule...

Il va au poêle, dont il ouvre le foyer; avec un papier il rallume sa

pipe.

La flamme amuse un instant l'ivrogne; une idée stupide traverse son

esprit.

Il revient vers le groupe et, profitant de l'inattention de Jim et

d'Hurricane, il met le feu aux franges du fichu. En dix secondes,

Flossie est environnée de flammes.

Jim se précipite, mais Hurricane l'a devancé. Il arrache le vêtement.

D'un bond il est dehors. Le châle, qui achève de brûler, met sur la

neige une tache rouge.

Hurricane a repoussé la porte. Il est debout, les mains au dos. Son

regard cherche et se pose sur Lippmann qui, trouvant son action très

drôle, s'étrangle à force de rire.

Hurricane marche vers lui et, avant que l'autre soit revenu de sa

stupéfaction, il le saisit au collet, le ploie aux pieds de Flossie et

ordonne:

--Demande pardon.

A moitié étranglé, la brute marmotte:

--Bardon... bar... don...

C'est tellement comique que tous les mineurs et Hurricane lui-même

éclatent de rire. L'autre, stupide, ne comprenant pas plus cette

hilarité que cette colère, reste accroupi, effaré, bégayant encore:

--Bardon... bar... don...

Alors Hurricane passe derrière lui et lui envoie un fantastique coup de

pied au bas des reins.

L'homme s'aplatit. Hurricane le reprend au collet, le traîne sur le

plancher, ouvre la porte et, d'une bourrade, le lance dans la neige où

il s'affale avec un grognement de porc.

Johan C. Clear, qui préside aux destinées des _Merry Boys_, ordonne à la

musique d'attaquer le plus endiablé des fox-trots.

L'effet est immédiat; les couples se reforment.

Seule, Flossie est restée auprès d'Hurricane.

Elle lui prend la main simplement:

--Merci.

Elle garde la main du garçon dans la sienne, et c'est la sienne qui

tremble un peu lorsqu'elle lui demande:

--Vous ne voudriez pas danser avec moi?

Hurricane regarde ces yeux levés vers lui. C'est drôle, tout à l'heure,

il aurait juré qu'ils étaient noirs; maintenant ils lui apparaissent

verts avec des taches brunes et lumineuses.

Il y a, au fond de ce regard, une secrète admiration et quelque chose

qui implore. Alors le jeune garçon n'a pas la force de dire «Non».

Sans un mot, il passe son bras autour de la taille de sa cavalière et

l'emporte dans un tourbillon.

Après il l'invite. Cela se doit, n'est-ce pas? Mais c'est elle qui fait

tous les frais de la conversation. Hurricane ne répond que par

monosyllabes, tout juste ce qu'il faut pour être correct.

Maintenant Flossie se lamente. Un si beau châle, le seul qu'elle

possédait. Le «store» de Cariboo-Kid en a bien un autre, mais il est

trop beau pour elle et trop cher...

Alors Hurricane détache sa ceinture de cuir et vide la poudre d'or qu'il

a reçue de Jim Parry; il fait deux tas égaux, en remet un dans son

gousset et pousse l'autre devant la _girl_:

--Pour vous, Flossie, en souvenir de notre danse.

La fille hésite, elle n'ose accepter.

--Mais si, mais si, insiste Hurricane, pour vous, mon amie, pour vous...

L'or fait une tache rousse sur la table, une tache que les yeux de la

fille fixent... Elle reste long temps ainsi, hypnotisée. Que se

passe-t-il dans la cage étroite de ce cerveau de femme? Quelles pensées

s'y agitent? Quelles résolutions y naissent et meurent?

Flossie poussa un soupir et, d'un geste, elle rafle l'or.

Hurricane s'est levé.

--Vous partez?

--Oui.

--On vous verra... je vous verrai demain?

Hurricane fait un geste de la main.

--Demain? Demain, je pars avec Gregory Land et le _mail-stage_.

--Pour longtemps?

--Pour toujours!

Flossie, droite, appuyée à la table, fait:

--Ah!

Puis, chassant une idée importune, elle passe sa main sur son front et

pirouette sur son talon. Un rire aigu monte, monte, monte, qui se casse

net...

Elle est devant la table où des mineurs jouent au pharo. Un verre de

whisky s'offre à sa portée, elle l'avale d'un trait.

Son rire reprend. Jim Parry passe, elle l'agrippe et l'emporte dans une

danse...

