--Sans doute avec Suzanne, et miss Winnie qui sont allées au tennis des
Bourgoin, dit madame Dayrolles.
--Il n'est pas à la Négraie, maman, interrompt Camille. Il est parti
pour la pêche: il avait sa ligne et son vieux pantalon blanc.
--A la pêche, quand il s'agit de son avenir! s'écrie tante Éléonore en
élevant les mains. C'est inconcevable! Où ce malheureux enfant a-t-il
la tête? Il doit écrire aujourd'hui une lettre des plus importantes; et
l'heure du courrier approche...
Criquet saute de sa chaise:
--Je veux bien aller le chercher... Je sais où il est, fait-elle avec
empressement.
Madame Broussot la contemple un instant sans mot dire. Son visage
important et naïf trahit une lutte intérieure. Elle n'aime pas voir
Camille courir les champs. D'autre part, elle a besoin de Jacques
et aller le chercher elle-même, sous ce soleil, dépasse son amour
maternel.
--Au moins, lave-toi la figure et les mains avant de sortir,
recommande-t-elle avec humeur; se barbouiller d'encre à ton âge, quelle
habitude déplorable!
Et tandis que Camille bondit hors de la pièce, elle entend sa tante
gémir:
--C'est affreux vraiment d'être veuve et abandonnée avec un grand fils!
Criquet s'en allait maintenant à petits pas sous le soleil, le long de
la route inégale et blanche. Des touffes d'herbes jaunies craquaient
sous ses pas, des bourdons et des guêpes pendaient assoupis aux
fleurs rouges des chardons et les lézards, avec un bruit de feuilles
froissées, filaient entre les pierres où l'on apercevait une seconde le
bout de leur queue ronde et grise.
--Ah! si je savais siffler, pensait Camille avec regret, ils
s'arrêteraient, tourneraient vers moi leur tête pointue aux yeux d'or
et je verrais trembler leur petite gorge...
Alors, tout de suite, comme rappelée au sentiment du devoir, elle
récita «O Marie, conçue sans péché, faites que je devienne un garçon...»
Elle répétait la phrase machinalement, les lèvres molles, les yeux
distraits. Au fond, elle ne croyait guère au succès de ses invocations.
Mais puisque tout secours terrestre lui faisait défaut, pourquoi ne pas
s'adresser à ceux qui sont là-haut et qui peuvent tout? Si pourtant la
Sainte Vierge voulait...
Criquet connaissait une vieille demoiselle, en Normandie, paralysée
depuis cinq ans, qui, en prononçant avec ferveur pour la dix millième
fois peut-être: «O Marie, secours des infirmes, ayez pitié de moi...»,
avait tout à coup quitté son lit et couru jusqu'à la cuisine pour
demander un bol de bouillon froid. Papa, il est vrai, riait un peu
lorsqu'on racontait cette surprenante histoire, mais papa riait
toujours. La vieille demoiselle marchait fort bien depuis lors et
s'occupait, avec un zèle parfois excessif, des affaires de sa famille.
Était-ce donc plus difficile de changer une fille en garçon? D'ailleurs
pour ce que cela coûte d'essayer...
La lande calcinée où les gousses noires des genêts éclataient avec le
bruit sec d'un pistolet minuscule, exhalait des bouffées de vent amères
et brûlantes.
Criquet ouvrait la bouche et les narines, secouait ses bras moites dans
ses manches, agitait les plis de sa robe lâche; car, sous prétexte
de réparations urgentes, miss Winnie ayant subtilisé la culotte et
le jersey, Criquet avait dû se résigner à s'habiller en fille; elle
avait choisi une vieille robe de tussor, bordée de bleuets déteints,
toute droite et si courte qu'on ne voyait plus que ses jambes d'un
brun lisse, interminables et minces, avec des nœuds aux genoux et aux
coudes. Et son visage hâlé, dans son chapeau en auréole, rendait plus
clair et comme argenté le regard de ses yeux mobiles.
De temps à autre, elle sortait d'une boîte verte en fer-blanc pendue à
son épaule un mouchoir grisâtre roulé en tampon et le passait sur son
front humide; ou bien, les mains à la taille, elle se balançait d'avant
en arrière d'un mouvement rapide qui secouait la masse brillante de ses
cheveux ébouriffés.
--Quel bonheur, faisait-elle avec un petit rire, quel bonheur
d'être libérée de cette bande de toile qui me serrait les côtes et
m'étouffait! Aujourd'hui, pas de danger qu'on puisse rien deviner sous
cette robe de bébé...
Puis, grave soudain:
--Que c'est bon d'être petite encore, de sauter dans le soleil, d'aller
toute seule où ça vous chante... Bientôt peut-être...
Une angoisse lui pressa le cœur et vite, très vite, les yeux fermés,
les poings serrés, elle reprit en détachant chaque syllabe, comme pour
les enfoncer:
--O Marie con-çue sans pé-ché...
Mais brusquement:
--Non, ce n'est pas la peine; si la Sainte Vierge m'entend, elle ne
m'exaucera pas; je n'ai point de ferveur, j'ai perdu la grâce... Mon
cœur ne bouge plus; pourtant, autrefois, j'étais pieuse...
Des moucherons en colonnes transparentes tournaient autour de Criquet
avec de menus bourdonnements; elle souffla, secouant la tête pour les
écarter.
Avait-elle été pieuse, vraiment? Toute petite, elle répétait sa prière
du soir, les yeux lourds en balbutiant dans ses cheveux défaits. Les
mots lui apparaissaient incompréhensibles, redoutables, les phrases
pleines de pièges et de traquenards. _Je crois en Dieu_ surtout se
dressait devant elle comme une montagne à pic, avec d'affreuses
crevasses toutes noires; elle grimpait vite, vite, effarée, sans
respirer, butant, glissant, chutant et lorsqu'elle atteignait le
sommet, quelle joie de crier à pleins poumons, en renversant la tête:
«D'où il viendra juger les vivants et les morts, ainsi soit-il!» IL?
Qui donc?
Plus tard, elle avait cinq ans, quelqu'un récitait des litanies devant
une statue de la Vierge, blanche avec une ceinture bleue, tout entourée
d'aubépine et de touffes de muguet, rondes comme des soucoupes entre
leurs feuilles. Il faisait nuit. Elle fermait les yeux. Peu à peu, la
voix devenait mince, mince, un vrai zézaiement de moustiques...
Et tout à coup, ses yeux s'étaient ouverts. Que tout semblait étrange!
Un souffle vivant comme le soupir d'une personne entrait par la fenêtre
ouverte, la flamme des cierges était couchée, tremblante, il pleuvait
une petite neige de pétales et des voix grêles, tristes, suppliantes
chantaient:
_Sauvez, sauvez la France...
Au nom... du Sacré-Cœur!_
Les derniers mots gémissaient longtemps en traînant; dehors, le grand
noir; devant l'autel, des figures levées et blanches, des mains jointes
dressées en pointe, comme pour défendre ou pour écarter... Sauver la
France? De qui? Pourquoi? L'Ogre ou le Loup allaient-ils sortir du
Noir, sauter dans la maison? Criquet avait saisi la main de Suzanne,
les yeux élargis, sanglotant de terreur: «C'est un petit ange!»
avait déclaré tante Éléonore en la serrant sur la broche d'acier qui
hérissait sa poitrine.
Mais voici la première communion, hier dirait-on, trois ans déjà! Trois
ans, l'âge d'un petit enfant qui parle et trotte!
Le matin du grand jour, elle s'était laissée vêtir, les mains
détendues, le regard absent; sur son lit, des étoffes blanches et
légères s'allongeaient comme les nuages en été; on l'entourait, on
l'embrassait, des mains attendries frôlaient ses cheveux, son cou,
son front. Elle entendait: «On dirait une petite sainte... Non, une
mariée... Un peu pâle... Tu n'es pas malade, Camille?»
Personne ne l'appelait Criquet. Miss Winnie elle-même lui souriait,
et la femme de chambre en larmes lui avait dit en lui baisant la
main: «Vous prierez pour moi, mademoiselle?» Elle répondait à peine,
se tenant un peu raide dans ses voiles empesés, les cils joints pour
écouter battre son cœur. Elle savait que les cœurs sont rouges, mais
elle voyait le sien blanc et rond comme une petite chapelle de mai.
«Sera-t-il assez grand pour que Jésus puisse y entrer?» se
demande-t-elle, craintive.
Que toutes ses compagnes réunies à l'église paraissent grandies et
graves avec leurs visages nouveaux; si étranges sous le bonnet à
ruches qui cache leurs cheveux! Cette petite femme aux lèvres closes,
aux paupières baissées, est-ce bien la joyeuse Louise Boyer qui a une
grande bouche ouverte par le rire, des robes si courtes et des mollets
si ronds?
Voici venir le moment sacré... Plus que des minutes, oh! mon Dieu!
«_Mon bien-aimé ne paraît pas encore..._» chante une voix.
L'orgue profond, les violons ardents, les harpes célestes grondent,
soupirent, pleurent; des buées d'encens voilent l'autel et ses mille
flammes roses; les prêtres agenouillés sous leurs chapes brillantes,
les bras tendus vers les étoiles de la voûte, étincellent dans des
parfums bleus. «Et tout cela pour moi si petite, si ignorante, si
indigne», pense Camille, éperdue.
Elle s'avance à son rang, derrière les autres. On dirait un chemin
blanc qui marche. Elle chancelle, tombe à genoux devant l'autel, relève
son voile, ouvre ses yeux noyés puis les ferme, éblouie, tend ses
lèvres sèches, frissonnantes, tend son âme... Un grand vide se creuse
en elle.
Des paroles latines murmurées au-dessus de sa tête, pâmée, un geste
d'or qui se penche: «C'est Lui! C'est Lui!... Que va-t-IL me dire?»
