Quatrième partie

I

Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur

fille Cécile. C'était toute une partie projetée: en sortant de table,

Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas,

qu'on réinstallait avec luxe. Mais il n'y avait là qu'un aimable

prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour

hâter le mariage de Cécile et de Paul.

Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève

venait d'éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait

appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés

calmes. A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait

fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur

jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté; et la

surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de

guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une

direction énergique.

A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas

un homme n'était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante,

qu'il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes.

Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de

sommeil, il fut accablé: de quart d'heure en quart d'heure, des

messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru

comme grêle. D'abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux;

mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute: c'était

Mirou, c'était Crèvecoeur, c'était Madeleine, où il n'avait paru que

les palefreniers; c'étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux

fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait

réduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et

semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu'à neuf heures, il

dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille,

aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des

ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines,

pour avoir des renseignements précis.

Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner; et il allait envoyer

le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu'une

hésitation, un manque de volonté l'arrêta, lui qui venait, en quelques

phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il

monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de

coiffer, dans son cabinet de toilette.

--Ah! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut

consultée. Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?... Nous n'allons

point cesser de manger, n'est-ce pas?

Et elle s'entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé,

que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une

réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu? et quant

à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade

était vraiment imprudente.

--Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous

savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage

devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers... Enfin,

je le veux, ne me contrariez pas.

Il la regarda, agité d'un léger tremblement, et son visage dur et

fermé d'homme de discipline exprima la secrète douleur d'un coeur

meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais

éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par

l'automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de

rouler sa tête entre les deux seins qu'elle étalait, dans cette pièce

tiède, d'un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum

irritant de musc; mais il se recula, depuis dix années le ménage

faisait chambre à part.

--C'est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.

M. Hennebeau était né dans les Ardennes. Il avait eu les

commencements difficiles d'un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé

de Paris. Après avoir suivi péniblement les cours de l'École des

Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme

ingénieur du puits Sainte-Barbe. Trois ans plus tard, il devint

ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;

et ce fut là qu'il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune

qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d'un riche

filateur d'Arras. Pendant quinze années, le ménage habita la même

petite ville de province, sans qu'un événement rompît la monotonie de

son existence, pas même la naissance d'un enfant. Une irritation

croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de

l'argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des

appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des

satisfactions vaniteuses, rêvées en pension. Lui, d'une honnêteté

stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat. Le

désaccord n'avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers

malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa

femme, elle était d'une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils

couchaient à part, mal à l'aise, tout de suite blessés. Elle eut dès

lors un amant, qu'il ignora. Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour

venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l'idée qu'elle lui

en serait reconnaissante. Mais Paris devait achever la séparation, ce

Paris qu'elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava

en huit jours de sa province, élégante d'un coup, jetée à toutes les

folies luxueuses de l'époque. Les dix ans qu'elle y passa furent

emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,

dont l'abandon faillit la tuer. Cette fois, le mari n'avait pu garder

son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables,

désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait

son bonheur où elle le trouvait. C'était après la rupture, lorsqu'il

l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepté la direction des

mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert

des pays noirs.

Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient à

l'ennui irrité des premiers temps de leur mariage. D'abord, elle

parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la

monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme

finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si détachée du monde,

qu'elle ne souffrait même plus d'engraisser. Puis, sous cette

indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre

encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à

son goût le petit hôtel de la Direction. Elle le disait affreux, elle

l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on

parla jusqu'à Lille. Maintenant, le pays l'exaspérait, ces bêtes de

champs étalés à l'infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre,

où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l'effrayait.

Les plaintes de l'exil commencèrent, elle accusait son mari de l'avoir

sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,

une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison. Est-ce

qu'il n'aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des

actions, réussir à quelque chose enfin? et elle insistait avec une

cruauté d'héritière qui avait apporté la fortune. Lui, toujours

correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,

était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs,

si violents, qui croissent avec l'âge. Il ne l'avait jamais possédée

en amant, il était hanté d'une continuelle image, l'avoir une fois à

lui comme elle s'était donnée à un autre. Chaque matin, il rêvait de

la conquérir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux

froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il évitait

même de lui effleurer la main. C'était une souffrance sans guérison

possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une

nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouvé le bonheur

dans son ménage. Au bout des six mois, quand l'hôtel, définitivement

meublé, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur

d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en

mourir.

Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou. Sa mère, veuve d'un

capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre rente, avait dû se

contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École

polytechnique. Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle,

M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de

le prendre comme ingénieur, au Voreux. Dès lors, traité en enfant de

la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui

permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois

mille francs. Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de

l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage,

dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses. madame

Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant

son neveu, veillant à son bien-être. Les premiers mois surtout, elle

montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets.

Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences

personnelles. Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence

sans scrupule, professant sur l'amour des théories de philosophe,

l'amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s'aiguisait sa

face mince, au nez pointu. Naturellement, un soir, il se trouva dans

ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant

qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son

amie. En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les

herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce

qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter. Puis,

l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le

donner elle-même à une fille riche. Leurs rapports continuaient, un

joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de

femme oisive et finie.

Deux ans s'étaient écoulés. Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des

pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon. Mais cette nouvelle

aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et

ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du

choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu. Elle

s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son

imagination monstrueuse. Il garda simplement au jeune homme une

reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins

triste.

Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva

justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait. Celui-ci avait l'air

tout amusé par cette histoire de grève.

--Eh bien? lui demanda son oncle.

--Eh bien, j'ai fait le tour des corons. Ils paraissent très sages,

là-dedans... Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.

Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier

étage.

--C'est toi, Paul?... Monte donc me donner des nouvelles. Sont-ils

drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!

Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme

lui prenait son messager. Il revint s'asseoir devant son bureau, sur

lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.

A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent

qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât

pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux

bouts de la route. Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit

passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau

s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et

il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.

--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.

M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa

les épaules de son air placide. Bah! ce ne serait rien, la population

était honnête. D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait

sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis

que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de

drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des

visites et des distributions d'aumônes dans les corons.

Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.

--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte. Comme s'ils

n'auraient pas dû attendre, ces hommes!... Vous savez que Paul refuse

de nous conduire à Saint-Thomas.

--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire. Ce sera tout

plaisir.

Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère. Fâchée de ce peu

d'empressement, sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille;

et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un

regard maternel.

Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea

quelques réponses. On causait près de lui, sa femme expliquait

qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en

effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles

d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage. Trois quarts d'heure

se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre

annonça M. Deneulin. Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina

devant madame Hennebeau.

--Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.

Et, vivement, il s'adressa au directeur.

--Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur... Chez

moi, tous les hommes sont descendus, ce matin. Mais ça peut gagner.

Je ne suis pas tranquille... Voyons, où en êtes-vous?

Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe

haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier

de cavalerie en retraite.

M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte,

lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger. Alors, il

s'interrompit pour dire:

--Déjeunez avec nous. Je vous continuerai ça au dessert.

--Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée,

qu'il acceptait sans autres façons.

Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers

madame Hennebeau, en s'excusant. Elle fut d'ailleurs charmante.

Quand elle eut fait mettre un septième couvert, elle installa ses

convives: madame Grégoire et Cécile aux côtés de son mari, puis,

M. Grégoire et Deneulin à sa droite et à sa gauche; enfin, Paul,

qu'elle plaça entre la jeune fille et son père. Comme on attaquait

les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:

--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huîtres... Le lundi,

vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes à Marchiennes, et j'avais

projeté d'envoyer la cuisinière avec la voiture... Mais elle a eu

peur de recevoir des pierres...

Tous l'interrompirent d'un grand éclat de gaieté. On trouvait

l'histoire drôle.

--Chut! dit M. Hennebeau contrarié, en regardant les fenêtres, d'où

l'on voyait la route. Le pays n'a pas besoin de savoir que nous

recevons, ce matin.

--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, déclara M.

Grégoire.

Les rires recommencèrent, mais plus discrets. Chaque convive se

mettait à l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,

meublée de vieux bahuts de chêne. Des pièces d'argenterie luisaient

derrière les vitraux des crédences; et il y avait une grande

suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies reflétaient un

palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.

