IV

Dans la nuit même qui avait suivi l'écroulement du Voreux,

M. Hennebeau était parti pour Paris, voulant en personne renseigner

les régisseurs, avant que les journaux pussent même donner la

nouvelle. Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva très

calme, avec son air de gérant correct. Il avait évidemment dégagé sa

responsabilité, sa faveur ne parut pas décroître, au contraire le

décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur fut signé

vingt-quatre heures après.

Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le

coup terrible. Ce n'étaient point les quelques millions perdus,

c'était la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du

lendemain, en face de l'égorgement d'un de ses puits. Elle fut si

frappée, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence. A quoi

bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on découvrait le bandit,

faire un martyr, dont l'effroyable héroïsme détraquerait d'autres

têtes, enfanterait toute une lignée d'incendiaires et d'assassins?

D'ailleurs, elle ne soupçonna pas le vrai coupable, elle finissait par

croire à une armée de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme

eût trouvé l'audace et la force d'une telle besogne; et là, justement,

était la pensée qui l'obsédait, cette pensée d'une menace désormais

grandissante autour de ses fosses. Le directeur avait reçu l'ordre

d'organiser un vaste système d'espionnage, puis de congédier un à un,

sans bruit, les hommes dangereux, soupçonnés d'avoir trempé dans le

crime. On se contenta de cette épuration, d'une haute prudence

politique.

Il n'y eut qu'un renvoi immédiat, celui de Dansaert, le maître-porion.

Depuis le scandale chez la Pierronne, il était devenu impossible. Et

l'on prétexta son attitude dans le danger, cette lâcheté du capitaine

abandonnant ses hommes. D'autre part, c'était une avance discrète aux

mineurs, qui l'exécraient.

Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpiré, et la

Direction dut envoyer une note rectificative à un journal, pour

démentir une version où l'on parlait d'un baril de poudre, allumé par

les grévistes. Déjà, après une rapide enquête, le rapport de

l'ingénieur du gouvernement concluait à une rupture naturelle du

cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnée; et la

Compagnie avait préféré se taire et accepter le blâme d'un manque de

surveillance. Dans la presse, à Paris, dès le troisième jour, la

catastrophe était allée grossir les faits divers: on ne causait plus

que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les

dépêches publiées chaque matin. A Montsou même, les bourgeois

blêmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une légende

se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter à

l'oreille. Tout le pays montrait aussi une grande pitié pour les

victimes, des promenades s'organisaient à la fosse détruite, on y

accourait en famille se donner l'horreur des décombres, pesant si

lourd sur la tête des misérables ensevelis.

Deneulin, nommé ingénieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du

désastre, pour son entrée en fonction; et son premier soin fut de

refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le

dommage à chaque heure. De grands travaux étaient nécessaires, il mit

tout de suite une centaine d'ouvriers à la construction d'une digue.

Deux fois, l'impétuosité du flot emporta les premiers barrages.

Maintenant, on installait des pompes, c'était une lutte acharnée, une

reprise violente, pas à pas, de ces terrains disparus.

Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.

Négrel restait chargé de tenter un effort suprême, et les bras ne lui

manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un

élan de fraternité. Ils oubliaient la grève, ils ne s'inquiétaient

point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient

qu'à risquer leur peau, du moment où il y avait des camarades en

danger de mort. Tous étaient là, avec leurs outils, frémissant,

attendant de savoir à quelle place il fallait taper. Beaucoup,

malades de frayeur après l'accident, agités de tremblements nerveux,

trempés de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,

se levaient quand même, se montraient les plus enragés à vouloir se

battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche à prendre.

Malheureusement, l'embarras commençait devant cette question d'une

besogne utile: que faire? comment descendre? par quel côté attaquer

les roches?

L'opinion de Négrel était que pas un des malheureux ne survivait, les

quinze avaient à coup sûr péri, noyés ou asphyxiés; seulement, dans

ces catastrophes des mines, la règle est de toujours supposer vivants

les hommes murés au fond; et il raisonnait en ce sens. Le premier

problème qu'il se posait était de déduire où ils avaient pu se

réfugier. Les porions, les vieux mineurs consultés par lui, tombaient

d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades étaient

certainement montés, de galerie en galerie, jusque dans les tailles

les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute acculés au

bout de quelque voie supérieure. Cela, du reste, s'accordait avec les

renseignements du père Mouque, dont le récit embrouillé donnait même à

croire que l'affolement de la fuite avait séparé la bande en petits

groupes, semant les fuyards en chemin, à tous les étages. Mais les

avis des porions se partageaient ensuite, dès qu'on abordait la

discussion des tentatives possibles. Comme les voies les plus proches

du sol étaient à cent cinquante mètres, on ne pouvait songer au

fonçage d'un puits. Restait Réquillart, l'accès unique, le seul point

par lequel on se rapprochait. Le pis était que la vieille fosse,

inondée elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de

libre, au-dessus du niveau des eaux, que des tronçons de galerie

dépendant du premier accrochage. L'épuisement allait demander des

années, la meilleure décision était donc de visiter ces galeries, pour

voir si elles n'avoisinaient pas les voies submergées, au bout

desquelles on soupçonnait la présence des mineurs en détresse. Avant

d'en arriver là logiquement, on avait beaucoup discuté, pour écarter

une foule de projets impraticables.

Dès lors, Négrel remua la poussière des archives, et quand il eut

découvert les anciens plans des deux fosses, il les étudia, il

détermina les points où devaient porter les recherches. Peu à peu,

cette chasse l'enflammait, il était, à son tour, pris d'une fièvre de

dévouement, malgré son ironique insouciance des hommes et des choses.

On éprouva de premières difficultés pour descendre, à Réquillart: il

fallut déblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les

prunelliers et les aubépines; et l'on eut encore à réparer les

échelles. Puis, les tâtonnements commencèrent. L'ingénieur, descendu

avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre

certaines parties de la veine, qu'il leur désignait; et, dans un grand

silence, chacun collait une oreille à la houille, écoutait si des

coups lointains ne répondaient pas. Mais on parcourut en vain toutes

les galeries praticables, aucun écho ne venait. L'embarras avait

augmenté: à quelle place entailler la couche? vers qui marcher,

puisque personne ne paraissait être là? On s'entêtait pourtant, on

cherchait, dans l'énervement d'une anxiété croissante.

Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin à Réquillart.

Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait

pas jusqu'au soir. Quand un homme ressortait, elle se levait, le

questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle

attendait encore, sans une parole, le visage dur et fermé. Jeanlin,

lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rôdé, de

l'air effaré d'une bête de proie dont le terrier va dénoncer les

rapines: il songeait au petit soldat, couché sous les roches, avec la

peur qu'on n'allât troubler ce bon sommeil; mais ce côté de la mine

était envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient

plus à gauche, dans la galerie ouest. D'abord, Philomène était venue

également, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'équipe

de recherches; puis, cela l'avait ennuyée, de prendre froid sans

nécessité ni résultat: elle restait au coron, elle traînait ses

journées de femme molle, indifférente, occupée à tousser du matin au

soir. Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mangé la terre

pour retrouver sa soeur. Il criait la nuit, il la voyait, il

l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge crevée à force d'appeler

au secours. Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que

c'était là, qu'il le sentait bien. L'ingénieur ne le laissait plus

descendre, et il ne s'éloignait pas de ce puits dont on le chassait,

il ne pouvait même s'asseoir et attendre près de sa mère, agité d'un

besoin d'agir, tournant sans relâche.

On était au troisième jour. Négrel, désespéré, avait résolu de tout

abandonner le soir. A midi, après le déjeuner, lorsqu'il revint avec

ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir

Zacharie sortir de la fosse, très rouge, gesticulant, criant:

--Elle y est! elle m'a répondu! Arrivez, arrivez donc!

Il s'était glissé par les échelles, malgré le gardien, et il jurait

qu'on avait tapé, là-bas, dans la première voie de la veine Guillaume.

--Mais nous avons déjà passé deux fois où vous dites, fit remarquer

Négrel incrédule. Enfin, nous allons bien voir.

La Maheude s'était levée; et il fallut l'empêcher de descendre. Elle

attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les ténèbres

de ce trou.