Puis, de retour à sa place, elle attend le mystère, prosternée dans
l'ombre azurée de son voile. Rien, rien encore... Quelque chose de
léger comme du papier est là, posé sur la langue brûlante... «Je suis
seule, toute seule avec vous, mon Jésus, je vous aime, je vous écoute:
parlez!»
Pas encore... L'hostie s'est attachée au palais, on ne doit pas y
toucher avec les dents... S'IL allait se fâcher, s'en aller?... «Cette
fois, il est descendu dans mon cœur. Venez vite, vite, Seigneur, le
temps passe, vous n'avez pas encore dit un mot à votre enfant qui vous
aime si fort!...»
Un coup de claquoir: il faut redresser la tête, se lever. Le miracle ne
s'est pas produit.
C'est fini. Déjà? Du bruit, un peu de désordre; des mamans rouges
et pressées appellent, une chaise tombe, les robes blanches se
répandent, se mêlent aux robes de couleur, débordent sur le parvis; les
mousselines sont fripées, les visages sans ferveur, on crie, on rit, on
court... Comme c'est laid, ces cheveux tirés sous le bonnet et quelles
vilaines tournures de petites vieilles ou de naines! Une communiante se
barbouille les lèvres de chocolat. C'est qu'on a faim maintenant...
O ce matin, ce beau matin pur, candide et brûlant, il s'est évanoui
sans prodige. Criquet n'est plus qu'une enfant distraite et gourmande
qui de nouveau va pécher. Depuis, elle n'a jamais pu retrouver en
faisant sa prière les grands élans qui brisent et soulèvent.
Tant pis! D'un geste brusque, elle écarte les vieux souvenirs importuns
et bondit vers le fossé où elle aperçoit un îlot de menthes vertes.
Elle en cueille une branche, choisit près du cœur une feuille velue
doublée de duvet d'argent, et la pose sous sa langue.
«Ça pique comme du poivre, mais ça rafraîchit mieux qu'un verre de
bière ou de limonade.»
Elle connaît toutes les plantes, non pas sous le nom barbare que leur
donnent les botanistes, mais par la couleur, le parfum et surtout
par le goût: elle a tout essayé. Elle sait que les pétales du trèfle
sont bien meilleurs après la pluie, quand le soleil échauffe leurs
fuseaux gonflés de liqueur sucrée, et que les vrilles des vignes, en
cornes de limaçons, ont une saveur aigre qui mouille la bouche. Elle
aime les jeunes pousses, un peu amères, des tilleuls, les brindilles
rosées de l'oseille sauvage dont le jus fait tordre le nez et serrer
les lèvres, les petits oignons des champs au goût de phosphore, les
fleurs de mauve, douces et grasses comme ces pâtes d'Orient que vendent
des hommes à bonnets rouges, les tiges des longues herbes à panaches,
asperges menues et tendres... Et elle se passe sur le visage avec
délice les feuilles épaisses et veloutées du bouillon blanc dont les
fleurs d'or au cœur pourpre sentent la tisane chaude et la maladie. Le
soir, Criquet a les dents vertes comme un petit cheval...
Un bêlement grêle lui fait tout à coup lever la tête. Sur le talus,
une chèvre tend vers elle un museau surpris et vif entre deux oreilles
roses traversées de soleil. Criquet caresse son échine étroite dont on
sent chaque nœud sous le poil rêche.
--Brave Blanchette, tu m'as reconnue! Tu es aussi maigre que moi et
tu as des yeux fous... Papa dit que je te ressemble... T'es-tu sauvée
comme l'autre jour, en emportant ton piquet? Qu'as-tu fait de ta
patronne?
Traînée au bout d'une corde par deux moutons camus qui broutaient à
coups de tête saccadés, avec des regards brusques de leurs gros yeux de
verre, s'avançait une fille osseuse, la bouche ouverte, le front bas
sous ses cheveux décolorés par l'air marin. On l'appelait «la fille aux
eaux grasses», parce qu'après chaque repas elle allait dans les maisons
des étrangers quêter l'eau de la vaisselle pour ses porcs et ses veaux.
--Comme vous voilà loin de chez vous, Jeanne-Marie, dit Criquet.
--Oui, dame... J'ai suivi le long de la route, à cause des étrangers
de la Négraie qui attendaient aujourd'hui du beau monde avec des robes
de Paris... Je ne les ai point vus, mais j'ai rencontré mademoiselle
Suzanne avec sa demoiselle Anglich; elle avait un chapeau plein de
roses plus belles qu'il n'en pousse par ici, pour sûr!... Le monsieur
qui habite à la Négraie était à l'espérer sur le chemin... Quand il l'a
vue, il a fait l'innocent, comme quelqu'un qui se promènerait par là,
sans penser. Ah bien! Il en a du vice!...
Elle riait en se dandinant et en se grattant à travers la manche
décousue de son caraco.
--C'est monsieur d'Ailly? demanda Criquet, perplexe.
--Je ne sais pas s'il s'appelle d'Ailly mais il est bien aimable à voir
avec sa figure de Jésus, ses moustaches de gendarme et son beau costume
blanc. Celui qui le blanchit ne plaint pas son savon! Mademoiselle
Suzanne, de même, avait une robe blanche; à eux deux, ça faisait
la paire... Pour de juste, elle est gentille aussi... et rose, et
grasse... Quand on n'a qu'à manger et à s'attifer...!
--Vous aimeriez être une dame, Jeanne-Marie?
--Pour sûr!...
--Mieux que d'être un homme?
--Pour sûr! Les hommes, même les messieurs, ça a toujours plus de mal...
«Elle dit comme la mère Sainte», songeait Camille en s'éloignant.
--Si vous cherchez monsieur Jacques, cria la fille aux eaux grasses,
il s'en est allé vers le bois de Ker-Bahu... Il ne faisait guère bon
visage, le pauvre gars...
Camille s'arrêta, indécise. Au fond, elle n'avait pas l'intention bien
sérieuse de chercher Jacques: un prétexte pour sortir seule, voilà
tout. Elle tapotait la boîte de fer-blanc pendue à son épaule; il y
avait là-dedans du fil de fouet, des hameçons, des sauterelles et des
petits escargots blancs, car elle comptait pêcher à la ligne, du haut
du rocher à pic sous lequel l'eau est si verte et si lisse...
Mais elle emportait aussi un roman de Walter Scott et, par cette
chaleur, ne serait-ce pas charmant de lire, juchée sur un arbre du
bois, en sandwich entre deux tranches de feuilles étalées? Puis, elle
verrait Jacques...
Elle obliqua par un champ moissonné dont les chaumes piquaient ses
pieds à travers les courroies de ses sandales, et, en avançant avec
précaution, elle pensait à son grand cousin. C'était la première fois
depuis qu'elle le connaissait, c'est-à-dire depuis sa naissance. Autant
Michel avait été mêlé à tous les épisodes de sa vie, autant Jacques y
était resté étranger. Il était le fils de tante Éléonore, il avait un
nez, des yeux, une bouche comme ça, et cet ensemble s'appelait Jacques,
quelqu'un qui n'était ni triste, ni gai, ni gentil, ni désagréable, qui
arrivait et partait sans vous causer de joie ni de chagrin,--Jacques
enfin.
Il lui témoignait la même indifférence. Peut-être n'avaient-ils pas
échangé en tout dix phrases dont ils pussent se souvenir. Quand Michel
avait dit: «Jacques est amoureux de Suzanne», Criquet avait accepté la
nouvelle, sans surprise et sans enthousiasme, comme une chose attendue.
«Il l'aime? avait-elle pensé. Bon, elle l'aime aussi sans doute, ils se
marieront.» Ses soucis personnels ne lui avaient pas laissé le temps de
réfléchir à un cas si simple.
Mais depuis le départ de Michel, seule et désorientée, elle avait eu
plus d'une occasion de remarquer que son cousin n'était pas heureux. Il
demeurait des heures entières dans sa chambre, en sortait avec les yeux
rouges, se promenait des journées tout seul et, sous prétexte de pêcher
à la ligne, s'enfouissait dans quelque trou de rocher ou dans ce petit
bois, le seul coin obscur de l'île.
--C'est comme dans les livres anglais, observait Camille. On y
rencontre des tas de garçons et de filles, de cousins et de cousines.
Aux premières pages, ils jouent ensemble, ils travaillent, ils se
battent, ils sont contents, c'est amusant. Puis, deux garçons se
mettent à avoir de l'amour pour la même fille ou deux filles pour le
même garçon. Alors, ils pleurent, ils se séparent, il se brouillent,
ils se raccommodent, ils se fiancent et le livre devient assommant!
Voici la lisière du bois qui s'élève, sombre et fraîche, au-dessus du
champ pelé, tournant vers la mer le dos bossu que lui fait le vent du
large. Criquet franchit d'un bond le talus, écarte des branches et
entre dans l'ombre. Seules, quelques gouttes de soleil sont tombées
sur le tapis de mousse; elle avance en hésitant, se frottant les yeux
pour s'habituer au clair-obscur et de suite aperçoit Jacques étendu
dans l'herbe, près du minuscule ruisseau qui a fait naître toute cette
fraîcheur. Le pantalon de toile de son cousin est souillé de boue et
de taches vertes. Il semble lire quelque chose. Elle se rapproche
doucement et s'arrête; il ne l'entend pas sans doute. Elle gratte la
terre du pied, puis tousse avec discrétion. Rien ne bouge.
--Jacques, fait-elle alors timidement, Jacques, ta mère te veut pour
une lettre qu'il faut écrire.
--Laisse-moi tranquille, je m'en fiche, répond une voix maussade.
Camille ne se fâche pas. Les gens tristes ont le droit de ne pas être
aimables. Elle s'éloigne un peu, s'allonge à son tour par terre, et
attend, le visage contre une touffe de mousse. Elle s'y caresse le nez
et les lèvres, la respire et y enfonce ses deux mains; on dirait de
larges gants de laine froide. Le dessus est tiède, le fond humide et
glacé, comme dans le sable.
