IV

Camille, assise devant une table d'osier qui se plaignait en grinçant,

une lettre ouverte sous les yeux, frottait le manche de son stylographe

avec des morceaux de buvard aussitôt gorgés d'encre.

--La patte, Criquet! commanda M. Dayrolles qui, dans le clair-obscur de

la pièce aux volets clos, apparaissait à peine à travers la fumée de sa

pipe.

Criquet mit d'abord ses mains derrière son dos, puis les ramenant

lentement, les tendit vers son père avec humilité.

--Allons! aujourd'hui, il n'y en a pas tout à fait jusqu'au coude,

et tu n'as qu'une seule tache au bout du nez! Tu fais des progrès...

Courage!

Il riait, mais madame Dayrolles, étendue sur une chaise longue, poussa

un soupir douloureux. Puis du souffle et du bout des doigts, elle

essaya de chasser une écharpe de fumée qui s'allongeait jusqu'à elle;

et l'on ne savait ce qui l'affligeait davantage: l'encre aux mains de

sa fille ou la pipe de son mari.

--C'est la faute de cette sale plume, déclara Camille avec dépit. Dès

qu'on lui met la tête en bas, elle crache!

--Savoir ce que tu ferais à sa place? Dire que depuis deux ans, ta

plume et toi ne cessez de vous quereller! Il est vrai qu'il n'y a que

ces ménages-là pour durer...

M. Dayrolles saisit son verre de cognac, l'avala d'un trait, se

leva, détendit ses bras avec un bâillement, puis, s'approchant de la

cheminée, heurta le fourneau de sa pipe contre le marbre, à petits

coups secs et prudents.

--Votre cendre, René! gémit madame Dayrolles.

--Voyons, ma petite Jeanne, protesta son mari, avec bonne humeur, à

Paris je comprends encore, mais ici!

Il montrait la salle campagnarde, aux murs épais blanchis à la chaux,

les meubles sommaires, égayés de coussins de cretonne, les nattes

recouvrant çà et là le plancher.

--Si, au sein de ce luxe inouï, on n'a même pas la liberté de sa

pipe!...

Il alla vers la fenêtre et fit le geste d'ouvrir les volets. Un faible

cri l'arrêta:

--Pas cette horrible lumière! Ma tête, ma malheureuse tête...

--Allons! ça ne va pas aujourd'hui, ma pauvre enfant...

Et M. Dayrolles, bâillant de nouveau de toutes ses larges mâchoires,

tourna un moment autour d'un guéridon, en traînant ses pantoufles,

au passage effleura d'une chiquenaude l'oreille de Criquet, tira sa

montre, hésita un instant, puis:

--Il fait encore trop chaud pour la promenade... Décidément, il ne

reste plus qu'à dormir, dit-il.

Il saisit à la volée tous les coussins des fauteuils, les jeta par

terre les uns sur les autres, s'étendit lourdement sur le parquet qui

craqua, entr'ouvrit le col et les premiers boutons de sa chemise de

flanelle qui découvrit sa poitrine blanche aux poils roux, cligna des

yeux vers Criquet avec un sourire de malice et de bonté, les ferma et

bientôt il dormait, la respiration sonore, la bouche entr'ouverte sur

ses dents solides ternies par le tabac, sa grande main arrondie sur ses

cheveux crépus.

Cet homme actif, vigoureux, à l'esprit énergique et précis, avait les

sommeils soudains et profonds d'un tout petit enfant; d'un enfant

encore, il avait l'humeur facile, insouciante, les violences promptes,

les oublis rapides.

Criquet contemplait pensivement le grand corps étendu qui tenait la

moitié de la pièce, le visage aux traits puissants qui peu à peu se

couvrait de fines gouttelettes de sueur.

«Il est un peu jaune, ces jours-ci, papa, songea-t-elle, il est

oppressé, ses yeux sont gonflés; son foie ne va pas...»

Puis elle se tourna vers sa mère: le regard fixe, celle-ci lissait

d'une main ses bandeaux luisants, plus noirs sur le front blême, et de

l'autre tapotait une revue à la couverture éclatante: un pli de douleur

ou d'impatience crispait sa joue, de la narine au coin de la bouche,

et une de ses paupières battait nerveusement. Tout à coup, ses longs

yeux noirs se posèrent sur son mari, elle eut une moue chagrine, haussa

légèrement les épaules, fit le mouvement de se lever puis se laissa

retomber avec lassitude sur ses coussins, tandis que tout son visage

semblait soudain se creuser et vieillir.

«Pauvre maman, pensait Criquet, la vie n'est pas drôle pour elle.

Toujours étendue quand les autres vont et viennent... Et papa ne reste

à la maison que pour dormir...»

Surprise elle-même de blâmer ce père qu'elle avait jusqu'alors si

aveuglément adoré, émue d'une pitié neuve pour la mère plaintive

qui d'ordinaire compte si peu pour elle, Criquet se renverse dans

son fauteuil avec un soupir découragé. Oui, le monde est plein

d'injustices... Cela pèse aux épaules...