Hurricane est sorti sans un regard.

CHAPITRE V

BACK HOME IN TENNESSEE

Les chiens courent--six milles à l'heure--sur le _trail_, qui met une

tache grise dans la blancheur immense du paysage: des sapins rabougris,

stylisés, les branches roides pleurent des flocons; quelques bouquets de

trembles, des saules.

Gregory Land est assis dans le traîneau, disparaissant sous sa

couverture indienne; seule sa tête sort, hilare:

Il chante:

_I'm coming. I'm coming.

For my head is bending low;

I hear their gentle voices calling

«Old Black Joe»._

Hurricane est à la barre, courant derrière le traîneau, attentif à

redresser la ligne ou à retenir l'effort du _team_ qui donne une vive

allure.

Las de chanter, Gregory siffle son air. Le sifflet excite les bêtes qui

tirent sur leurs harnais de toute la force de leurs muscles; les ongles

durs griffent la terre gelée; quelquefois une bête patine, tombe sur les

genoux, un coup de rein la relève.

Les chiens sont attelés à la manière indienne; le _team_ a la forme d'un

éventail qui se replie aux virages. Le _leader_ seul est devant, le

museau ras du sol, cherchant sa route.

Une chape grise écrase la terre; le soleil s'est montré juste trente

minutes pour rappeler qu'il existait, une boule safran, sans un rayon;

puis le crépuscule est tombé.

Les arbres ont l'air de fantômes qui regardent impassibles la vaine

agitation de ces êtres qui vivent: sept bêtes, deux hommes, perdus sous

le cercle polaire.

Puis l'aspect change; des monts escarpés accompagnent la piste.

--_Hell's mount_, annonce Gregory qui, aussitôt, commence une nouvelle

chanson:

_Back Home in Tennessee..._

Mais il s'interrompt au premier vers. D'un geste brusque, il rejette sa

couverture et, en pleine vitesse, il saute en jurant:

--Sacrés mille diables, attention, garçon! Vous ne voyez donc pas? La

piste est coupée.

Tandis qu'il parle, il saisit un côté du traîneau et, d'un effort

fantastique, il le fait virer; les chiens, d'instinct, ont senti le

danger; ils freinent; l'avant du traîneau heurte deux bêtes qui hurlent.

Hurricane est cramponné à la barre.

Hommes et bêtes s'arrêtent à six pieds de l'abîme.

Ils ont quitté la bonne route et suivi un faux _trail_.

Pourquoi cette mauvaise piste? Pour qui?

--Les cochons! les cochons! grommelle Gregory... tout en visitant les

pattes de ses chiens.

--Ici, Boby! La paix, Chappy... Boby, mon fils, les morceaux sont bons,

n'est-ce pas?

Ses doigts tâtent les muscles de la bête qui, reconnaissante, lui donne

des coups de langue.

Le postier se relève, jette un coup d'oeil à l'abîme, fait jouer ses

poumons, respire fortement et dit:

--Nous l'avons échappé belle, savez-vous, garçon?

Hurricane, nouveau venu sur les Terres du Nord, ne conçoit pas le péril

auquel il vient d'échapper.

Gregory, à quatre pattes, flaire comme un animal; il prend des poignées

de neige qu'il pulvérise dans ses doigts. Il fait claquer sa langue:

--Le coup n'était pas monté pour nous... Attendez, camarade.

Et, avant qu'Hurricane ait eu le temps d'intervenir, il saute dans la

cassure et bondit de rochers en rochers, s'agrippant aux troncs de

sapins, s'aidant aux branches, glissant, se relevant, roulant.

Hurricane, penché sur l'abîme, le voit tout à coup disparaître.

Sans un cri, sans une hésitation, après avoir dénoué ses raquettes, il

s'élance à son tour sur les traces du postier.

La descente est pénible. Les mains en sang, le visage griffé, les genoux

à nu, il arrive enfin au fond du gouffre.

C'est un couloir entre le granit à pic des hautes murailles. A gauche et

à droite un passage étranglé, où, à la belle saison, doivent

s'engouffrer les eaux.

Gregory Land est accroupi dans la neige. Au bruit, il se retourne.

--Ah! vous voilà... c'est du beau travail.

--Qu'est-ce qui est du beau travail?

Gregory se recule et Hurricane aperçoit, parmi les débris d'un traîneau,

le corps d'un homme, gelé à bloc...

