III

A quatre heures, la descente commença. Dansaert, installé en personne

au bureau du marqueur, dans la lampisterie, inscrivait chaque ouvrier

qui se présentait, et lui faisait donner une lampe. Il les prenait

tous, sans une observation, tenant la promesse des affiches.

Cependant, lorsqu'il aperçut au guichet Étienne et Catherine, il eut

un sursaut, très rouge, la bouche ouverte pour refuser l'inscription;

puis, il se contenta de triompher, d'un air goguenard: ah! ah! le fort

des forts était donc par terre? la Compagnie avait donc du bon, que le

terrible tombeur de Montsou revenait lui demander du pain? Silencieux,

Étienne emporta sa lampe et monta au puits, avec la herscheuse.

Mais c'était là, dans la salle de recette, que Catherine craignait les

mauvaises paroles des camarades. Justement, dès l'entrée, elle

reconnut Chaval au milieu d'une vingtaine de mineurs, attendant qu'une

cage fût libre. Il s'avançait furieusement vers elle, lorsque la vue

d'Étienne l'arrêta. Alors, il affecta de ricaner, avec des

haussements d'épaules outrageux. Très bien! il s'en foutait, du

moment que l'autre avait occupé la place toute chaude; bon débarras!

ça regardait le monsieur, s'il aimait les restes; et, sous l'étalage

de ce dédain, il était repris d'un tremblement de jalousie, ses yeux

flambaient. D'ailleurs, les camarades ne bougeaient pas, muets, les

yeux baissés. Ils se contentaient de jeter un regard oblique aux

nouveaux venus; puis, abattus et sans colère, ils se remettaient à

regarder fixement la bouche du puits, leur lampe à la main, grelottant

sous la mince toile de leur veste, dans les courants d'air continus de

la grande salle.

Enfin, la cage se cala sur les verrous, on leur cria d'embarquer.

Catherine et Étienne se tassèrent dans une berline, où Pierron et deux

haveurs se trouvaient déjà. A côté, dans l'autre berline, Chaval

disait au père Mouque, très haut, que la Direction avait bien tort de

ne pas profiter de l'occasion pour débarrasser les fosses des

chenapans qui les pourrissaient; mais le vieux palefrenier, déjà

retombé à la résignation de sa chienne d'existence, ne se fâchait plus

de la mort de ses enfants, répondait simplement d'un geste de

conciliation.

La cage se décrocha, on fila dans le noir. Personne ne parlait. Tout

d'un coup, comme on était aux deux tiers de la descente, il y eut un

frottement terrible. Les fers craquaient, les hommes furent jetés les

uns contre les autres.

--Nom de Dieu! gronda Étienne, est-ce qu'ils vont nous aplatir? Nous

finirons par tous y rester, avec leur sacré cuvelage. Et ils disent

encore qu'ils l'ont réparé!

Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle. Elle descendait

maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers

écoutaient avec inquiétude ce ruissellement. Il s'était donc déclaré

bien des fuites, dans le brandissage des joints?

Pierron, interrogé, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne

voulut pas montrer sa peur, qui pouvait être considérée comme une

attaque à la Direction; et il répondit:

--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ça. Sans doute qu'on n'a

pas eu le temps de brandir les pichoux.

Le torrent ronflait sur leurs têtes, ils arrivèrent au fond, au

dernier accrochage, sous une véritable trombe d'eau. Pas un porion

n'avait eu l'idée de monter par les échelles, pour se rendre compte.

La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit

suivante. Dans les galeries, la réorganisation du travail donnait

assez de mal. Avant de laisser les haveurs retourner à leur chantier

d'abattage, l'ingénieur avait décidé que, pendant les cinq premiers

jours, tous les hommes exécuteraient certains travaux de

consolidation, d'une urgence absolue. Des éboulements menaçaient

partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait

raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de

mètres. En bas, on formait donc des équipes de dix hommes, chacune

sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait à la besogne, aux

endroits les plus endommagés. Quand la descente fut finie, on compta

que trois cent vingt-deux mineurs étaient descendus, environ la moitié

du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine

exploitation.

