VI

Il était quatre heures du matin. La fraîche nuit d'avril

s'attiédissait de l'approche du jour. Dans le ciel limpide, les

étoiles vacillaient, tandis qu'une clarté d'aurore empourprait

l'orient. Et la campagne noire, assoupie, avait à peine un frisson,

cette vague rumeur qui précède le réveil.

Étienne, à longues enjambées, suivait le chemin de Vandame. Il venait

de passer six semaines à Montsou, dans un lit de l'hôpital. Jaune

encore et très maigre, il s'était senti la force de partir, et il

partait. La Compagnie, tremblant toujours pour ses fosses, procédant

à des renvois successifs, l'avait averti qu'elle ne pourrait le

garder. Elle lui offrait d'ailleurs un secours de cent francs, avec

le conseil paternel de quitter le travail des mines, trop dur pour lui

désormais. Mais il avait refusé les cent francs. Déjà, une réponse

de Pluchart, une lettre où se trouvait l'argent du voyage, l'appelait

à Paris. C'était son ancien rêve réalisé. La veille, en sortant de

l'hôpital, il avait couché au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir. Et il

se levait de grand matin, une seule envie lui restait, dire adieu aux

camarades, avant d'aller prendre le train de huit heures, à

Marchiennes.

Un instant, sur le chemin qui devenait rose, Étienne s'arrêta. Il

faisait bon respirer cet air si pur du printemps précoce. La matinée

s'annonçait superbe. Lentement, le jour grandissait, la vie de la

terre montait avec le soleil. Et il se remit en marche, tapant

fortement son bâton de cornouiller, regardant au loin la plaine sortir

des vapeurs de la nuit. Il n'avait revu personne, la Maheude était

venue une seule fois à l'hôpital, puis n'avait pu revenir sans doute.

Mais il savait que tout le coron des Deux-Cent-Quarante descendait à

Jean-Bart maintenant, et qu'elle-même y avait repris du travail.

Peu à peu, les chemins déserts se peuplaient, des charbonniers

passaient continuellement près d'Étienne, la face blême, silencieux.

La Compagnie, disait-on, abusait de son triomphe. Après deux mois et

demi de grève, vaincus par la faim, lorsqu'ils étaient retournés aux

fosses, ils avaient dû accepter le tarif de boisage, cette baisse de

salaire déguisée, exécrable à présent, ensanglantée du sang des

camarades. On leur volait une heure de travail, on les faisait mentir

à leur serment de ne pas se soumettre, et ce parjure imposé leur

restait en travers de la gorge, comme une poche de fiel. Le travail

recommençait partout, à Mirou, à Madeleine, à Crèvecoeur, à la

Victoire. Partout, dans la brume du matin, le long des chemins noyés

de ténèbres, le troupeau piétinait, des files d'hommes trottant le nez

vers la terre, ainsi que du bétail mené à l'abattoir. Ils

grelottaient sous leurs minces vêtements de toile, ils croisaient les

bras, roulaient les reins, gonflaient le dos, que le briquet, logé

entre la chemise et la veste, rendait bossu. Et, dans ce retour en

masse, dans ces ombres muettes, toutes noires, sans un rire, sans un

regard de côté, on sentait les dents serrées de colère, le coeur

gonflé de haine, l'unique résignation à la nécessité du ventre.

Plus il approchait de la fosse, et plus Étienne voyait leur nombre

s'accroître. Presque tous marchaient isolés, ceux qui venaient par

groupes se suivaient à la file, éreintés déjà, las des autres et

d'eux-mêmes. Il en aperçut un, très vieux, dont les yeux luisaient,

pareils à des charbons, sous un front livide. Un autre, un jeune,

soufflait, d'un souffle contenu de tempête. Beaucoup avaient leurs

sabots à la main; et l'on entendait à peine sur le sol le bruit mou de

leurs gros bas de laine. C'était un ruissellement sans fin, une

débâcle, une marche forcée d'armée battue, allant toujours la tête

basse, enragée sourdement du besoin de reprendre la lutte et de se

venger.

Lorsque Étienne arriva, Jean-Bart sortait de l'ombre, les lanternes

accrochées aux tréteaux brûlaient encore, dans l'aube naissante.

Au-dessus des bâtiments obscurs, un échappement s'élevait comme une

aigrette blanche, délicatement teintée de carmin. Il passa par

l'escalier du criblage, pour se rendre à la recette.

