LVI

Nous retrouvâmes Brumières, non plus dans la niche, mais dans le Pianto,

où Orlando, voyant l'heure du mariage écoulée, l'avait conduit et laissé

à lui-même. Le pauvre garçon nous fit beaucoup de peine. Il s'était

défendu avec tant de rage, qu'il était courbaturé à ne pouvoir bouger

sans de vives douleurs. De plus, le chagrin, la honte et le colère lui

avaient donné la fièvre. Orlando, en le délivrant de l'humiliation de

la niche, lui avait tout appris. Il était comme hébété de désespoir et

d'étonnement.

Nous le conduisîmes chez nous, où nous lui fîmes un lit et de la tisane.

Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas

laisser mettre le fauteuil où nous le fîmes asseoir, sur la terrasse du

casino. Il semblait qu'il ne voulût pas voir le jour. Il disait, moitié

pleurant, moitié riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de

lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un

rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intérêt que nous lui

exprimions, il se rasséréna un peu, et nous nous convainquîmes bientôt

que son dépit et sa contrariété passeraient aussi vite que son amour

était venu. Il n'avait jamais aimé Medora avec le coeur. Il manquait une

belle affaire et il la manquait ridiculement il n'avait guère d'autre

souci.

Malgré cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par

conséquent équitable.

--Elle m'a joué, dit-il; elle a ri cruellement de ma mésaventure, cela

devait être. Elle avait barre sur moi à cause de cette sotte liaison

avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de justice, elle aurait pu

se dire que je n'aimais qu'elle, et que, si j'avais subi la fermière

jusqu'au dernier moment, c'était bien faute de savoir comment me

débarrasser d'elle sans esclandre. Mais une femme orgueilleuse comme

Medora ne peut pardonner ce qui semble un outrage à sa beauté et à sa

puissance. C'était la seconde fois qu'elle se trouvait en rivalité

avec une de ces femmes qu'elle considère comme appartenant à une race

inférieure à la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai payé pour

deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule à sa

place, et je pense vous avoir prouvé hier que, si je ne lui cherche pas

querelle, ce n'est pas par poltronnerie. Il me semble qu'une provocation

ferait croire à Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point

ainsi. Ma colère se passe, et ma consolation se trouvera.

Le personnage à qui Brumières rendit encore plus de justice fut

Felipone. Il nous raconta avec émotion, et avec plus de couleur que je

n'en puis mettre dans ce récit, ce qui s'était passé entre lui et le

fermier.

»--Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare

énergie que j'aurais bien voulu étrangler, cette nuit, à cause de sa

force physique, mais dont, malgré tout, j'étais obligé d'admirer la

force morale. Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'idée de m'attirer

dans ce piége, mais j'y ai donné complètement. C'est la Vincenza,

perfide ou résignée, qui est venue me dire, à Piccolomini, que Medora me

demandait. Celle-ci était montée dans sa chambre à huit heures, après

avoir reçu et agréé mon bijou étrusque au jardin. Moi, j'avais couru si

vite sur les chemins à pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant

me lever avant le jour, je m'étais jeté sur mon lit. N'importe, je me

relève, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le

casino de Baronius, où nous avions coutume de babiller souvent jusque

minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

»--C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

»Je soupire d'avance, et me voilà courant de plus belle. Arrivé à la

ferme, je commence à me dire que Felipone veut, en effet, se débarrasser

de moi. Mais le jockey de Medora vient à moi et me dit que sa maîtresse

est dans la chambre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je

sentais de plus en plus le piége; mais que faire? Si Medora était là, en

effet, pouvais-je reculer? À peine entré dans cette maudite chambre, où

je ne voyais pas la moindre lumière, je me sens pris dans une couverture

qui m'enveloppe la tête, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans

le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arrivé dans la fameuse

cuisine, je suis lié et bâillonné par plusieurs personnages dont l'un

m'est inconnu. Felipone était l'autre. Cette fois il y avait de la

lumière.

