--Pas tant que ça, Criquet, dit-il, encourageant.
--Si, si, il y a longtemps que je le sais: tiens, depuis mon premier
livre, _les Malheurs de Sophie_. Elle me ressemble tout à fait, Sophie:
un nez retroussé, une grande bouche, des yeux verts... Oh! ces yeux! Me
l'a-t-on assez répété: «Les yeux verts, ça va en enfer.»
--Laisse dire, va; ils ne me déplaisent pas, tes yeux...
--Parce que tu m'aimes. Mais les dames en visite auprès de maman,
je les ai entendues: «Que votre aînée est jolie, madame, un vrai
Greuze... Quant à la seconde, elle doit être bien intelligente!» Ou
bien: «C'est un vrai petit diable!» Non, non, je suis vilaine à voir,
je n'ai rien d'une fille. Les autres sont toujours pomponnées, avec
des cheveux frisés, des figures roses, des mains propres... Elles me
dégoûtent! Et moi, regarde un peu...
Elle fit quelques pas à reculons, et s'offrit à l'examen de son père,
les bras en croix.
--Le fait est... constata celui-ci, une lueur au coin de l'œil.
--Tu vois bien! D'abord, je ne m'entends qu'avec les garçons: c'est
sale, c'est brute, ça hurle, ça cogne, j'aime ça...
--Tu n'es pas difficile!
M. Dayrolles riait. Criquet s'arrêta, les traits contractés. Elle vit,
entre deux nuées grises qui s'enfuyaient, le cercle blanchi de la lune
et reprit gravement:
--Ce sont des bêtises? Bon! Mais il y a d'autres choses, plus
sérieuses: il y a la couture,--la moitié de la vie d'une femme, comme
dit tante Éléonore... Eh bien, papa...
Et Criquet fit un geste tragique:
--Eh bien, la couture, ce n'est pas ma faute,--j'ai vraiment essayé,
deux ou trois fois au moins,--je sais que je n'arriverai jamais à m'y
débrouiller!
»Il y a encore le piano, avec ses grandes dents froides comme celles
de miss Winnie, les gammes, les aquarelles où coulent toujours des
larmes de couleur qui font des bouffissures; et puis commander le
dîner, fabriquer des entremets, surveiller les domestiques, enfin
toutes les occupations des femmes, si tu savais comme j'ai ça en
horreur!
»Réfléchis, papa: les garçons savent qu'ils peuvent devenir marins,
officiers comme Jacques, docteurs comme Michel plus tard, ingénieurs
comme toi, ils choisissent leur carrière... Les filles, on ne leur
demande pas leur vocation: toutes la même vie d'ours du Jardin des
Plantes qui tourne dans sa fosse... Encore l'ours, lui, a-t-il eu la
bêtise de se laisser prendre...
Criquet s'arrêta pour respirer. M. Dayrolles, un peu étonné, un peu
amusé, tirait sa barbe avec embarras.
--Tu oublies, fit-il, que les femmes ont aussi des joies, elles ont
leur mari, leurs enfants et beaucoup moins de gros soucis que les
hommes...
Il parlait mollement, du bout des lèvres, cherchant des raisons.
Camille l'interrompit avec impétuosité:
--Oh! papa, tu dis comme tante Éléonore, mais tu n'en penses pas un
mot... Toi aussi, tu as une femme, des enfants, cela ne t'empêche pas
de faire un métier que tu aimes. Et tu ne voudrais pas être une femme,
n'est-ce pas?
--Ah! fichtre non! fit M. Dayrolles avec conviction.
Puis il se mordit les lèvres.
--Tu vois bien! s'écria aussitôt Camille; alors tu me comprends: je
ferais une mauvaise femme, je t'assure; il vaut mieux ne pas essayer.
D'abord si on me force, je sens que j'en mourrai... Et pourtant, je
suis bien contente de vivre!