Que c'est drôle un brin de mousse! Cela ressemble à un de ces sapins au
cône de petits copeaux verts et frisés, qui se tiennent debout sur une
rondelle dans les arches de Noé et sentent la colle et le vernis. Et,
comme dans les arches de Noé, on voit près des arbres des petites bêtes
effarées. Qui sait si, en cherchant bien, on ne découvrirait pas aussi
la bergère, raide et digne, en corsage de bois rouge?
--Que je voudrais vivre une minute, rien qu'une minute, dans cette
petite forêt, soupire Criquet.
Une aiguille de pin aux dents, elle s'assied ensuite, son genou entre
ses bras croisés, et considère gravement les arbres qui l'entourent.
Pas un seul châtaignier aux branches lisses et étalées, pas de chêne
aux bras tordus qui s'étendent ou se recourbent en fauteuils et en
lits. Rien que des arbustes ou des pins. Il lui faudra grimper, les
bras et les genoux au tronc, son livre entre les dents.
«A moins que je ne l'enferme dans mon pantalon», pense Criquet.
Il lui arrive souvent de transporter ou de dissimuler ainsi sa
bibliothèque.
De nouveau ses regards tombent sur Jacques. Elle n'aperçoit qu'un
petit coin de sa joue et de son nez, rouges et luisants. Sa peau est
également rouge jusque dans les cheveux ras et blonds, jusqu'en bas de
la nuque. Il a encore pleuré, sans doute.
--Tu as du chagrin, mon pauvre Jacques? dit-elle enfin d'une voix un
peu tremblante qui l'étonne elle-même.
Un grognement. La tête du jeune homme disparaît sous ses deux bras.
--Oui, tu as du chagrin. Je sais bien pourquoi...
Un silence.
--Je sais que tu es amoureux, prononce Criquet d'un ton important.
Un soubresaut agite le veston et une voix furieuse crie:
--Qu'est-ce que tu peux bien savoir de ces choses-là? Une gosse! De
quoi je me mêle!
--Oh! bien sûr que je n'ai jamais été amoureuse, moi, fait Criquet,
l'air supérieur et dédaigneux. Il fera même chaud... Mais je sais tout
de même. J'ai vu miss Winnie l'an dernier... Et puis on lit... Ce n'est
guère amusant, l'amour!
Une pause. Jacques reniflait doucement sur son bras.
--Et naturellement c'est de Suzanne que tu es amoureux, continua
Criquet.
Elle était assez fière au fond de devenir la confidente du grand cousin
qui l'avait toujours traitée en gamine...
Un petit hoquet lui répondit.
--Alors, observa-t-elle, je ne vois pas pourquoi tu pleures comme une
fontaine. Il n'y a rien de cassé. Excepté toi, je ne vois personne qui
puisse épouser Suzanne.
Jacques leva d'un coup brusque sa tête pourpre aux lèvres gonflées:
--Tu ne vois personne? cria-t-il. Où as-tu les yeux? Tu n'as donc pas
remarqué ce grand imbécile qui tourne autour d'elle depuis quinze
jours, qui l'attendait encore tout à l'heure sur le chemin.
--Monsieur d'Ailly? fit Criquet, qui n'ignorait rien. Mais, Jacques,
c'est presque un vieux monsieur...
--Un vieux monsieur? Tu es folle... Il n'a guère plus de trente
ans... L'âge où ces messieurs se rangent, se marient... Et celui-ci,
paraît-il, peut se payer, en outre, le luxe d'être désintéressé...
C'est ta mère qui le disait l'autre jour en énumérant ses mérites:
fortune, famille, distinction, intelligence, éducation, tout y est,
paraît-il. Et une figure qui fait tourner la tête à toutes les
femmes... Une tête d'idiot! ajouta-t-il rageusement.
--Voyons, Jacques, tu te trompes, fit Criquet d'un air raisonnable.
Comment Suzanne pourrait-elle préférer ce monsieur qu'elle n'avait
jamais vu il y a un mois à toi qu'elle a toujours connu? Ce n'est pas
possible!... Tu te rappelles bien qu'étant petits vous ne vous quittiez
pas... C'était comme Michel et moi... Excepté que Michel et moi nous
sommes deux garçons... Tu lui donnais des fleurs et des bonbons, à
Suzanne; tu lui refaisais sa natte, elle te nouait ta cravate... On
disait toujours que vous seriez mari et femme. Tu l'as donc oublié?
--Moi, oublier quelque chose de Suzanne!... Mais à quoi bon, puisque
elle se sauve maintenant quand j'arrive, que ses regards ne se posent
jamais sur moi, que si j'essaye de parler d'autrefois, elle rit, elle
rit toujours, de ce joli petit rire que j'aimais tant, que je déteste?
Jacques lui-même se mit à ricaner, amèrement.
--Mais attrape-la donc un jour dans sa chambre, dans le salon, et
dis-lui que tu l'aimes, que tu es triste, que tu en mourras... Ça se
passe toujours comme ça dans les livres...
--Dans les livres, c'est facile... Mais moi, je n'ose pas...
--Tu n'oses pas, avec Suzanne? s'écria Criquet stupéfaite. Ah bien!
--Non, là! fit Jacques avec colère. J'ai essayé. Ça ne sort pas...
Il arrachait et jetait en l'air des poignées d'herbes qui lui
retombaient sur la tête.
--Et puis, continua-t-il, je serai bien avancé quand elle me dira que
c'est fini. Il ne me restera même plus un pauvre petit espoir... Je lui
ai écrit une longue lettre; elle est là, je la relis, je pleure dessus;
mais je n'ose pas la lui donner; j'ai trop peur qu'elle ne rie...
Camille, les tempes dans ses deux mains, le regardait avec pitié. Elle
aussi avait souffert à la pensée de Michel riant sur sa lettre; elle
aussi avait presque pleuré sur les lignes si courtes et si sèches
qu'elle avait reçues. Elle n'était pas amoureuse, pourtant.
--Écoute, fit-elle tout à coup avec résolution, donne-la moi cette
lettre; je la porterai moi-même à Suzanne et... je lui dirai ce que
j'en pense, va!
Elle souligna sa phrase d'un hochement de tête décidé.
--Elle est toute mouillée, ma lettre, gémit le jeune homme.
--Tant mieux. Ça fera bien. Donne-la moi... Oh! on dirait que les
limaces s'y sont promenées... Et maintenant sèche tes yeux, et va-t'en
pêcher au grand rocher. Je te donnerai la réponse ce soir.
--Il n'y en aura pas... C'est inutile. Tout le monde est contre moi:
Suzanne, tes parents, maman qui me disait hier: «Tu ne dois pas songer
à te marier avant d'avoir une situation... Il faut compter huit ou
dix ans... Alors, tu pourras avoir des prétentions et épouser qui tu
voudras...» Qui je voudrai! Quelle ironie! Elle avait deviné, j'en suis
sûr, et c'est tout ce qu'elle trouvait pour me consoler!...
Les derniers mots avaient été prononcés comme par une bouche pleine de
bouillie et il sanglotait maintenant avec des han! de petit enfant;
de temps à autre il s'arrêtait pour renifler. Ses yeux pâles étaient
encore plus pâles et brouillés, son gros nez retroussé brillait et
semblait remonter vers ses sourcils maigres que marquait une ligne
rouge. Sa bouche faisait une vilaine grimace, un peu ridicule et sa
gorge un bruit de clapet.
Criquet songeait qu'un homme qui a le bonheur d'être un homme est bien
extraordinaire de pleurer pour une fille; d'abord un homme ne doit
jamais pleurer... Jacques n'était pas très beau lorsqu'il souffrait; il
était même laid. Michel se moquerait sûrement de lui, s'il était là;
elle-même peut-être...
Mais Michel était loin; Criquet oublia bientôt ce que devrait en cette
occasion penser et faire un garçon; cette faiblesse, cette laideur
ne l'émurent que davantage; ses mains se joignirent, ses lèvres
tremblèrent, de grosses larmes montèrent à ses yeux, elle ne fut plus
qu'une petite femme qui ne peut pas voir de la peine. Une seconde, elle
se souvint du poisson qui haletait au fond de la barque de Le Bihan,
et, rampant sur les genoux, elle s'approcha de son cousin:
--Jacques, balbutia-t-elle, mon petit Jacques, ne pleure pas, n'aie pas
de chagrin, je t'en prie...
Elle avait sorti de sa poche son mouchoir humide et sali, elle lui en
tamponnait la nuque, le cou, les cheveux; puis elle lui saisit la tête,
délicatement, pour lui essuyer les yeux: il résistait, le front sur ses
deux poings crispés dans l'herbe. Alors elle se glissa le long de lui,
se faufila entre les bras serrés, et quand son visage fut tout proche
de celui de son cousin, elle lui jeta les bras autour du cou, mit sa
joue contre la joue brûlante et lui souffla dans l'oreille:
--Ne pleure plus, Jacques: tu pleures comme au temps où tu étais petit,
où tu avais un béret et un col blanc... Tu es trop grand, voyons!
Elle riait et essayait de le faire rire tout en promenant son mouchoir
sur les yeux gonflés, et de temps à autre elle l'embrassait légèrement,
gentiment, sur le front, sur les joues, dans le cou, de même qu'elle
aurait embrassé un tout petit, en le dorlotant pour le consoler.
Jacques se laissait faire, la tête renversée, les yeux clos avec, par
instants, un soupir convulsif. Ses lèvres s'entr'ouvraient sur ses
dents et les poils de sa minuscule moustache blonde luisaient autour de
sa bouche.
--Ça va mieux, dis? demanda-t-elle, satisfaite, en lui caressant la
nuque de ses doigts légers.
Une lueur rose courut sur le front du jeune homme, un rayon coula
entre ses cils fermés, il saisit la petite main brune de Criquet, la
parcourut de baisers qui montaient le long du bras, puis, tout à coup,
enlaçant la taille libre, il l'étreignit avec violence et posa ses
lèvres sur tout ce qu'il put atteindre du menu visage incliné.
