--Nous allons voir.
--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit à penser tout haut Deneulin. Mais moi, j'y resterai, si la grève
gagne Vandame. J'ai eu beau réinstaller Jean-Bart à neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante... Ah! je ne me vois pas à la noce, je vous assure!
Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau. Il
écoutait, et un plan germait en lui: dans le cas où la grève
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gâter jusqu'à la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession à
bas prix? C'était le moyen le plus sûr de regagner les bonnes grâces
des régisseurs, qui, depuis des années, rêvaient de posséder Vandame.
--Si Jean-Bart vous gêne tant que ça, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cédez-vous pas?
Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes. Il cria:
--Jamais de la vie!
On s'égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le
dessert paraissait. Une charlotte de pommes meringuée fut comblée
d'éloges. Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on déclara également exquis. Les fruits, du raisin et
des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner
copieux. Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé
commun.
Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux,
dans cette sympathie du dessert. Sa tante lui avait jeté des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquérant de
son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage. Un
instant, M. Hennebeau, devant l'entente si étroite de sa femme et de
son neveu, sentit se réveiller l'abominable soupçon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil échangés. Mais, de
nouveau, l'idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.
Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.
--Monsieur, Monsieur, les voici!
C'étaient les délégués. Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pièces voisines.
--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.
Autour de la table, les convives s'étaient regardés, avec un
vacillement d'inquiétude. Un silence régna. Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts. Mais le directeur
restait grave, et les rires tombèrent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des délégués, qu'on
introduisait, écrasaient à côté le tapis du salon.
Madame Hennebeau dit à son mari, en baissant la voix:
--J'espère que vous allez boire votre café.
--Sans doute, répondit-il. Qu'ils attendent!
Il était nerveux, il prêtait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occupé de sa tasse.
Paul et Cécile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil à la serrure. Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.
--Les voyez-vous?
--Oui... J'en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.
--Hein? ils ont des figures abominables.
--Mais non, ils sont très gentils.
Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le café
était trop chaud et qu'il le boirait après. Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence. Tous s'étaient
rassis, et ils restèrent à table, muets, n'osant plus remuer, écoutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.