En bas, Négrel tapa lui-même trois coups, largement espacés; puis, il

appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers

le plus grand silence. Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tête:

évidemment, le pauvre garçon avait rêvé. Furieux, Zacharie tapa à son

tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement

de joie agitait ses membres. Alors, les autres ouvriers

recommencèrent l'expérience, les uns après les autres: tous

s'animaient, percevaient très bien la lointaine réponse. Ce fut un

étonnement pour l'ingénieur, il colla encore son oreille, il finit par

saisir un bruit d'une légèreté aérienne, un roulement rythmé à peine

distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent

contre la houille, dans le danger. La houille transmet les sons avec

une limpidité de cristal, très loin. Un porion qui se trouvait là,

n'estimait pas à moins de cinquante mètres le bloc dont l'épaisseur

les séparait des camarades. Mais il semblait qu'on pût déjà leur

tendre la main, une allégresse éclatait. Négrel dut commencer à

l'instant les travaux d'approche.

Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'étreignirent.

--Faut pas vous monter la tête, eut la cruauté de dire la Pierronne,

venue ce jour-là en promenade, par curiosité. Si Catherine ne s'y

trouvait pas, ça vous ferait trop de peine ensuite.

C'était vrai, Catherine peut-être se trouvait ailleurs.

--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie. Elle y est, je

le sais!

La Maheude s'était assise de nouveau, muette, le visage immobile. Et

elle se remit à attendre.

Dès que l'histoire se fut répandue dans Montsou, il arriva un nouveau

flot de monde. On ne voyait rien, et l'on demeurait là quand même, il

fallut tenir les curieux à distance. En bas, on travaillait jour et

nuit. Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingénieur avait fait

ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient

vers le point où l'on supposait les mineurs enfermés. Un seul haveur

pouvait abattre la houille, sur le front étroit du boyau; on le

relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on

chargeait des corbeilles, était sorti de main en main par une chaîne

d'hommes, qui s'allongeait à mesure que le trou se creusait. La

besogne, d'abord, marcha très vite: on fit six mètres en un jour.

Zacharie avait obtenu d'être parmi les ouvriers d'élite mis à

l'abattage. C'était un poste d'honneur qu'on se disputait. Et il

s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, après ses deux heures de

corvée réglementaire. Il volait le tour des camarades, il refusait de

lâcher la rivelaine. Sa galerie bientôt fut en avance sur les autres,

il s'y battait contre la houille d'un élan si farouche, qu'on

entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil

au ronflement de quelque forge intérieure. Quand il en sortait,

boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait

l'envelopper dans une couverture. Puis, chancelant encore, il s'y

replongeait, et la lutte recommençait, les grands coups sourds, les

plaintes étouffées, un enragement victorieux de massacre. Le pis

était que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,

exaspéré de ne plus avancer si vite. Il souffrait aussi de la

chaleur, une chaleur qui augmentait à chaque mètre d'avancement,

insupportable au fond de cette trouée mince, où l'air ne pouvait

circuler. Un ventilateur à bras fonctionnait bien, mais l'aérage

s'établissait mal, on retira à trois reprises des haveurs évanouis,

que l'asphyxie étranglait.

Négrel vivait au fond, avec ses ouvriers. On lui descendait ses

repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roulé

dans un manteau. Ce qui soutenait les courages, c'était la

supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus

distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver. A présent,

il sonnait très clair, avec une sonorité musicale, comme frappé sur

les lames d'un harmonica. On se guidait grâce à lui, on marchait à ce

bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.

Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis

collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse

était venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on

avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais

on n'arriverait assez tôt. En deux jours, d'abord, on avait bien

abattu treize mètres; seulement, le troisième jour, on était tombé à

cinq; puis, le quatrième, à trois. La houille se serrait, durcissait

à un tel point, que, maintenant, on fonçait de deux mètres, avec

peine. Le neuvième jour, après des efforts surhumains, l'avancement

était de trente-deux mètres, et l'on calculait qu'on en avait devant

soi une vingtaine encore. Pour les prisonniers, c'était la douzième

journée qui commençait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans

feu, dans ces ténèbres glaciales! Cette abominable idée mouillait les

paupières, raidissait les bras à la besogne. Il semblait impossible

que des chrétiens vécussent davantage, les coups lointains

s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait à chaque instant de

les entendre s'arrêter.

Régulièrement, la Maheude venait toujours s'asseoir à la bouche du

puits. Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester

seule du matin au soir. Heure par heure, elle suivait ainsi le

travail, partageait les espérances et les abattements. C'était, dans

les groupes qui stationnaient, et jusqu'à Montsou, une attente

fébrile, des commentaires sans fin. Tous les coeurs du pays battaient

là-bas, sous la terre.

Le neuvième jour, à l'heure du déjeuner, Zacharie ne répondit pas,

lorsqu'on l'appela pour le relais. Il était comme fou, il s'acharnait

avec des jurons. Négrel, sorti un instant, ne put le faire obéir; et

il n'y avait même là qu'un porion, avec trois mineurs. Sans doute,

Zacharie, mal éclairé, furieux de cette lueur vacillante qui retardait

sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe. On avait pourtant

donné des ordres sévères, car des fuites de grisou s'étaient

déclarées, le gaz séjournait en masse énorme, dans ces couloirs

étroits, privés d'aérage. Brusquement, un coup de foudre éclata, une

trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon chargé à

mitraille. Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,

d'un bout à l'autre des galeries. Ce torrent de flamme emporta le

porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour

en une éruption, qui crachait des roches et des débris de charpente.

Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge

Estelle épouvantée.

Lorsque Négrel et les ouvriers revinrent, une colère terrible les

secoua. Ils frappaient la terre à coups de talon, comme une marâtre

tuant au hasard ses enfants, dans les imbéciles caprices de sa

cruauté. On se dévouait, on allait au secours de camarades, et il

fallait encore y laisser des hommes! Après trois grandes heures

d'efforts et de dangers, quand on pénétra enfin dans les galeries, la

remonte des victimes fut lugubre. Ni le porion ni les ouvriers

n'étaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient

une odeur de chair grillée; ils avaient bu le feu, les brûlures

descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement

continu, suppliant qu'on les achevât. Des trois mineurs, un était

l'homme qui, pendant la grève, avait crevé la pompe de Gaston-Marie

d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices

aux mains, les doigts écorchés, coupés, à force d'avoir lancé des

briques sur les soldats. La foule, toute pâle et frémissante, se

découvrit quand ils passèrent.

Debout, la Maheude attendait. Le corps de Zacharie parut enfin. Les

vêtements avaient brûlé, le corps n'était qu'un charbon noir, calciné,

méconnaissable. Broyée dans l'explosion, la tête n'existait plus.

Et, lorsqu'on eut déposé ces restes affreux sur un brancard, la

Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupières ardentes, sans une

larme. Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait

tragique, les cheveux fouettés par le vent. Au coron, Philomène

demeura stupide, les yeux changés en fontaines, tout de suite

soulagée. Mais déjà la mère était retournée du même pas à Réquillart:

elle avait accompagné son fils, elle revenait attendre sa fille.

Trois jours encore s'écoulèrent. On avait repris les travaux de

sauvetage, au milieu de difficultés inouïes. Les galeries d'approche

ne s'étaient heureusement pas éboulées, à la suite du coup de grisou;

seulement, l'air y brûlait, si lourd et si vicié, qu'il avait fallu

installer d'autres ventilateurs. Toutes les vingt minutes, les

haveurs se relayaient. On avançait, deux mètres à peine les

séparaient des camarades. Mais, à présent, ils travaillaient le froid

au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient

cessé, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire. On était

au douzième jour des travaux, au quinzième de la catastrophe; et,

depuis le matin, un silence de mort s'était fait.

Le nouvel accident redoubla la curiosité de Montsou, les bourgeois

organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Grégoire se

décidèrent à suivre le monde. On arrangea une partie, il fut convenu

qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame

Hennebeau y amènerait dans la sienne Lucie et Jeanne. Deneulin leur

ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Réquillart, où ils

sauraient de Négrel à quel point exact en étaient les galeries, et

s'il espérait encore. Enfin, on dînerait ensemble le soir.

Lorsque, vers trois heures, les Grégoire et leur fille Cécile

descendirent devant la fosse effondrée, ils y trouvèrent madame

Hennebeau, arrivée la première, en toilette bleu marine, se

garantissant, sous une ombrelle, du pâle soleil de février. Le ciel,

très pur, avait une tiédeur de printemps. Justement, M. Hennebeau

était là, avec Deneulin; et elle écoutait d'une oreille distraite les

explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait dû

faire pour endiguer le canal. Jeanne, qui emportait toujours un

album, s'était mise à crayonner, enthousiasmée par l'horreur du motif;

pendant que Lucie, assise à côté d'elle sur un débris de wagon,

poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant ça «épatant». La

digue, inachevée, laissait passer des fuites nombreuses, dont les

flots d'écume roulaient, tombaient en cascade dans l'énorme trou de la

fosse engloutie. Pourtant, ce cratère se vidait, l'eau bue par les

terres baissait, découvrait l'effrayant gâchis du fond. Sous l'azur

tendre de la belle journée, c'était un cloaque, les ruines d'une ville

abîmée et fondue dans de la boue.