Il fait si étouffant que, même en écartant les bras et les jambes, on

sent sa peau humide, prête à coller. Dehors, un silence accablé et le

soleil dont on devine la violence par la flèche de lumière brillante

qui, à travers un trou du volet, est venue se ficher dans le sol...

Mais il y a surtout la lettre de Michel. Elle est enfin arrivée ce

matin. C'est la première que Criquet reçoit tandis qu'elle en a déjà

envoyé quatre. Elle lit et relit les quelques lignes,--vingt en tout,

avec la signature,--elle les sait par cœur:

«Mon vieux Criquet,

»Tu me bombardes de missives consécutives. Ça sert toujours pour

allumer une Espagnole sèche (à 0.60 cent. le paquet); mais si tu

attends que je réponde à tout ce que tu me demandes, tu peux te taper.

Dis-moi seulement:

»1º Si tu as retrouvé mon couteau, celui à deux lames, avec un truc

pour ouvrir les boîtes de conserves;

»2º Si la petite du bureau de tabac a demandé de mes nouvelles.

»J'ai fait la connaissance de deux types épatants; on rigole ferme,

on boulotte supérieurement, on va au Casino, on fume, même devant les

aïeux. Il y a aussi des typesses épatantes, mais c'est des choses qui

ne regardent pas les filles.

»Dis-moi ce que tu veux que je te rapporte pour que je m'empresse de

l'oublier.

»Que Dieu t'ait en sa sainte garde, miss Winnie et tante Éléonore itou.

Amen!»

Criquet, du bout des lèvres arrondies, répète lentement les mots, elle

les suit du doigt sur la page comme pour les caresser; elle essaie de

leur donner un visage, un sourire, une voix. Mais, en dépit de tous

ses efforts, elle ne parvient pas à les attendrir. Il lui semble même

qu'ils lui échappent et dansent sous ses yeux une ronde goguenarde en

tirant la langue et en fronçant le nez. Ils ricanent, ils lui font

mal: Michel, c'est évident, est heureux loin d'elle, plus qu'il ne

l'a jamais été; il ne l'a point regrettée; il a des amis qu'elle ne

connaîtra pas, des secrets qu'il ne lui dira plus.

Certes, Criquet est raisonnable: elle sait bien qu'un garçon ne peut

pas écrire des lettres affectueuses, comme une fille, qu'il doit

cacher ses émotions et paraître se moquer de tout. Dans ses lettres à

Michel, elle-même s'efforce bien de prendre le ton qu'il faut, un ton

indifférent et dégagé. Mais tout de même, oh! tout de même, ce n'est

pas la même chose!

Ah! si seulement elle était un garçon, elle pourrait l'accompagner...

Elle n'aime guère les villes, les casinos, mais elle resterait près de

lui, elle saurait ce qu'il fait, ce qu'il pense, elle ne le quitterait

pas, ils seraient deux hommes qui marchent et rient ensemble dans la

vie. Il n'aurait pas besoin de ces amis qu'elle déteste...

Comment lui expliquer tout cela sans l'agacer? Comment, sans s'exposer

à ses railleries, lui faire comprendre que son abandon la peine?

Criquet tourne, retourne son stylographe, le mordille, le passe dans

ses cheveux, s'en gratte l'oreille; puis, s'apercevant qu'elle est de

nouveau toute barbouillée d'encre, s'exclame à demi-voix, s'indigne,

s'emporte en menaces contre le malheureux instrument et se sèche enfin

à petits coups de buvard.

Mais on entend un trot pesant dans le couloir; quelqu'un approche,

trébuche, se rattrape avec un cri rauque, ouvre la porte bruyamment.

Madame Dayrolles s'est soulevée sur ses coussins, M. Dayrolles

s'éveille en grognant et tante Éléonore, debout dans l'embrasure, son

lorgnon de travers sur son visage rouge et suant, s'écrie, tragique:

--Ah! j'ai encore déchiré mon jupon!

Elle relève sa robe sur ses vastes mollets, autour desquels

tirebouchonnent des bas de coton blanc,--des bas de son trousseau,

d'une qualité extra-solide--et montre d'un geste de mélodrame un pan de

volant décousu.

Mais comme tante Éléonore s'obstine à finir, sous forme de jupon, les

robes de soie noire qu'elle a déjà usées jusqu'à la corde, l'accident

se reproduit si fréquemment qu'il n'est plus possible de s'en émouvoir.

--Un jupon que je viens de terminer! continue-t-elle, en regardant

tour à tour de ses yeux couleur de faïence, son frère et sa belle-sœur.

--Déplorable! fait M. Dayrolles. Ce n'est que la dixième fois depuis

huit jours! Je pense que ce n'est pas pour cet événement que tu nous

éveilles en sursaut?

--Non, certes, non; je cherche Jacques. Où est mon fils?

Criquet · 第 12 / 19 题