»Je pensais qu'on allait m'égorger; aussi, je me défendais en désespéré,

et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de résistance

enragée ne m'a servi de rien, sinon, qu'à me laisser brisé et épuisé. Eh

bien, pendant tout ce temps, Felipone était admirable de sang-froid, je

devrais dire héroïque; il me terrassait encore plus par là que par la

force de ses muscles. Au milieu de mon exaspération, j'entendais les

courtes phrases qu'il me jetait de temps en temps:

»--Signore, vous êtes imprudent de vous tant défendre... Vous me teniez

sans pitié... J'ai juré de ne pas vous faire de mal... jugez si j'ai

de la peine à tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me faites pas perdre

patience. Il m'en faut beaucoup!»

Et, de temps en temps, il s'adressait à son acolyte:

«--Tu vois, Orlando, si je le blesse et si je le serre trop fort. A

moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis-je faire de

mieux?

»Quand ils m'eurent attaché comme une momie et porte dans la niche, au

moyen d'une double échelle, Felipone resta au moins cinq minutes à me

regarder attentivement. L'autre était descendu.

»--Vous voilà bien couché, _signore mio_, me dit-il; vous pouvez faire

un somme et oublier ceux à qui vous avez ôté le sommeil pour toujours.

On m'a dit que vous aimeriez mieux être mort que vexé comme vous voilà,

pendant que votre maîtresse s'en va se marier avec un autre, et rit de

vous savoir où vous êtes. Voilà pourquoi je ne vous ai pas enlevé un

cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne réponds

de moi que jusqu'à demain.

»Et, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commençais à

trouver son hilarité pétrifiée plus effrayante que celle des diables du

_Jugement dernier_ de Michel-Ange.»

--Vous voyez, dit Daniella à Brumières, il faut vous en aller! vous

n'êtes pas hors de péril.

--Certes, je le sais bien! et dès que je pourrai mettre un pied devant

l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une

figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soirée. Brumières voulut être

présent au récit qu'elle nous fit de la réconciliation de Medora avec

sa tante, et pria notre petite tante, à nous, de ne pas lui épargner un

détail des railleries dont il avait dû être l'objet. Mais on n'avait

rien su à Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il

avait été congédié la veille et qu'il était parti dans la nuit. On s'en

réjouissait. La Medora avait fait très-bien les choses. Elle était

entrée chez sa tante au moment du déjeuner; elle s'était mise à genoux

pour demander pardon de toutes ses révoltes. Lady Harriet lui avait fait

un bon sermon sur sa manière de vivre, sur ses courses, le soir et le

matin, à des heures indues, et, sur son intimité inconvenante avec M.

Brumières. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil

derrière la porte, s'était jeté aussi aux pieds de milady, en se

déclarant l'heureux époux; et l'on avait déjeuné ensemble de bonne

amitié.

Le lendemain matin, le prince vint à Mondragone de très-bonne heure, et

voulut voir Brumières.

--Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrarié et suis prêt à vous en

rendre raison; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon

intendant Benvenuto m'a fait connaître, et qui s'aggrave d'un instant

à l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'après-demain. Je vous prie

donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Orlando et de Benvenuto,

aujourd'hui même, jusqu'à Rome. De là, vous gagnerez Civita-Vecchia avec

le même Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez,

vous, vous embarquer dès demain. Nous nous reverrons ensuite où, quand

et comme vous voudrez.

Brumières refusa; mais l'entrevue se termina par une poignée de main.

Une heure après, lord B*** vint, avec sa voiture, chercher Brumières

pour le conduire jusqu'au bateau à vapeur. Felipone n'avait pas reparu

depuis que nous l'avions rencontré à Rocca-di-Papa. Benvenuto, qui se

démenait et s'ingéniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de

ses belles destinées, pensait que le fermier guettait sa proie, et il

avait averti lord B*** de sauver au moins la vie au pauvre amoureux

éconduit.