--Et l'on se dérange pour voir ça! s'écria M. Grégoire, désillusionné.

Cécile, toute rose de santé, heureuse de respirer l'air si pur,

s'égayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue

de répugnance, en murmurant:

--Le fait est que ça n'a rien de joli.

Les deux ingénieurs se mirent à rire. Ils tâchèrent d'intéresser les

visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des

pompes et la manoeuvre du pilon qui enfonçait les pieux. Mais ces

dames devenaient inquiètes. Elles frissonnèrent, lorsqu'elles surent

que les pompes fonctionneraient des années, six, sept ans peut-être,

avant que le puits fût reconstruit et que l'on eût épuisé toute l'eau

de la fosse. Non, elles aimaient mieux penser à autre chose, ces

bouleversements-là n'étaient bons qu'à donner de vilains rêves.

--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.

Jeanne et Lucie se récrièrent. Comment, si vite! Et le dessin qui

n'était pas fini! Elles voulurent rester, leur père les amènerait au

dîner, le soir. M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la

calèche, car lui aussi désirait questionner Négrel.

--Eh bien! allez en avant, dit M. Grégoire. Nous vous suivons, nous

avons une petite visite de cinq minutes à faire, là, dans le coron...

Allez, allez, nous serons à Réquillart en même temps que vous.

Il remonta derrière madame Grégoire et Cécile; et, tandis que l'autre

voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.

C'était une pensée charitable, qui devait compléter l'excursion. La

mort de Zacharie les avait emplis de pitié pour cette tragique famille

des Maheu, dont tout le pays causait. Ils ne plaignaient pas le père,

ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un

loup. Seulement, la mère les touchait, cette pauvre femme qui venait

de perdre son fils, après avoir perdu son mari, et dont la fille

n'était peut-être plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter

qu'on parlait encore d'un grand-père infirme, d'un enfant boiteux à la

suite d'un éboulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la

grève. Aussi, bien que cette famille eût mérité en partie ses

malheurs, par son esprit détestable, avaient-ils résolu d'affirmer la

largeur de leur charité, leur désir d'oubli et de conciliation, en lui

portant eux-mêmes une aumône. Deux paquets, soigneusement enveloppés,

se trouvaient sous une banquette de la voiture.

Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numéro 16

du deuxième corps. Mais, quand les Grégoire furent descendus, avec

les paquets, ils frappèrent vainement, ils finirent par taper à coups

de poing dans la porte, sans obtenir davantage de réponse: la maison

résonnait lugubre, ainsi qu'une demeure vidée par le deuil, glacée et

noire, abandonnée depuis longtemps.

--Il n'y a personne, dit Cécile désappointée. Est-ce ennuyeux!

qu'est-ce que nous allons faire de tout ça?

Brusquement, la porte d'à côté s'ouvrit, et la Levaque parut.

--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...

C'est la voisine que vous voulez. Elle n'y est pas, elle est à

Réquillart...

Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur répétait

qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lénore et

Henri, pour permettre à la mère d'aller attendre, là-bas. Ses regards

étaient tombés sur les paquets, elle en arrivait à parler de sa pauvre

fille devenue veuve, à étaler sa propre misère, avec des yeux luisants

de convoitise. Puis, d'un air hésitant, elle murmura:

--J'ai la clef. Si monsieur et madame y tiennent absolument... Le

grand-père est là.

Les Grégoire, stupéfaits, la regardèrent. Comment! le grand-père

était là! mais personne ne répondait. Il dormait donc? Et, lorsque

la Levaque se fut décidée à ouvrir la porte, ce qu'ils virent les

arrêta sur le seuil.

Bonnemort était là, seul, les yeux larges et fixes, cloué sur une

chaise, devant la cheminée froide. Autour de lui, la salle paraissait

plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui

l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudité verdâtre des

murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, dont les

lèvres roses souriaient avec une bienveillance officielle. Le vieux

ne bougeait pas, ne clignait pas les paupières sous le coup de lumière

de la porte, l'air imbécile, comme s'il n'avait pas même vu entrer

tout ce monde. A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,

ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.

--Ne faites pas attention, s'il n'est guère poli, dit la Levaque

obligeamment. Paraît qu'il s'est cassé quelque chose dans la

cervelle. Voilà une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.

Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait

lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un épais crachat

noir. La cendre en était trempée, une boue de charbon, tout le

charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge. Déjà, il avait repris

son immobilité. Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour

cracher.

Troublés, le coeur levé de dégoût, les Grégoire tâchaient cependant de

prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.

--Eh bien! mon brave homme, dit le père, vous êtes donc enrhumé?

Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tête. Et le silence

retomba, lourdement.

--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mère.

Il garda sa raideur muette.

--Dis donc, papa, murmura Cécile, on nous avait bien raconté qu'il

était infirme; seulement, nous n'y avons plus songé ensuite...

Elle s'interrompit, très embarrassée. Après avoir posé sur la table

un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle défaisait le deuxième

paquet, elle en tirait une paire de souliers énormes. C'était le

cadeau destiné au grand-père, et elle tenait un soulier à chaque main,

interdite, en contemplant les pieds enflés du pauvre homme, qui ne

marcherait jamais plus.

--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit

M. Grégoire, pour égayer la situation. Ça ne fait rien, ça sert

toujours.

Bonnemort n'entendit pas, ne répondit pas, avec son effrayant visage,

d'une froideur et d'une dureté de pierre.

Alors, Cécile, furtivement, posa les souliers contre le mur. Mais

elle eut beau y mettre des précautions, les clous sonnèrent; et ces

chaussures énormes restèrent gênantes dans la pièce.

--Allez, il ne dira pas merci! s'écria la Levaque, qui avait jeté sur

les souliers un coup d'oeil de profonde envie. Autant donner une

paire de lunettes à un canard, sauf votre respect.

Elle continua, elle travailla pour entraîner les Grégoire chez elle,

comptant les y apitoyer. Enfin, elle imagina un prétexte, elle leur

vanta Henri et Lénore, qui étaient bien gentils, bien mignons; et si

intelligents, répondant comme des anges aux questions qu'on leur

posait! Ceux-là diraient tout ce que monsieur et madame désireraient

savoir.

--Viens-tu un instant, fillette? demanda le père, heureux de sortir.

--Oui, je vous suis, répondit-elle.

Cécile demeura seule avec Bonnemort. Ce qui la retenait là,

tremblante et fascinée, c'était qu'elle croyait reconnaître ce vieux:

où avait-elle donc rencontré cette face carrée, livide, tatouée de

charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple

hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la

serraient au cou. C'était lui, elle retrouvait l'homme, elle

regardait les mains posées sur les genoux, des mains d'ouvrier

accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore

malgré l'âge. Peu à peu, Bonnemort avait paru s'éveiller, et il

l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air béant. Une

flamme montait à ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,

d'où coulait un mince filet de salive noire. Attirés, tous deux

restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et fraîche des

longues paresses et du bien-être repu de sa race, lui gonflé d'eau,

d'une laideur lamentable de bête fourbue, détruit de père en fils par

cent années de travail et de faim.

Au bout de dix minutes, lorsque les Grégoire, surpris de ne pas voir

Cécile, rentrèrent chez les Maheu, ils poussèrent un cri terrible.

Par terre, leur fille gisait, la face bleue, étranglée. A son cou,

les doigts avaient laissé l'empreinte rouge d'une poigne de géant.

Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, était tombé près d'elle,

sans pouvoir se relever. Il avait ses mains crochues encore, il

regardait le monde de son air imbécile, les yeux grands ouverts. Et,

dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'était

répandue, la boue des crachats noirs avait éclaboussé la pièce; tandis

que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le

mur.