Les muscles raidis, les oreilles brûlantes, le cœur agité, Criquet
regardait à travers ses larmes les champs frais lavés où s'éveillaient
des nuances, les rochers, la mer encore voilée de brume grise. Elle
humait l'air, à la fois amer et doux, imprégné de l'odeur du varech
et des fleurs de genêt humide; elle souffrait de ne pouvoir expliquer
à quel point elle aimait tout cela et pourquoi elle l'aimait. Elle se
retourna vers son père d'un mouvement brusque, lui serra le poignet
dans ses deux petites mains dures et chaudes, se pressa contre lui avec
violence et leva de nouveau vers son visage des yeux angoissés qu'elle
ouvrait très larges pour qu'il vît jusqu'au fond de son cœur.
Celui-ci observait encore sa fille du même air perplexe, affectueux,
ironique. Il ne s'arrêtait pas aux enfantillages qu'elle débitait,--des
paroles en l'air, sans rime ni raison,--mais, tout en caressant ses
longs cheveux et la peau fraîche de sa joue, il songeait, un peu ému,
que, sous cette défroque de gamin poussait une petite femme qu'il ne
connaissait guère, qui chaque jour lui deviendrait plus impénétrable,
séparée de lui par son cœur et son corps différents.
«Ses chagrins d'enfant sont finis, pensait-il, elle en aura d'autres
que je ne pourrai pas, que je ne saurai pas consoler. Les filles ont
des secrets pour leurs pères.»
«Il m'aidait à marcher, à sauter des flaques quand j'étais petite,
se disait Criquet; il me prenait dans ses bras, contre sa poitrine,
lorsque j'avais peur ou que j'avais mal.»
Et tous deux continuaient à se contempler, elle, avec une confiance
abandonnée, lui, avec une tendresse un peu mélancolique.
Enfin, d'un ton qui implorait:
--Je sens que tu vas m'aider, mon petit papa; c'est promis?
s'écria-t-elle.
Il se ressaisit alors. Comment s'être laissé émouvoir par des
balivernes de gosse, lui, un homme sérieux? Il avait certes d'autres
sujets de souci! Il dégagea sa main, ferma un bouton de sa pèlerine,
souffla dans ses moustaches pour en chasser les bulles d'eau, et
répondit:
--T'aider? A quoi et comment? Tu es une fille, ma pauvre enfant, c'est
fâcheux, mais que veux-tu que j'y fasse?
--Beaucoup, papa, tu peux beaucoup y faire! J'ai pensé à tout. Tu te
souviens qu'il y a deux ans tu m'as permis de commencer le latin et
les sciences? Tante Éléonore a même assez grogné! Dans ce temps-là, je
voulais seulement en savoir autant que Michel, je me moquais du reste.
Tout de même, maintenant, je suis aussi avancée que les garçons de mon
âge. Alors, sais-tu ce que nous ferons en rentrant à Paris? Tu diras à
tante Éléonore, à miss Winnie, à tout le monde qu'on me met en pension
pour me civiliser. Maman, elle, peut être dans le secret, si tu veux.
Tu me fais ensuite couper les cheveux, tu m'achètes un vrai costume de
garçon (je suis assez grande, c'est une veine, ça!) et en route pour
le lycée de Rochefort! Là, tu dis au proviseur: «Je vous présente mon
fils, Camille Dayrolles, qui veut entrer au _Borda_...» Et ça y est, le
tour est joué!
Camille souligna sa conclusion par une pirouette.
--Oui, ça y est, répondit tranquillement M. Dayrolles, tu es
complètement folle, mon pauvre Criquet.
--Folle? Sans mes cheveux, je défie n'importe qui de me prendre pour
une fille!
--Les cheveux, les cheveux... Il n'y a pas que les cheveux...
Camille le savait: on n'a pas quatorze ans et des petits frères sans
connaître certains détails. Mais ces choses-là se voient-elles quand on
est habillé? Si, pourtant, il y en a qui se voient. Elle tressaillit
et passa rapidement sa main sur sa poitrine: elle la trouva toute
plate sous la bande de toile bien tendue. Alors, rassérénée, les yeux
candides:
--N'aie pas peur, papa, je te promets qu'on ne s'apercevra de rien:
j'ai des moyens, des moyens sûrs!