Criquet se dégagea brusquement, bondit sur ses pieds, renvoya ses
mèches en arrière et, se frottant longuement la bouche avec son
mouchoir, elle dit, mi-rieuse, mi-fâchée:
--Qu'est-ce qui te prend, mon vieux? Je ne suis pas Suzanne... Et mes
mains, tu sais, elles ne sont guère propres...
Jacques s'était assis, la tête appuyée contre le tronc d'un pin; il
passa la main sur ses paupières, les leva, l'air égaré, et apercevant
Camille debout en face de lui:
--Va-t'en! cria-t-il avec humeur. On n'a pas idée aussi... Tu es trop
grande pour te fourrer comme ça entre les bras des gens... C'est
ridicule!
--Allons, bon! fit Criquet avec philosophie. Tout à l'heure, j'étais
trop gosse, maintenant je suis trop grande. Il faudrait pourtant
s'entendre... Enfin, je m'en vais avec la lettre. A tout à l'heure...
Elle fila entre les arbres puis, s'arrêtant sur le haut du talus pour
cueillir une mûre d'un violet noir, sauta sur la route et se hâta. Elle
se sentait vaguement troublée.
--Il me prenait pour Suzanne, songeait-elle. Oui, c'est ça... Dans les
livres anglais, quand une fille et un garçon se disent: _I love you_,
ils s'embrassent sur les lèvres... Je n'aimerais pas cela du tout...
Elle se frotta encore la bouche, puis cracha de côté.
Ses sandales glissaient silencieusement dans la poussière. Elle prit un
raccourci et traversa la lande; une brise muette courait sur les genêts
dont les cosses s'entre-choquaient avec un tintement frêle. La mer pâle
et plate semblait assoupie entre les rochers aux lignes pures, sous
un ciel de cuivre étrangement bombé, comme s'il pliait encore sous le
poids de la chaleur.
D'ordinaire, Criquet ne prenait pas ce raccourci, car il débouchait
dans le chemin du cimetière dont on apercevait le carré de murs blancs,
les pierres groupées comme un troupeau de moutons immobiles. Criquet
n'aimait pas les cimetières. Mais elle voulait arriver à la maison
pendant que Suzanne ferait sa toilette pour le dîner, et l'on dînait à
six heures. Devant la grille ouverte, elle grimpa sur le talus de la
route pour ne pas mettre ses pieds où tant de cercueils avaient passé,
jetant vers l'enclos un regard craintif et curieux.
La même brise silencieuse faisait cliqueter les perles des couronnes,
le fil de fer des entourages, les graines des plantes folles, et un
frémissement semblable à un murmure courait des tombeaux des riches aux
croix de fer et aux tertres herbus des pauvres.
«_Ils_ parlent», se disait-elle, et tout en fuyant avec effroi, elle
éprouvait du bonheur à se sentir si vivante, de la pitié pour ceux
qu'elle laissait là-bas tout raides sous leurs pierres.
Elle s'arrêta une seconde devant Le Bihan qui se dirigeait vers la
plage, balançant deux grosses araignées de mer aux pattes molles et
poilues:
--C'est pour appâter mes casiers, expliqua-t-il. Elles puent.
Avec un rire épais secouant les plis de son ventre dans sa culotte
au fond tombant, il les passa sous le nez de Criquet qui frissonna
de dégoût. Elle pensait encore au cimetière... Oh! ce Le Bihan, quel
vilain homme!
Elle traversa le hameau dont les murs éclatants s'éteignaient tandis
que montaient les parfums du soir, et, grimpant l'escalier, se
précipita sur une porte qu'elle ouvrit toute grande.
La chambre,--la plus élégante de la vieille maison--, avec ses meubles
ripolinés de blanc, la lumière discrète de ses stores blonds, son odeur
de lavande et de verveine, exhalait un calme si délicat que Camille
demeura interdite sur le seuil. En jupon neigeux, le cou et les bras
nus, les cheveux lustrés, le sourire assuré, comme Suzanne semblait
lointaine, inaccessible! Elle avait jeté un cri d'effroi, oh! très
léger, et qui n'avait point altéré le pur contour de ses joues:
--D'où sors-tu, Criquet? Quelle tournure!
Criquet se vit dans la glace: haletante, le visage écarlate, suant,
souillé de poussière, les cheveux en désordre, les vêtements froissés,
elle était bien le messager du désespoir; elle en conçut un secret
orgueil.
--Veux-tu un peu d'eau de Cologne? continua Suzanne.
--Non, répondit-elle d'un ton rogue.
Et elle leva les épaules.
Il s'agissait vraiment d'eau de Cologne!
--Qu'est-ce qu'il te faut, alors?
Criquet hésita un instant; elle cherchait des mots persuasifs,
dramatiques; ils s'enfuyaient devant cet air paisible, cet air de tous
les jours qu'avait Suzanne.
--Voilà, fit-elle gauchement, j'étais allée pêcher et dans le bois de
Ker-Babu...
--Tu pêchais, dans un bois? interrompit Suzanne.
--Ne ris pas, je te le défends!
--Quel ton tragique!
--Dans ce bois, j'ai trouvé quelqu'un. Devine qui?
--Comment veux-tu?...
--Quelqu'un qui pleurait... Tu sais maintenant?... Non? Tu le fais
exprès... Eh bien, Jacques, là!
--Jacques?
Suzanne ouvrit tout grands ses yeux bleu de lin, avec une expression de
surprise innocente.
--Oui... Et il pleurait parce qu'il est amoureux de toi. Et l'an
dernier, tu lui as dit aussi que tu l'aimais... Alors il faut que tu te
maries avec lui; sans cela, il va se tuer.
--Se tuer, Jacques?
Et Suzanne eut un rire clair et railleur:
--... Il a trop bon appétit pour ça!...
--Tu serais peut-être contente qu'il se laisse mourir de faim? cria
Criquet. Pourquoi ne veux-tu pas te marier avec lui?
--Avec Jacques? C'est un gamin!...
--Un gamin? Il a ton âge...
--Autrefois, oui; mais à présent... Est-ce qu'il a une position,
Jacques?
--Il sera officier...
--S'il est reçu à Saint-Cyr... Et après? Un sous-lieutenant, la belle
affaire! On ne se marie pas avant d'être lieutenant...
--Eh bien, tu l'attendras... En Angleterre, on est fiancé dix ans,
quinze... Demande à miss Winnie!
--Nous sommes en France, Criquet, et tu n'es qu'une petite fille,
conclut Suzanne d'un air raisonnable, en nouant sa ceinture rose.
Criquet se sentait comme devant un mur brillant et lisse. Elle voyait
fondre son courage et son espoir.
--Oh! Suzanne, implora-t-elle, il a tant de chagrin... Si tu l'avais vu!
--Ça passera, sois tranquille; il m'oubliera bien vite et il pleurera
pour d'autres. Jacques est fait pour pleurer..., ajouta-t-elle avec un
peu de mépris.
Elle secoua une houppette qui répandit un petit nuage odorant et, les
lèvres serrées, le nez en avant, se la passa délicatement sur le visage.
Criquet, lasse, indignée, regardait sa sœur.
--Alors, je remporte la lettre, dit-elle d'un air boudeur.
--Quelle lettre?
--Une lettre du pauvre Jacques.
--Tu me l'apportais? Oh! Criquet, si miss Winnie le savait...
--C'est pour cela que je la remporte...
Elle s'en allait le dos rond, la tête basse.
Suzanne l'arrêta:
--Donne-la-moi tout de même ta lettre...
Elle la happa d'un geste rapide, la mine gourmande.
--Tu vas bien t'habiller pour le dîner, je pense? dit-elle ensuite.
--Pour le dîner? Qu'est-ce qui vient donc? Oh! monsieur d'Ailly! Ce que
je m'en moque de celui-là!
--Monsieur d'Ailly est un jeune homme très bien, déclara Suzanne d'un
ton piqué; maman l'estime beaucoup.
--Ce n'est pas un jeune homme, cria Criquet avec fureur; c'est un vieux
monsieur! Il a le sourcil tout tordu par cette espèce de verre cassé
qu'il se fourre dans l'œil; ses joues sont creusées de lignes et quand
il se baisse pour saluer on voit un rond blanc dans ses cheveux...
Suzanne descendait l'escalier étroit, sans répondre; sa tête dorée,
très droite, éclairait l'ombre, sa jupe glissait sur les marches avec
un bruit de feuilles.
Camille posa sa joue brûlante sur la rampe.
«C'est drôle, songeait-elle, elle n'avait pas l'air fâché que Jacques
ait de la peine... C'est méchant, les filles!»
Les impressions de cette longue journée défilaient tour à tour en
tourbillonnant dans son cerveau: la lettre de Michel, le soleil, le
désespoir de Jacques, ses baisers, le cimetière, le crabe pourri, la
fille aux eaux grasses, sa chèvre, et surtout l'amour, ce sentiment
étrange qui rend triste ou qui rend cruel.
Des pensées s'élevaient, s'ébauchaient en tournant puis, trop confuses
pour se préciser, retombaient dans son cœur qu'elles alourdissaient.
Mais la lueur en pente, courant sur le bois verni de la rampe attira
son regard: d'un bond elle enjamba cette rampe et à cheval se laissa
couler d'un trait jusqu'en bas. Puis remontant quatre à quatre, elle
recommença deux fois cette gymnastique. Alors, réconfortée:
--J'espère, dit-elle, qu'on n'est pas forcé d'être amoureux quand on
est grand...
Là-dessus, elle s'avisa que l'heure du dîner approchait et, saisissant
tous ses cheveux d'une main, monta dans sa chambre pour les brosser.
V
Les jours passaient, les jours rapides de septembre, sous des ciels
changeants et blancs où les nuages gonflés glissaient et fuyaient vers
la mer.