La descente commençait, des ouvriers montaient de la baraque. Un

instant, il resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation. Des

roulements de berlines ébranlaient les dalles de fonte, les bobines

tournaient, déroulaient les câbles, au milieu des éclats du

porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de massue sur le

billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de

chair humaine, les cages émergeant, replongeant, engouffrant des

charges d'hommes, sans un arrêt, avec le coup de gosier facile d'un

géant vorace. Depuis son accident, il avait une horreur nerveuse de

la mine. Ces cages qui s'enfonçaient, lui tiraient les entrailles.

Il dut tourner la tête, le puits l'exaspérait.

Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes épuisées

éclairaient d'une clarté louche, il n'apercevait aucun visage ami.

Les mineurs qui attendaient là, pieds nus, la lampe à la main, le

regardaient de leurs gros yeux inquiets, puis baissaient le front, se

reculaient d'un air de honte. Eux, sans doute, le connaissaient, et

ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils semblaient au contraire

le craindre, rougissant à l'idée qu'il leur reprochait d'être des

lâches. Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces

misérables l'avaient lapidé, il recommençait le rêve de les changer en

héros, de diriger le peuple, cette force de la nature qui se dévorait

elle-même.

Une cage embarqua des hommes, la fournée disparut, et comme d'autres

arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la grève, un brave

qui avait juré de mourir.

--Toi aussi! murmura-t-il, navré.

L'autre pâlit, les lèvres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:

--Que veux-tu? j'ai une femme.

Maintenant, dans le nouveau flot monté de la baraque, il les

reconnaissait tous.

--Toi aussi! toi aussi! toi aussi!

Et tous frémissaient, bégayaient d'une voix étouffée:

--J'ai une mère... J'ai des enfants... Il faut du pain.

La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle

souffrance de leur défaite, que leurs regards évitaient de se

rencontrer, fixés obstinément sur le puits.

--Et la Maheude? demanda Étienne.

Ils ne répondirent point. Un fit signe qu'elle allait venir.

D'autres levèrent leurs bras, tremblants de pitié: ah! la pauvre

femme! quelle misère! Le silence continuait, et quand le camarade leur

tendit la main, pour leur dire adieu, tous la lui serrèrent fortement,

tous mirent dans cette étreinte muette la rage d'avoir cédé, l'espoir

fiévreux de la revanche. La cage était là, ils s'embarquèrent, ils

s'abîmèrent, mangés par le gouffre.

Pierron avait paru, avec la lampe à feu libre des porions, fixée dans

le cuir de sa barrette. Depuis huit jours, il était chef d'équipe à

l'accrochage, et les ouvriers s'écartaient, car les honneurs le

rendaient fier. La vue d'Étienne l'ennuya, il s'approcha pourtant,

finit par se rassurer, lorsque le jeune homme lui eut annoncé son

départ. Ils causèrent. Sa femme tenait maintenant l'estaminet du

Progrès, grâce à l'appui de tous ces messieurs, qui se montraient si

bons pour elle. Mais, s'interrompant, il s'emporta contre le père

Mouque, qu'il accusait de n'avoir pas remonté le fumier de ses

chevaux, à l'heure réglementaire. Le vieux l'écoutait, courbait les

épaules. Puis, avant de descendre, suffoqué de cette réprimande, il

donna lui aussi une poignée de main à Étienne, la même que celle des

autres, longue, chaude de colère rentrée, frémissante des rébellions

futures. Et cette vieille main qui tremblait dans la sienne, ce

vieillard qui lui pardonnait ses enfants morts, l'émotionna tellement,

qu'il le regarda disparaître, sans dire un mot.

--La Maheude ne vient donc pas ce matin? demanda-t-il à Pierron, au

bout d'un instant.

D'abord, ce dernier affecta de n'avoir pas compris, car la mauvaise

chance s'empoignait des fois, rien qu'à en parler. Puis, comme il

s'éloignait, sous prétexte de donner un ordre, il dit enfin:

--Hein? la Maheude... La voici.