Justement, Chaval compléta l'équipe dont Catherine et Étienne

faisaient partie; et il n'y eut pas là un hasard, il s'était caché

d'abord derrière les camarades, puis il avait forcé la main au porion.

Cette équipe-là s'en alla déblayer, dans le bout de la galerie nord, à

près de trois kilomètres, un éboulement qui bouchait une voie de la

veine Dix-Huit-Pouces. On attaqua les roches éboulées à la pioche et

à la pelle. Étienne, Chaval et cinq autres déblayaient, tandis que

Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incliné.

Les paroles étaient rares, le porion ne les quittait pas. Cependant,

les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger

des gifles. Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette

traînée, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si

bien que le nouveau l'avait menacé d'une danse, s'il ne la laissait

pas tranquille. Leurs yeux se mangeaient, on dut les séparer.

Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail. Il

paraissait d'une humeur exécrable, il s'emporta contre le porion: rien

ne marchait, les bois demandaient à être remplacés au fur et à mesure,

est-ce que c'était fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en

annonçant qu'il reviendrait avec l'ingénieur. Il attendait Négrel

depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.

Une heure encore s'écoula. Le porion avait arrêté le déblaiement,

pour employer tout son monde à étayer le toit. Même la herscheuse et

les deux galibots ne roulaient plus, préparaient et apportaient les

pièces du boisage. Dans ce fond de galerie, l'équipe se trouvait

comme aux avant-postes, perdue à une extrémité de la mine, sans

communication désormais avec les autres chantiers. Trois ou quatre

fois, des bruits étranges, de lointains galops firent bien tourner la

tête aux travailleurs: qu'était-ce donc? on aurait dit que les voies

se vidaient, que les camarades remontaient déjà, et au pas de course.

Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient

à caler les bois, étourdis par les grands coups de marteau. Enfin, on

reprit le déblaiement, le roulage recommença.

Dès le premier voyage, Catherine, effrayée, revint en disant qu'il n'y

avait plus personne au plan incliné.

--J'ai appelé, on n'a pas répondu. Tous ont fichu le camp.

Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetèrent leurs outils pour

galoper. Cette idée, d'être abandonnés, seuls au fond de la fosse, si

loin de l'accrochage, les affolait. Ils n'avaient gardé que leur

lampe, ils couraient à la file, les hommes, les enfants, la

herscheuse; et le porion lui-même perdait la tête, jetait des appels,

de plus en plus effrayé du silence, de ce désert des galeries qui

s'étendait sans fin. Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrât pas une

âme? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur

s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils

sentaient là, sans la connaître.

Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra

la route. Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils

ne pouvaient plus courir, ils fendaient péniblement le flot, avec la

pensée qu'une minute de retard allait être la mort.

--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crevé, cria Étienne. Je le

disais bien que nous y resterions!

Depuis la descente, Pierron, très inquiet, voyait augmenter le déluge

qui tombait du puits. Tout en embarquant les berlines avec deux

autres, il levait la tête, la face trempée des grosses gouttes, les

oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempête, là-haut. Mais il

trembla surtout, quand il s'aperçut que, sous lui, le puisard, le

bougnou profond de dix mètres, s'emplissait: déjà, l'eau jaillissait

du plancher, débordait sur les dalles de fonte; et c'était une preuve

que la pompe ne suffisait plus à épuiser les fuites. Il l'entendait

s'essouffler, avec un hoquet de fatigue. Alors, il avertit Dansaert,

qui jura de colère, en répondant qu'il fallait attendre l'ingénieur.

Deux fois, il revint à la charge, sans tirer de lui autre chose que

des haussements d'épaules exaspérés. Eh bien! l'eau montait, que

pouvait-il y faire?

Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait à la corvée; et il dut le

tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'était brusquement

cabré, la tête allongée vers le puits, hennissant à la mort.

--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiète?... Ah! c'est parce

qu'il pleut. Viens donc, ça ne te regarde pas.

Mais la bête frissonnait de tout son poil, il la traîna de force au

roulage.

Presque au même instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au

fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un

vacarme prolongé de chute. C'était une pièce du cuvelage qui se

détachait, qui tombait de cent quatre-vingts mètres, en rebondissant

contre les parois. Pierron et les autres chargeurs purent se garer,

la planche de chêne broya seulement une berline vide. En même temps,

un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevée, ruisselait.

Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde

pièce déboula. Et, devant la catastrophe menaçante, effaré, il

n'hésita plus, il donna l'ordre de la remonte, lança des porions pour

avertir les hommes, dans les chantiers.

Alors, commença une effroyable bousculade. De chaque galerie, des

files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient à l'assaut des cages.

On s'écrasait, on se tuait pour être remonté tout de suite.

Quelques-uns, qui avaient eu l'idée de prendre le goyot des échelles,

redescendirent en criant que le passage y était bouché déjà. C'était

l'épouvante de tous, après chaque départ d'une cage: celle-là venait

de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu

des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la débâcle devait

continuer, on entendait une série de sourdes détonations, les bois qui

se fendaient, qui éclataient dans le grondement continu et croissant

de l'averse. Une cage bientôt fut hors d'usage, défoncée, ne glissant

plus entre les guides, rompues sans doute. L'autre frottait

tellement, que le câble allait casser bien sûr. Et il restait une

centaine d'hommes à sortir, tous râlaient, se cramponnaient,

ensanglantés, noyés. Deux furent tués par des chutes de planches. Un

troisième, qui avait empoigné la cage, retomba de cinquante mètres et

disparut dans le bougnou.

Dansaert, cependant, tâchait de mettre de l'ordre. Armé d'une

rivelaine, il menaçait d'ouvrir le crâne au premier qui n'obéirait

pas; et il voulait les ranger à la file, il criait que les chargeurs

sortiraient les derniers, après avoir emballé les camarades. On ne

l'écoutait pas, il avait empêché Pierron, lâche et blême, de filer un

des premiers. A chaque départ, il devait l'écarter d'une gifle. Mais

lui-même claquait des dents, une minute de plus, et il était englouti:

tout crevait là-haut, c'était un fleuve débordé, une pluie meurtrière

de charpentes. Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de

peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrière

lui. La cage monta.

A ce moment, l'équipe d'Étienne et de Chaval débouchait dans

l'accrochage. Ils virent la cage disparaître, ils se précipitèrent;

mais il leur fallut reculer, sous l'écroulement final du cuvelage: le

puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas. Catherine

sanglotait, Chaval s'étranglait à crier des jurons. On était une

vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?

Le père Mouque, qui avait ramené Bataille, sans hâte, le tenait encore

par la bride, tous les deux stupéfiés, le vieux et la bête, devant la

hausse rapide de l'inondation. L'eau déjà montait aux cuisses.

Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras. Et

les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient,

imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve,

et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours.

Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait.

Madame Hennebeau, par une fatalité, l'avait, ce matin-là, au saut du

lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.

Il était dix heures.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.

--La fosse est perdue, répondit le maître-porion.

Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur,

incrédule, haussait les épaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se

démolissait comme ça? On exagérait, il fallait voir.

--Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas?

Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'espérait du moins.

Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.

--Mais, nom d'un chien! dit Négrel, pourquoi êtes-vous sorti, alors?

Est-ce qu'on lâche ses hommes!

Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes. Le matin, on

en avait distribué trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que

deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que

la leur était restée là-bas, tombée de leur main, dans les bousculades

de la panique. On tâcha de procéder à un appel, il fut impossible

d'établir un nombre exact: des mineurs s'étaient sauvés, d'autres

n'entendaient plus leur nom. Personne ne tombait d'accord sur les

camarades manquants. Ils étaient peut-être vingt, peut-être quarante.

Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingénieur: il y avait des

hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,

à travers les charpentes écroulées, lorsqu'on se penchait à la bouche

du puits.

Le premier soin de Négrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de

vouloir fermer la fosse. Mais il était déjà trop tard, les

charbonniers qui avaient galopé au coron des Deux-Cent-Quarante, comme

poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'épouvanter les

familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dévalaient

en courant, secoués de cris et de sanglots. Il fallut les repousser,

un cordon de surveillants fut chargé de les maintenir, car ils

auraient gêné les manoeuvres. Beaucoup des ouvriers remontés du puits

demeuraient là, stupides, sans penser à changer de vêtements, retenus

par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant où ils

avaient failli rester. Les femmes, éperdues autour d'eux, les

suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms. Est-ce que

celui-ci en était? et celui-là? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils

balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,

des gestes qui écartaient une vision abominable, toujours présente.