Le postier essaye de le soulever, mais en vain. Il se penche à nouveau.

Du pouce, il enlève la glace du côté gauche de la figure, parmi les

poils de la barbe... Derrière l'oreille, le pouce disparaît:

--Parbleu! je m'en doutais!

Et s'adressant à son compagnon:

--Voyez, il a été «tiré» par derrière... un fameux coup... Pauvre

bougre!

Hurricane alors comprend: «l'accident» a été préparé. Une peur

rétrospective secoue sa carcasse qui tremble, ses maxillaires se

crispent, les veines de ses tempes saillent.

Gregory continue son examen avec le sérieux d'un shérif et la gravité

d'un médecin-légiste. La ceinture de l'homme est vide, sauf une montre

d'acier chromé que la rouille mord déjà.

Le postier gratte le cuir; son ongle ramène quelques parcelles de

«paie».

Et l'apprenti mineur se met brusquement à haïr cet or, cet or qui fait

se ployer les hommes, l'échine courbée, pour l'arracher à la terre, qui

demande jusqu'à l'exaspération la volonté de l'âme matant la chair

souffrante; cet or, qu'est-ce après tout? Moins que rien, un trait jaune

qui coiffe l'ongle. Mais n'est-ce pas, si minuscule soit-il, l'orbe

montant de quelque astre inconnu. Le vers du poète chante en sa mémoire:

_Le désir monte en moi comme un mauvais soleil._

Oui, mauvais soleil, mauvais désir, qui font se ruer les foules et

placent l'homme guettant l'homme en embuscade.

Gregory poursuit sa fouille. Il a trouvé sous le gilet un portefeuille;

il l'éventre d'un coup de couteau... Des feuillets tombent avec une

photographie... Les feuillets? L'un d'eux dit la joie prochaine du

retour après les rudes heures. La maison attend. Elle est là, la maison;

parmi les arbres du jardin, au milieu duquel se trouve une jeune femme

au front grave avec, à la main, un gros garçon joufflu aux grands yeux

étonnés. Au fond, les yeux rieurs sous des lunettes, une bonne vieille

qui tient une gazette sur ses genoux.

«_Back home in Tennessee_» chantiez-vous, Gregory Land, tout à

l'heure... En voilà un qui ne retournera pas au foyer, dont il ne

goûtera plus jamais les joies. Les _Christmas_ passeront et la femme

inquiète, frissonnant au moindre bruit, espérera vainement contre toute

espérance.

C'était pour donner plus de bonheur à ce foyer qu'il était parti plein

d'audace. La vision de ce toit, de ces arbres, de ces êtres follement

aimés, lui soutenait le coeur contre toute défaillance aux soirs mornes

où l'âme est peureuse sous le grand souffle des vents qui descendent du

pôle.

Il avait peiné, il avait souffert, pour que vous ayez du mieux-être et

il revenait, comptant les étapes, un refrain aux lèvres: «_Back home in

Tennessee..._»

... Et la chanson poursuit:

_The roses round the door

Make me love mother more;

I'll see my sweetheart Flo.

And friends I used to know.

Why, they'll be right there to meet me,

Just imagine how they'll greet me,

When I get back, when I get back to

My home in Tennessee..._

La vieille mère, la femme, les amis: la douce vision se dresse debout à

l'horizon, sur le _trail_ qui s'étire parmi les abois des chiens.

Plus vite, mes chiens, plus vite, les roses sont autour de la porte. On

a paré la maison pour moi, ma mère, ma _sweetheart_ Flo. Quelle belle

surprise: «Hello! c'est moi... _Back home in Tennessee..._»

Homme et bêtes sont joyeux. Un claquement sec, un saut prodigieux dans

le vide... Par un trou de huit millimètres l'espoir a fui à jamais.

L'homme est mort en plein rêve.

A-t-il seulement vu venir la mort?

* * * * *

Gregory Land fourre le portefeuille dans sa poitrine. Il secoue la tête

en répétant:

--Pauvre bougre!

C'est là son oraison funèbre.

* * * * *

Avec le postier, Hurricane transporte l'homme sur un petit plateau qui

domine le lit du torrent; puis ils recouvrent le corps avec de la neige

qu'ils arrosent au fur et à mesure. La neige gèle instantanément, elle

est plus dure qu'un roc. Gregory a fait une croix avec deux branches de

sapins.