Rougissante, elle répéta sa phrase avec une énergie mystérieuse et
convaincue:
--On t'a raconté, continua-t-elle, l'histoire de cette petite Annamite
qui est restée cinq ans au lycée d'Alger? Elle s'est fait pincer un
jour; moi, cela ne m'arrivera pas, je te le jure!
M. Dayrolles souriait, un peu gêné. Des moyens sûrs? Qu'avait-elle
encore en tête, cette gamine. Fallait-il la questionner? Ma foi,
c'était bien scabreux! A quoi bon, d'ailleurs? Dans un mois, l'enfant
ne penserait plus à ces idées fantastiques... Mieux valait ne pas la
buter.
--Eh bien, mon petit, laisse-moi le temps de la réflexion. Ton
projet, au premier abord, est--comment dirai-je?--assez inattendu. Tu
reconnaîtras bientôt toi-même, qu'il est irréalisable... Et maintenant,
assez causé; dépêchons-nous, nous sommes en retard.
On arrivait aux premières maisons du bourg. M. Dayrolles allongea le
pas. Camille le suivait, bousculant du pied les coquilles de moules,
les carapaces brunes des crabes et les têtes de poissons morts aux
gros yeux de colle vitreuse. Les maisons blafardes commençaient à
vivre, entre les boules sombres des buis arborescents et des lauriers
taillés. Des filets de fumée s'élevaient au-dessus des toits, plus gris
que la lumière avare; on poussait les volets, des portes s'ouvraient et
l'on apercevait confusément des formes affairées devant les tables où
luisaient des faïences peintes; des chats tournaient autour, le dos en
arc, la queue haute; un petit enfant vagissait, un vieux sortait, en
clignotant de ses yeux rougis, pour observer le ciel; cela sentait les
lits défaits, le bois humide qui brûle, le café noir et l'alcool. La
tristesse pauvre de ce réveil ajoutait à l'amertume de Camille...
Le port large et rond, empli de brouillard bleuté, semblait un bol de
lait fumant.
--Ohé! Le Bihan! cria M. Dayrolles.
--Ohé! répondit aussitôt une voix traînante, étrangement proche.
Et l'on vit glisser dans la brume un gros insecte noir aux longues
antennes, qui paraissait très éloigné, tandis que l'on percevait avec
une netteté parfaite des bruits de chaînes, des coups d'aviron dans
l'eau clapotante, et le crissement de la quille contre les pierres de
la jetée.
--Ne craignez-vous pas qu'il y ait de l'orage, Le Bihan? fit M.
Dayrolles, avant d'embarquer. L'air est si sonore!
Le pêcheur tourna brusquement son profil pointu de hareng à droite puis
à gauche, respira le brouillard en rentrant les lèvres, secoua la tête
et ne dit rien.
M. Dayrolles hésitait. Le ciel était alourdi de nuages, mais il n'y
avait plus de vent. On pouvait toujours relever les lignes de congres
et, si le temps se maintenait, aller retrouver à Saint-Pleuc, un îlot
à quelques kilomètres de là, le reste de la famille qui devait partir
quelques heures plus tard pour y déjeuner.
--Allons, saute, Criquet, fit-il, décidé. Nous partons.
Camille n'entendit pas. Elle faisait claquer sous ses semelles les
cosses brunes et humides des algues qui pendaient en guirlandes le long
des marches de l'escalier. On n'apercevait, entre ses mèches, que la
ligne de son cou mince, le haut de sa lèvre en moue et un peu de son
front bombé, creusé d'une ride chagrine.
--Voyons! reprit M. Dayrolles avec impatience. C'est pour toi que je
sors à trois heures du matin par un chien de temps et tu ne daignes
même pas répondre? Bouderais-tu, par hasard? Prends garde: défaut de
femme!