Camille voyait partir sans regret ces dernières semaines. Elle était
seule. Michel n'écrivait plus; elle n'avait de ses nouvelles que
par les lignes hâtives et compassées qu'il adressait à monsieur
ou à madame Dayrolles. Elle savait seulement qu'il était toujours
à Royan et irait avec son oncle Charles à Bordeaux où l'on avait
décidé qu'il repasserait son baccalauréat à la session d'automne.
Elle ne le reverrait donc pas avant la fin d'octobre, des siècles! Se
reconnaîtraient-ils seulement? Déjà, même en fermant les yeux, elle
avait peine à reconnaître nettement son visage...
M. Dayrolles venait de quitter l'île Aulivain. Pendant les derniers
temps de son séjour, il ne cessait d'arpenter fiévreusement le pays
d'un rivage à l'autre.
--On étouffe ici, disait-il avec impatience, c'est trop petit! A peine
a-t-on commencé à se dérouiller les jambes dans un sens qu'on se cogne
à la mer...
L'idée lui était d'abord venue de construire une barque lui-même et
pendant quelques jours, confiné dans le hangar où il ne laissait
pénétrer personne, il avait ébranlé la maison de ses coups de marteau;
mais le bois de l'île étant insuffisant, il n'eut pas la patience
d'attendre qu'on lui en envoyât du continent.
Alors, il imagina de constituer un grand troupeau; il rafla les
quelques moutons de l'île et en confia la garde à la fille aux eaux
grasses, toute fière de cette multiplication de bêtes.
--Tu comprends, disait-il à madame Dayrolles, nous serons sûrs de
manger tout l'hiver de la viande propre, notre viande, du vrai mouton
de pré-salé. A Paris, hein?
--Mais comment les tuerons-nous, ces bêtes? Et comment pourrons-nous
manger tout un mouton en quelques jours? gémissait madame Dayrolles.
Toujours vos entreprises chimériques, mon pauvre ami!
--Tu as raison, ma petite Jeanne, lui répondit-il une fois, ce n'est
pas très pratique, mon invention. Quand on s'ennuie, vois-tu, on fait
des bêtises... Débarrasse-toi comme tu l'entendras des moutons et de
la bergère: moi, je vais filer. Il faut que je me remette sérieusement
au travail...
Quelques jours plus tard, il repartait pour Paris, puis pour Londres.
Il avait toujours traité Criquet avec la même affection distraite et
brusque, lui tirant les cheveux ou l'oreille, la plaisantant ou jouant
avec elle comme avec un petit chien; mais il n'avait pas compris
les regards suppliants qu'elle lui lançait, ni fait allusion à ses
confidences, à ses projets. Sans doute avait-il tout oublié...
Jacques était également parti. Quelques jours après la scène du bois,
tante Éléonore, les lèvres pincées, avait déclaré à table:
--Nous nous en irons à la fin de la semaine, mon fils. Nous ne
manquerons à personne ici. Et la mer me donne des palpitations
intolérables...
Pas une voix n'avait insisté pour les retenir. Suzanne avait-elle parlé
de la lettre? Avait-on deviné le secret de Jacques? Toujours est-il que
tante Eléonore qui, la première, eût poussé les hauts cris s'il se fût
sérieusement agi de mariage entre les deux cousins, prenait tour à tour
des airs de victime et de reine outragée.
--Tu n'es qu'un pauvre orphelin, ne l'oublie pas, mon enfant,
disait-elle à son fils.
Ou bien:
--Sans être millionnaires, ni titrés, nous en valons d'autres, et
quand tu auras ton épaulette d'or et ton sabre, tu les verras accourir,
les jeunes filles, plus belles, plus riches que toutes celles que tu
as vues jusqu'à présent. Souviens-toi de ce que je te dis: je suis
toujours bon prophète!
Jacques ne répondait rien. Il s'en était allé, le front dur, la bouche
tremblante, sans un regard vers les yeux quêteurs que Criquet levait
affectueusement vers lui. Elle avait essuyé ses larmes et pleuré de son
chagrin; pourtant il ne l'avait pas remerciée, il n'avait pas songé
un instant qu'elle aussi pût avoir de la peine. Ils étaient redevenus
étrangers, comme autrefois.
Quant à miss Winnie, exacte et scrupuleuse pendant les heures de
leçons, elle semblait ensuite ignorer l'existence de Camille.
Lorsqu'elle voyait celle-ci tourner autour d'elle, s'approcher de la
chaise où elle tricotait, en caresser le dossier, gauchement, elle lui
jetait des coups d'œil de poule, ronds et méfiants:
--Que voulez-vous, mon enfant? C'est très mauvais d'être sans
occupation.
Et Criquet fuyait, redoutant qu'on lui proposât un ourlet, des bas à
repriser, une boutonnière.
«C'est qu'autrefois j'ai beaucoup tourmenté miss Winnie, pensait-elle.
Mais elle voit bien que je ne suis plus méchante. Et j'aimerais tant un
petit mot ou un sourire... Même de miss Winnie!»
Suzanne, gentille, lui disait parfois:
--Tu es bien seule, mon pauvre Criquet? Viens donc là-bas avec moi cet
après-midi.
Criquet restait un instant hésitante:
--Non, faisait-elle enfin, il faudrait m'habiller, et puis... et puis
ça m'ennuie.
--Comme tu voudras, répondait Suzanne, un peu vexée. Si tu veux rester
toute ta vie une sauvage...
Là-bas, c'était la Négraie, la propriété de madame Bourgoin. Les rares
baigneurs de l'île s'y réunissaient chaque jour autour du tennis et
Suzanne ne manquait jamais au rendez-vous. Il y avait des dames en
robes claires, en chapeaux de mousseline, qui riaient et babillaient,
et quelques messieurs aimables, en costume de flanelle blanche.
«Je me sentirais gênée comme un ours, songeait Camille. Oh! Michel,
Michel, comme tu me manques, et comme je voudrais être un garçon!»
Partout et toujours elle traînait son inquiétude et son souci; il lui
restait si peu d'espoir, maintenant! Elle avait même cessé ses prières,
les sentant inutiles. Un plan s'ébauchait bien dans son esprit, un plan
gigantesque et désespéré, mais il fallait pour le réaliser attendre la
fin des vacances.
A Paris, d'ailleurs, avec les leçons, les devoirs, le piano, le dessin
qui découpent la journée en petites tranches monotones, elle n'aurait
plus guère le temps de penser. Elle souhaitait presque quitter son
île, sa chère île dont tant de fois elle avait rêvé dans cette ville
d'hiver. Dire qu'un jour peut-être elle regretterait de les avoir
perdues, ces dernières semaines d'enfance et de liberté!
Ses frères eux-mêmes se détachaient d'elle; depuis qu'ils la voyaient
distraite, absorbée, oubliant parfois de répondre à leurs appels,
s'arrêtant brusquement, l'œil fixe, la mine chagrine, au milieu d'une
partie de cache-cache ou de barres, depuis qu'elle n'avait plus leurs
surprises, leurs joies, leurs ardeurs, ils ne l'appelaient pas pour
jouer.
Certains jours pourtant elle se décidait encore à essayer les jeux qui
naguère la passionnaient.
--Venez, les gosses! appelait-elle. On va s'amuser.
Elle les prenait par la main et ils se mettaient à courir tous trois,
eux gambadant et criant:
--Plus fort, Criquet, plus fort...
--Mes pieds vont toucher mon dos. Je tombe, je tombe, Criquet!
Et des rires, des éclats de joie!
Camille s'efforçait de rire avec eux, comme autrefois, lorsqu'elle
éprouvait des plaisirs aigus sans cause, parce que le soleil était
chaud sur la pelouse, que le vent soulevait son grand col, ses jupes
courtes et que des feuilles vertes tourbillonnaient dans l'air.
Elle criait alors de bonheur quand la pluie fraîche entrait dans
ses cheveux, quand la tempête faisait craquer les arbres et que des
branches mouillées s'abattaient sur les massifs. Maintenant le soleil,
la pluie, le vent existent encore, mais tout est terne, décoloré,
jaune... Oui, jaune...
--Tu sais ce que c'est que de la santonine, Marc? demande brusquement
Criquet.
--Oui, répond le petit, c'est un remède pour quand on a des vers...
--Et quand tu as mangé ton chocolat à la santonine, tu ne remarques
rien?
--J'ai un peu mal au ventre... je crois...
Il la regarde de ses yeux arrondis et sa bonne figure joufflue exprime
la stupéfaction.
--Pourquoi demandes-tu cela? dit Maurice à son tour.
--Pour rien.
--Alors, tu es folle?
Il s'échappe, fait trois bonds en arrière, frotte un de ses index sur
l'autre, la nargue en chantant:
--Criquet est folle, Criquet est folle!
--Attends un peu que je t'attrape!
Et Criquet poursuit le bambin qui hurle de plaisir et de peur.
Mais en même temps: «Ai-je rêvé?» se demande-t-elle. Elle songe à une
tablette de santonine mangée un matin, lorsqu'elle était petite. Elle
était sortie sur la pelouse un instant plus tard: alors, les corbeilles
de fleurs, les allées, les arbres lui étaient apparus couleur d'ocre,
comme si elle les avait regardés à travers les vitraux du vestibule;
elle avait couru vers sa sœur, en pleurant:
--Suzanne, est-ce que j'ai les yeux en verre jaune?
On n'avait pas compris, elle n'avait pu s'expliquer, mais depuis elle
gardait le souvenir bizarre dont elle savait à peine s'il était chimère
ou réalité...
Ils se trouvaient maintenant tous trois dans le jardin aux murs
crevassés et barbus. Criquet l'aimait, ce jardin. Là, dans les allées
où les fleurs pressées débordent, sous les bras noirs et les feuilles
plates des figuiers trapus, elle se sentait tranquille, confiante,
protégée. On aurait dit que le temps lui-même s'y arrêtait et on y
respirait un air si brûlant, si lourd du parfum des fleurs mêlées et
des fruits trop mûrs, que le cœur engourdi s'endormait...