En effet, la Maheude arrivait de la baraque, avec sa lampe, vêtue de

la culotte et de la veste, la tête serrée dans le béguin. C'était par

une exception charitable que la Compagnie, apitoyée sur le sort de

cette malheureuse, si cruellement frappée, avait bien voulu la laisser

redescendre à l'âge de quarante ans; et, comme il semblait difficile

de la remettre au roulage, on l'employait à la manoeuvre d'un petit

ventilateur, qu'on venait d'installer dans la galerie nord, dans ces

régions d'enfer, sous le Tartaret, où l'aérage ne se faisait pas.

Pendant dix heures, les reins cassés, elle tournait sa roue, au fond

d'un boyau ardent, la chair cuite par quarante degrés de chaleur.

Elle gagnait trente sous.

Lorsque Étienne l'aperçut, lamentable dans ses vêtements d'homme, la

gorge et le ventre comme enflés encore de l'humidité des tailles, il

bégaya de saisissement, il ne trouvait pas les phrases pour expliquer

qu'il partait et qu'il avait désiré lui faire ses adieux.

Elle le regardait sans l'écouter, elle dit enfin, en le tutoyant:

--Hein? ça t'étonne de me voir... C'est bien vrai que je menaçais

d'étrangler le premier des miens qui redescendrait; et voilà que je

redescends, je devrais m'étrangler moi-même, n'est-ce pas?... Ah! va,

ce serait déjà fait, s'il n'y avait pas le vieux et les petits à la

maison!

Et elle continua, de sa voix basse et fatiguée. Elle ne s'excusait

pas, elle racontait simplement les choses, qu'ils avaient failli

crever, et qu'elle s'était décidée, pour qu'on ne les renvoyât pas du

coron.

--Comment se porte le vieux? demanda Étienne.

--Il est toujours bien doux et bien propre. Mais la caboche s'en est

allée complètement... On ne l'a pas condamné pour son affaire, tu

sais? Il était question de le mettre chez les fous, je n'ai pas voulu,

on lui aurait fichu son paquet dans un bouillon... Son histoire nous

a causé tout de même beaucoup de tort, car il n'aura jamais sa

pension, un de ces messieurs m'a dit que ce serait immoral, si on lui

en donnait une.

--Jeanlin travaille?

--Oui, ces messieurs lui ont trouvé de la besogne, au jour. Il gagne

vingt sous... Oh! je ne me plains pas, les chefs se sont montrés très

bons, comme ils me l'ont expliqué eux-mêmes... Les vingt sous du

gamin, et mes trente sous à moi, ça fait cinquante sous. Si nous

n'étions pas six, on aurait de quoi manger. Estelle dévore

maintenant, et le pis, c'est qu'il faudra attendre quatre ou cinq ans,

avant que Lénore et Henri soient en âge de venir à la fosse.

Étienne ne put retenir un geste douloureux.

--Eux aussi!

Une rougeur était montée aux joues blêmes de la Maheude, tandis que

ses yeux s'allumaient. Mais ses épaules s'affaissèrent, comme sous

l'écrasement du destin.

--Que veux-tu? eux après les autres... Tous y ont laissé la peau,

c'est leur tour.

Elle se tut, des moulineurs qui roulaient des berlines les

dérangèrent. Par les grandes fenêtres poussiéreuses, le petit jour

entrait, noyant les lanternes d'une lueur grise; et le branle de la

machine reprenait toutes les trois minutes, les câbles se déroulaient,

les cages continuaient à engloutir des hommes.

--Allons, les flâneurs, dépêchons-nous! cria Pierron. Embarquez,

jamais nous n'en finirons aujourd'hui.

La Maheude, qu'il regardait, ne bougea pas. Elle avait déjà laissé

passer trois cages, elle dit, comme se réveillant et se souvenant des

premiers mots d'Étienne:

--Alors, tu pars?

--Oui, ce matin.

--Tu as raison, vaut mieux être ailleurs, quand on le peut... Et ça

me fait plaisir de t'avoir vu, parce que tu sauras au moins que je

n'ai rien sur le coeur contre toi. Un moment, je t'aurais assommé,

après toutes ces tueries. Mais on réfléchit, n'est-ce pas? on

s'aperçoit qu'au bout du compte ce n'est la faute de personne... Non,

non, ce n'est pas ta faute, c'est la faute de tout le monde.