Lorsque le printemps réveillera la nature, que les eaux tumultueuses

passeront, peut-être chanteront-elles à une âme errante, pleurant sa

peine:

_Back home in Tennessee..._

CHAPITRE VI

LE CRI DE LA BÊTE...

Sous le cercle polaire la vie a des exigences plus grandes que sous les

ciels civilisés.

Question de latitude, de nerfs aussi. Et puis la besogne coutumière vous

happe et ne vous lâche pas. Il y a la neige, qui tombe inlassablement;

il y a la tempête qui hurle au fond des gorges de basalte ou qui balaye

la plaine comme une maîtresse impérieuse chasse devant elle des

troupeaux d'esclaves; il y a les mille choses dont la plus minime est la

pointe dentelée d'un rouage essentiel à la bonne marche de toute la

machine, les chiens qui ont faim, la bête humaine qui a froid, la pâtée

à préparer, l'_igloo_ à construire si l'on veut dormir cette nuit sous

un toit, toit de glace, mais sécurité et réconfort quand même.

Qu'est-on sur la plaine qui se déroule à l'infini, immense comme une

peine? Moins que rien, des hommes! Des hommes qui ont à se défendre

contre tout et contre tous. L'autre, là-bas, est mort de n'avoir pas

pris garde.

* * * * *

Gregory Land, ayant planté une croix de sapin sur le tertre glacé,

estime avoir fait son devoir, tout son devoir.

--En route, garçon, et ouvrons l'oeil.

--Vous croyez?

--Je ne crois rien et je crois tout.

A mi-voix, comme s'il mâchait sa chique, il marmonne:

--Ici, je crains moins la nature que les hommes.

Les chiens ont profité de notre absence pour piquer un sérieux

roupillon.

Seuls, Tempest et Hurricane ne dorment que d'un oeil, une oreille

rabattue, l'autre levée à demi. Sitôt qu'ils entendent un pas, ils se

dressent et, par un aboi, avertissent leurs compagnons qui s'éveillent

et paresseusement étirent leurs membres.

--_Wait a little, boys, just a minute_, dit le postier à ses chiens.

Pour son copain, il ajoute:

--Un coup de main, _old chap_.

Et les deux hommes saisissent bout à bout les troncs de sapins qui

coupent la fausse piste, les font rouler dans l'abîme où ils tombent

avec un bruit sourd; puis, à la pelle, ils comblent la tranchée et

nivellent le sol.

Ensuite, Hurricane conduit à la main l'attelage, cependant que,

derrière, Gregory Land, marchant à reculons, efface avec ses raquettes

la mauvaise piste.

A un demi-mille, le _trail_ de la poste se reconnaît. Il déroule une

bande gris sombre dans le gris perlé du crépuscule qui vient.

* * * * *

Au soir, le _mail stage_ atteint, après une rude étape où chiens et

hommes n'ont pas épargné leur peine, une vieille cahute, construite et

abandonnée par ceux qui, aux temps héroïques de 1865, avaient formé le

projet de réunir l'Amérique et l'Asie par un fil télégraphique aérien.

Logement de pionniers? Station du télégraphe? Qu'avez-vous été dans

l'idée de ceux qui vous édifièrent de leurs mains?

Qu'importe! Elle nous donne abri, comme elle a recueilli mille et mille

autres garçons, trappeurs ou mineurs, coureurs de pistes qui, au soir,

furent heureux de la trouver debout.

Chacun ayant conscience de la valeur, plus morale encore que pratique,

de la hutte, s'est fait un devoir de l'étayer. Son toit en peau de

cariboo est toujours remplacé au premier signe de lassitude, si bien

qu'elle a toujours un air accueillant qui semble dire: «Entrez donc,

reposez-vous; pour une nuit, vous serez en sécurité».

Elle domine, sur la hauteur, à un mille du fleuve, le paysage. Proche,

on aperçoit, entre ses deux rives de sapins mornes, le Yukon qui, à ce

coude, a plus de seize cents mètres de largeur.

A feu doux, Gregory fait fondre les quartiers de phoque qui serviront de

pâtée aux bêtes. Hurricane ouvre avec précaution une boîte de conserves.

Le postier a repris son humeur joyeuse, il se remet à siffloter.

_By Jove!_ c'est encore à sa chanson de Tennessee qu'il en a, si bien

qu'Hurricane, agacé, lui dit:

--Vous êtes donc de Nashville, pas possible, ou de Chattanooga?