Brumières nous quitta en nous donnant de sincères témoignages

d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part à la

Vincenza le bijou étrusque que Medora venait de lui renvoyer.

--Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari? lui dit

Daniella. Gardez ce présent pour la première duchesse à qui vous ferez

la cour.

Brumières pâlit à l'idée de la situation terrible où il laissait la

Vincenza, et sourit à celle d'une plus brillante conquête. Nous vîmes

bien que ses déceptions ne l'avaient pas guéri de la manie des grandes

aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gênes le jour où expirait la

permission de séjour du prince dans les États romains. Nous ne revîmes

pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations

d'amitié et ses offres dans le cas où je voudrais aller décorer son

palais.

Benvenuto ne voulut accepter de moi aucune espèce de récompense pour les

services qu'il m'avait rendus.

--Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous

êtes dans la gêne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux de

vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout à fait remise, congédia la Vincenza le

jour même. Celle-ci vint nous trouver pour savoir si nous avions des

nouvelles de son mari.

--Quoi! lui dit ma femme indignée, tu nous demandes cela avec cette

tranquillité?

--Je sais, répondit l'effrontée petite créature, que M. Brumières est en

sûreté et que Felipone ne fera pas de malheur.

--Lequel des deux vous intéresse? lui demandais-je.

--Eh! mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

--Et tu ne crains rien pour toi-même? dit Daniella.

--Que veux-tu que je craigne? J'ai aidé Felipone à se venger en faisant

manquer le mariage.

--Et tu es sûre de le gouverner encore?

--_Chi lo sa!_ répondit-elle; mais je suis sûre qu'il ne me fera point

de mal.

--Et tu ne crains pas qu'il ne s'en fasse à lui-même?

--Qu'il ne se tue? Oh! si tous les maris trompés se punissaient comme

cela de leur confiance, nous serions toutes veuves!

Il n'y avait pas à la chapitrer. C'est une nature insouciante et

audacieuse.

--Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je

ne m'étais occupée d'eux depuis quelques jours, je crois qu'ils auraient

fait maigre chère.

--Bah! tu t'intéresses à ces petits singes? Moi, ils m'ennuient et me

dégoûtent!

--Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie

ainsi ces pauvres créatures, il faut qu'il soit bien loin ou bien

tourmenté.

Daniella parlait encore lorsque Felipone entra dans le Pianto où nous

étions en ce moment. Sa femme alla à lui pour l'embrasser. Il la baisa

sur les deux joues avec la même aisance que si rien ne se fut passé, et

la pria doucement d'aller mettre un peu d'ordre à la maison.

--Passe devant, lui dit-il, et enlève les matelas et les couvertures

restés dans la _befana_. Je vais t'aider.

Elle descendit l'escalier du Pianto en chantonnant, et en nous jetant, à

la dérobée, un regard de triomphe moqueur qui semblait dire: «Vous voyez

ce pauvre homme!»

--Mes enfants, nous dit le fermier en nous serrant les mains, priez pour

moi, vous qui croyez... Je suis un homme bien à plaindre.

Sa bouche ne cessa pas de sourire en proférant ce premier et dernier

aveu de son désespoir.

--C'en est fait de la Vincenza! me dit Daniella.

--Suivons-le!

--A quoi bon? Aujourd'hui ou demain, elle est condamnée!

--Peut-être que non! Le premier moment est le plus à craindre.

Je m'élançai sur les pas du fermier: mais il avait pris si rapidement

l'avance, que je trouvai la porte tournante déjà fermée et verrouillée

en dedans. Je frappai en vain, on n'ouvrit pas. Cette porte massive a au

moins six pouces d'épaisseur, et ne laisse point passer le bruit qui se

fait dans la _befana_, masquée qu'elle est, de ce côté-là, par un second

mur en briques et une autre porte bien jointe.