Jamais il ne fut possible de rétablir exactement les faits. Pourquoi

Cécile s'était-elle approchée? comment Bonnemort, cloué sur sa chaise,

avait-il pu la prendre à la gorge? Évidemment, lorsqu'il l'avait

tenue, il devait s'être acharné, serrant toujours, étouffant ses cris,

culbutant avec elle, jusqu'au dernier râle. Pas un bruit, pas une

plainte, n'avait traversé la mince cloison de la maison voisine. Il

fallut croire à un coup de brusque démence, à une tentation

inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille. Une telle

sauvagerie stupéfia, chez le vieil infirme qui avait vécu en brave

homme, en brute obéissante, contraire aux idées nouvelles. Quelle

rancune, inconnue de lui-même, lentement empoisonnée, était-elle donc

montée de ses entrailles à son crâne? L'horreur fit conclure à

l'inconscience, c'était le crime d'un idiot.

Cependant, les Grégoire, à genoux, sanglotaient, suffoquaient de

douleur. Leur fille adorée, cette fille désirée si longtemps, comblée

ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la

pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,

jamais assez grasse! Et c'était l'effondrement même de leur vie, à

quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?

La Levaque, éperdue, criait:

--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait là? Si l'on pouvait

s'attendre à une chose pareille!... Et la Maheude qui ne reviendra

que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.

Anéantis, le père et la mère ne répondaient pas.

--Hein? ça vaudrait mieux... J'y vais.

Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers. Tout le coron

s'agitait, une foule se bousculait déjà. Peut-être bien qu'on les

volerait. Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les

mettre. Doucement, elle les emporta. Ça devait être juste le pied de

Bouteloup.

A Réquillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Grégoire, en

compagnie de Négrel. Celui-ci, remonté de la fosse, donnait des

détails: on espérait communiquer le soir même avec les prisonniers;

mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de

mort continuait. Derrière l'ingénieur, la Maheude, assise sur la

poutre, écoutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter

le beau coup de son vieux. Et elle n'eut qu'un grand geste

d'impatience et d'irritation. Pourtant, elle la suivit.

Madame Hennebeau défaillait. Quelle abomination! cette pauvre Cécile,

si gaie ce jour-là, si vivante une heure plus tôt! Il fallut que

Hennebeau fît entrer un instant sa femme dans la masure du vieux

Mouque. De ses mains maladroites, il la dégrafait, troublé par

l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert. Et, comme, ruisselante

de larmes, elle étreignait Négrel, effaré de cette mort qui coupait

court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, délivré

d'une inquiétude. Ce malheur arrangeait tout, il préférait garder son

neveu, dans la crainte de son cocher.

V

En bas du puits, les misérables abandonnés hurlaient de terreur.

Maintenant, ils avaient de l'eau jusqu'au ventre. Le bruit du torrent

les étourdissait, les dernières chutes du cuvelage leur faisaient

croire à un craquement suprême du monde; et ce qui achevait de les

affoler, c'étaient les hennissements des chevaux enfermés dans

l'écurie, un cri de mort, terrible, inoubliable, d'animal qu'on

égorge.

Mouque avait lâché Bataille. Le vieux cheval était là, tremblant,

l'oeil dilaté et fixe sur cette eau qui montait toujours. Rapidement,

la salle de l'accrochage s'emplissait, on voyait grandir la crue

verdâtre, à la lueur rouge des trois lampes, brûlant encore sous la

voûte. Et, brusquement, quand il sentit cette glace lui tremper le

poil, il partit des quatre fers, dans un galop furieux, il s'engouffra

et se perdit au fond d'une des galeries de roulage.

Alors, ce fut un sauve-qui-peut, les hommes suivirent cette bête.

--Plus rien à foutre ici! criait Mouque. Faut voir par Réquillart.

Cette idée qu'ils pourraient sortir par la vieille fosse voisine,

s'ils y arrivaient avant que le passage fût coupé, les emportait

maintenant. Les vingt se bousculaient à la file, tenant leurs lampes

en l'air, pour que l'eau ne les éteignît pas. Heureusement, la

galerie s'élevait d'une pente insensible, ils allèrent pendant deux

cents mètres, luttant contre le flot, sans être gagnés davantage. Des

croyances endormies se réveillaient dans ces âmes éperdues, ils

invoquaient la terre, c'était la terre qui se vengeait, qui lâchait

ainsi le sang de la veine, parce qu'on lui avait tranché une artère.

Un vieux bégayait des prières oubliées, en pliant ses pouces en

dehors, pour apaiser les mauvais esprits de la mine.

Mais, au premier carrefour, un désaccord éclata. Le palefrenier

voulait passer à gauche, d'autres juraient qu'on raccourcirait, si

l'on prenait à droite. Une minute fut perdue.

--Eh! laissez-y la peau, qu'est-ce que ça me fiche! s'écria

brutalement Chaval. Moi, je file par là.

Il prit la droite, deux camarades le suivirent. Les autres

continuèrent à galoper derrière le père Mouque, qui avait grandi au

fond de Réquillart. Pourtant, il hésitait lui-même, ne savait par où

tourner. Les têtes s'égaraient, les anciens ne reconnaissaient plus

les voies, dont l'écheveau s'était comme embrouillé devant eux. A

chaque bifurcation, une incertitude les arrêtait court, et il fallait

se décider pourtant.

Étienne courait le dernier, retenu par Catherine, que paralysaient la

fatigue et la peur. Lui, aurait filé à droite, avec Chaval, car il le

croyait dans la bonne route; mais il l'avait lâché, quitte à rester au

fond. D'ailleurs, la débandade continuait, des camarades avaient

encore tiré de leur côté, ils n'étaient plus que sept derrière le

vieux Mouque.

--Pends-toi à mon cou, je te porterai, dit Étienne à la jeune fille,

en la voyant faiblir.

--Non, laisse, murmura-t-elle, je ne peux plus, j'aime mieux mourir

tout de suite.

Ils s'attardaient, de cinquante mètres en arrière, et il la soulevait

malgré sa résistance, lorsque la galerie brusquement se boucha: un

bloc énorme qui s'effondrait et les séparait des autres. L'inondation

détrempait déjà les roches, des éboulements se produisaient de tous

côtés. Ils durent revenir sur leurs pas. Puis, ils ne surent plus

dans quel sens ils marchaient. C'était fini, il fallait abandonner

l'idée de remonter par Réquillart. Leur unique espoir était de gagner

les tailles supérieures, où l'on viendrait peut-être les délivrer, si

les eaux baissaient.

Étienne reconnut enfin la veine Guillaume.

--Bon! dit-il, je sais où nous sommes. Nom de Dieu! nous étions dans

le vrai chemin; mais va te faire fiche, maintenant!... Écoute, allons

tout droit, nous grimperons par la cheminée.

Le flot battait leur poitrine, ils marchaient très lentement. Tant

qu'ils auraient de la lumière, ils ne désespéreraient pas; et ils

soufflèrent l'une des lampes, pour en économiser l'huile, avec la

pensée de la vider dans l'autre. Ils atteignaient la cheminée,

lorsqu'un bruit, derrière eux, les fit se tourner. Étaient-ce donc

les camarades, barrés à leur tour, qui revenaient? Un souffle ronflait

au loin, ils ne s'expliquaient pas cette tempête qui se rapprochait,

dans un éclaboussement d'écume. Et ils crièrent, quand ils virent une

masse géante, blanchâtre, sortir de l'ombre et lutter pour les

rejoindre, entre les boisages trop étroits, où elle s'écrasait.

C'était Bataille. En partant de l'accrochage, il avait galopé le long

des galeries noires, éperdument. Il semblait connaître son chemin,

dans cette ville souterraine, qu'il habitait depuis onze années; et

ses yeux voyaient clair, au fond de l'éternelle nuit où il avait vécu.

Il galopait, il galopait, pliant la tête, ramassant les pieds, filant

par ces boyaux minces de la terre, emplis de son grand corps. Les

rues se succédaient, les carrefours ouvraient leur fourche, sans qu'il

hésitât. Où allait-il? là-bas peut-être, à cette vision de sa

jeunesse, au moulin où il était né, sur le bord de la Scarpe, au

souvenir confus du soleil, brûlant en l'air comme une grosse lampe.

Il voulait vivre, sa mémoire de bête s'éveillait, l'envie de respirer

encore l'air des plaines le poussait droit devant lui, jusqu'à ce

qu'il eût découvert le trou, la sortie sous le ciel chaud, dans la

lumière. Et une révolte emportait sa résignation ancienne, cette

fosse l'assassinait, après l'avoir aveuglé. L'eau qui le poursuivait,

le fouettait aux cuisses, le mordait à la croupe. Mais, à mesure

qu'il s'enfonçait, les galeries devenaient plus étroites, abaissant le

toit, renflant le mur. Il galopait quand même, il s'écorchait,

laissait aux boisages des lambeaux de ses membres. De toutes parts,

la mine semblait se resserrer sur lui, pour le prendre et l'étouffer.