--Moi? non, répond le postier laconique.

--Ma parole, je croyais que vous étiez des _Highlands_ ou de

_Cumberland_, à moins que ce ne soit des _Alleghanys_? De la plaine ou

des monts, mais du Tennessee, _sure_.

Gregory remue la pâtée avec une cuillère en bois. Il ajoute à la

bouillie du son et de l'huile de poisson.

L'odeur nauséabonde a l'air agréable au nez du maître de poste, dont les

narines s'écartent, flattées. Eclairé par en dessous, le masque est

comique; on dirait d'une face d'Indien sculptée à grands coups par plans

primitifs.

Hurricane essaye de déchiffrer les hiéroglyphes du visage, lorsque

Gregory répond:

--Ne cherchez pas. Je suis de Frisco...

Hurricane sursaute:

--De Frisco, comme moi.

--Dame! vous ne croyez pas avoir pris un monopole, ricane Gregory.

Mais le pli qui lui tire la bouche se détend, l'amertume disparaît et

l'homme reprend, comme s'il parlait à soi-même, ou s'il se souvenait

tout haut.

--Vrai, de Frisco, pas celui de nos jours avec ses théâtres, ses

palaces, ses avenues, ses cars et son port grouillant de marins. Non, le

San-Francisco du _rush_, de la folle ruée.

«Mon père Mac F. Land avait été pris par la faim de l'or, comme tant

d'autres!

«C'est dur, ici, _chechaquo_, c'est terrible, à la vérité, mais les

autres, là-bas, les premiers, ceux qui allaient, parqués dans la cale

des steamers, de New-York à Chagres. Là, la fièvre jaune guérissait de

la fièvre de l'or, quatre vingt pour cent de déchet, rran! Les rescapés

frétaient des voiliers--et vogue la galère! jusqu'au Golden Gate. Bah!

pour peu que l'on fût courageux, qu'on eût la chance, on prospérait. Le

père, en bon Ecossais, trouvait que Dieu avait mis la terre trop bas: au

lieu de gratter le sol, il s'établit marchand. On avait besoin de tout,

alors. Le sucre valait cinq dollars, le café dix, un oeuf se payait

couramment entre deux et trois dollars, pour un dollar vous aviez un

oignon... Si vous vouliez vous offrir un boy, c'était deux cents dollars

le mois. Il n'y avait que le champagne et le whisky qui fussent

relativement à la portée de toutes les bourses.

«Les shérifs? Pas plus que sur ma main. On réglait tout au pistolet ou à

la carabine, selon les goûts.

«C'était le temps des chemises rouges, des bottes de cuir fauve et des

culottes de velours.

«En 1856, près de six cents vaisseaux franchirent la Baie, apportant des

foules qui, aussitôt débarquées, se ruaient à l'assaut.

«Il fallait que tout cela boive, mange, dorme, s'habille...

«Le père fit fortune, s'établit confortablement, prit femme et... me

voilà...»

Sur ce qu'il a fait dans sa jeunesse, Gregory Land est muet. Il pense,

comme Kipling, que «cela est une autre histoire». Pour l'instant, avec

le sérieux d'un clergyman, il prépare la pâtée de ses chiens et, ce

faisant, c'est lui qui se pourlèche les babines.

* * * * *

Les chiens, ayant mangé, font leur trou dans la neige, se lovent et

s'endorment.

Hurricane coupe un morceau de lard sur un biscuit de maïs et, tout en

mangeant, il dit, poursuivant la conversation interrompue:

--Moi aussi je suis de la Baie, j'ai étudié à Berkeley.

Gregory Land se dresse si vivement que Hurricane se demande s'il n'est

pas devenu complètement fou.

--A Ber-ke-ley, à Ber-ke-ley, répète-t-il, scandant le mot.

--Bien oui...

--Ah! _old fellow_, que ne le disiez-vous!

Et Gregory Land agrippe dans ses grands bras Hurricane. Les premières

effusions passées, le postier se rassied, puis, tranquillement, il

annonce:

--A Berkeley! Moi aussi, j'ai été à Berkeley!

C'est au tour d'Hurricane de redresser d'une tape Gregory et de lui

donner l'accolade. La jeunesse se lève à l'appel du souvenir. Gregory

est transfiguré, une flamme éclaire ses yeux.

--Vous rappelez-vous le vieux chalet de bois noir?