Je collai en vain mon oreille contre la fente imperceptible que le tour

laissait entre le bois et l'encadrement de pierre. Plus de cinq minutes

se passèrent sans que j'entendisse d'autre bruit que celui des pas de

ma femme, qui venait me rejoindre Puis il nous sembla que quelqu'un

se jetait dans l'intervalle des deux portes en murmurant des paroles

confuses; et aussitôt nous distinguâmes la voix claire du fermier qui

disait: _Basta!_ (c'est assez). La seconde porte, en se refermant, nous

sembla couvrir, de son bruit sourd, un cri étouffé, et tout rentra dans

le silence.

--Ces agitations te font mal, dis-je à Daniella, qui tremblait et ne

pouvait plus se soutenir. Je ne veux plus te voir suivre ce cauchemar.

La vie de ton enfant est plus précieuse que celle de Vincenza. Va-t'en,

et prends patience, si tu m'aimes. Je te jure que je vais faire tout ce

qui sera humainement possible pour empêcher Felipone...

--Il n'est plus temps, va! me dit Daniella. Je ferai ce que tu veux.

Tâche de savoir ce que va devenir mon pauvre parrain.

Elle quitta ce lieu sinistre, et je sortis de Mondragone pour courir

à la ferme, sans espoir de pénétrer par là dans le chemin souterrain

(Felipone avait dû prendre ses précautions), et sans beaucoup de chance

d'arriver à temps, quand même le passage serait libre. Le tour qu'il

faut faire pour retourner à la porte des cours et redescendre la

longueur du château en dehors, avant d'entrer sous les cyprès prend déjà

au moins dix minutes; il en faut au moins autant pour descendre l'allée

en courant, et je n'osais guère courir, dans la crainte d'être observé

et d'attirer l'attention sur l'événement que je voulais conjurer.

Depuis quelque temps et surtout depuis le jour où Felipone avait

disparu, la ferme était à l'abandon. Les deux domestiques: étaient aux

champs; les enfants jouaient dans la petite cour. Je demandai à Gianino

si son oncle était revenu. Il secoua la tête négativement, et je vis

passer sur sa figure jaune et camuse une expression de tristesse et

d'inquiétude que l'insouciance de son âge n'emporta qu'avec effort.

J'essayai, à tout hasard, d'entrer dans la salle basse: elle était

solidement fermée, comme de coutume.

J'attendis une heure. J'allai, comme en me promenant, à la prairie où

est la petite chapelle qui donne issue au souterrain dans la campagne.

Elle était également fermée d'un énorme; cadenas. Je retournai à

Mondragone et redescendis aux caves de la porte tournante: rien que

ténèbres et silence. J'allai consulter Daniella, qui priait devant la

madone du portique.

--Que faut-il faire? lui dis-je.

--Rien, s'il a fait ce qu'il voulait; nous devons paraître ne rien

savoir. En le cherchant et en le demandant, nous l'envoyons à

l'échafaud. Laissons passer encore une heure, et j'irai porter à manger

à ces pauvres orphelins. Felipone les a oubliés lui si bon pour eux.

Quand j'ai vu le commencement de cet abandon, je me suis dit: «C'est

bien mauvais signe!» La journée s'écoula sans rien changer à nos

angoisses. Vers le soir, Daniella me proposa d'aller voir Onofrio.

--Si mon parrain ne s'est pas tué avec sa femme, il est là. Onofrio

était son meilleur ami.

La pénétration de Daniella n'était pas en défaut. Sur les ruines du

cirque de Tusculum, nous trouvâmes Felipone assis auprès du berger. Les

moutons broutaient, autour d'eux, l'herbe fine de l'amphithéâtre. Le

soleil se couchait; une douce brisa effleurait, sans les agiter, les

cheveux rudes et frisés du fermier.

--Voilà une belle soirée, nous dit-il en venant à notre rencontre; on

est bien ici, et vous avez raison d'y venir voir coucher le soleil.

