... juin,
Mondragone.
Mais ne pensez pas que, depuis ces quinze jours, nous nous soyons
tenus tranquilles, renonçant à retrouver la victime de cette terrible
vengeance conjugale.
Dans la nuit qui suivit l'événement, Daniella, ne pouvant dormir et en
proie à un état fébrile qui m'inquiétait, me dit tout à coup:
--Lève-toi, ami! Il faut pénétrer dans cette _befana_ maudite. Qui sait
s'il a eu le courage de tuer sa femme? Elle n'est peut-être en punition
que pour un temps...
--Je n'espère plus rien; mais, pour te calmer, me voilà prêt à essayer
l'impossible. Que crois-tu que je doive faire? Lorsque j'ai cherché,
avec Benvenuto, le chemin de cette _befana_, j'en ai approché beaucoup,
puisque le docteur m'a dit avoir entendu notre travail et en avoir été
inquiet.
--Ce travail était dangereux, je ne veux pas que tu le reprennes; mais,
moi, je crois, je dis qu'il y a une autre entrée à la _befana_ que celle
que nous connaissons, une entrée que Felipone a découverte depuis le
temps que le prince et le docteur y étaient, et dont il se réserve le
secret pour lui seul.
--Qui te donne cette pensée-là?
--Une espèce de vision que je viens d'avoir. Oh! ne me regarde pas d'un
air inquiet, ne me crois pas en délire. Je dis une vision, ce n'est pas
autre chose qu'un souvenir; mais un souvenir qui s'était effacé tout
à fait et qui vient de me revenir, comme j'étais là, moitié pensant,
moitié rêvant. Écoute! Le jour où Felipone nous donna l'idée de nous
marier en dépit du curé, je l'avais rencontré dans la partie tout
abandonnée du parc qui est entre l'allée des cyprès et le mur de
clôture. Il creusait une espèce de fossé, et, comme ce n'est pas là son
ouvrage, je m'en étonnai. Il ne me donna pas une bonne raison; mais
je n'y fis que peu d'attention, et tant de choses intéressantes m'ont
occupée ce jour-là et le lendemain, que je n'ai pas gardé souvenir d'une
chose si indifférente. Voilà qu'elle me revient et c'est peut-être Dieu
qui veut que je m'en souvienne. Allons-y.
--Reste tranquille, j'irai seul. Dis-moi où cela est
--Non, tu ne trouverais pas. Prends tous tes outils; je porterai la
lanterne sourde.
Nous nous glissâmes parmi les lauriers et les oliviers jusqu'aux fourrés
épais que Daniella n'avait jamais explorés attentivement, mais où, avec
un instinct remarquable, elle retrouva l'emplacement où elle avait
vu fouiller. Au lien d'un fossé il y avait une butte de terre qui ne
paraissait pas de fraîche date. Un épais tapis de mousse témoignait, au
contraire, d'un long abandon.
Daniella, qui tenait la lanterne, se baissa et toucha cette croûte de
mousse qui se détacha et vint presque tout entière à la main. Elle avait
été placée là, elle n'y avait pas poussé; et elle était si verte et si
fraîche, qu'elle n'y avait été placée que peu d'heures auparavant.
A la suite de ces observations je n'hésitai pas à me servir de la pioche
et de la bêche. La terre, légère et toute fraîchement remuée, fut
écartée en moins de dix minutes. Je trouvai quelques dalles disposées en
forme de double escalier formant le toit d'une ouverture carrée à fleur
de terre.
Je me penchai sur le bord de cette ouverture, et je sentis le vide.
J'eus encore recours aux papiers enflammés jetés dans ce vide, et je vis
l'intérieur d'un vaste puits qui s'évasait dans le fond. C'était une
glacière. Je pus fixer la corde à noeuds dont je m'étais muni, à la base
d'un petit arbre qui masquait en partie l'ouverture. Daniella m'éclaira
en faisant lentement descendre la lanterne au moyen d'une ficelle.
Nous n'avions plus d'hésitation, plus de doutes; cet atterrissement
artificiel nous mettait trop sûrement sur la voie.