Alors, Étienne et Catherine, comme il arrivait près d'eux,

l'aperçurent qui s'étranglait entre les roches. Il avait buté, il

s'était cassé les deux jambes de devant. D'un dernier effort, il se

traîna quelques mètres; mais ses flancs ne passaient plus, il restait

enveloppé, garrotté par la terre. Et sa tête saignante s'allongea,

chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles. L'eau le

recouvrait rapidement, il se mit à hennir, du râle prolongé, atroce,

dont les autres chevaux étaient morts déjà, dans l'écurie. Ce fut une

agonie effroyable, cette vieille bête, fracassée, immobilisée, se

débattant à cette profondeur, loin du jour. Son cri de détresse ne

cessait pas, le flot noyait sa crinière, qu'il le poussait plus

rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte. Il y eut un dernier

ronflement, le bruit sourd d'un tonneau qui s'emplit. Puis un grand

silence tomba.

--Ah! mon Dieu! emmène-moi, sanglotait Catherine. Ah! mon Dieu! j'ai

peur, je ne veux pas mourir... Emmène-moi! emmène-moi!

Elle avait vu la mort. Le puits écroulé, la fosse inondée, rien ne

lui avait soufflé à la face cette épouvante, cette clameur de Bataille

agonisant. Et elle l'entendait toujours, ses oreilles en

bourdonnaient, toute sa chair en frissonnait.

--Emmène-moi! emmène-moi!

Étienne l'avait saisie et l'emportait. D'ailleurs, il était grand

temps, ils montèrent dans la cheminée, trempés jusqu'aux épaules.

Lui, devait l'aider, car elle n'avait plus la force de s'accrocher aux

bois. A trois reprises, il crut qu'elle lui échappait, qu'elle

retombait dans la mer profonde, dont la marée grondait derrière eux.

Cependant, ils purent respirer quelques minutes, quand ils eurent

rencontré la première voie, libre encore. L'eau reparut, il fallut se

hisser de nouveau. Et, durant des heures, cette montée continua, la

crue les chassait de voie en voie, les obligeait à s'élever toujours.

Dans la sixième, un répit les enfiévra d'espoir, il leur semblait que

le niveau demeurait stationnaire. Mais une hausse plus forte se

déclara, ils durent grimper à la septième, puis à la huitième. Une

seule restait, et quand ils y furent, ils regardèrent anxieusement

chaque centimètre que l'eau gagnait. Si elle ne s'arrêtait pas, ils

allaient donc mourir, comme le vieux cheval, écrasés contre le toit,

la gorge emplie par le flot?

Des éboulements retentissaient à chaque instant. La mine entière

était ébranlée, d'entrailles trop grêles, éclatant de la coulée énorme

qui la gorgeait. Au bout des galeries, l'air refoulé s'amassait, se

comprimait, partait en explosions formidables, parmi les roches

fendues et les terrains bouleversés. C'était le terrifiant vacarme

des cataclysmes intérieurs, un coin de la bataille ancienne, lorsque

les déluges retournaient la terre, en abîmant les montagnes sous les

plaines.

Et Catherine, secouée, étourdie de cet effondrement continu, joignait

les mains, bégayait les mêmes mots, sans relâche:

--Je ne veux pas mourir... Je ne veux pas mourir...

Pour la rassurer, Étienne jurait que l'eau ne bougeait plus. Leur

fuite durait bien depuis six heures, on allait descendre à leur

secours. Et il disait six heures sans savoir, la notion exacte du

temps leur échappait. En réalité, un jour entier s'était écoulé déjà,

dans leur montée au travers de la veine Guillaume.

Mouillés, grelottants, ils s'installèrent. Elle se déshabilla sans

honte, pour tordre ses vêtements; puis, elle remit la culotte et la

veste, qui achevèrent de sécher sur elle. Comme elle était pieds nus,

lui, qui avait ses sabots, la força à les prendre. Ils pouvaient

patienter maintenant, ils avaient baissé la mèche de la lampe, ne

gardant qu'une lueur faible de veilleuse. Mais des crampes leur

déchirèrent l'estomac, tous deux s'aperçurent qu'ils mouraient de

faim. Jusque-là, ils ne s'étaient pas senti vivre. Au moment de la

catastrophe, ils n'avaient point déjeuné, et ils venaient de retrouver

leurs tartines, gonflées par l'eau, changées en soupe. Elle dut se

fâcher pour qu'il voulût bien accepter sa part. Dès qu'elle eut

mangé, elle s'endormit de lassitude, sur la terre froide. Lui, brûlé

d'insomnie, la veillait, le front entre les mains, les yeux fixes.

Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Il n'aurait pu le dire. Ce qu'il

savait, c'était que devant lui, par le trou de la cheminée, il avait

vu reparaître le flot noir et mouvant, la bête dont le dos s'enflait

sans cesse pour les atteindre. D'abord, il n'y eut qu'une ligne

mince, un serpent souple qui s'allongea; puis, cela s'élargit en une

échine grouillante, rampante; et bientôt ils furent rejoints, les

pieds de la jeune fille endormie trempèrent. Anxieux, il hésitait à

la réveiller. N'était-ce pas cruel de la tirer de ce repos, de

l'ignorance anéantie qui la berçait peut-être dans un rêve de grand

air et de vie au soleil? Par où fuir, d'ailleurs? Et il cherchait, et

il se rappela que le plan incliné, établi dans cette partie de la

veine, communiquait, bout à bout, avec le plan qui desservait

l'accrochage supérieur. C'était une issue. Il la laissa dormir

encore, le plus longtemps qu'il fut possible, regardant le flot

gagner, attendant qu'il les chassât. Enfin, il la souleva doucement,

et elle eut un grand frisson.

--Ah! mon Dieu! c'est vrai!... Ça recommence, mon Dieu!

Elle se souvenait, elle criait, de retrouver la mort prochaine.

--Non, calme-toi, murmura-t-il. On peut passer, je te jure.

Pour se rendre au plan incliné, ils durent marcher ployés en deux, de

nouveau mouillés jusqu'aux épaules. Et la montée recommença, plus

dangereuse, par ce trou boisé entièrement, long d'une centaine de

mètres. D'abord, ils voulurent tirer le câble, afin de fixer en bas

l'un des chariots; car si l'autre était descendu, pendant leur

ascension, il les aurait broyés. Mais rien ne bougea, un obstacle

faussait le mécanisme. Ils se risquèrent, n'osant se servir de ce

câble qui les gênait, s'arrachant les ongles contre les charpentes

lisses. Lui, venait le dernier, la retenait du crâne, quand elle

glissait, les mains sanglantes. Brusquement, ils se cognèrent contre

des éclats de poutre, qui barraient le plan. Des terres avaient

coulé, un éboulement empêchait d'aller plus haut. Par bonheur, une

porte s'ouvrait là, et ils débouchèrent dans une voie.

Devant eux, la lueur d'une lampe les stupéfia. Un homme leur criait

rageusement:

--Encore des malins aussi bêtes que moi!

Ils reconnurent Chaval, qui se trouvait bloqué par l'éboulement, dont

les terres comblaient le plan incliné; et les deux camarades, partis

avec lui, étaient même restés en chemin, la tête fendue. Lui, blessé

au coude, avait eu le courage de retourner sur les genoux prendre

leurs lampes et les fouiller, pour voler leurs tartines. Comme il

s'échappait, un dernier effondrement, derrière son dos, avait bouché

la galerie.

Tout de suite, il se jura de ne point partager ses provisions avec ces

gens qui sortaient de terre. Il les aurait assommés. Puis, il les

reconnut à son tour, et sa colère tomba, il se mit à rire, d'un rire

de joie mauvaise.

--Ah! c'est toi, Catherine! Tu t'es cassé le nez, et tu as voulu

rejoindre ton homme. Bon! bon! nous allons la danser ensemble.

Il affectait de ne pas voir Étienne. Ce dernier, bouleversé de la

rencontre, avait eu un geste pour protéger la herscheuse, qui se

serrait contre lui. Pourtant, il fallait bien accepter la situation.

Il demanda simplement au camarade, comme s'ils s'étaient quittés bons

amis, une heure plus tôt:

--As-tu regardé au fond? On ne peut donc passer par les tailles?

Chaval ricanait toujours.

--Ah! ouiche! par les tailles! Elles se sont éboulées aussi, nous

sommes entre deux murs, une vraie souricière... Mais tu peux t'en

retourner par le plan, si tu es un bon plongeur.