--Si je me souviens, _old chap_, du _Faculty Club_!... Les guirlandes de

lierres.

--Les géraniums grimpants...

--Et le théâtre grec au pied de la colline...

--Dites donc, de votre temps, on ne servait pas le whisky dans des

_tea-pots_?

--Fichtre non! On avait soif après les matches de base-ball.

--Ah! les matches!

--Moi, j'étais _yell master_.

--Vous étiez le maître des cris! répète avec une admiration naïve

Hurricane.

--Comme je vous le dis.

Et c'est l'évocation soudaine des jeux où les jeunes hommes, splendides

bêtes de combat, se battent pour l'honneur de l'université. La foule se

presse pour soutenir les couleurs du camp, il faut que les garçons

soient à la hauteur de leur tâche et le maître des cris, que l'on

appelle encore «_cheer leader_», excite ses troupes à la victoire.

Allons, garçons, un coup de collier, ceux de Stanford reculent, prenez

garde ici, modérez-vous, donnez toute votre âme.

Le mégaphone d'une main, l'oriflamme de l'Université de l'autre, le

maître des cris veille à tout; il trépigne, il danse, il crie, il

beugle, il exulte et, derrière lui, les étudiants, massés comme le

choeur antique, reprennent le cri, le fameux cri qui est le signe du

ralliement. C'est le «_Montjoie! Saint-Denis!_» des troupes royales

françaises, le «_Dieu le veult!_» des Croisés, le «_Io Pean!_» des

Hellènes, c'est le cri animateur des foules qui combattent.

--Vous souvenez-vous du cri?

Un mot tombe des lèvres dédaigneuses du postier:

--Enfant!

Et, debout, les mains en porte-voix, dans la pénombre du foyer qui

meurt, dans le grand silence blanc de la nuit polaire, le cri de

Berkeley fuse:

_Oski--Wow--Wow

Wiskee--We--We

Oleo--Mucky--ei

Oleo--Berkeley--ei

Cali--forn--ia--Wow._

Sitôt achevé, le postier reprend et recommence, Hurricane fait écho.

C'est le cri de la jeunesse victorieuse.

Elles sont loin les mauvaises pensées, chassées à tout jamais les bêtes

malfaisantes de la nuit! Dors ton sommeil, toi, là-bas. Que la neige te

soit légère; tu es un vaincu; paix à ta dépouille.

Ici nous sommes les vainqueurs. Comme autrefois, dans les joutes

universitaires, ceux de Stanford clament:

_Rah! Rah! Rah!

Rah! Rah! Rah!

Rah! Rah! Rah!

Rah! Rah!

Stanford._

Mais une clameur furieuse répond, qui domine:

_Oski--Wow--Wow

Wiskee--We--We

Oleo--Mucky--ei

Oleo--Berkeley--ei

Cali--forn--ia--Wow._

Et les chiens, étonnés par ces cris frénétiques, sont sortis de leurs

trous de neige; ils ont écouté, ils ont entendu... pour eux, c'est le

cri de la bête triomphante. Il y a eu cette nuit bataille et les hommes

sont revenus vainqueurs. Les chiens sont dans le camp des hommes. Alors

les chiens hurlent avec eux.

CHAPITRE VII

LA DERNIÈRE CHANCE

_Last Chance_, un camp de mineurs entre l'Alaska canadien et l'Alaska

yankee.

_Last Chance_, étape nécessaire--moitié moitié--sur le _trail_ qui, de

Forty Miles, traverse la frontière vers Eagle.

Quel est le garçon que le destin a conduit jusqu'ici pour tenter sa

dernière chance?

Etait-il à bout de volonté ou simplement beau joueur? Son pic a sonné

sur le roc et les flancs de Ogilvie-Range ont donné de l'or à sa peine.

A _Last Chance_ «la terre paie», aussi le _saloon_ de James W. Blackfoot

est-il des mieux achalandés.

Il a triple rangée de bouteilles derrière le comptoir d'acajou--un

comptoir que James W. Blackfoot a fait venir à grands frais de

Vancouver--un luxe quoi! Le Maître de l'alcool a des prévenances pour sa

clientèle qu'il mène rudement, ainsi qu'il convient au tenancier d'un

bar qui a établi ses affaires passé le 63e degré de latitude nord.