Maintenant, elle causait avec tranquillité de ses morts, de son homme,

de Zacharie, de Catherine; et des larmes parurent seulement dans ses

yeux, lorsqu'elle prononça le nom d'Alzire. Elle était revenue à son

calme de femme raisonnable, elle jugeait très sagement les choses. Ça

ne porterait pas chance aux bourgeois, d'avoir tué tant de pauvres

gens. Bien sûr qu'ils en seraient punis un jour, car tout se paie.

On n'aurait pas même besoin de s'en mêler, la boutique sauterait

seule, les soldats tireraient sur les patrons, comme ils avaient tiré

sur les ouvriers. Et, dans sa résignation séculaire, dans cette

hérédité de discipline qui la courbait de nouveau, un travail s'était

ainsi fait, la certitude que l'injustice ne pouvait durer davantage,

et que, s'il n'y avait plus de bon Dieu il en repousserait un autre,

pour venger les misérables.

Elle parlait bas, avec des regards méfiants. Puis, comme Pierron

s'était rapproché, elle ajouta tout haut:

--Eh bien! si tu pars, il faut prendre chez nous tes affaires... Il y

a encore deux chemises, trois mouchoirs, une vieille culotte.

Étienne refusa du geste ces quelques nippes, échappées aux

brocanteurs.

--Non, ça n'en vaut pas la peine, ce sera pour les enfants... A

Paris, je m'arrangerai.

Deux cages encore étaient descendues, et Pierron se décida à

interpeller directement la Maheude.

--Dites donc, là-bas, on vous attend! Est-ce bientôt fini, cette

causette?

Mais elle tourna le dos. Qu'avait-il à faire du zèle, ce vendu? Ça ne

le regardait pas, la descente. Ses hommes l'exécraient assez déjà, à

son accrochage. Et elle s'entêtait, sa lampe aux doigts, glacée dans

les courants d'air, malgré la douceur de la saison.

Ni Étienne, ni elle, ne trouvaient plus une parole. Ils demeuraient

face à face, ils avaient le coeur si gros, qu'ils auraient voulu se

dire encore quelque chose.

Enfin, elle parla pour parler.

--La Levaque est enceinte, Levaque est toujours en prison, c'est

Bouteloup qui le remplace, en attendant.

--Ah! oui, Bouteloup.

--Et, écoute donc, t'ai-je raconté?... Philomène est partie.

--Comment, partie?

--Oui, partie avec un mineur du Pas-de-Calais. J'ai eu peur qu'elle

ne me laissât les deux mioches. Mais non, elle les a emportés...

Hein? une femme qui crache le sang et qui a l'air continuellement

d'avaler sa langue!

Elle rêva un instant, puis elle continua d'une voix lente:

--En a-t-on dit sur mon compte!... Tu te souviens, on disait que je

couchais avec toi. Mon Dieu! après la mort de mon homme, ça aurait

très bien pu arriver, si j'avais été plus jeune, n'est-ce pas? Mais,

aujourd'hui, j'aime mieux que ça ne se soit pas fait, car nous en

aurions du regret pour sûr.

--Oui, nous en aurions du regret, répéta Étienne simplement.

Ce fut tout, ils ne parlèrent pas davantage. Une cage l'attendait, on

l'appelait avec colère en la menaçant d'une amende. Alors, elle se

décida, elle lui serra la main. Très ému, il la regardait toujours,

si ravagée et finie, avec sa face livide, ses cheveux décolorés

débordant du béguin bleu, son corps de bonne bête trop féconde,

déformée sous la culotte et la veste de toile. Et, dans cette poignée

de main dernière, il retrouvait encore celle des camarades, une

étreinte longue, muette, qui lui donnait rendez-vous pour le jour où

l'on recommencerait. Il comprit parfaitement, elle avait au fond des

yeux sa croyance tranquille. A bientôt, et cette fois, ce serait le

grand coup.

--Quelle nom de Dieu de feignante! cria Pierron.

Poussée, bousculée, la Maheude s'entassa au fond d'une berline, avec

quatre autres. On tira la corde du signal pour taper à la viande, la

cage se décrocha, tomba dans la nuit; et il n'y eut plus que la fuite

rapide du câble.