Dehors, la journée de décembre était glacée par une aigre bise du

nord-est. Mais pas un souffle n'entrait, il faisait là une tiédeur de

serre, qui développait l'odeur fine d'un ananas, coupé au fond d'une

jatte de cristal.

--Si l'on fermait les rideaux? proposa Négrel, que l'idée de terrifier

les Grégoire amusait.

La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla

tirer un des rideaux. Ce furent, dès lors, des plaisanteries

interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans

prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave

échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette

gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des

coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de

meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.

Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de

rivière. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui

s'aggravait depuis dix-huit mois.

--C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières

années devait nous amener là... Songez donc aux énormes capitaux

immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout

l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez

nous, on a installé des sucreries comme si le département devait

donner trois récoltes de betteraves... Et, dame! aujourd'hui,

l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt

des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation

finale des affaires.

M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années

heureuses avaient gâté l'ouvrier.

--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,

pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils

gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de

luxe... Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à

leur frugalité ancienne.

--Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,

encore un peu de ces truites... Elles sont délicates, n'est-ce pas?

Le directeur continuait:

--Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints

cruellement, nous aussi... Depuis que les usines ferment une à une,

nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et,

devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien

forcés d'abaisser le prix de revient... C'est ce que les ouvriers ne

veulent pas comprendre.

Un silence régna. Le domestique présentait des perdreaux rôtis,

tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux

convives.

--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme

s'il se fût parlé à lui-même. L'Amérique, en cessant ses commandes de

fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux. Tout se

tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde... Et

l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!

Il attaqua son aile de perdreau. Puis, haussant la voix:

--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait

logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les

salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots cassés.

Cet aveu, arraché à sa franchise, souleva une discussion. Les dames

ne s'amusaient guère. Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,

dans le feu du premier appétit. Comme le domestique rentrait, il

sembla vouloir parler, puis il hésita.

--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau. Si ce sont des dépêches,

donnez-les-moi... J'attends des réponses.

--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule... Mais

il craint de déranger.

Le directeur s'excusa et fit entrer le maître-porion. Celui-ci se

tint debout, à quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient

pour le voir, énorme, essoufflé des nouvelles qu'il apportait. Les

corons restaient tranquilles; seulement, c'était une chose décidée,

une délégation allait venir. Peut-être, dans quelques minutes,

serait-elle là.

--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau. Je veux un rapport matin et

soir, entendez-vous!

Et, dès que Dansaert fut parti, on se remit à plaisanter, on se jeta

sur la salade russe, en déclarant qu'il fallait ne pas perdre une

seconde, si l'on voulait la finir. Mais la gaieté ne connut plus de

borne, lorsque Négrel ayant demandé du pain à la femme de chambre,

celle-ci lui répondit un: «Oui, Monsieur», si bas et si terrifié,

qu'elle semblait avoir derrière elle une bande, prête au massacre et

au viol.

--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment. Ils ne

sont pas encore ici.

Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dépêches,

voulut lire une des lettres tout haut. C'était une lettre de Pierron,

dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se

voyait obligé de se mettre en grève avec les camarades, pour ne pas

être maltraité; et il ajoutait qu'il n'avait même pu refuser de faire

partie de la délégation, bien qu'il blâmât cette démarche.

--Voilà la liberté du travail! s'écria M. Hennebeau.

Alors, on revint sur la grève, on lui demanda son opinion.

--Oh! répondit-il, nous en avons vu d'autres... Ce sera une semaine,

une quinzaine au plus de paresse, comme la dernière fois. Ils vont

rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils

retourneront aux fosses.

Deneulin hocha la tête.

--Je ne suis pas si tranquille... Cette fois, ils paraissent mieux

organisés. N'ont-ils pas une caisse de prévoyance?

--Oui, à peine trois mille francs: où voulez-vous qu'ils aillent avec

ça?... Je soupçonne un nommé Étienne Lantier d'être leur chef. C'est

un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir à lui rendre son livret,

comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue à empoisonner le Voreux,

avec ses idées et sa bière... N'importe, dans huit jours, la moitié

des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.