--Qu'est-ce qu'on va faire, dis, Criquet? demande Maurice en piétinant
d'impatience.
--Tu es encore dans la lune, ajoute Marc, on s'ennuie, nous!
--Laissez-moi réfléchir, je vous dirai ça tout à l'heure, répond
Criquet.
Elle se promène lentement en s'éventant de son béret, pendant que les
buis frôlent ses jambes nues. Elle examine les bégonias roses qui
lui rappellent le visage en cire des poupées anglaises, les dahlias
simples, ronds avec un gros œil jaune et les pensées dont certaines
ont des figures de vieux singes à favoris. Il y a aussi des pétunias
doubles, gaufrés et empesés comme des collerettes de bébés et, dans un
coin, tout un massif de plantes en forme de petits sapins dont la tête
et les feuilles pendent, oppressées de soleil.
--Ce sont des balsamines, dit Camille à demi-voix.
Et elle soupire; puis s'adressant à ses frères:
--Écoutez, je vais vous raconter une histoire, une vraie histoire de
quand j'étais petite.
--Il y a longtemps alors.
--Oui, il y a bien longtemps, fit Camille. Presque huit ans, je crois...
--Oh! On n'était pas encore tout à fait nés...
--Eh! bien, écoutez: c'était à la campagne, avant qu'on ne vînt à
Paris... J'avais un petit jardin à moi...
--Vrai?
--... Et des fleurs que le jardinier plantait lui-même. Seulement,
le matin, quand le soleil n'était pas encore venu vers mon coin,
j'avais peur de voir mes plantes s'enrhumer et je les déménageais.
Je les arrachais, je les emportais sous mon bras avec les racines
toutes dégoulinantes de terre et je cherchais pour les replanter un
joli endroit, en plein soleil. Mais l'après-midi, comme elles ne
paraissaient pas très contentes, je pensais qu'elles avaient trop chaud
et je les redéménageais...
--Les plantes aimaient ça?
--Pas trop. Elles mouraient toutes et le jardinier ne voulait plus m'en
donner... Mais voilà qu'un jour...
--Ah! ça va devenir intéressant!
--... En arrivant devant un de mes jardins, j'aperçois une mignonne
petite plante, si petite, avec deux feuilles minuscules, jumelles comme
vous, sur une tige mince, un fil rose. Je cours demander son nom au
jardinier. Il me répond: «Je ne sais pas; on le saura quand elle sera
grande. Seulement, si vous la déménagez, elle mourra comme les autres.»
»Je ne l'ai jamais touchée. Chaque matin, je courais pour voir si la
nuit l'avait changée; elle grandissait; d'autres feuilles luisantes lui
étaient poussées et la tige montait, montait, rose, creuse, avec des
cannelures d'un rouge brillant. «C'est une balsamine», m'avait dit le
jardinier. Je l'appelais «ma balsamine», je trouvais le nom si joli! Je
lui parlais, je l'aimais d'être venue comme ça, toute seule dans mon
jardin, de l'avoir choisi sur toute la terre pour y naître.
»Elle devenait sans cesse plus haute, plus belle, ce n'était plus une
plante, mais un arbuste. J'étais forcée maintenant de me tenir sur la
pointe des pieds pour lui voir le cœur. Il y eut d'abord des petits
boutons blanc-vert, en cercle, puis le blanc se teinta de rose pâle
et bientôt c'étaient de belles fleurs rose vif pointillées de rouge,
des fleurs en forme de sabots de lutins et qui sentaient bon, oh! si
bon! Suzanne me disait: «Elle n'a pas d'odeur.» Mais ce n'était pas sa
balsamine...
--Et puis?
--Et puis elle eut encore d'autres fleurs et des graines, des cosses
brunes et brillantes qui, lorsque je les effleurais du bout du doigt,
me lançaient en pleine figure des graines menues, rondes comme des
balles. Elle avait l'air de me rire au nez. Je me disais: «Qui sait?
C'est peut-être une fée...»
--Elle est longue, ton histoire! fit Maurice avec un soupir.
--Elle va finir: un matin, j'ai trouvé la balsamine étendue en travers
de mon jardin, les feuilles et les fleurs déjà flétries: un insecte
était entré dans la tige creuse et l'avait rongée...
--Ah! dit Marc avec tranquillité.
--Il y en a des balsamines ici? demanda Maurice.
--Oui; tout ce massif, regardez...
--Elles sont grandes, dit Maurice, poliment.
--Ce n'est pas très beau, ajouta Marc déçu.
Camille encore émue, les yeux humides, fut un peu blessée de leur
indifférence. Plus tard elle saura que les souvenirs touchent seuls
ceux qui les ont éprouvés. Aujourd'hui, elle s'écarte en boudant, mais
apercevant sous l'arbre une figue toute ridée, elle la mange, lui
trouve un goût exquis de confiture rance et se console.
--Veux-tu qu'on joue à faire fleurir les fleurs? demande un des petits.
C'était naguère un des passe-temps favoris de Criquet. Justement,
elle connaît au fond du jardin plusieurs plantes de coquelicot qui
dressent sur leurs feuilles d'argent ciselé des boutons velus où perle
une goutte rouge. Elle y court, flatte les cosses gonflées à la peau
rêche, les presse doucement dans ses mains. Qu'elle aimait autrefois
à entr'ouvrir le bouton et à dérouler toute la belle soie fripée qui
y est enclose! Elle la lissait longtemps, tendrement, soufflait entre
les pétales pour les gonfler, les étalait, écartait les poils noirs du
calice puis s'éloignait, ravie. Elle se disait: « Je fais le bon Dieu
», et les yeux rayonnants d'être puissante et bonne comme lui, elle
marchait dans le jardin avec une orgueilleuse dignité.
Maintenant, pendant que les deux garçons, de leurs doigts impatients,
forcent et brisent les menus coffrets verts, meurtrissent la soie
précieuse, une pensée subite arrête Camille:
«Et s'ils ne voulaient pas encore fleurir, ces coquelicots? S'ils
préféraient rester enfants?»
Elle se précipite vers ses frères:
--Regardez vos mains: elles sont propres avec toutes ces taches brunes!
Et vos costumes blancs: cela ne s'en va pas au lavage, le jus de
coquelicot... Que va dire miss Winnie?
Et devant leur mine consternée:
--Allons! n'y touchez plus; je vais vous faire une belle petite
danseuse...
Elle cueille un large coquelicot, rabat deux des pétales, les attache
au milieu contre la tige, avec du fil dont elle a toujours une bobine
dans sa poche:
--Voilà le corps, fait-elle, un joli corsage bouffant avec une jupe
rouge toute dentelée; aux bras maintenant!
Elle saisit les deux autres pétales, les roule, les lie avec le fil:
--Un peu longs, les bras, enlevons-en un morceau...
Puis c'est au tour de la figure--la petite capsule verte, avec son
chapeau de bergère aux raies de velours noir, et son cou mince et rond.
Il suffit d'arracher en avant les poils noirs du calice, les laissant
encadrer l'ovale, de prendre une épingle: deux trous pour les yeux,
une ligne pour le nez, un trou plus grand pour la bouche et la petite
danseuse en jupe courte rit, les bras étendus, et tourne éperdument sur
sa tige.
--On dirait Suzanne, observe Marc.
--Oh! avec des cheveux noirs et sans pieds! proteste Maurice.
--Maintenant si vous voulez, nous allons faire des parfums.
--Que tu es gentille, Criquet!
--Va demander une bouteille à la cuisine. Marc. Et toi, Maurice,
cueille des fleurs, qui sentent très bon: des héliotropes, des
résédas, des œillets. Mais les plus vieilles seulement, celles qui vont
mourir.
Les deux petits s'envolent avec des cris aigres. Le parfum est vite
composé: on dispose les fleurs en couches pressées dans le flacon, on
ajoute de l'eau, on ferme avec un tampon de papier et on enterre le
tout dans un massif humide.
--Il ne faudra pas y toucher avant une semaine, prononce Criquet, d'un
ton doctoral.
--Une semaine, que c'est long! soupire Marc, en sautant sur un pied.
--Oui, mais ce sera si amusant d'ouvrir la bouteille! ajoute Maurice.
--Savoir ce que ça sentira?
--Le réséda, j'en ai mis plus.
--Ou l'héliotrope, c'est la fleur qui a la plus forte odeur.
--En tout cas, on n'aura plus besoin d'aller voler du parfum dans les
belles bouteilles de maman.
--C'est nous qui lui en donnerons.
--Et à Suzanne aussi!
Criquet sourit d'un air indulgent et désabusé. Elle a connu les mêmes
impatiences, les mêmes espoirs. Pendant toute la semaine d'attente,
elle rôdait autrefois autour du massif interdit, louchant vers le
flacon merveilleux. Puis venait le moment décisif:
«Je m'en souviens, pense-t-elle; le matin, les yeux à peine ouverts,
je me disais: C'est aujourd'hui. J'enfilais une robe et je courais au
jardin avec ma petite natte serrée qui sautait sur mon cou, mes pieds
nus dans mes sandales. Les pétunias de la corbeille montraient la
doublure rose de leur robe; ils dormaient encore, fermés et appuyés les
uns sur les autres; des gouttes de rosée tombaient des branches d'arbre
le long de mon dos et sur mes bras...»
Elle débouchait le flacon et vite le portait à son nez: ce n'était
qu'une effroyable odeur de plantes pourries et d'eau corrompue; chaque
fois, elle en ressentait d'abord une douloureuse surprise, puis elle
recommençait, pleine de confiance. Hélas! elle sait maintenant que les
parfums se fabriquent avec des fleurs distillées et de l'alcool: elle
n'a plus aucun plaisir à en faire... Si, tout de même, à cause des
petits qui, eux, ne savent pas encore...
--Une bête, Criquet, une bête dans l'allée! annonce Maurice.