Alors, Étienne quitta la fosse. En bas, sous le hangar du criblage,

il aperçut un être assis par terre, les jambes allongées, au milieu

d'une épaisse couche de charbon. C'était Jeanlin, employé comme

«nettoyeur de gros». Il tenait un bloc de houille entre ses cuisses,

il le débarrassait, à coups de marteau, des fragments de schiste; et

une fine poudre le noyait d'un tel flot de suie, que jamais le jeune

homme ne l'aurait reconnu, si l'enfant n'avait levé son museau de

singe, aux oreilles écartées, aux petits yeux verdâtres. Il eut un

rire de blague, il cassa le bloc d'un dernier coup, disparut dans la

poussière noire qui montait.

Dehors, Étienne suivit un moment la route, absorbé. Toutes sortes

d'idées bourdonnaient en lui. Mais il eut une sensation de plein air,

de ciel libre, et il respira largement. Le soleil paraissait à

l'horizon glorieux, c'était un réveil d'allégresse, dans la campagne

entière. Un flot d'or roulait de l'orient à l'occident, sur la plaine

immense. Cette chaleur de vie gagnait, s'étendait, en un frisson de

jeunesse, où vibraient les soupirs de la terre, le chant des oiseaux,

tous les murmures des eaux et des bois. Il faisait bon vivre, le

vieux monde voulait vivre un printemps encore.

Et, pénétré de cet espoir, Étienne ralentit sa marche, les yeux perdus

à droite et à gauche, dans cette gaieté de la nouvelle saison. Il

songeait à lui, il se sentait fort, mûri par sa dure expérience au

fond de la mine. Son éducation était finie, il s'en allait armé, en

soldat raisonneur de la révolution, ayant déclaré la guerre à la

société, telle qu'il la voyait et telle qu'il la condamnait. La joie

de rejoindre Pluchart, d'être comme Pluchart un chef écouté, lui

soufflait des discours, dont il arrangeait les phrases. Il méditait

d'élargir son programme, l'affinement bourgeois qui l'avait haussé

au-dessus de sa classe le jetait à une haine plus grande de la

bourgeoisie. Ces ouvriers dont l'odeur de misère le gênait

maintenant, il éprouvait le besoin de les mettre dans une gloire, il

les montrerait comme les seuls grands, les seuls impeccables, comme

l'unique noblesse et l'unique force où l'humanité pût se retremper.

Déjà, il se voyait à la tribune, triomphant avec le peuple, si le

peuple ne le dévorait pas.

Très haut, un chant d'alouette lui fit regarder le ciel. De petites

nuées rouges, les dernières vapeurs de la nuit, se fondaient dans le

bleu limpide; et les figures vagues de Souvarine et de Rasseneur lui

apparurent. Décidément, tout se gâtait, lorsque chacun tirait à soi

le pouvoir. Ainsi, cette fameuse Internationale qui aurait dû

renouveler le monde, avortait d'impuissance, après avoir vu son armée

formidable se diviser, s'émietter dans des querelles intérieures.

Darwin avait-il donc raison, le monde ne serait-il qu'une bataille,

les forts mangeant les faibles, pour la beauté et la continuité de

l'espèce? Cette question le troublait, bien qu'il tranchât, en homme

content de sa science. Mais une idée dissipa ses doutes, l'enchanta,

celle de reprendre son explication ancienne de la théorie, la première

fois qu'il parlerait. S'il fallait qu'une classe fût mangée,

n'était-ce pas le peuple, vivace, neuf encore, qui mangerait la

bourgeoisie épuisée de jouissance? Du sang nouveau ferait la société

nouvelle. Et, dans cette attente d'un envahissement des barbares,

régénérant les vieilles nations caduques, reparaissait sa foi absolue

à une révolution prochaine, la vraie, celle des travailleurs, dont

l'incendie embraserait la fin du siècle de cette pourpre de soleil

levant, qu'il regardait saigner au ciel.