En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter. La retraite se

trouvait coupée déjà. Et il avait raison, c'était une souricière, un

bout de galerie que des affaissements considérables obstruaient en

arrière et en avant. Pas une issue, tous trois étaient murés.

--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard. Va, c'est ce que tu

feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai

seulement pas. Il y a encore ici de la place pour deux hommes...

Nous verrons bientôt lequel crèvera le premier, à moins qu'on ne

vienne, ce qui me semble difficile.

Le jeune homme reprit:

--Si nous tapions, on nous entendrait peut-être.

--J'en suis las, de taper... Tiens! essaie toi-même avec cette

pierre.

Étienne ramassa le morceau de grès, que l'autre avait émietté déjà, et

il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le

roulement prolongé, dont les ouvriers en péril signalent leur

présence. Puis, il colla son oreille, pour écouter. A vingt

reprises, il s'entêta. Aucun bruit ne répondait.

Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit ménage.

D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brûlait,

les autres serviraient plus tard. Ensuite, il posa sur une pièce du

boisage les deux tartines qu'il avait encore. C'était le buffet, il

irait bien deux jours avec ça, s'il était raisonnable. Il se tourna,

en disant:

--Tu sais, Catherine, il y en aura la moitié pour toi, quand tu auras

trop faim.

La jeune fille se taisait. Cela comblait son malheur, de se retrouver

entre ces deux hommes.

Et l'affreuse vie commença. Ni Chaval ni Étienne n'ouvraient la

bouche, assis par terre, à quelques pas. Sur la remarque du premier,

le second éteignit sa lampe, un luxe de lumière inutile; puis, ils

retombèrent dans leur silence. Catherine s'était couchée près du

jeune homme, inquiète des regards que son ancien galant lui jetait.

Les heures s'écoulaient, on entendait le petit murmure de l'eau

montant sans cesse; tandis que, de temps à autre, des secousses

profondes, des retentissements lointains, annonçaient les derniers

tassements de la mine. Quand la lampe se vida et qu'il fallut en

ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un

instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer

dans les ténèbres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou. Ils

s'étaient allongés de nouveau, les heures se remirent à couler.

Un bruit émotionna Étienne et Catherine, qui levèrent la tête. Chaval

se décidait à manger: il avait coupé la moitié d'une tartine, il

mâchait longuement, pour ne pas être tenté d'avaler tout. Eux, que la

faim torturait, le regardèrent.

--Vrai, tu refuses? dit-il à la herscheuse, de son air provocant. Tu

as tort.

Elle avait baissé les yeux, craignant de céder, l'estomac déchiré

d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupières. Mais

elle comprenait ce qu'il demandait; déjà, le matin, il lui avait

soufflé sur le cou; il était repris d'une de ses anciennes fureurs de

désir, en la voyant près de l'autre. Les regards dont il l'appelait

avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises

jalouses, quand il tombait sur elle à coups de poing, en l'accusant

d'abominations avec le logeur de sa mère. Et elle ne voulait pas,

elle tremblait, en retournant à lui, de jeter ces deux hommes l'un sur

l'autre, dans cette cave étroite où ils agonisaient. Mon Dieu! est-ce

qu'on ne pouvait finir en bonne amitié!

Étienne serait mort d'inanition, plutôt que de mendier à Chaval une

bouchée de pain. Le silence s'alourdissait, une éternité encore parut

se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une

à une, sans espoir. Il y avait un jour qu'ils étaient enfermés

ensemble. La deuxième lampe pâlissait, ils allumèrent la troisième.

Chaval entama son autre tartine, et il grogna:

--Viens donc, bête!

Catherine eut un frisson. Pour la laisser libre, Étienne s'était

détourné. Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit à voix basse:

--Va, mon enfant.

Les larmes qu'elle étouffait ruisselèrent alors. Elle pleurait

longuement, ne trouvant même pas la force de se lever, ne sachant plus

si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le

corps. Lui, s'était mis debout, allait et venait, battait vainement

le rappel des mineurs, enragé de ce reste de vie qu'on l'obligeait à

vivre là, collé au rival qu'il exécrait. Pas même assez de place pour

crever loin l'un de l'autre! Dès qu'il avait fait dix pas, il devait

revenir et se cogner contre cet homme. Et elle, la triste fille,

qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier

vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.

Ça n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la révoltante

promiscuité s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure

des besoins satisfaits en commun. Deux fois, il se rua sur les

roches, comme pour les ouvrir à coups de poing.

Une nouvelle journée s'achevait, et Chaval s'était assis près de

Catherine, partageant avec elle sa dernière moitié de tartine. Elle

mâchait les bouchées péniblement, il les lui faisait payer chacune

d'une caresse, dans son entêtement de jaloux qui ne voulait pas mourir

sans la ravoir, devant l'autre. Épuisée, elle s'abandonnait. Mais,

lorsqu'il tâcha de la prendre, elle se plaignit.

--Oh! laisse, tu me casses les os.

Étienne, frémissant, avait posé son front contre les bois, pour ne pas

voir. Il revint d'un bond, affolé.

--Laisse-la, nom de Dieu!

--Est-ce que ça te regarde? dit Chaval. C'est ma femme, elle est à

moi peut-être!

Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui écrasant sur la

bouche ses moustaches rouges, continuant:

--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir là-bas si

nous y sommes.

Mais Étienne, les lèvres blanches, criait:

--Si tu ne la lâches pas, je t'étrangle!

Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement

de la voix, que le camarade allait en finir. La mort leur semblait

trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cédât la

place. C'était l'ancienne bataille qui recommençait, dans la terre où

ils dormiraient bientôt côte à côte; et ils avaient si peu d'espace,

qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les écorcher.

--Méfie-toi, gronda Chaval. Cette fois, je te mange.

Étienne, à ce moment, devint fou. Ses yeux se noyèrent d'une vapeur

rouge, sa gorge s'était congestionnée d'un flot de sang. Le besoin de

tuer le prenait, irrésistible, un besoin physique, l'excitation

sanguine d'une muqueuse qui détermine un violent accès de toux. Cela

monta, éclata en dehors de sa volonté, sous la poussée de la lésion

héréditaire. Il avait empoigné, dans le mur, une feuille de schiste,

et il l'ébranlait, et il l'arrachait, très large, très lourde. Puis,

à deux mains, avec une force décuplée, il l'abattit sur le crâne de

Chaval.

Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrière. Il tomba, la face

broyée, le crâne fendu. La cervelle avait éclaboussé le toit de la

galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu

d'une source. Tout de suite, il y eut une mare, où l'étoile fumeuse

de la lampe se refléta. L'ombre envahissait ce caveau muré, le corps

semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.

Et, penché, l'oeil élargi, Étienne le regardait. C'était donc fait,

il avait tué. Confusément, toutes ses luttes lui revenaient à la

mémoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses

muscles, l'alcool lentement accumulé de sa race. Pourtant, il n'était

ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi. Ses

cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgré la

révolte de son éducation, une allégresse faisait battre son coeur, la

joie animale d'un appétit enfin satisfait. Il eut ensuite un orgueil,

l'orgueil du plus fort. Le petit soldat lui était apparu, la gorge

trouée d'un couteau, tué par un enfant. Lui aussi, avait tué.

Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.

--Mon Dieu! il est mort!

--Tu le regrettes? demanda Étienne farouche.

Elle suffoquait, elle balbutiait. Puis, chancelante, elle se jeta

dans ses bras.

--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!

D'une étreinte, elle s'attachait à ses épaules, et il l'étreignait

également, et ils espérèrent qu'ils allaient mourir. Mais la mort

n'avait pas de hâte, ils dénouèrent leurs bras. Puis, tandis qu'elle

se cachait les yeux, il traîna le misérable, il le jeta dans le plan

incliné, pour l'ôter de l'espace étroit où il fallait vivre encore.

La vie n'aurait plus été possible, avec ce cadavre sous les pieds. Et

ils s'épouvantèrent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un

rejaillissement d'écume. L'eau avait donc empli déjà ce trou? Ils

l'aperçurent, elle déborda dans la galerie.

Alors, ce fut une lutte nouvelle. Ils avaient allumé la dernière

lampe, elle s'épuisait en éclairant la crue, dont la hausse régulière,

entêtée, ne s'arrêtait pas. Ils eurent d'abord de l'eau aux

chevilles, puis elle leur mouilla les genoux. La voie montait, ils se

réfugièrent au fond, ce qui leur donna un répit de quelques heures.