Camille tressaillit, sauta dans la barque d'un bond souple, jeta vers
son père un coup d'œil de reproche et alla se blottir à l'avant, contre
le mât où l'on hissait la voile qui craquait.
Elle n'avait aucune envie, cette fois, d'aider à la manœuvre. Bouder,
elle? Quelle injustice! Elle était déçue, tout simplement. Elle avait
attendu son père avec tant d'espoir et depuis tant de jours! Et voilà
qu'il ne se souciait même plus de son chagrin, qu'il était indifférent,
comme Michel, comme tous.
Est-il vraiment impossible de découvrir quelqu'un qui pense et sente
avec vous?
De la voile flasque, roulée autour du mât, tombaient sur ses cheveux
des gouttes d'eau lentes et froides.
--De loin, songeait Camille, une voile c'est blanc, soyeux comme une
aile de cygne, mais de près, oh! ce n'est plus qu'une vilaine étoffe
sale et rapiécée.
Elle rabattit sur ses yeux humides son capuchon de laine, appuya sa
tête sur le rebord de la barque et laissa flotter sa main dans l'eau
élastique et froide qui engourdissait ses doigts ouverts.
Des milliers de bulles montaient du fond obscur de la mer par fusées
fines et pressées qui lui chatouillaient la paume pour s'épanouir
ensuite à la surface en légères fleurs d'argent. Camille, un peu
éblouie, ferma doucement les yeux. Elle ne sentait plus bouger son
cœur, lourd comme une pierre; sa main qu'elle avait sortie de l'eau et
posée sous sa joue, lourde aussi, froide et rayée de petits plis, ne
semblait plus lui appartenir. Elle entendait les rames grincer sur les
taquets et toucher l'eau, silencieusement. Qu'importe après tout d'être
une fille et que personne ne vous aime? Une goutte d'eau tiède roula le
long de sa joue, puis au coin de sa bouche et Criquet ne sut plus rien.
Tout à coup quelque chose de mollasse et de glacé heurte sa jambe nue.
Elle se redresse, malgré son dos et ses bras raidis, et relève son
capuchon. Tout bouge autour d'elle et comme il fait clair! Sa figure
est moite, un large sillon traverse sa joue meurtrie. Son père, assis
en face d'elle, la regarde avec un rire malicieux qui retrousse sa
moustache épaisse.
--Eh bien, l'aspirant de marine, c'est comme ça qu'on fait son quart?
Tu as dormi trois heures et les congres sont à tes pieds! Pends-toi,
brave Criquet!...
Quelle honte! Avoir éprouvé tant d'espoir, tant de crainte, tant de
peine et dormir comme un bambin qui s'est levé trop tôt!
Camille feint un vif intérêt pour la pêche. Le Bihan est accroupi au
fond de la barque dans un enchevêtrement de serpents au corps onduleux
et gluant. Il les saisit, les maintient solidement, le genou sur la
gorge, scie la tête qu'il jette à la mer, lance le corps dans un vivier
plein d'eau à l'arrière de la barque et essuie sur son pantalon de
toile fauve le couteau plein d'écailles et de sang.
--C'est des mauvaises bêtes, répond-il au regard écœuré de la fillette;
ça vous coupe le doigt comme une cisaille.
Il passe ses manches l'une après l'autre sur son nez aigu, laisse
pendre ses grosses mains souillées et renifle longuement.
--Je n'aime pas beaucoup les congres, accorde Criquet en détournant
la tête; ils ont un œil cruel... Mais ce petit poisson à mes pieds,
qu'est-ce que c'est? Je n'en ai jamais vu de pareil.
--Peuh! Pas grand'chose... De la bête de roche, tout juste bonne à
mettre dans la soupe...
Il a un corps mince et luisant, ce poisson, avec de doux reflets
de coquillage, quatre ailerons roses qui palpitent, des yeux d'or
innocents dans une tête cornue; sa bouche déchirée se ferme et s'ouvre
d'un mouvement monotone qui tend la gorge douloureuse.