La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.

Et, là-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,

assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'était pas éloigné, et

qui regardait.

--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix étranglée de

larmes.

Négrel parut un instant, jeta ces mots:

--Dès que nous saurons les noms, nous les ferons connaître. Mais rien

n'est perdu, tout le monde sera sauvé... Je descends.

Alors, muette d'angoisse, la foule attendit. En effet, avec une

bravoure tranquille, l'ingénieur s'apprêtait à descendre. Il avait

fait décrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du

câble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau éteindrait sa

lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la

protégerait.

Des porions, tremblants, la face blanche et décomposée, aidaient à ces

préparatifs.

--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Négrel d'une voix brève.

Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le

maître-porion chanceler, ivre d'épouvante, il l'écarta d'un geste de

mépris.

--Non, vous m'embarrasseriez... J'aime mieux être seul.

Déjà, il était dans l'étroit baquet, qui vacillait à l'extrémité du

câble; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du

signal, il cria lui-même au machineur:

--Doucement!

La machine mit en branle les bobines, Négrel disparut dans le gouffre,

d'où montait toujours le hurlement des misérables.

En haut, rien n'avait bougé. Il constata le bon état du cuvelage

supérieur. Balancé au milieu du puits, il virait, il éclairait les

parois: les fuites, entre les joints, étaient si peu abondantes, que

sa lampe n'en souffrait pas. Mais, à trois cents mètres, lorsqu'il

arriva au cuvelage inférieur, elle s'éteignit selon ses prévisions, un

jaillissement avait empli le cuffat. Dès lors, il n'eut plus pour y

voir que la lampe pendue, qui le précédait dans les ténèbres. Et,

malgré sa témérité, un frisson le pâlit, en face de l'horreur du

désastre. Quelques pièces de bois restaient seules, les autres

s'étaient effondrées avec leurs cadres; derrière, d'énormes cavités se

creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par

masses considérables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer

souterraine aux tempêtes et aux naufrages ignorés, s'épanchaient en un

dégorgement d'écluse. Il descendit encore, perdu au centre de ces

vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe

des sources, si mal éclairé par l'étoile rouge de la lampe, filant en

bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville

détruite, très loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes. Aucun

travail humain n'était plus possible. Il ne gardait qu'un espoir,

celui de tenter le sauvetage des hommes en péril. A mesure qu'il

s'enfonçait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut

s'arrêter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de

charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des

goyots, s'enchevêtrant avec les guidonnages arrachés de la pompe.

Comme il regardait longuement, le coeur serré, le hurlement cessa tout

d'un coup. Sans doute, devant la crue rapide, les misérables venaient

de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas déjà empli la

bouche.

Négrel dut se résigner à tirer la corde du signal, pour qu'on le

remontât. Puis, il se fit arrêter de nouveau. Une stupeur lui

restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas

la cause. Il désirait se rendre compte, il examina les quelques

pièces du cuvelage qui tenaient bon. A distance, des déchirures, des

entailles dans le bois, l'avaient surpris. Sa lampe agonisait, noyée

d'humidité, et il toucha de ses doigts, il reconnut très nettement des

coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de

destruction. Évidemment, on avait voulu cette catastrophe. Il

demeurait béant, les pièces craquèrent, s'abîmèrent avec leurs cadres,

dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-même. Sa

bravoure s'en était allée, l'idée de l'homme qui avait fait ça

dressait ses cheveux, le glaçait de la peur religieuse du mal, comme

si, mêlé aux ténèbres, l'homme eût encore été là, énorme, pour son

forfait démesuré. Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et

il était grand temps d'ailleurs, car il s'aperçut, cent mètres plus

haut, que le cuvelage supérieur se mettait à son tour en mouvement:

les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'étoupe, lâchaient

des ruisseaux. Ce n'était à présent qu'une question d'heures, le

puits achèverait de se décuveler, et s'écroulerait.

Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingénieur, étranglé, ne parlait point. Il défaillait.

--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ça... As-tu examiné?

Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants. Il refusait

de s'expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il

emmena son oncle à dix mètres, ne se jugea pas assez loin, recula

encore; puis, très bas, à l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les

planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant. Devenu

blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif

qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des

grands crimes. Il était inutile d'avoir l'air de trembler devant les

dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux

continuaient à chuchoter, atterrés qu'un homme eût trouvé le courage

de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt

fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient même pas

cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire

malgré l'évidence, comme on doute de ces histoires d'évasions

célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres

du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait

son visage. Il eut un geste de désespoir, il donna l'ordre d'évacuer

la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un

abandon muet, avec des coups d'oeil en arrière sur ces grands corps de

briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingénieur descendaient les derniers de la

recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.

--Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes. Elle se rappelait

le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble,

ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c'était

bien fait, qu'ils méritaient d'y rester, les sans-coeur, les lâches,

elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante

d'angoisse. D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui

s'élevait autour d'elle sur les noms la renseignait. Oui, oui,

Catherine y était, Étienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au

sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas. Non, pas

celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel

pourtant un galibot jurait d'être remonté. La Levaque et la

Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en péril, s'acharnaient,

se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers,

Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en

pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il

grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un débordement inattendu

de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne

l'auraient pas constaté officiellement.

--Les noms! les noms! de grâce les noms!

Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:

--Mais faites-les donc taire! C'est à mourir de chagrin. Nous ne les

savons pas, les noms.

Deux heures s'étaient passées déjà. Dans le premier effarement,

personne n'avait songé à l'autre puits, au vieux puits de Réquillart.

M. Hennebeau annonçait qu'on allait tenter le sauvetage de ce côté,

lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'échapper

à l'inondation, en remontant par les échelles pourries de l'ancien

goyot hors d'usage; et l'on nommait le père Mouque, cela causait une

surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le récit des cinq

évadés redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les

suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n'était plus possible

de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans

Réquillart. On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un

gémissement de peuple égorgé.

--Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux. Et qu'ils reculent!

Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les,

repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s'imaginaient

d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les

porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.

Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se

laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens

qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient

toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on

accourait de tous les corons, de Montsou même. Et l'homme, en haut,

sur le terri, l'homme blond, à la figure de fille, fumait des

cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commença. Il était midi, personne n'avait mangé, et

personne ne s'éloignait. Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,

passaient lentement des nuées couleur de rouille. Un gros chien,

derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche,

irrité du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu à peu,

s'était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour

de la fosse, à cent mètres. Au centre du grand vide, le Voreux se

dressait. Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les

portes, restées ouvertes, montraient l'abandon intérieur; un chat

rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un

escalier et disparut. Sans doute les foyers des générateurs

s'éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de

légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du

beffroi grinçait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix

mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait bougé. M. Hennebeau, Négrel, d'autres

ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux

noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'éloignaient pas, les

jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d'assister impuissants à

un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au

chevet d'un moribond. Le cuvelage supérieur devait achever de

s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits

saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences.

C'était la plaie qui s'agrandissait toujours: l'éboulement, commencé

par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience

nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s'avançait déjà,

seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'était jeté à ses épaules. A

quoi bon? il ne pouvait rien empêcher. Cependant, un mineur, un

vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'à la baraque; mais il

reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.

Trois heures sonnèrent. Rien encore. Une averse avait trempé la

foule, sans qu'elle reculât d'un pas. Le chien de Rasseneur s'était

remis à aboyer. Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement,

qu'une première secousse ébranla la terre. Le Voreux en frémit,

solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitôt, et un long

cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage,

après avoir chancelé deux fois, venait de s'abattre avec un craquement

terrible. Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et

frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'étincelles. Dès

ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se

succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan

en éruption. Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des

hurlements plaintifs, comme s'il eût annoncé les oscillations qu'il

sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui

regardait, ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces

bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture

ardoisée du beffroi s'écroula, la salle de recette et la chambre de la

machine se fendirent, se trouèrent d'une brèche considérable. Puis,

les bruits se turent, l'effondrement s'arrêta, il se fit de nouveau un

grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par

une armée de barbares. On ne criait plus, le cercle élargi des

spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on

distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues.