Il était convaincu. Sa seule inquiétude venait de sa disgrâce

possible, si la Régie lui laissait la responsabilité de la grève.

Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur. Aussi,

abandonnant la cuillerée de salade russe qu'il avait prise,

relisait-il les dépêches reçues de Paris, des réponses dont il tâchait

de pénétrer chaque mot. On l'excusait, le repas tournait à un

déjeuner militaire, mangé sur un champ de bataille, avant les premiers

coups de feu.

Les dames, dès lors, se mêlèrent à la conversation. Madame Grégoire

s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et

déjà Cécile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de

viande. Mais madame Hennebeau s'étonnait, en entendant parler de la

misère des charbonniers de Montsou. Est-ce qu'ils n'étaient pas très

heureux? Des gens logés, chauffés, soignés aux frais de la Compagnie!

Dans son indifférence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la

leçon apprise, dont elle émerveillait les Parisiens en visite; et elle

avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.

Négrel, pendant ce temps, continuait à effrayer M. Grégoire. Cécile

ne lui déplaisait pas, et il voulait bien l'épouser, pour être

agréable à sa tante; mais il n'y apportait aucune fièvre amoureuse, en

garçon d'expérience qui ne s'emballait plus, comme il disait. Lui, se

prétendait républicain, ce qui ne l'empêchait pas de conduire ses

ouvriers avec une rigueur extrême, et de les plaisanter finement, en

compagnie des dames.

--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il. Je crains

de graves désordres... Ainsi, monsieur Grégoire, je vous conseille de

verrouiller la Piolaine. On pourrait vous piller.

Justement, sans quitter le sourire qui éclairait son bon visage,

M. Grégoire renchérissait sur sa femme en sentiments paternels à

l'égard des mineurs.

--Me piller! s'écria-t-il, stupéfait. Et pourquoi me piller?

--N'êtes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous

vivez du travail des autres. Enfin, vous êtes l'infâme capital, et

cela suffit... Soyez certain que, si la révolution triomphait, elle

vous forcerait à restituer votre fortune, comme de l'argent volé.

Du coup, il perdit la tranquillité d'enfant, la sérénité

d'inconscience où il vivait. Il bégaya:

--De l'argent volé, ma fortune! Est-ce que mon bisaïeul n'avait pas

gagné, et durement, la somme placée autrefois? Est-ce que nous n'avons

pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un

mauvais usage des rentes, aujourd'hui?

Madame Hennebeau, alarmée en voyant la mère et la fille blanches de

peur, elles aussi, se hâta d'intervenir, en disant:

--Paul plaisante, cher Monsieur.

Mais M. Grégoire était hors de lui. Comme le domestique passait un

buisson d'écrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,

et se mit à briser les pattes avec les dents.

--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent. Par

exemple, on m'a conté que des ministres ont reçu des deniers de

Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus à la Compagnie. C'est

comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort

de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalité,

millions jetés à la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...

Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que

nous sommes! nous qui ne spéculons pas, qui nous contentons de vivre

sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...

Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands

pour voler chez nous une épingle!

Négrel lui-même dut le calmer, très égayé de sa colère. Les

écrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des

carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.

Malgré tout, frémissant encore, M. Grégoire se disait libéral; et il

regrettait Louis-Philippe. Quant à Deneulin, il était pour un

gouvernement fort, il déclarait que l'empereur glissait sur la pente

des concessions dangereuses.

--Rappelez-vous 89, dit-il. C'est la noblesse qui a rendu la

Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés

philosophiques... Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même

jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction,

ses flatteries au peuple... Oui, oui, vous aiguisez les dents du

monstre pour qu'il nous dévore. Et il nous dévorera, soyez

tranquilles!

Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui

demandant des nouvelles de ses filles. Lucie était à Marchiennes, où

elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tête d'un vieux

mendiant. Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait

pas du regard le directeur, absorbé dans la lecture de ses dépêches,

oublieux de ses invités. Derrière ces minces feuilles, il sentait

Paris, les ordres des régisseurs, qui décideraient de la grève. Aussi

ne put-il s'empêcher de céder encore à sa préoccupation.

--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.

Germinal(#5711) · 第 23 / 44 题