--Il étouffe, pense Camille en avalant de tous ses poumons des lampées
d'air humide; comme moi, lorsque je mets ma tête au fond de mon lit, en
rêvant. C'est affreux d'étouffer!
Elle pousse du bout de son espadrille le poisson qui bondit, tendu en
arc, et retombe avec un bruit mou sur les planches boueuses. Toujours
le même effort angoissé de la pauvre bouche qui saigne! Criquet imite
malgré elle le halètement d'agonie.
--Tant pis! murmure-t-elle tout à coup.
Elle saisit le poisson par la queue, le balance au-dessus du rebord de
la barque et le laisse glisser délicatement; il demeure immobile, son
ventre blanc allongé sur l'eau comme une fleur, puis il se retourne
brusquement, plonge, file et disparaît avec un dernier éclair de son
corps nacré.
Mais Criquet rencontre alors le regard dédaigneux de Le Bihan. Le
pêcheur donne un coup de menton, secoue la tête et grogne:
--C'est pas pour la bête. Mais les fumelles, les petites comme les
grandes, ça ne sert qu'à tout brouiller!
Criquet rougit violemment. Son père a-t-il entendu? Oui: il se tient
penché sur sa ligne, mais elle voit le coin de sa barbe qui rit.
Elle court jusqu'à l'avant du bateau, étreint le mât dans ses deux
bras, y meurtrit son visage, et s'y cramponne de ses doigts crispés de
colère. De quoi se mêle-t-il, ce Le Bihan? Est-ce qu'il a seulement
besoin de savoir qu'elle est une fille, puisqu'il l'a toujours vue
habillée en garçon? D'ailleurs, il ne déteste pas tant les femmes.
L'autre semaine, quand toute la famille se promenait en barque, il a
chanté une romance stupide et chaque fois que venait le refrain:
«_Reçois mes vœux et mon encens..._»,
il se tournait vers Suzanne avec un grand salut. Qu'il était ridicule,
la main sur son cœur, le nez en bec de poule qui a pondu, son fond de
culotte rapiécé tombant jusqu'aux chevilles! Il est laid: chaque fois
qu'il change la voile, il tord du même côté sa grande bouche noire; il
est méchant aussi: ses deux femmes sont mortes l'une après l'autre, il
coupe la tête des poissons comme par plaisir et il donne des coups de
pied à son chat galeux...
Mais une bouffée de vent arrache soudain le béret de Camille, gonfle sa
pèlerine, déploie la voile qui claque et se tend. Le bateau s'arrête,
craque, se soulève, retombe dans la vague avec un son mat, puis cingle,
preste, dans un bruissement de soie qu'on déchire. La mer, tout à
l'heure plate et muette, semble partout s'éveiller, frissonner; des
vagues pointent, se gonflent en sillons, se creusent en coquilles,
la crête dressée, la voix hargneuse; les îlots que l'on apercevait
de loin, immobiles et mornes, s'animent et tanguent avec des profils
d'animaux grimaçants; de grandes traînées bleu sombre courent sur
l'eau, courent en sifflant et en chantant...
Le vent sauvage entre dans les cheveux de Camille, dans sa bouche
ouverte, dans ses manches, sous son jersey. Elle le sent autour de
son cou, sous ses bras, entre ses doigts; il fouette, il est frais,
il est bon, il est vivant; il veut la prendre, l'enlever, l'emporter
comme un morceau d'écume. Elle résiste, accrochée au mât qui gémit et
se balance, debout sur l'avant dont le beaupré plonge; des giclées
d'embrun rejaillissent, la cinglent au visage, remplissent ses yeux
et son nez, ruissellent sur ses joues, le long de son cou. A la bonne
heure! Elle lèche ses lèvres salées, éternue, secoue ses mèches qui
dégouttent, plie les genoux puis les redresse aux chocs de la vague et
rit de tout son cœur, joyeuse, enivrée.