Mais le flot les rattrapa, ils baignèrent jusqu'à la ceinture.

Debout, acculés, l'échine collée contre la roche, ils la regardaient

croître, toujours, toujours. Quand elle atteindrait leur bouche, ce

serait fini. La lampe, qu'ils avaient accrochée, jaunissait la houle

rapide des petites ondes; elle pâlit, ils ne distinguèrent plus qu'un

demi-cercle diminuant sans cesse, comme mangé par l'ombre qui semblait

grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe

venait de s'éteindre, après avoir craché sa dernière goutte d'huile.

C'était la nuit complète, absolue, cette nuit de la terre qu'ils

dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux à la clarté du soleil.

--Nom de Dieu! jura sourdement Étienne.

Catherine, comme si elle eût senti les ténèbres la saisir, s'était

abritée contre lui. Elle répéta le mot des mineurs, à voix basse:

--La mort souffle la lampe.

Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fièvre de

vivre les ranima. Lui, violemment, se mit à creuser le schiste avec

le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles. Ils

pratiquèrent une sorte de banc élevé, et lorsqu'ils s'y furent hissés

tous les deux, ils se trouvèrent assis, les jambes pendantes, le dos

ployé, car la voûte les forçait à baisser la tête. L'eau ne glaçait

plus que leurs talons; mais ils ne tardèrent pas à en sentir le froid

leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement

invincible et sans trêve. Le banc, mal aplani, se trempait d'une

humidité si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas

glisser. C'était la fin, combien attendraient-ils, réduits à cette

niche, où ils n'osaient risquer un geste, exténués, affamés, n'ayant

plus ni pain ni lumière? Et ils souffraient surtout des ténèbres, qui

les empêchaient de voir venir la mort. Un grand silence régnait, la

mine gorgée d'eau ne bougeait plus. Ils n'avaient maintenant, sous

eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa

marée muette.

Les heures se succédaient, toutes également noires, sans qu'ils

pussent en mesurer la durée exacte, de plus en plus égarés dans le

calcul du temps. Leurs tortures, qui auraient dû allonger les

minutes, les emportaient, rapides. Ils croyaient n'être enfermés que

depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en réalité la troisième journée

déjà se terminait. Toute espérance de secours s'en était allée,

personne ne les savait là, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,

et la faim les achèverait, si l'inondation leur faisait grâce. Une

dernière fois, ils avaient eu la pensée de battre le rappel; mais la

pierre était restée sous l'eau. D'ailleurs, qui les entendrait?

Catherine, résignée, avait appuyé contre la veine sa tête endolorie,

lorsqu'un tressaillement la redressa.

--Écoute! dit-elle.

D'abord, Étienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant

toujours. Il mentit, il voulut la tranquilliser.

--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.

--Non, non, pas ça... Là-bas, écoute!

Et elle collait son oreille au charbon. Il comprit, il fit comme

elle. Une attente de quelques secondes les étouffa. Puis, très

lointains, très faibles, ils entendirent trois coups, largement

espacés. Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,

c'étaient peut-être des craquements dans la couche. Et ils ne

savaient avec quoi frapper pour répondre.

Étienne eut une idée.

--Tu as les sabots. Sors les pieds, tape avec les talons.

Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils écoutèrent, et

ils distinguèrent de nouveau les trois coups, au loin. Vingt fois ils

recommencèrent, vingt fois les coups répondirent. Ils pleuraient, ils

s'embrassaient, au risque de perdre l'équilibre. Enfin, les camarades

étaient là, ils arrivaient. C'était un débordement de joie et d'amour

qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps

inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu'à fendre la roche du

doigt, pour les délivrer.

--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuyé la

tête!

--Oh! tu as une oreille! disait-il à son tour. Moi, je n'entendais

rien.

Dès ce moment, ils se relayèrent, toujours l'un d'eux écoutait, prêt à

correspondre, au moindre signal. Ils saisirent bientôt des coups de

rivelaine: on commençait les travaux d'approche, on ouvrait une

galerie. Pas un bruit ne leur échappait. Mais leur joie tomba. Ils

avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le désespoir les

reprenait peu à peu. D'abord, ils s'étaient répandus en explications:

on arrivait évidemment par Réquillart, la galerie descendait dans la

couche, peut-être en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes

à l'abattage. Puis ils parlèrent moins, ils finirent par se taire,

quand ils en vinrent à calculer la masse énorme qui les séparait des

camarades. Muets, ils continuaient leurs réflexions, ils comptaient

les journées et les journées qu'un ouvrier mettrait à percer un tel

bloc. Jamais on ne les rejoindrait assez tôt, ils seraient morts

vingt fois. Et, mornes, n'osant plus échanger une parole dans ce

redoublement d'angoisse, ils répondaient aux appels d'un roulement de

sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux

autres qu'ils vivaient encore.

Un jour, deux jours, se passèrent. Ils étaient au fond depuis six

jours. L'eau, arrêtée à leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et

leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace. Pendant une

heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors

si incommode, qu'ils étaient tordus de crampes atroces et qu'ils

devaient laisser retomber les talons. Toutes les dix minutes, ils se

remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante. Les cassures

du charbon leur défonçaient l'échine, ils éprouvaient à la nuque une

douleur fixe et intense, d'avoir à la tenir ployée constamment, pour

ne pas se briser le crâne. Et l'étouffement croissait, l'air refoulé

par l'eau se comprimait dans l'espèce de cloche où ils se trouvaient

enfermés. Leur voix, assourdie, paraissait venir de très loin. Des

bourdonnements d'oreilles se déclarèrent, ils entendaient les volées

d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grêle,

interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim. Elle portait à

sa gorge ses pauvres mains crispées, elle avait de grands souffles

creux, une plainte continue, déchirante, comme si une tenaille lui eût

arraché l'estomac. Étienne, étranglé par la même torture, tâtonnait

fiévreusement dans l'obscurité, lorsque, près de lui, ses doigts

rencontrèrent une pièce du boisage, à moitié pourrie, que ses ongles

émiettaient. Et il en donna une poignée à la herscheuse, qui

l'engloutit goulûment. Durant deux journées, ils vécurent de ce bois

vermoulu, ils le dévorèrent tout entier, désespérés de l'avoir fini,

s'écorchant à vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les

fibres résistaient. Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne

pouvoir mâcher la toile de leurs vêtements. Une ceinture de cuir qui

le serrait à la taille les soulagea un peu. Il en coupa de petits

morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait à les

avaler. Cela occupait leurs mâchoires, leur donnait l'illusion qu'ils

mangeaient. Puis, quand la ceinture fut achevée, ils se remirent à la

toile, la suçant pendant des heures.

Mais, bientôt, ces crises violentes se calmèrent, la faim ne fut plus

qu'une douleur profonde, sourde, l'évanouissement même, lent et

progressif, de leurs forces. Sans doute, ils auraient succombé, s'ils

n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient. Ils se

baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela à

vingt reprises, brûlés d'une telle soif, que toute cette eau ne

pouvait l'étancher.

Le septième jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta

de la main un corps flottant devant elle.

--Dis donc, regarde... Qu'est-ce que c'est?

Étienne tâta dans les ténèbres.

--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aérage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgée, le corps revint

battre sa main. Et elle poussa un cri terrible.

--C'est lui, mon Dieu!

--Qui donc?

--Lui, tu sais bien?... J'ai senti ses moustaches.

C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné, poussé jusqu'à

eux par la crue. Étienne allongea le bras, sentit aussi les

moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le

secoua. Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché l'eau

qui lui restait à la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du

sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le

sang de cet homme.

--Attends, bégaya Étienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'éloigna. Mais, bientôt,

ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

--Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisième fois, Étienne dut le laisser. Quelque courant le

ramenait. Chaval ne voulait pas partir, voulait être avec eux, contre

eux. Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air.

Pendant toute cette journée, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux

mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les décida: ils

écartaient le corps à chaque gorgée, ils buvaient quand même. Ce

n'était pas la peine de lui casser la tête, pour qu'il revînt entre

lui et elle, entêté dans sa jalousie. Jusqu'au bout, il serait là,

même mort, pour les empêcher d'être ensemble.