S'il vend cher son whisky? Cela va de soi. Ne faut-il pas payer le piano

mécanique qui, durant des heures, moud des airs échevelés ou

sentimentaux. Les fox-trots pour plaire aux Anglo-saxons, «Santa Lucia»

ou «Connais-tu le pays» pour les Latins.

James W. Blackfoot avance aux joueurs malheureux un peu d'or pour

acquitter leurs dettes, moyennant quelques dollars d'intérêt, c'est

évident. Rien pour rien et les bonnes affaires sont nos affaires!

Ce soir, les deux salles du _saloon_ sont en fête: Andrew Fallingtown a

ramené d'un coup de pioche une pépite qui, mise sur la balance, a marqué

une livre anglaise.

_Last Chance!_ Cela s'arrose. On boit aux frais d'Andrew Fallingtown.

Un ivrogne, ce _fellow_, mais un si bon type. Sa dernière chance n'est

jamais la dernière; s'il joue, il gagne; s'il achète un _claim_ qui ne

rend pas, huit jours après il lave pour 150 dollars d'or. Et quelle

imagination aussi! Il est au Klondyke depuis les temps héroïques, il a

participé à tous les beaux coups. Il était là lors de la Bonanza, il a

ramassé un million de dollars de paye.

S'il les a gardés? A d'autres! L'or qu'on trouve glisse entre les doigts

comme l'eau des _sluice-boxes_!

C'est lui qui envoya les garçons travaillant pour son compte à seize

dollars par jour, rafler tout l'extra-dry des _saloons_ de Dawson; les

compagnons ayant mené à bien cette mission de confiance, Andrew

Fallingtown prit un bain de Champagne.

Après quoi, les messagers furent autorisés à boire le liquide. Ce dont

ils ne se privèrent pas, à ce que l'on dit, car on garde encore en

Alaska le souvenir de cette mémorable soulographie.

Le million de dollars fondit comme neige au soleil. Andrew Fallingtown

remonta vers le Nord. Pour l'heure, il fête sa «dernière chance».

Le piano mécanique n'arrête pas. Les _dancing-girls_ n'arrivent pas à

contenter la clientèle. Un dollar le tour de valse--pour le compte de

James W. Blackfoot évidemment; aussi des mineurs dévoués, un mouchoir

noué au bras, font l'office de cavalières.

Dans l'autre salle, ceux que la danse n'intéresse pas tiennent un jeu

d'enfer; le pharo a quelques adeptes, mais le poker mène le branle. Il y

a des «pots» de cinq mille dollars. Chaque bout de carton porte un

chiffre qui n'est pas inférieur à 100 et la signature du joueur. La

partie finie, on échange les cartons contre de la poudre d'or ou des

dollars papiers.

Les deux pieds sur la table, la tête auréolée de fumée, la pipe aux

dents, Gregory Land savoure l'heure qui s'offre, avec béatitude.

Hurricane s'absorbe dans la lecture d'un journal vieux de deux mois.

Tous deux sont plus isolés dans cette pièce tumultueuse que s'ils

étaient seuls dans la plaine ou les bois.

Soudain Gregory descend une jambe, puis une autre jambe; il se relève

ensuite d'un coup de rein et, les yeux fixes, la face tendue, il se perd

dans l'examen d'un objet qui attire à tel point son attention qu'il

paraît hypnotisé.

Deux minutes passent. Le postier enlève sa pipe et l'éteint avec son

pouce.

L'affaire paraît d'importance. Les sourcils se rapprochent, deux plis

parallèles barrent le front. Diable! cela ne va pas. C'est aussi l'avis

de Gregory qui jure entre les dents.

Il se lève et, profitant de l'absence de James W. Blackfoot qui est allé

mettre à la raison deux mauvais drôles qui se cognaient dans la salle de

jeu, il se glisse derrière le comptoir et examine, parmi les raquettes

accrochées, une raquette où un nom est gravé au couteau.

James W. Blackfoot revient et aperçoit le postier qui tranquillement

quitte la place. Le tenancier devient écarlate, son cou se congestionne.

Les veines saillent comme des cordes. Le _bull_ va foncer.

Mais Gregory Land n'est pas un apprenti qu'on tance, ni un ancien à qui

l'on impose sa volonté. Gregory Land est connu de tous, aimé de tous. Il

n'a pas un ennemi sur tout le territoire du Yukon, qu'il soit yankee ou

canadien.

La Bête Errante: Roman vécu du Grand Nord Canadien · 第 1 / 13 段