Un vol d'oiseaux bruns entraînés par la rafale arrivent au ras de la
barque, becs tendus, puis voltent tout à coup, montrant la lueur rapide
et blanche de leurs ventres, dans le tourbillon qui rebrousse leurs
ailes.
--Des courlis, prononce le marin: c'est chance que nous allions droit
sur Saint-Pleuc, il va pour sûr faire orage...
Criquet, qui a oublié sa rancune, lui sourit avec bonheur. De l'orage?
Une tempête peut-être comme dans _Télémaque_? Elle revoit la gravure
où Mentor lance son élève cuirassé et casqué, tête en avant, au milieu
des flots en courroux. Si Saint-Pleuc pouvait être l'île de Calypso!
Elle trépigne, frappe des mains et crie, des cris aigus que le vent lui
arrache de la bouche et emporte par lambeaux. Une nouvelle rafale, puis
les îlots s'évanouissent, la mer pâlit et Camille est enveloppée d'un
grand voile de pluie soyeuse...
Il a plu tout le jour sur Saint-Pleuc, sur sa ceinture de rocs, sur
ses cabanes plates et ses figuiers tordus. Maintenant, c'est le soir.
Criquet est assise à même le sol raboteux, près d'une cheminée où,
avec une maigre flamme jaune, fument des débris de rames. Ses genoux
dans ses bras, la tête sur sa culotte mouillée qui sent la saumure,
elle se balance doucement et songe. Michel, appuyé contre un rouleau
de cordages, sifflote, étendu près d'elle. Elle est un peu lasse, les
membres engourdis, les pieds brûlants, mais ses regards vifs prennent
tout ce qui l'entoure et son cœur bat, léger, rapide.
Quelle journée merveilleuse!
D'abord Michel s'est montré bon camarade comme autrefois. On a couru
ensemble sous la pluie, par l'îlot entier, dans les ruelles étroites où
les ruisseaux dégringolaient le long des pentes caillouteuses, sur les
rochers glissants, à travers les mares troublées d'écume jaunie, dans
les criques envahies de paquets d'algues et de coquilles, on a couru,
les coudes au corps, la pèlerine envolée, tête basse dans le vent si
rude qu'à peine on osait ouvrir la bouche pour respirer. On a recueilli
une vieille rame--celle qui brûle en ce moment--un casier à homards,
des débris de filets, on a cru voir un cadavre de noyé qu'enlevait puis
ramenait la vague!
L'on vient de dîner chez un pêcheur, ami de Le Bihan: il n'y avait
que de la soupe au poisson, chaude, poivrée, sentant l'absinthe et le
fenouil, et trop peu d'assiettes et de couverts pour tout le monde. Ils
se sont, avec Michel, servi de la même cuiller, les deux petits se sont
battus... Comme on a ri!
Une seule chandelle dont la mèche charbonne, éclaire en vacillant la
table pleine d'assiettes salies, d'arêtes et de mies de pain, les
poutres entre-croisées du plafond, les rideaux à fleurs des lits
creusés dans le mur. Au-dessus des têtes pendent des oignons, des
chapelets de carrés de liège, des colliers de sardines roulées dans
du gros sel, une morue jaunie et, au milieu, un petit bateau noir à
filets bleus, au bout d'une ficelle; le reflet de sa grenure bouge sur
le mur blanc et le cuivre de ses menus bossoirs pique l'ombre de points
brillants.
Oh! partir pour six mois au moins dans un navire qui ait des mâts,
des échelles de cordes où l'on puisse grimper,--pas un de ces
transatlantiques pareils à des maisons, mais un vrai navire qui sente
le goudron et le chanvre sec! Ou encore vivre toujours dans cet îlot,
si éloigné de la côte qu'en hiver, pendant les mois de tempête, on
manque parfois de pain et de cidre. Avoir peur de mourir de faim,
quelle ivresse!