--C'est, dit Onofrio avec son calme habituel, un des plus beaux endroits

de la Campagne de Rome, et, dans les plus mauvaises journées de l'hiver,

on n'y sent point de froid. C'est là que je viens me chauffer au mois

de janvier. Ça ne fait de mal à personne, n'est-ce pas? La bon Dieu ne

trouve pas que ça use son soleil quand les pauvres gens, à qui l'on

dispute un fagot dans ce monde, vont lui demander un peu de son grand

feu.

Nous interrogions avec anxiété la figure de ces deux hommes; il n'y

avait chez eux aucun effort visible pour s'entretenir avec nous de

la pluie et du beau temps. Ils semblaient continuer une conversation

paisible et rêveuse.

--C'est une pauvre vie que la vie de berger, dit Felipone; et pourtant

moi qui, étant garçon, courais un peu les filles et le cabaret dans

la ville, j'ai quelquefois désiré d'être seul et dévot comme ce

chrétien-là. Si j'avais cru en Dieu, je n'aurais pas fait les choses à

demi: je me serais fait moine ou berger. Plutôt berger, car le moine

s'abrutit à recommencer tous les jours la même promenade et à marmotter

d'heure en heure les mêmes prières, tandis que le berger va où il veut

et dit à Dieu ce qu'il a envie de lui dire.

--Le berger a ses jours de peine et de plaisir, reprit le sentencieux

Onofrio. Dans ce temps-ci il n'est pas à plaindre, et le pays où me

voilà fixé depuis dix ans est des meilleurs. Mais dans ma jeunesse, j'ai

eu de bien mauvaises saisons à passer, dans des endroits où je ne voyais

jamais personne, et où la fièvre me tenait éveillé toute la nuit. Allez!

la nuit est bien longue quand on n'a, pour se désennuyer, que le bruit

du tonnerre et les grands éclairs qui vous font voir la plaine toute

bleue. On dit son chapelet en comptant les gouttes de pluie qui tombent

sur le toit de paille. Si on ne croyait à rien. Felipone, on deviendrait

aussi bête que les brebis que l'on garde.

--Je n'ai jamais dit que je ne croyais à rien, répondit le fermier; je

crois à la folie des hommes et à la malice des femmes.

En parlant ainsi, il fit un mouvement de la tête en arrière pour rire de

son gros rire frais et sonore. Daniella me serra le bras pour me faire

remarquer, entre son menton, et sa cravate, des traces d'ongles toutes

récentes: la Vincenza s'était défendue.

--Où est ta femme? lui dit-elle quand le berger se leva pour rassembler

son troupeau.

--Ma femme? dit-il d'un air étonné. Elle est à la maison je pense.

Cela fut dit si naturellement, que j'en fus complètement dupe. Nous

revînmes ensemble jusqu'à la ferme. Gianino, en apercevant son oncle, se

mit à courir et se jeta à son cou. Cet enfant, laid et disgracieux, mais

intelligent et sensible, se pendait à lui et l'étranglait de caresses.

--Pauvre petit, dit le fermier en l'asseyant sur son épaule, il

s'ennuyait sans moi.

--Est-ce que tu vas encore t'en aller? dit l'enfant.

--Non, mon _Gianinuccio_; à présent, je vas rester à la maison: je suis

las de me promener.

--Et ma tante? est-ce qu'elle ne va pas rentrer aussi

--Elle n'est donc pas revenue, ta tante?

--Cela t'étonne? dit Daniella à son parrain en le regardant fixement.

--Non, répondit le fermier impassible, en posant l'enfant par terre,

elle aura suivi son dernier amant.

... juin

C'est la seule explication que, depuis quinze jours, nous ayons obtenue

de Felipone. Nous avons reçu des nouvelles de Brumières. Il est

à Florence. Il nous dit qu'il se porte bien, et nous demande, en

post-scriptum, si le fermier n'a pas trop battu sa petite femme.

La Daniella, Vol. II. · 第 35 / 39 题