IV

--Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la

paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.

Il recousait un de ses souliers, afin d'épargner le raccommodage.

--Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.

--Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher... Un morceau

de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.

Cette fois, il leva la tête.

--Tu crois donc que j'ai à toucher des mille et des cents... La

quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d'arrêter constamment

le travail.

Tous deux se turent. C'était après le déjeuner, un samedi de la fin

d'octobre. La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la

paie, avait encore, ce jour-là, suspendu l'extraction, dans toutes ses

fosses. Saisie de panique devant la crise industrielle qui

s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle

profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au

chômage.

--Tu sais qu'Étienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude.

Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l'on ne

vous comptait pas vos heures.

Maheu approuva de la tête.

--Et cause donc à ces messieurs de l'affaire de ton père. Le médecin

s'entend avec la Direction... N'est-ce pas? vieux, que le médecin se

trompe, que vous pouvez encore travailler?

Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes engourdies comme il

disait, restait cloué sur une chaise. Elle dut répéter sa question,

et il grogna:

--Bien sûr que je travaillerai. On n'est pas fini parce qu'on a mal

aux jambes. Tout ça, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas

me donner la pension de cent quatre-vingts francs.

La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui

rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.

--Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.

--Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.

Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir. Le coron

des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures.

Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un à

un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de

suite. Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de

s'oublier dans les estaminets.

Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles. Des bruits

inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus

mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un

conflit paraissait fatal. Du reste, ce n'était là que la querelle

avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes

et graves.

Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope,

au retour de Montsou, racontait qu'une affiche était collée chez le

caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette

affiche. Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une

histoire différente. Il semblait certain, cependant, que la Compagnie

avait pris une résolution.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s'asseyant près de

Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un

paquet de tabac.

Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.

--Je dis que c'était facile à prévoir. Ils vont vous pousser à bout.

Lui seul avait l'intelligence assez déliée pour analyser la situation.

Il l'expliquait de son air tranquille. La Compagnie, atteinte par la

crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas

succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient

se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un

prétexte quelconque. Depuis deux mois, la houille restait sur le

carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient. Comme

elle n'osait chômer aussi, effrayée devant l'inaction ruineuse du

matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d'où son

peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé. Enfin, la nouvelle

caisse de prévoyance l'inquiétait, devenait une menace pour l'avenir,

tandis qu'une grève l'en débarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle

était peu garnie encore.

Rasseneur s'était assis près d'Étienne, et tous deux écoutaient d'un

air consterné. On pouvait causer à voix haute, il n'y avait plus là

que madame Rasseneur, assise au comptoir.

--Quelle idée! murmura le cabaretier. Pourquoi tout ça? La Compagnie

n'a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus. Le mieux est

de s'entendre.

C'était fort sage. Il se montrait toujours pour les revendications

raisonnables. Même, depuis la rapide popularité de son ancien

locataire, il outrait ce système du progrès possible, disant qu'on

n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup. Dans sa

bonhomie d'homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète,

aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux

entraient moins boire et l'écouter; et il en arrivait ainsi parfois à

défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congédié.

--Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le

comptoir.

Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.

--Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!

Étienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie.

Enfin, il leva la tête.

--C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra

nous y résoudre, à cette grève, si l'on nous y force... Pluchart,

justement, m'a écrit là-dessus des choses très justes. Lui aussi est

contre la grève, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans

arriver à rien de décisif. Seulement, il voit là une occasion

excellente pour déterminer nos hommes à entrer dans sa grande

machine... D'ailleurs, voici sa lettre.

En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l'Internationale

rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en

masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la Compagnie.

Malgré ses efforts, Étienne n'avait pu placer une seule carte de

membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de

secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse était encore si

pauvre, qu'elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine;

et, fatalement, les grévistes se jetteraient alors dans l'Association

des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent

en aide.

--Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.

--A peine trois mille francs, répondit Étienne. Et vous savez que la

Direction m'a fait appeler avant-hier. Oh! ils sont très polis, ils

m'ont répété qu'ils n'empêchaient pas leurs ouvriers de créer un fonds

de réserve. Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le contrôle...

De toute manière, nous aurons une bataille de ce côté-là.

Le cabaretier s'était mis à marcher, en sifflant d'un air dédaigneux.

Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ça? Il

n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des

étrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de

suite se coucher et avaler sa langue. Non, c'était trop bête, cette

grève!

Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées

entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre,

dans leur haine commune du capital.

--Voyons, et toi, qu'en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers

Souvarine.

Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.

--Les grèves? des bêtises!

Puis, au milieu du silence fâché qui s'était fait, il ajouta

doucement:

--En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça

tue les autres, et c'est toujours autant de nettoyé... Seulement, de

ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde.

Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!

De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les

bâtiments par la porte restée ouverte. Mais un drame imprévu

l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s'était

hasardée dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une

bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la

queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes,

l'implorant, le grattant, pour qu'il la prît. Quand il l'eut couchée

sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette

sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil

doux et tiède.

Presque aussitôt, Maheu entra. Il ne voulut rien boire, malgré

l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si

elle l'eût offerte. Étienne s'était levé, et tous deux partirent pour

Montsou.

Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en

fête, comme par les beaux dimanches de ducasse. De tous les corons

arrivait une cohue de mineurs. Le bureau du caissier étant très

petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par

groupes sur le pavé, barraient la route d'une queue de monde

renouvelée sans cesse. Des camelots profitaient de l'occasion,

s'installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu'à de la

faïence et de la charcuterie. Mais c'étaient surtout les estaminets

et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant

d'être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y

retournaient arroser leur paie, dès qu'ils l'avaient en poche. Encore

se montraient-ils très sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au

Volcan.

A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils

sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde. Ce n'était pas

l'ordinaire insouciance de l'argent touché et écorné dans les

cabarets. Des poings se serraient, des mots violents couraient de

bouche en bouche.

--C'est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu'il rencontra devant

l'estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?

Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en

jetant un regard oblique sur Étienne. Depuis le renouvellement du

marchandage, il s'était embauché avec d'autres, mordu peu à peu

d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître,

et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes. Cela se

compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine à

Réquillart ou derrière le terri, sans l'accuser, en termes

abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait

de caresses, repris pour elle d'un sauvage désir.

Maheu lui adressa une autre question.

--Est-ce que le Voreux passe?

Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d'un signe de tête,

les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.

La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un

grillage. Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs

attendaient; tandis que le caissier, aidé d'un commis, en payait un

autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main. Au-dessus du

banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche

dans le gris enfumé des plâtres; et c'était là que, depuis le matin,

défilaient continuellement des hommes. Ils entraient par deux ou par

trois, restaient plantés, puis s'en allaient sans un mot, avec une

secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l'échine.

Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune à

tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l'âge.

Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les

lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement. Beaucoup

entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.

--Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n'était pas fort

non plus sur la lecture.

Alors, Étienne se mit à lire l'affiche. C'était un avis de la

Compagnie aux mineurs de toutes les fosses. Elle les avertissait que,

devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d'infliger des amendes

inutiles, elle avait pris la résolution d'appliquer un nouveau mode de

paiement, pour l'abattage de la houille. Désormais, elle paierait le

boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se

basant sur la quantité nécessaire à un bon travail. Le prix de la

berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une

proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d'ailleurs la

nature et l'éloignement des tailles. Et un calcul assez obscur

tâchait d'établir que cette diminution de dix centimes se trouverait

exactement compensée par le prix du boisage. Du reste, la Compagnie

ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des

avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement

l'appliquer à partir du lundi, 1er décembre.

--Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier. On ne s'entend

plus.

Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation. Sa

voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder

fixement l'affiche. Le vieux mineur et le jeune avaient l'air

d'attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.

--Nom de Dieu! murmura Maheu.

Lui et son compagnon s'étaient assis. Absorbés, la tête basse, tandis

que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient.

Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le

boisage, les dix centimes diminués sur la berline. Au plus

toucheraient-ils huit centimes, et c'était deux centimes que leur

volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigné leur

prendrait. Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de

salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses

mineurs.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête. Nous

sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!

Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour être payé. Les

chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis

répartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.

--Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro

sept.

Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dépouillant les

livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le

nombre des berlines extraites. Puis, il répéta:

--Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept... Cent

trente-cinq francs.

Le caissier paya.

--Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas

vous tromper?

Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glacé d'un petit

frisson qui lui coulait au coeur. Certes, il s'attendait à une paie

mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir

mal compté. Lorsqu'il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et

à l'autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus

cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.

--Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employé. Il faut enlever

deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf

jours de travail.

Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à

lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin.

Quant au père Bonnemort, il n'avait que trois journées. N'importe, en

ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux

camarades, ça faisait sûrement davantage.

--Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis. Vingt francs

d'amendes pour boisages défectueux.

Le haveur eut un geste désespéré. Vingt francs d'amendes, quatre

journées de chômage! Alors, le compte y était. Dire qu'il avait

rapporté jusqu'à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le

père Bonnemort travaillait et que Zacharie n'était pas encore en

ménage!

--A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté. Vous voyez

bien qu'un autre attend... Si vous n'en voulez pas, dites-le.

Comme Maheu se décidait à ramasser l'argent de sa grosse main

tremblante, l'employé le retint.

--Attendez, j'ai là votre nom. Toussaint Maheu, n'est-ce pas?...

Monsieur le secrétaire général désire vous parler. Entrez, il est

seul.

Étourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou,

tendu de reps vert déteint. Et il écouta pendant cinq minutes le

secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait

par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever. Mais le

bourdonnement de ses oreilles l'empêchait d'entendre. Il comprit

vaguement qu'il était question de son père, dont la retraite allait

être mise à l'étude, pour la pension de cent cinquante francs,

cinquante ans d'âge et quarante années de service. Puis, il lui

sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure. C'était une

réprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut

faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui

conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était

un des meilleurs ouvriers de la fosse. Il voulut protester, ne put

prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses

doigts fébriles, et se retira, en bégayant:

--Certainement, monsieur le secrétaire... J'assure à monsieur le

secrétaire...

Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l'attendait, il éclata.

--Je suis un jean-foutre, j'aurais dû répondre!... Pas de quoi manger

du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il

m'a dit que le coron était empoisonné... Et quoi faire? nom de Dieu!

plier l'échine, dire merci. Il a raison, c'est le plus sage.

Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte. Étienne

songeait d'un air sombre. De nouveau, ils traversèrent les groupes

qui barraient la rue. L'exaspération croissait, une exaspération de

peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes,

terrible au-dessus de cette masse lourde. Quelques têtes sachant

compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la

Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus

durs. Mais c'était surtout l'enragement de cette paie désastreuse, la

révolte de la faim, contre le chômage et les amendes. Déjà on ne

mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les

salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère

séchait tellement les gosiers, que le peu d'argent touché restait sur

les comptoirs.

De Montsou au coron, Étienne et Maheu n'échangèrent pas une parole.

Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les

enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.

--Eh bien, tu es gentil! dit-elle. Et mon café, et mon sucre, et la

viande? Un morceau de veau ne t'aurait pas ruiné.

Il ne répondait point, étranglé d'une émotion qu'il renfonçait. Puis,

dans ce visage épais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un

gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux,

tombèrent en pluie chaude. Il s'était abattu sur une chaise, il

pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.

--Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte... C'est notre

travail à tous.

La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé. Alors, elle

pleura aussi. Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs

pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait

plus remuer les jambes: c'était la mort bientôt. Alzire se jeta au

cou de sa mère, bouleversée de l'entendre pleurer. Estelle hurlait,

Lénore et Henri sanglotaient.

Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère. Les hommes

étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de

cette paie mauvaise. Des portes se rouvrirent, des femmes parurent,

criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les

plafonds des maisons closes. Une pluie fine tombait, mais elles ne la

sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se

montraient, dans le creux de leur main, l'argent touché.

--Regardez! ils lui ont donné ça, n'est-ce pas se foutre du monde?

--Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la

quinzaine.

--Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes

chemises.

La Maheude était sortie comme les autres. Un groupe se forma autour

de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari

n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie

allait se fondre au Volcan. Philomène guettait Maheu, pour que

Zacharie n'entamât point la monnaie. Et il n'y avait que la Pierronne

qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours,

on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion,

plus d'heures que les camarades. Mais la Brûlé trouvait ça lâche de

la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient,

maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.

--Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin,

leur bonne passer en calèche!... Oui, la cuisinière dans la calèche à

deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!

Une clameur monta, les violences recommencèrent. Cette bonne en

tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des

maîtres, soulevait une indignation. Lorsque les ouvriers crevaient de

faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient

peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait.

Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce

cri de révolte. C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la

hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère,

fermé comme une tombe. L'injustice devenait trop grande, ils

finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de

la bouche. Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de

suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de

misérables. Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles

emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la

débandade glapissante des enfants.

Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée. Rasseneur ne la

combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas. D'un

mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève,

la Compagnie aurait la grève.

V

Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne,

dans l'attente du conflit.

Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre

encore. Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et

son bon sens. Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de

découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse,

si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse;

et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute,

car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle

se sauvait. Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de

retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la

famille la faisait coucher. Furieuse, la Maheude, après avoir défendu

à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à

Montsou. Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la

petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas

en changer.

Deux jours après, il y eut une autre histoire. Le lundi et le mardi,

Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne,

s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de

Vandame, avec Bébert et Lydie. Il les avait débauchés, jamais on ne

sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient

livrés tous les trois. Lui, reçut une forte correction, une fessée

que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille

du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui

coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant!

Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère

héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour

plus tard.

Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la

Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:

--Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du

derrière!

Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible. Cette partie

de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs,

écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans

l'abattage. En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure

en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les

roches et emportent les hommes. La veille, Étienne, comme il

enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage

le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était

restée simplement plus mouillée et plus malsaine. D'ailleurs, il ne

songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant

avec les camarades, insoucieux du péril. On vivait dans le grisou,

sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de

toile d'araignée qu'il laissait aux cils. Parfois quand la flamme des

lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur

mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz,

un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente. Mais la menace

continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des

boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas,

détrempées par les eaux.

Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois.

Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter. Couché

sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain

grondement de tonnerre ébranla toute la mine.

--Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.

Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.

Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en

disant:

--C'est un éboulement... Vite! vite!

Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de

fraternité inquiète. Les lampes dansaient à leurs poings, dans le

silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des

voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et,

sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses

brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au

roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y

engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier

des meurtrissures.

Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était

pas échappé de la fosse, ce jour-là. Il trottait pieds nus derrière

son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand

il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la

dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y

endormît. Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train

se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête

Bébert qui tenait les guides. Il arrivait sournoisement, sans sa

lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais

singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau

maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité.

D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et

la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité

d'origine.

L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour

de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui

s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:

--Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?... Il me

fera casser les jambes.

Bébert ne put répondre, il dut retenir Bataille, qui s'égayait à

l'approche de l'autre train. Le cheval avait reconnu de loin, au

flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'était pris d'une

grande tendresse, depuis le jour où il l'avait vu débarquer dans la

fosse. On aurait dit la pitié affectueuse d'un vieux philosophe,

désireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa résignation et sa

patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans

goût, restait la tête basse, aveuglé de nuit, avec le constant regret

du soleil. Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait,

allongeait-il la tête, s'ébrouant, le mouillant d'une caresse

d'encouragement.

--Nom de Dieu! jura Bébert, les voilà encore qui se sucent la peau!

Puis, lorsque Trompette fut passé, il répondit au sujet de Bataille:

--Va, il a du vice, le vieux!... Quand il s'arrête comme ça, c'est

qu'il devine un embêtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il

ne veut rien se casser... Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut

avoir, là-bas, après la porte. Il la pousse et reste planté sur les

pieds... Est-ce que tu as senti quelque chose?

--Non, dit Jeanlin. Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.

Le train repartit. Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la

porte d'aérage d'un coup de tête, Bataille de nouveau refusa

d'avancer, hennissant, tremblant. Enfin, il se décida, fila d'un

trait.

Jeanlin, qui refermait la porte, était resté en arrière. Il se

baissa, regarda la mare où il pataugeait; puis, élevant sa lampe, il

s'aperçut que les bois avaient fléchi, sous le suintement continu

d'une source. Justement, un haveur, un nommé Berloque dit Chicot,

arrivait de sa taille, pressé de revoir sa femme, qui était en

couches. Lui aussi s'arrêta, examina le boisage. Et, tout d'un coup,

comme le petit allait s'élancer pour rejoindre son train, un

craquement formidable s'était fait entendre, l'éboulement avait

englouti l'homme et l'enfant.