Mais c'était surtout à la recette que les débris s'accumulaient, au

milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés

en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait

fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue,

un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de

berlines, de dalles de fonte, d'échelles. Par un hasard, la

lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires

de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre éventrée, on

apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie:

les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de

muscles indestructibles, l'énorme bielle, repliée en l'air,

ressemblait au puissant genou d'un géant, couché et tranquille dans sa

force.

M. Hennebeau, au bout de cette heure de répit, sentit l'espoir

renaître. Le mouvement des terrains devait être terminé, on aurait la

chance de sauver la machine et le reste des bâtiments. Mais il

défendait toujours qu'on s'approchât, il voulait patienter une

demi-heure encore. L'attente devint insupportable, l'espérance

redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient. Une nuée sombre,

grandie à l'horizon, hâtait le crépuscule, une tombée de jour sinistre

sur cette épave des tempêtes de la terre. Depuis sept heures, on

était là, sans remuer, sans manger.

Et, brusquement, comme les ingénieurs s'avançaient avec prudence, une

suprême convulsion du sol les mit en fuite. Des détonations

souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le

gouffre. A la surface, les dernières constructions se culbutaient,

s'écrasaient. D'abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du

criblage et de la salle de recette. Le bâtiment des chaudières creva

ensuite, disparut. Puis, ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe

d'épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un

boulet. Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine,

disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la

mort: elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme

pour se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute

cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât

dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en

poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfonça d'un bloc, bue par la

terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne dépassait, pas

même la pointe du paratonnerre. C'était fini, la bête mauvaise,

accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de

son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler

à l'abîme.

Hurlante, la foule se sauva. Des femmes couraient en se cachant les

yeux. L'épouvante roula des hommes comme un tas de feuilles sèches.

On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enflée, les bras en

l'air, devant l'immense trou qui s'était creusé. Ce cratère de volcan

éteint, profond de quinze mètres, s'étendait de la route au canal, sur

une largeur de quarante mètres au moins. Tout le carreau de la mine y

avait suivi les bâtiments, les tréteaux gigantesques, les passerelles

avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans

compter la provision des bois, une futaie de perches coupées, avalées

comme des pailles. Au fond, on ne distinguait plus qu'un gâchis de

poutres, de briques, de fer, de plâtre, d'affreux restes pilés,

enchevêtrés, salis, dans cet enragement de la catastrophe. Et le trou

s'arrondissait, des gerçures partaient des bords, gagnaient au loin, à

travers les champs. Une fente montait jusqu'au débit de Rasseneur,

dont la façade avait craqué. Est-ce que le coron lui-même y

passerait? jusqu'où devait-on fuir, pour être à l'abri, dans cette fin

de jour abominable, sous cette nuée de plomb, qui elle aussi semblait

vouloir écraser le monde?

Mais Négrel eut un cri de douleur. M. Hennebeau, qui avait reculé,

pleura. Le désastre n'était pas complet, une berge se rompit, et le

canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des

gerçures. Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans

une vallée profonde. La mine buvait cette rivière, l'inondation

maintenant submergeait les galeries pour des années. Bientôt, le

cratère s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place où était

naguère le Voreux, pareil à ces lacs sous lesquels dorment des villes

maudites. Un silence terrifié s'était fait, on n'entendait plus que

la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.

Alors, sur le terri ébranlé, Souvarine se leva. Il avait reconnu la

Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le

poids pesait si lourd sur les têtes des misérables qui agonisaient au

fond. Et il jeta sa dernière cigarette, il s'éloigna sans un regard

en arrière, dans la nuit devenue noire. Au loin, son ombre diminua,

se fondit avec l'ombre. C'était là-bas qu'il allait, à l'inconnu. Il

allait, de son air tranquille, à l'extermination, partout où il y

aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes. Ce

sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous

elle, à chacun de ses pas, éclater le pavé des rues.

Germinal(#5711) · 第 42 / 44 题