Il marchait toujours, rêvassant, battant de sa canne de cornouiller

les cailloux de la route; et, quand il jetait les yeux autour

de lui, il reconnaissait des coins du pays. Justement, à la

Fourche-aux-Boeufs, il se souvint qu'il avait pris là le commandement

de la bande, le matin du saccage des fosses. Aujourd'hui, le travail

de brute, mortel, mal payé, recommençait. Sous la terre, là-bas, à

sept cents mètres, il lui semblait entendre des coups sourds,

réguliers, continus: c'étaient les camarades qu'il venait de voir

descendre, les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage

silencieuse. Sans doute ils étaient vaincus, ils y avaient laissé de

l'argent et des morts; mais Paris n'oublierait pas les coups de feu du

Voreux, le sang de l'empire lui aussi coulerait par cette blessure

inguérissable; et, si la crise industrielle tirait à sa fin, si les

usines rouvraient une à une, l'état de guerre n'en restait pas moins

déclaré, sans que la paix fût désormais possible. Les charbonniers

s'étaient comptés, ils avaient essayé leur force, secoué de leur cri

de justice les ouvriers de la France entière. Aussi leur défaite ne

rassurait-elle personne, les bourgeois de Montsou, envahis dans leur

victoire du sourd malaise des lendemains de grève, regardaient

derrière eux si leur fin n'était pas là quand même, inévitable, au

fond de ce grand silence. Ils comprenaient que la révolution

renaîtrait sans cesse, demain peut-être, avec la grève générale,

l'entente de tous les travailleurs ayant des caisses de secours,

pouvant tenir pendant des mois, en mangeant du pain. Cette fois

encore, c'était un coup d'épaule donné à la société en ruine, et ils

en avaient entendu le craquement sous leurs pas, et ils sentaient

monter d'autres secousses, toujours d'autres, jusqu'à ce que le vieil

édifice, ébranlé, s'effondrât, s'engloutît comme le Voreux, coulant à

l'abîme.

Étienne prit à gauche le chemin de Joiselle. Il se rappela, il y

avait empêché la bande de se ruer sur Gaston-Marie. Au loin, dans le

soleil clair, il voyait les beffrois de plusieurs fosses, Mirou sur la

droite, Madeleine et Crèvecoeur, côte à côte. Le travail grondait

partout, les coups de rivelaine qu'il croyait saisir, au fond de la

terre, tapaient maintenant d'un bout de la plaine à l'autre. Un coup,

et un coup encore, et des coups toujours, sous les champs, les routes,

les villages, qui riaient à la lumière: tout l'obscur travail du bagne

souterrain, si écrasé par la masse énorme des roches, qu'il fallait le

savoir là-dessous, pour en distinguer le grand soupir douloureux. Et

il songeait à présent que la violence peut-être ne hâtait pas les

choses. Des câbles coupés, des rails arrachés, des lampes cassées,

quelle inutile besogne! Cela valait bien la peine de galoper à trois

mille, en une bande dévastatrice! Vaguement, il devinait que la

légalité, un jour, pouvait être plus terrible. Sa raison mûrissait,

il avait jeté la gourme de ses rancunes. Oui, la Maheude le disait

bien avec son bon sens, ce serait le grand coup: s'enrégimenter

tranquillement, se connaître, se réunir en syndicats, lorsque les lois

le permettraient; puis, le matin où l'on se sentirait les coudes, où

l'on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques

milliers de fainéants, prendre le pouvoir, être les maîtres. Ah! quel

réveil de vérité et de justice! Le dieu repu et accroupi en crèverait

sur l'heure, l'idole monstrueuse, cachée au fond de son tabernacle,

dans cet inconnu lointain où les misérables la nourrissaient de leur

chair, sans l'avoir jamais vue.

Mais Étienne, quittant le chemin de Vandame, débouchait sur le pavé.

A droite, il apercevait Montsou qui dévalait et se perdait. En face,

il avait les décombres du Voreux, le trou maudit que trois pompes

épuisaient sans relâche. Puis, c'étaient les autres fosses à

l'horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel; tandis que, vers

le nord, les tours élevées des hauts fourneaux et les batteries des

fours à coke fumaient dans l'air transparent du matin. S'il voulait

ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hâter, car il

avait encore six kilomètres à faire.

Et, sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstinés des

rivelaines continuaient. Les camarades étaient tous là, il les

entendait le suivre à chaque enjambée. N'était-ce pas la Maheude,

sous cette pièce de betteraves, l'échine cassée, dont le souffle

montait si rauque, accompagné par le ronflement du ventilateur? A

gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d'autres, sous

les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein

ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre

qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons

crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée

des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient,

s'allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d'un besoin de

chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix

chuchotantes, le bruit des germes s'épandait en un grand baiser.

Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent

rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de

l'astre, par cette matinée de jeunesse, c'était de cette rumeur que la

campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire,

vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour

les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire

bientôt éclater la terre.

Germinal(#5711) · 第 44 / 44 题