C'est une jardinière aux écailles rayées vert et or qui se hâte
gauchement sur ses longues jambes minces. Criquet la saisit par le
corselet et regarde: la bête agite son ventre mordoré, croise et
décroise ses pattes, essaie de mordre avec ses petites pinces d'écaille
rousse sous ses cornes remuantes, puis, désespérée, crache une grosse
goutte de liquide brunâtre.
--Ça sent la fourmi, fait Criquet, en passant son doigt sous les
narines des petits.
--Brrr! Quelle horreur! crie Marc.
--Ça pique le nez, ça fait pleurer les yeux! ajoute Maurice.
--Est-ce qu'on va la garder?
--Si vous voulez, répond Criquet sans trop d'enthousiasme. Seulement
allez chercher mon sac en cuir de Russie.
--C'est ça, c'est ça! Nous la soignerons bien, nous l'apprivoiserons!...
Camille hoche la tête, en considérant la jardinière qui se débat entre
ses doigts. A cet égard encore, elle n'a point conservé d'illusions.
Elle se plaisait naguère à dresser les bêtes, à leur apprendre la
vie et les mœurs des hommes. Les hannetons étaient ses disciples
d'élection; elle voulait les rendre meilleurs, plus intelligents, plus
instruits. De bonne heure, le matin, elle allait secouer les sycomores,
leurs arbres favoris, où ils s'endorment, collés au dessous d'argent
des feuilles, après avoir tournoyé tout le soir dans le bruit de leurs
ailes crissantes. Ils tombaient un à un, comme des petits marrons
d'Inde secs, les pattes et les antennes soigneusement repliées, tout
engourdis encore.
Parfois ils étaient deux, attachés ensemble, deux amis qui, sans doute,
n'avaient pas voulu se quitter. Leur corselet noir et leur robe brun
vif étaient ternis de poudre blanche et de pollen. Camille sortait
alors son mouchoir de sa poche et, avec un coin mouillé de salive,
elle les astiquait soigneusement; aux grands jours, elle allait même
quêter une goutte d'huile à la cuisine. Puis, lorsque ses élèves
étaient bien nets et bien luisants, elle leur chatouillait le ventre:
ils étendaient et bougeaient leurs pattes, ouvraient en éventail les
antennes de caoutchouc blond qui leur donnent l'air si avisé et elle
entamait leur éducation: grimper et descendre le long d'une baguette,
tirer un petit chariot de carton, voler en enlevant un aéroplane de
papier blanc: la vie utile et glorieuse, quoi!
Les garçons reviennent bientôt en galopant; l'un d'eux brandit quelque
chose de rouge.
--Attention! crie-t-elle inquiète, animée, attention! Il y a quelqu'un
dedans...
D'une main fiévreuse, elle ouvre le sac,--«un superbe article de
maroquinerie», a dit tante Éléonore en le lui offrant pour sa fête--il
est rempli de terre humide où grouillent des vers, des cloportes,
des mille-pattes, des perce-oreilles, toute une faune rampante et
répugnante, et aussi de menus insectes vifs aux carapaces bleues ou
brunes.
--Que de bêtes! Et qu'elles sont drôles! s'écrie un des petits avec
extase. Où les as-tu trouvées?
--Sous une grosse pierre qu'on n'avait pas soulevée depuis dix ans
peut-être.
--Et qu'est-ce que tu leur donnes à manger?
--Ça dépend. Elles aiment beaucoup les œufs de fourmi. Tu vois
celle-ci qui ressemble à un bousier? Quand je lui offre un œuf de
fourmi, lourd et jaune, une vraie petite motte de beurre, elle le prend
dans ses pinces, se renverse en arrière comme un déménageur qui boit à
la bouteille, et quand elle le lâche, ce n'est plus qu'une vieille peau
flasque...
Une silhouette apparaît à l'entrée du jardin, une voix appelle:
--Camille! Camille! Où êtes-vous, Criquet, mon enfant? C'est votre
heure pour l'anglais.
--Eh! bien, dit Marc, si miss Winnie voit les bêtes dans le sac...
--Le beau sac de tante Éléonore! ajoute Maurice.
Criquet enfonce un peu rudement la jardinière aux écailles d'or dans la
terre de son nouveau logis, ferme le sac d'une main preste, l'essuie
d'un coin de son chandail et le passant à son bras, s'avance du pas
innocent et délibéré d'une jeune fille qui n'a dans son réticule que
son mouchoir, sa bourse et sa houppette à poudre de riz.
Parfois Criquet prenait son arc, son carquois et s'en allait sur la
lande qui abaisse son échine épineuse jusqu'au sable blond de la grève.
Elle tournait le dos aux cabines et suivait des sentiers, creusés en
sillons dans l'épaisse fourrure des genêts épineux, posait de temps
à autre sur son arc une flèche teinte en rouge, la regardait filer
en sifflant, disparaître dans l'air bleu et tomber mollement. Elle
se piquait un peu les jambes en la cherchant et quand elle l'avait
découverte, elle enlevait parfois une de ses sandales pour extraire une
épine, puis repartait lentement, le nez en l'air.
Des oiseaux blancs au ventre lourd, des oiseaux noirs au cou de canard
et aux pattes palmées qui, sur les plages souvent désertes, suivaient
en reculant l'ourlet écumeux du flot, la voyant apparaître de loin,
s'enlevaient d'un seul vol avec des cris sauvages, tournoyaient un
instant au-dessus de sa tête, puis s'abattaient plus loin, sur les
vagues où on les voyait se balancer, plonger et disparaître.
Criquet ne songeait pas à les atteindre de ses flèches. Elle avait
perdu la foi. Un jour, elle avait trouvé à la pointe de sa flèche une
touffe de poils de lapin: c'était son unique victoire. Mais quelle joie
délirante alors, quels espoirs illimités elle en avait conçus!
Elle se rappelait aussi avec un sourire un peu triste, un peu railleur,
les jours où, hantée par les récits de _Télémaque_, elle parcourait
farouchement le sable, son arc en arrêt, poussant des cris de guerre et
de défi; tout à coup, apercevant autour d'elle les traces nombreuses
de ses pas, elle se croyait escortée d'une troupe de guerriers et les
excitant de la parole et du geste, pleine d'orgueil et d'ardeur, elle
les lançait à la bataille...
Il lui arrivait, au cours d'une de ces lentes promenades, d'aviser au
loin, au-dessus d'un roc, une gaule jaune qui bougeait. Elle se mettait
à courir, sautait silencieusement par-dessus flaques et crevasses et,
tournant le rocher, tombait soudain sur un large chapeau de paille posé
à même des épaules étroites et bossues. Elle suivait un instant de
l'œil le bouchon balancé sur l'eau verte et disait enfin à demi-voix:
--Ça mord-il aujourd'hui, monsieur?
Le chapeau se retournait tout d'une pièce, découvrant un vieux petit
visage enfoui dans les plis d'une blouse de toile brune; l'un des yeux
était fermé, et la ligne rouge de la paupière tordue disparaissait sous
les rides; l'autre, rond, globuleux et mobile semblait vouloir sans
cesse se pencher au-dessus de l'arête du nez.
«On dirait un œil de homard, pensait Camille, chaque fois avec un
intérêt nouveau; on dirait aussi que sa tête a poussé dans son
estomac...»
Le vieux monsieur ouvrait un panier d'où s'exhalait une horrible
puanteur et le secouait avec satisfaction.
--Il y en a six ce matin, faisait-il, et tous des loubines, ce qu'il y
a de plus fin dans ces parages. Depuis vingt-cinq ans que je viens ici,
j'ai eu le temps de connaître les bons endroits!
Puis, voyant des escargots qui, ayant grimpé jusqu'au bord du panier,
soulevaient leurs corps blancs en pointant leurs cornes transparentes:
--Voulez-vous bien retourner dans la marmelade, s'écriait-il d'une
grosse voix; tas de loustics, va!
Le vieux pêcheur descendant au même hôtel depuis un quart de siècle, on
ne l'y traitait plus que comme un meuble antique et négligeable; bien
souvent on oubliait de prendre ses poissons pour les faire cuire. Il ne
s'en apercevait même pas, ayant l'odorat aussi émoussé que la vue, et
continuait avec une heureuse inconscience à transporter dans le même
récipient poissons frais, poissons pourris, escargots, vers et viande.
--Alors, il y a vingt-cinq ans que vous connaissez l'île Aulivain?
reprenait Camille.
Elle aimait à lui entendre redire cet étonnant propos.
--Bientôt vingt-six. Il n'y venait pas encore d'étrangers; rien que des
pêcheurs... Quant au phare il n'en était pas question; on pendait une
grosse lanterne à l'extrémité du cap de Ker-Babu, c'était tout. Aussi,
dans les premières années, j'ai bien vu deux ou trois naufrages.
--Et des noyés?
--Oui, des noyés. On en a retrouvé un sur la grève, là-bas où les
mouettes sont posées. Les crabes lui avaient mangé le nez et il y en
avait plein ses bottes, qui grouillaient...
Criquet contemplait avec horreur le sable rose et lisse. Le vieux
monsieur sortait alors de sa poche une touffe de lichen gris et la
posait sur sa paume.
--C'est la quarante-cinquième variété que je découvre ici, disait-il,
et cette fois je crois bien que j'ai la collection complète. Il n'y
a pas une plante, une mousse, un brin d'herbe de l'île que je n'aie
cueilli, séché, catalogué, mademoiselle. Aussi verra-t-on bientôt en
librairie: _Flore marine de l'île Aulivain_, par Arsène Bernard, de
l'Académie de Rennes.
Son œil vert remuait de joie au-dessus de son nez. Puis brusquement,
le large chapeau de paille se retournait vers la mer et Camille, les
mains derrière le dos, considérait avec déférence le bouchon rouge qui
dansait sur les vagues.
Les jours pluvieux, elle demeurait assise au pied de la chaise longue
de sa mère. Dehors l'averse tombait, une de ces brusques averses de
septembre qui envahissent tout le ciel, le blanchissent et passent.