Il y eut un grand silence. Poussée par le vent de la chute, une

poussière épaisse montait dans les voies. Et, aveuglés, étouffés, les

mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus

lointains, avec leurs lampes dansantes, qui éclairaient mal ce galop

d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe. Lorsque les premiers

butèrent contre l'éboulement, ils crièrent, appelèrent les camarades.

Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre

côté des terres, dont la masse bouchait la galerie. Tout de suite, on

constata que le toit s'était effondré sur une dizaine de mètres au

plus. Le dommage n'avait rien de grave. Mais les coeurs se

serrèrent, lorsqu'un râle de mort sortit des décombres.

Bébert, lâchant son train, accourait en répétant:

--Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!

Maheu, à ce moment même, déboulait de la cheminée, avec Zacharie et

Étienne. Il fut pris d'une fureur de désespoir, il ne lâcha que des

jurons.

--Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!

Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galopé aussi, se mirent à

sangloter, à hurler d'épouvante, au milieu de l'effrayant désordre,

que les ténèbres augmentaient. On voulait les faire taire, elles

s'affolaient, hurlaient plus fort, à chaque râle.

Le porion Richomme était arrivé au pas de course, désolé que ni

l'ingénieur Négrel, ni Dansaert, ne fussent à la fosse. L'oreille

collée contre les roches, il écoutait; et il finit par dire que ces

plaintes n'étaient pas des plaintes d'enfant. Un homme se trouvait

là, pour sûr. A vingt reprises déjà, Maheu avait appelé Jeanlin. Pas

une haleine ne soufflait. Le petit devait être broyé.

Et toujours le râle continuait, monotone. On parlait à l'agonisant,

on lui demandait son nom. Le râle seul répondait.

--Dépêchons! répétait Richomme, qui avait déjà organisé le sauvetage.

On causera ensuite.

Des deux côtés, les mineurs attaquaient l'éboulement, avec la pioche

et la pelle. Chaval travaillait sans une parole, à côté de Maheu et

d'Étienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres.

L'heure de la sortie était venue, aucun n'avait mangé; mais on ne s'en

allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en

péril. Cependant, on songea que le coron s'inquiéterait, s'il ne

voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes. Ni

Catherine, ni la Mouquette, ni même Lydie, ne voulurent s'éloigner,

clouées par le besoin de savoir, aidant aux déblais. Alors, Levaque

accepta la commission d'annoncer là-haut l'éboulement, un simple

dommage qu'on réparait. Il était près de quatre heures, les ouvriers

en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: déjà la moitié

des terres auraient dû être enlevées, si de nouvelles roches n'avaient

glissé du toit. Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait

d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un

instant.

--Doucement! dit enfin Richomme. Nous arrivons... Il ne faut pas les

achever.

En effet, le râle devenait de plus en plus distinct. C'était ce râle

continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait

souffler sous les pioches mêmes. Brusquement, il cessa.

Tous, silencieux, se regardèrent, frissonnants d'avoir senti passer le

froid de la mort, dans les ténèbres. Ils piochaient, trempés de

sueur, les muscles tendus à se rompre. Un pied fut rencontré, on

enleva dès lors les terres avec les mains, on dégagea les membres un à

un. La tête n'avait pas souffert. Des lampes l'éclairaient, et le

nom de Chicot circula. Il était tout chaud, la colonne vertébrale

cassée par une roche.

--Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline,

commanda le porion. Au mioche maintenant, dépêchons!

Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua

avec les hommes qui déblayaient l'éboulement, de l'autre côté. Ils

crièrent, ils venaient de trouver Jeanlin évanoui, les deux jambes

brisées, respirant encore. Ce fut le père qui apporta le petit dans

ses bras; et, les mâchoires serrées, il ne lâchait toujours que des

nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres

femmes s'étaient remises à hurler.

On forma vivement le cortège. Bébert avait ramené Bataille, qu'on

attela aux deux berlines: dans la première, gisait le cadavre de

Chicot, maintenu par Étienne; dans la seconde, Maheu s'était assis,

portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau

de laine, arraché à une porte d'aérage. Et l'on partit, au pas. Sur

chaque berline, une lampe mettait une étoile rouge. Puis, derrière,

suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres à la file.