Encore un jour, et encore un jour. Étienne, à chaque frisson de

l'eau, recevait un léger coup de l'homme qu'il avait tué, le simple

coudoiement d'un voisin qui rappelait sa présence. Et, toutes les

fois, il tressaillait. Continuellement, il le voyait, gonflé, verdi,

avec ses moustaches rouges, dans sa face broyée. Puis, il ne se

souvenait plus, il ne l'avait pas tué, l'autre nageait et allait le

mordre. Catherine, maintenant, était secouée de crises de larmes,

longues, interminables, après lesquelles un accablement

l'anéantissait. Elle finit par tomber dans un état de somnolence

invincible. Il la réveillait, elle bégayait des mots, elle se

rendormait tout de suite, sans même soulever les paupières; et, de

crainte qu'elle ne se noyât, il lui avait passé un bras à la taille.

C'était, lui, maintenant, qui répondait aux camarades. Les coups de

rivelaine approchaient, il les entendait derrière son dos. Mais ses

forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage à taper. On les

savait là, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'intéressait plus,

qu'on pût venir. Dans l'hébétement de son attente, il en était,

pendant des heures, à oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les réconforta un peu. L'eau baissait, le corps de

Chaval s'éloigna. Depuis neuf jours, on travaillait à leur

délivrance, et ils faisaient, pour la première fois, quelques pas dans

la galerie, lorsqu'une épouvantable commotion les jeta sur le sol.

Ils se cherchèrent, ils restèrent aux bras l'un de l'autre, fous, ne

comprenant pas, croyant que la catastrophe recommençait. Rien ne

remuait plus, le bruit des rivelaines avait cessé.

Dans le coin où ils se tenaient assis, côte à côte, Catherine eut un

léger rire.

--Il doit faire bon dehors... Viens, sortons d'ici.

Étienne, d'abord, lutta contre cette démence. Mais une contagion

ébranlait sa tête plus solide, il perdit la sensation juste du réel.

Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agitée de

fièvre, tourmentée à présent d'un besoin de paroles et de gestes. Les

bourdonnements de ses oreilles étaient devenus des murmures d'eau

courante, des chants d'oiseaux; et elle sentait un violent parfum

d'herbes écrasées, et elle voyait clair, de grandes taches jaunes

volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, près

du canal, dans les blés, par une journée de beau soleil.

--Hein? fait-il chaud!... Prends-moi donc, restons ensemble, oh!

toujours, toujours!

Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant

dans un bavardage de fille heureuse:

--Avons-nous été bêtes d'attendre si longtemps! Tout de suite,

j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boudé...

Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas,

le nez en l'air, à nous écouter respirer, avec la grosse envie de nous

prendre?

Il fut gagné par sa gaieté, il plaisanta les souvenirs de leur muette

tendresse.

--Tu m'as battu une fois, oui, oui! des soufflets sur les deux joues!

--C'est que je t'aimais, murmura-t-elle. Vois-tu, je me défendais de

songer à toi, je me disais que c'était bien fini; et, au fond, je

savais qu'un jour ou l'autre nous nous mettrions ensemble... Il ne

fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?

Un frisson le glaçait, il voulut secouer ce rêve, puis il répéta

lentement:

--Rien n'est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout

recommence.

--Alors, tu me gardes, c'est le bon coup, cette fois?

Et, défaillante, elle glissa. Elle était si faible, que sa voix

assourdie s'éteignait. Effrayé, il l'avait retenue sur son coeur.

--Tu souffres?

Elle se redressa, étonnée.

--Non, pas du tout... Pourquoi?

Mais cette question l'avait éveillée de son rêve. Elle regarda

éperdument les ténèbres, elle tordit ses mains, dans une nouvelle

crise de sanglots.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il fait noir!

Ce n'étaient plus les blés, ni l'odeur des herbes, ni le chant des

alouettes, ni le grand soleil jaune; c'étaient la mine éboulée,

inondée, la nuit puante, l'égouttement funèbre de ce caveau où ils

râlaient depuis tant de jours. La perversion de ses sens en

augmentait l'horreur maintenant, elle était reprise des superstitions

de son enfance, elle vit l'Homme noir, le vieux mineur trépassé qui

revenait dans la fosse tordre le cou aux vilaines filles.

--Écoute, as-tu entendu?

--Non, rien, je n'entends rien.

--Si, l'Homme, tu sais?... Tiens! il est là... La terre a lâché tout

le sang de la veine, pour se venger de ce qu'on lui a coupé une

artère; et il est là, tu le vois, regarde! plus noir que la nuit...

Oh! j'ai peur, oh! j'ai peur!

Elle se tut, grelottante. Puis, à voix très basse, elle continua:

--Non, c'est toujours l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est avec nous, celui qui n'est plus.

L'image de Chaval la hantait, et elle parlait de lui confusément, elle

racontait leur existence de chien, le seul jour où il s'était montré

gentil, à Jean-Bart, les autres jours de sottises et de gifles, quand

il la tuait de ses caresses, après l'avoir rouée de coups.

--Je te dis qu'il vient, qu'il va nous empêcher encore d'aller

ensemble!... Ça le reprend, sa jalousie... Oh! renvoie-le, oh!

garde-moi, garde-moi tout entière!

D'un élan, elle s'était pendue à lui, elle chercha sa bouche et y

colla passionnément la sienne. Les ténèbres s'éclairèrent, elle revit

le soleil, elle retrouva un rire calmé d'amoureuse. Lui, frémissant

de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue sous la veste et la

culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un réveil de sa virilité. Et ce

fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de

boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur,

l'obstiné besoin de vivre, de faire de la vie une dernière fois. Ils

s'aimèrent dans le désespoir de tout, dans la mort.

Ensuite, il n'y eut plus rien. Étienne était assis par terre,

toujours dans le même coin, et il avait Catherine sur les genoux,

couchée, immobile. Des heures, des heures s'écoulèrent. Il crut

longtemps qu'elle dormait; puis, il la toucha, elle était très froide,

elle était morte. Pourtant, il ne remuait pas, de peur de la

réveiller. L'idée qu'il l'avait eue femme le premier, et qu'elle

pouvait être grosse, l'attendrissait. D'autres idées, l'envie de

partir avec elle, la joie de ce qu'ils feraient tous les deux plus

tard, revenaient par moments, mais si vagues, qu'elles semblaient

effleurer à peine son front, comme le souffle même du sommeil. Il

s'affaiblissait, il ne lui restait que la force d'un petit geste, un

lent mouvement de la main, pour s'assurer qu'elle était bien là, ainsi

qu'une enfant endormie, dans sa raideur glacée. Tout s'anéantissait,

la nuit elle-même avait sombré, il n'était nulle part, hors de

l'espace, hors du temps. Quelque chose tapait bien à côté de sa tête,

des coups dont la violence se rapprochait; mais il avait eu d'abord la

paresse d'aller répondre, engourdi d'une fatigue immense; et, à

présent, il ne savait plus, il rêvait seulement qu'elle marchait

devant lui et qu'il entendait le léger claquement de ses sabots. Deux

jours se passèrent, elle n'avait pas remué, il la touchait de son

geste machinal, rassuré de la sentir si tranquille.

Étienne ressentit une secousse. Des voix grondaient, des roches

roulaient jusqu'à ses pieds. Quand il aperçut une lampe, il pleura.

Ses yeux clignotants suivaient la lumière, il ne se lassait pas de la

voir, en extase devant ce point rougeâtre qui tachait à peine les

ténèbres. Mais des camarades l'emportaient, il les laissa introduire,

entre ses dents serrées, des cuillerées de bouillon. Ce fut seulement

dans la galerie de Réquillart qu'il reconnut quelqu'un, l'ingénieur

Négrel, debout devant lui; et ces deux hommes qui se méprisaient,

l'ouvrier révolté, le chef sceptique, se jetèrent au cou l'un de

l'autre, sanglotèrent à gros sanglots, dans le bouleversement profond

de toute l'humanité qui était en eux. C'était une tristesse immense,

la misère des générations, l'excès de douleur où peut tomber la vie.

Au jour, la Maheude, abattue près de Catherine morte, jeta un cri,

puis un autre, puis un autre, de grandes plaintes très longues,

incessantes. Plusieurs cadavres étaient déjà remontés et alignés par

terre: Chaval que l'on crut assommé sous un éboulement, un galibot et

deux haveurs également fracassés, le crâne vide de cervelle, le ventre

gonflé d'eau. Des femmes, dans la foule, perdaient la raison,

déchiraient leurs jupes, s'égratignaient la face. Lorsqu'on le sortit

enfin, après l'avoir habitué aux lampes et nourri un peu, Étienne

apparut décharné, les cheveux tout blancs; et on s'écartait, on

frémissait devant ce vieillard. La Maheude s'arrêta de crier, pour le

regarder stupidement, de ses grands yeux fixes.

Germinal(#5711) · 第 43 / 44 题