Elle regardait les vitres où s'écrasaient les gouttes rageuses et,
entre leurs rayures obliques, les arbres tordus par le vent. Puis ses
yeux revenaient à sa mère qui, étendue, laissait machinalement couler
ses bagues trop larges le long de ses doigts amaigris. Le jour faux
de l'orage entourait d'ombres livides les paupières mi-closes, des
tressaillements couraient sur les tempes jaunies et de temps à autre un
soupir ou un petit cri s'échappait de la bouche entr'ouverte.
Criquet songeait que depuis sept ans elle avait toujours connu sa mère
dans le même état, ne quittant sa chambre ou sa chaise longue que pour
des eaux lointaines d'où elle revenait plus plaintive et plus énervée.
Dans son égoïsme de petit animal vivace, l'enfant ne songeait guère à
s'étonner ni à s'en affliger. Souffrir était aussi naturel pour sa mère
que pour elle-même sauter et jouer. Peu à peu madame Dayrolles s'était
effacée de la vie de Criquet qui n'avait d'autre souci que d'éviter sa
présence; car auprès de maman, il fallait parler bas, ne pas faire de
bruit; jamais elle ne semblait être tout entière avec vous, elle vous
écoutait d'un air distrait, fermait bientôt les yeux, se détournait ou
vous renvoyait d'un geste las.
Maintenant, saisie d'un remords léger, Criquet pensait à tout ce qu'il
pouvait y avoir de souffrance dans cette forme frêle et dans ces traits
crispés. Des phrases lui revenaient qu'elle avait entendues à l'office:
«C'est une maladie de femme qui la tient.»
Les femmes, avec si peu de joies, avaient-elles encore des maladies
à elles? La cuisinière un jour avait prononcé: «Ça lui est venu à la
naissance des gosses... Aussi, cette idée d'avoir des jumeaux quand on
est si peu de chose!»
Ils étaient là, dans un coin, bouclés et joufflus, très affairés à
construire des aéroplanes avec des chiffons et des allumettes. Criquet
leur lança un regard de colère: ces garçons ont toutes les chances et
ne font que du mal!
L'ombre devenait plus rousse, l'heure plus mélancolique. On entendait
le tic tac balancé de l'horloge, le sifflement du varech et du bois
humide dans la cheminée d'été, encore vide de cendres. Une écharpe de
vent et de pluie enveloppa la maison qui gémit. Les lèvres pâles de
madame Dayrolles, tirées sur ses dents un peu écartées, laissaient
passer un souffle rapide et saccadé comme une plainte. Une angoisse
vive serra le cœur de Camille.
«Pauvre maman», pensa-t-elle avec une tendre pitié.
Et songeant à son père, robuste, actif, le visage plein et joyeux:
«Ce n'est pas juste», ajouta-t-elle.
Tout à coup elle saisit les doigts de la malade, de longs doigts moites
et trop souples et tandis que celle-ci sursautait:
--N'est-ce pas maman, lui dit-elle, que la vie des femmes est triste?
Madame Dayrolles la considéra une seconde avec étonnement et intérêt,
puis elle haussa les épaules et répondit en souriant faiblement:
--On ne peut pas dire ça, à ton âge, avec ta santé!
Fallait-il confier à sa mère qu'elle se sentait vieille, malheureuse,
isolée? Camille hésitait: déjà madame Dayrolles était retombée sur ses
coussins et reprenait son livre. D'ailleurs, même si elle voulait bien
les écouter, que pourrait-elle aux maux de sa fille? Criquet savait
maintenant que chacun garde les siens.
Elle imagina le tressaillement du visage blême, le regard d'impuissance
et d'effroi des yeux fatigués. Pour la première fois, elle sut
sacrifier un désir, se taire quand elle aurait voulu parler. Elle se
renversa le long de sa mère, posa sa tête dans les plis de la robe, mit
ses lèvres sur la main couleur d'ivoire et dit d'une voix profonde:
--Je t'aime bien plus, maman...
Et quand un instant plus tard, madame Dayrolles qui n'avait pas semblé
entendre, murmura avec un peu d'humeur:
--Comme tu es lourde, Criquet...
Elle s'en alla tout simplement, sur la pointe des pieds, sans
protestation ni rancune.
Le jour du départ vint. Camille qui l'avait désiré ressentit tout à
coup un chagrin violent. Elle voulut revoir une fois encore tout ce
pays qu'elle aimait. Elle courut sur la lande dont les ors et les
mauves se rouillaient, sur les rochers, dans les flaques où rien ne
bougeait plus, comme si déjà s'étendait le silence de l'hiver.
Elle vit la plage d'où les cabines et les tentes bigarrées avaient
disparu, tandis que les gros oiseaux blancs et bruns s'y assemblaient
en troupes; ils trottinaient au-devant de la vague, reculaient
peureusement ou, rangés en cercle, jacassaient avec gravité.
Elle s'arrêta sur la lisière du bois pour écouter le bruissement des
sapins mêlé au sourd clapotement des vagues, et poussa même jusqu'à
la grève de Saint-Sauveur, plate et désolée, où l'on n'allait guère.
Des deux côtés s'allongeaient à perte de vue des étendues de sable
aux rondeurs fluides, dont chaque jour le vent changeait la forme et
que rayaient des herbes dures inclinées vers la mer. On y apercevait
parfois un minuscule œillet rose, un chardon en zinc bleuâtre, la trace
en croix des pattes d'oiseaux, celle des pattes de lapin, rondes et
nombreuses, et là où l'un d'eux avait gîté, un trou dans le sable frais
et une tache humide.
Elle jeta un dernier regard sur la nappe de la mer qui s'étirait avec
des frissons d'opale sous un ciel limpide voilé de fumées blondes, puis
elle revint par le hameau en contemplant chaque maison blanche, avec
son étroit jardinet en bordure où les tournesols flétris laissaient
tomber leurs graines.
Elle s'élança vers l'un d'eux, lui abaissa la tête, rafla une poignée
de ces graines dures et brillantes, et les mit dans sa poche:
«Pour le voyage, fit-elle, c'est presque aussi bon que des amandes de
dragées...»
Puis, voyant bouger quelqu'un dans la maison par la porte ouverte:
--C'est vous, mère Sainte? demanda-t-elle. Je viens vous dire au
revoir. Nous partons tout à l'heure, ajouta-t-elle d'un ton plaintif.
La vieille approcha en se tenant les reins; son menton s'agitait
de droite à gauche comme si elle mâchait une perpétuelle bouchée,
une larme de tabac coulait sous son nez et ses yeux bordés de rouge
clignotaient.
--Alors, vous voilà pour partir? fit-elle paisiblement. Ah bien, à
l'année prochaine, à l'année prochaine, on se reverra toujours...
«C'est drôle, pensait Criquet, elle est si vieille et elle n'a pas
aussi peur que moi de l'avenir...»
Elle remonta lentement dans sa chambre en caressant les parois de
l'escalier où déjà suintaient des larmes d'hiver, vit le lit et ses
couvertures pliées, comme un corps rigide sous la courtepointe, les
armoires vides dont les portes bâillaient, les murs qui semblaient
plus blancs et plus froids d'être abandonnés. Dans un coin gisaient
des boîtes de carton dont le couvercle était percé de trous; Camille
les ouvrit, mania un instant avec sollicitude les carabes bruns, les
bousiers bleus, les jardinières aux longues pattes rouges, tous les
insectes, ses disciples, puis, par la fenêtre, elle les lança un à un
dans un massif.
--Vous ne me regretterez pas, vous non plus, leur dit-elle.
Elle mit ensuite sa robe de voyage, en serge bleue avec une guimpe
claire et revint à sa culotte et à son chandail étalés sur le lit. Elle
les tourna, les retourna, les lissa longuement, les flatta avec des
doigts tendres. La culotte était élimée et luisante; le jersey déteint,
et plein de reprises maladroites, gardait la forme d'un corps et les
manches semblaient vivantes, rondes du haut, avec une pointe au coude.
--Vous êtes vieux, vous êtes laids, murmurait-elle, mais je vous
aime... Je ne pourrai jamais vous revoir sans tristesse et sans joie
et il faudra que je sois bien vieille pour ne pas sauter et courir
aussitôt!
Elle prit à sa ceinture une tige de menthe verte, l'épingla au chandail
qu'elle roula avec la culotte dans un mouchoir propre et déposa le tout
dans une armoire. Ses yeux étaient pleins de larmes.
«Je vais partir, c'est fini, se disait-elle avec détresse. Les autres
années, j'étais triste aussi parce que les vacances finissaient et
qu'il fallait se remettre au travail; mais mon cœur ne s'accrochait
pas comme aujourd'hui: il partait avec les chevaux, avec le train qui
siffle et qui court, avec la vie si grande et si gaie. Cette fois-ci,
j'ai peur; on dirait que je m'en vais pour toujours, ou qu'une autre,
que je ne connais pas encore, me remplacera dans cette chambre.
Mais pendant qu'elle se lamentait ainsi, avec une douceur un peu vague,
Criquet entendit tout à coup, devant la maison, un bruit de roues et
des pas de chevaux. Elle bondit jusqu'à la fenêtre: on chargeait les
malles sur l'omnibus et Marc, assis sur le siège, tenait les guides et
agitait le fouet:
--Veux-tu bien filer! lui cria-t-elle. Vite, vite, tout de suite!
Rends-moi ma place! c'est toujours moi qui monte près du cocher!
L'indignation avait chassé la peine. Elle mit les poings dans ses yeux,
écrasa ses dernières larmes et descendit en courant.
Oh! la joie d'être campée sur le siège, très haut au-dessus de la
route, près des branches qu'on frôle en passant, le vent dans le nez,
le vent et toutes les odeurs mêlées des talus,--la joie de parler aux
chevaux d'une grosse voix qui sonne: hue! dia! hue! et d'épouvanter les
gamins avec des clic-clac terribles et des tournoiements de fouet!