Maintenant, la fatigue les écrasait, ils traînaient les pieds,

glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappé

d'épidémie. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver à

l'accrochage. Ce convoi sous la terre, au milieu des épaisses

ténèbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient,

tournaient, se déroulaient.

A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donné l'ordre qu'une

cage vide fût réservée. Pierron emballa tout de suite les deux

berlines. Dans l'une, Maheu resta avec son petit blessé sur les

genoux, pendant que, dans l'autre, Étienne devait garder, entre ses

bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pût tenir. Lorsque les

ouvriers se furent entassés aux autres étages, la cage monta. On mit

deux minutes. La pluie du cuvelage tombait très froide, les hommes

regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.

Heureusement, un galibot, envoyé chez le docteur Vanderhaghen, l'avait

trouvé et le ramenait. Jeanlin et le mort furent portés dans la

chambre des porions, où, d'un bout de l'année à l'autre, brûlait un

grand feu. On rangea les seaux d'eau chaude, tout prêts pour le

lavage des pieds; et, après avoir étalé deux matelas sur les dalles,

on y coucha l'homme et l'enfant. Seuls, Maheu et Étienne entrèrent.

Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient

un groupe, causaient à voix basse.

Dès que le médecin eut donné un coup d'oeil à Chicot, il murmura:

--Fichu!... Vous pouvez le laver.

Deux surveillants déshabillèrent, puis lavèrent à l'éponge ce cadavre

noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.

--La tête n'a rien, avait repris le docteur, agenouillé sur le matelas

de Jeanlin. La poitrine non plus... Ah! ce sont les jambes qui ont

étrenné.

Lui-même déshabillait l'enfant, dénouait le béguin, ôtait la veste,

tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice. Et

le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souillé de

poussière noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes.

On ne distinguait rien, on dut le laver aussi. Alors, il sembla

maigrir encore sous l'éponge, la chair si blême, si transparente,

qu'on voyait les os. C'était une pitié, cette dégénérescence dernière

d'une race de misérables, ce rien du tout souffrant, à demi broyé par

l'écrasement des roches. Quand il fut propre, on aperçut les

meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.

Jeanlin, tiré de son évanouissement, eut une plainte. Debout au pied

du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses

larmes roulèrent de ses yeux.

--Hein? c'est toi qui es le père? dit le docteur en levant la tête.

Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort... Aide-moi

plutôt.

Il constata deux ruptures simples. Mais la jambe droite lui donnait

des inquiétudes: sans doute il faudrait la couper.

A ce moment, l'ingénieur Négrel et Dansaert, prévenus enfin,

arrivèrent avec Richomme. Le premier écoutait le récit du porion,

d'un air exaspéré. Il éclata: toujours ces maudits boisages!

n'avait-il pas répété cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces

brutes-là qui parlaient de se mettre en grève, si on les forçait à

boiser plus solidement! Le pis était que la Compagnie, maintenant,

paierait les pots cassés. M. Hennebeau allait être content!

--Qui est-ce? demanda-t-il à Dansaert, silencieux devant le cadavre,

qu'on était en train d'envelopper dans un drap.

--Chicot, un de nos bons ouvriers, répondit le maître-porion. Il a

trois enfants... Pauvre bougre!

Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immédiat de Jeanlin chez

ses parents. Six heures sonnaient, le crépuscule tombait déjà, on

ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingénieur donna des

ordres pour qu'on attelât le fourgon et qu'on apportât un brancard.

L'enfant blessé fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans

le fourgon le matelas et le mort.

A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des

mineurs qui s'attardaient, pour voir. Lorsque la chambre des porions

se rouvrit, un silence régna dans le groupe. Et il se forma un

nouveau cortège, le fourgon devant, le brancard derrière, puis la

queue du monde. On quitta le carreau de la mine, on monta lentement

la route en pente du coron. Les premiers froids de novembre avaient

dénudé l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un

linceul tombé du ciel livide.

Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d'envoyer Catherine

prévenir la Maheude, pour amortir le coup. Le père, qui suivait le

brancard, l'air assommé, consentit d'un signe; et la jeune fille

partit en courant, car on arrivait. Mais déjà le fourgon, cette boîte

sombre bien connue, était signalé. Des femmes sortaient follement sur

les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet.

Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la

même terreur. Il y avait donc un mort? qui était-ce? L'histoire

racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait

maintenant à une exagération de cauchemar: ce n'était plus un homme,

c'étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener

ainsi, un à un.

Catherine avait trouvé sa mère agitée d'un pressentiment; et, dès les

premiers mots balbutiés, celle-ci cria:

--Le père est mort!

Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin. Sans

entendre, la Maheude s'était élancée. Et, en voyant le fourgon qui

débouchait devant l'église, elle avait défailli, toute pâle. Sur les

portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou,

tandis que d'autres suivaient, tremblantes à l'idée de savoir devant

quelle maison s'arrêterait le cortège.

La voiture passa; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui

accompagnait le brancard. Alors, quand on eut posé ce brancard à sa

porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y

eut en elle une si brusque réaction, qu'elle étouffa de colère,

bégayant sans larmes:

--C'est tout ça! On nous estropie les petits, maintenant!... Les deux

jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?

--Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour

panser Jeanlin. Aimerais-tu mieux qu'il fût resté là-bas?

Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire,

de Lénore et d'Henri. Tout en aidant à monter le blessé et en donnant

au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle

demandait où l'on voulait qu'elle trouvât de l'argent pour nourrir des

infirmes. Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui

aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que

d'autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d'une maison

voisine: c'étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient

sur le corps. Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient

enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé

seulement de ces grands cris.

Trois semaines se passèrent. On avait pu éviter l'amputation, Jeanlin

conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux. Après une

enquête, la Compagnie s'était résignée à donner un secours de

cinquante francs. En outre, elle avait promis de chercher pour le

petit infirme, dès qu'il serait rétabli, un emploi au jour. Ce n'en

était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une

telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fièvre.

Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l'on était au

dimanche. Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er

décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace.

On veilla jusqu'à dix heures, en attendant Catherine, qui devait

s'attarder avec Chaval. Mais elle ne rentra pas. La Maheude ferma

furieusement la porte au verrou, sans une parole. Étienne fut long à

s'endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.

Le lendemain, toujours personne; et, l'après-midi seulement, au retour

de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine. Il lui

faisait des scènes si abominables, qu'elle s'était décidée à se mettre

avec lui. Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le

Voreux, il venait d'être embauché à Jean-Bart, le puits de

M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse. Du reste, le

nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.

Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille à

coups de pied dans le derrière. Puis, il eut un geste résigné: à quoi

bon? ça tournait toujours comme ça, on n'empêchait pas les filles de

se coller, quand elles en avaient l'envie. Il valait mieux attendre

tranquillement le mariage. Mais la Maheude ne prenait pas si bien les

choses.

--Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle à

Étienne, qui l'écoutait, silencieux, très pâle. Voyons, répondez!

vous qui êtes un homme raisonnable... Nous l'avons laissée libre,

n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par là. Ainsi, moi,

j'étais grosse, quand le père m'a épousée. Mais je n'ai pas filé de

chez mes parents, jamais je n'aurais fait la saleté de porter avant

l'âge l'argent de mes journées à un homme qui n'en avait pas besoin...

Ah! c'est dégoûtant, voyez-vous! On en arrivera à ne plus faire

d'enfants.

Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de

tête, elle insista.

--Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait! Qu'a-t-elle

donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après

qu'elle nous aurait aidés à sortir du pétrin! Hein? c'était naturel,

on a une fille pour qu'elle travaille... Mais voilà, nous avons été

trop bons, nous n'aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un

homme. On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme

ça.

Alzire approuvait de la tête. Lénore et Henri, saisis de cet orage,

pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs

malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux

Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis,

Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal

recollés; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie

avec un homme! Toute la famille se cassait. Il ne restait que le père

à la fosse. Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur

les trois francs du père? Autant se jeter en choeur dans le canal.

--Ça n'avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.

Nous ne sommes pas au bout peut-être.

Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura,

les yeux perdus dans une vision d'avenir:

--Ah! il est temps, il est temps!

Germinal(#5711) · 第 22 / 44 题