Je n'eus à descendre que la hauteur d'environ trois mètres. Avant le
fond de la glacière je trouvai un passage très-bas et très-étroit où
je pensai que le gros Felipone ne passait pas sans peine; et, après un
court trajet, je me trouvai dans la grande galerie qui conduit à la
befana. Je revins sur mes pas pour calmer les inquiétudes de ma femme et
lui dire de venir me rejoindre par le Pianto. J'avais toute espérance de
sortir par le tour, après avoir constaté le fait mystérieux, horrible
probablement, que nous poursuivions.
Je pénétrai sans obstacle dans_ la befana_. La faible clarté de ma
bougie ne me permettait pas d'en voir l'ensemble, et, après l'avoir
explorée dans tous les sens, je commençai à croire que nous avions rêvé
une catastrophe. J'allai ouvrir à Daniella, qui arriva bientôt derrière
la porte tournante, et que j'étais pressé de tranquilliser.
--Il n'y a rien, il n'y a personne, lui dis-je. S'il eût renfermé là sa
victime il aurait cadenassé cette porte, par où elle pouvait sortir.
--Mais s'il l'a tuée! As-tu cherché partout! Tiens, voilà une chose
nouvelle ici. La grande cheminée qui donne près du casino est murée.
--Cela n'a-t-il pas été fait pour nous empêcher d'entendre les cris de
Brumières lorsqu'on l'a tenu ici toute une nuit?
--Il nous a dit qu'on l'avait bâillonné. On n'aurait pas pris cette
peine-là si la cheminée eût été murée.
Je crevai, à coups de pioche, la cloison de briques qui fermait
l'orifice de la cheminée, et je vis qu'on avait entassé du foin
derrière cette maçonnerie encore fraîche. Felipone avait donc pris ses
précautions d'avance pour que l'on n'entendit pas, du casino, les cris
de la victime.
--Puisqu'il a eu tant de préméditation, dis-je à ma femme, il n'y a pas
d'espoir à conserver. S'il l'a tuée, il a eu le sang-froid de l'enterrer
quelque part, soit ici, soit ailleurs, dans les souterrains, peut-être
dans la glacière par où je suis descendu, et dont il a eu le soin de
masquer l'entrée.
Nous examinâmes toutes choses. Le lit où Tartaglia avait couché une
nuit, avant celle où il avait arrangé, à la ferme, le mariage du prince,
était encore dans le fond de l'hémicycle avec les matelas et les
couvertures. Nous nous rappelions que le fermier avait attiré sa femme
dans la _befana_ en lui donnant pour prétexte qu'il fallait remporter
cette garniture de lit, et le lit n'était pas dégarni. Les échelles qui
avaient servi à porter Brumières dans la niche et à l'en faire descendre
étaient encore là. J'y montai, je ne retrouvai dans la niche qu'un
bouton de manchette, que je reconnus appartenir à Brumières. Il n'y
avait aucune trace d'une lutte quelconque.
--N'importe, dit Daniella, j'ai rêvé que je devais venir ici, et je n'en
sortirai pas sans une certitude.
Et, toute pâle et frémissante, elle cria par trois fois, de sa vois
pleine et accentuée, dans le sourd et morne édifice le nom de Vincenza.
Au troisième appel, un léger frémissement se fit entendre, et nous nous
élançâmes vers les décombres d'où le son était parti.
Nous trouvâmes, dans le fond de la partie écroulée, la malheureuse femme
assise et idiote. Ses vêtements déchirés, ses cheveux épars collés à son
front par le sang coagulé sur son visage, la rendaient méconnaissable et
si effrayante, que Daniella, superstitieuse, recula en disant:
--C'est la véritable _befana_!
La victime était hors d'état de nous répondre. Elle essaya de se lever
et retomba. Je l'emportai dans le casino, où nos soins lui rendirent la
raison, mais non la force. Elle avait perdu tant de sang, qu'elle
était épuisée. Elle avait reçu à la tête un seul coup d'un assommoir
quelconque. Elle n'avait rien vu. Elle avait une large blessure près de
la tempe, mais elle ne la sentait pas, et demandait seulement si elle
avait quelque chose au visage. Elle parut soulagée dès qu'elle sut
qu'elle n'était pas défigurée.