Maurice et Marc dorment, l'un par terre, l'autre la tête appuyée sur
la table; le visage de celui-ci est à demi-caché sous ses boucles et
chaque fois qu'il respire, une bulle blanche se gonfle et s'arrondit
au coin de sa bouche entr'ouverte. Suzanne cause et rit doucement avec
Jacques, près de la fenêtre qui fait dans le mur une bande moins sombre.
Tante Eléonore essuie de son mouchoir l'eau de la mer qui a trempé sa
robe de soie.
--L'étoffe sera toute jaune demain, gémit-elle, et ce n'est que mon
second numéro! J'avais bien dit ce matin que le temps n'était pas
sûr... J'ai le don des pressentiments. Mais personne ne veut jamais
m'écouter, personne! Qu'allons-nous faire? Où coucherons-nous?...
Elle dévide ainsi ses jérémiades, doublement enchantée, car les
événements lui ont donné raison et fourni en outre l'occasion de se
lamenter avec abondance. Miss Winnie l'écoute, correcte et résignée,
lissant du bout des doigts ses maigres bandeaux blonds.
La tempête grandit: le vent galope le long des ruelles étranglées du
hameau, tourbillonne et siffle, soufflette les masures accroupies qui
tressaillent, secoue les portes, les volets, soulève les toits; et la
mer gronde, hurle, bat sur les rochers à grands coups retentissants,
monte furieusement à l'assaut de la petite île perdue.
La porte s'ouvre tout à coup, comme arrachée, devant M. Dayrolles et
Le Bihan qui, poussés par la rafale, retiennent leurs capuchons à deux
mains.
--Eh bien, mes enfants, fait le premier, il faut s'y résigner:
impossible de partir ce soir.
Des exclamations de stupeur et de joie s'élèvent. Les petits,
brusquement éveillés, crient d'effroi.
--Et maman? demande Suzanne.
--J'ai pu la prévenir par le sémaphore... Pas d'inquiétude de ce côté.
Maintenant, discutons la question couchage: nous avons tout juste
découvert trois lits: un ici pour tante Éléonore--l'armoire qui est
dans le mur...
--Coucher dans une armoire! s'écrie celle-ci. Un vrai nid à punaises,
sans doute! D'abord, sans air, moi...
--A moins que tu ne préfères coucher dehors, ma chère sœur? continue
paisiblement M. Dayrolles. Donc, un ici, un autre du même genre chez le
douanier pour miss Winnie et Suzanne, et un matelas pour les gosses.
Quant aux hommes, il leur reste une écurie et des bottes de varech...
Les hommes... une écurie... du varech! Camille, radieuse, les yeux
brillants, le cœur battant d'impatience et d'espoir, bondit comme un
ressort jusqu'à son père, se pend à sa manche et souffle:
--Oh! papa, j'en suis bien, avec toi et Michel?
--Tiens, Criquet, au fait, je t'avais oubliée, fait M. Dayrolles...
Après tout, ajoute-t-il en hésitant, je crois qu'il n'y a pas
d'inconvénient à ce que tu nous accompagnes, n'est-ce pas, miss Winnie?
--René! clame tante Éléonore, indignée. Tu n'y penses pas, mon ami!
Camille, à son âge, coucher avec des matelots!
--Oh! tante, pour une fois! implore Criquet, les mains jointes, les
yeux aussitôt voilés de grosses larmes.
--Pour une fois! Quelle inconscience! Non, mon enfant, tu resteras ici
avec moi, dans l'armoire... Je préfère sacrifier le repos de ma nuit...
--Papa, papa, je t'en prie, insiste Criquet.
Et les sanglots montent.
--Voyons, mon petit, fait celui-ci, je n'y avais pas réfléchi. Mais ta
tante a raison: une écurie, ce n'est guère la place d'une jeune fille.
Il détache la main de sa manche et repousse doucement Camille avec un
sourire agacé.
Elle recule jusqu'à la porte en suffoquant. Une jeune fille! C'est
lui qui a dit le mot, lui, après tout ce qu'elle lui a confié le
matin même! Il ne se souvient déjà plus. Il a trompé son espoir, sa
tendresse. Une grande chaleur monte aux yeux de Criquet, à ses tempes,
elle grince des dents, se tord les mains, elle va crier: c'est la
colère qui l'envahit, la colère qui vous prend tout entière, vous
secoue, contre laquelle il est impossible de lutter. Il faut partir, se
sauver, vite, tout de suite!
Elle ouvre la porte, se glisse au dehors: le vent la saisit aussitôt
dans ses grandes mains brutales, la fait pivoter, l'entraîne; elle
descend la rue en courant, l'haleine et l'âme entre les dents: les
pierres, les écailles d'huîtres et de moules roulent sous ses pieds;
elle plonge dans les flaques d'eau, heurte un caillou, glisse, trébuche
sur un fagot, mais elle galope toujours, une main sur son béret, une
autre à sa pèlerine; un dernier bond, elle enfonce jusqu'aux chevilles
dans le sable humide et la mer est là, à deux pas, toute noire et
grondante.
Alors, elle demeure un instant immobile. Sa colère est tombée, elle se
sent lasse, molle et très malheureuse. Elle pleure des larmes résignées
et soumises, qui coulent sur ses joues, longues et tièdes. Il lui
semble qu'elles couleront toujours.
«Voilà, pense-t-elle, c'est fini; ils veulent tous que je ne sois plus
une enfant; bientôt je vais être une femme, puis je m'ennuierai très
longtemps jusqu'à ce que je devienne une vieille, comme la mère Sainte,
et que je meure.»
Elle tend les bras dans le vent, elle les tâte avec pitié, comme s'ils
étaient déjà froids et raidis. Mourir... Elle songe à sa grand'mère,
étendue sous un drap que relèvent les pieds, les yeux entr'ouverts et
blancs, la bouche noircie. Elle entend les pas pesants de ces hommes
affreux qui sont venus dans la chambre fondre du plomb sur un grand feu
rouge qui sifflait... Oh! cet œil rouge qui tourne là-bas, très loin,
et jette du sang sur l'eau, qu'est-ce que c'est? Et ces lumières pâles
sur la mer? On dirait des draps qui remuent...
On a crié sur ce rocher... Quel affreux cri, long, déchirant, lugubre!
Les noyés doivent hurler comme ça, la nuit, quand un poulpe les prend
dans ses bras visqueux... Non, c'est un oiseau aux lourdes ailes qui
effleure Criquet au passage.
Elle frissonne. Elle est seule. Elle écoute les voix qui chuchotent,
qui pleurent tout bas avec de faibles gémissements... Des choses
bougent, frémissent autour d'elle; ici, le sable danse en petits
tourbillons; là, un objet blanc cabriole à ses pieds: c'est un os qui a
l'air fou, oh! mon Dieu, un os de mort sans doute!
Cette fois Criquet se retourne et se met à courir de nouveau; mais
ses jambes flageolent, ses dents claquent; des pas légers bondissent
derrière elle; un souffle froid soulève ses cheveux, un doigt glacé
touche sa nuque. Et le vent la repousse et la rejette encore vers la
mer!
Enfin! La dune et ses herbes qui mouillent, qui griffent les jambes;
des maisons blanches, là, tout près, une petite lumière et des voix, de
vraies voix celles-là... Elle n'a plus peur... Car elle a eu peur, oui,
elle a eu bien peur!
Mais les hommes n'ont jamais peur, eux?
Criquet s'arrête, haletante, les yeux grands ouverts, les mains sur ses
côtes soulevées.
--J'ai été lâche, très lâche, avoue-t-elle. Le Bihan a raison, et tante
Eléonore, et miss Winnie et tous: je suis une femme, rien qu'une femme!
Elle sanglote doucement, tristement et monte à petits pas le chemin
qui, sous la lune agitée, apparaît blanc, bleu, tout tremblant. Au
seuil des cabanes, des plantes de tournesol hochent faiblement leurs
larges têtes penchées vers les pierres luisantes...