Le sang était arrêté; les os du crâne ne me parurent point lésés, il
était évident que Felipone avait voulu tuer, qu'il croyait avoir tué,
mais que sa main avait manqué de force et qu'il n'avait pas eu le
courage de porter un second coup. Cet homme si adroit et si fort n'avait
pas pu tuer la femme qu'il aimait. La Vincenza se rappelait avoir lutté,
avant d'être emmenée jusqu'au réservoir, où elle pensait qu'il avait
voulu la noyer. Puis elle était tombée sous un choc violent et n'avait
eu conscience de rien, jusqu'au moment où elle nous avait entendus
parler, Daniella et moi, dans la _befana_. Elle n'avait pas reconnu nos
voix; elle ne se rendait encore compte de rien en ce moment-là. Mais, en
s'entendant appeler par son nom, et par une voix qui, disait elle,
en lui avait pas fait peur, elle était venue à bout, par un effort
machinal, de nous répondre.
Elle pensait avoir été poussée dans le réservoir après le coup qui lui
avait ôté la connaissance, et elle ne se trompait probablement pas,
car ses vêtements fripés paraissaient avoir été mouillés jusqu'à la
ceinture. Mais elle avait dû revenir à elle, étant seule, et se traîner
jusqu'à la place où nous l'avions retrouvée. Ç'avait été un effort tout
instinctif, sa mémoire ne pouvait ressaisir ce fait.
Elle ne put même nous donner ces vagues détails qu'après quelques heures
de repos. Daniella eut beaucoup de peine à la réchauffer, et passa le
reste de la nuit à la soigner. J'avais de mon mieux pansé et fermé la
blessure avec le collodion et la toile adhésive qu'à mon départ du
presbytère l'abbé Valreg, grand _remègeur_ en sa paroisse, avait fourrés
dans ma malle, en cas d'accident. Je lui ai vu faire tant de pansements
charitables, où je l'aidais naturellement, que je n'y suis pas trop
maladroit.
Grâce à un tempérament peu irritable et à un sang très-pur, la malade
n'eut pas la réaction nerveuse que je redoutais, et, au bout de deux
jours, la cicatrice était fermée dans les meilleures conditions
possibles. Il nous fallut agir avec beaucoup de mystère: d'une part,
pour ne pas exposer Felipone à des poursuites; de l'autre, pour ne pas
exposer sa femme à une nouvelle vengeance.
J'avais, dès la nuit même de cette recouvrance inespérée, fait
disparaître les traces de mon entrée dans la glacière, après être
remonté par là, afin de laisser le tour fermé en dedans. Je pouvais
présumer que Felipone n'aurait jamais la force de retourner dans la
_befana_, mais s'assurerait des issues, pour que personne ne pût
constater son crime. Je ne me trompais pas: il travaillait à murer et à
condamner pour jamais l'entrée du souterrain dans sa cave. Je le sus par
Gianino, qui l'entendait maçonner et porter des pierres durant la nuit;
et, malgré ses précautions, je le vis, en outre, sortir un matin des
massifs de la glacière. J'allai voir furtivement ce qu'il avait fait. Je
trouvai la butte exhaussée et complètement plantée d'arbres. Une autre
fois, je vis Onofrio, sans chiens et sans troupeau, auprès de la
chapelle de Santa-Galla. Là aussi, probablement, on avait muré le
passage.
Il nous tarde beaucoup, comme vous pouvez croire, de voir la Vincenza
sur pied et de la faire évader. Nous sommes dans des appréhensions
continuelles que son mari ne la découvre dans une des chambres de notre
casino. Il est venu nous voir une seule fois depuis qu'elle y est, et
s'est assis sur la marche de cette chambre qui donne sur la petite
terrasse, vis-à-vis de notre appartement. Appuyé sur les balustres, je
fumais en feignant de ne pas l'observer, car j'arrive forcément à être
aussi dissimulé qu'un Italien de sa trempe. Il était affaissé et comme
abruti dans son déchirant sourire. Peut-être que si j'eusse osé lui
dire: «Elle vit, elle là tout près de toi!» Je lui eusse rendu à
lui-même la vie et le repos. Mais Daniella m'a appris, par la
justesse de sa divination, à ne pas me fier aux apparences. Peut-être
l'expression de désespoir et de remords que je croyais lire sur la
figure de ce malheureux n'était-elle que la satisfaction morne et sombre
d'une vengeance assouvie.