Daniella était enchantée de revoir Tartaglia et de le savoir heureux.
--Puisque tu veux mettre le couvert à ma place, lui dit-elle, tu vas au
moins souper avec nous.
Mais à peine eut-elle fait cette invitation, qu'elle se tourna vers moi,
comme pour me demander pardon d'avoir oublié mes anciennes méfiances et
mon peu de goût pour la société de ce singulier personnage.
Mais les événements m'avaient prouvé de reste que Tartaglia était loyal
en amitié, et j'étais trop son obligé pour hésiter à l'admettre sur le
pied d'égalité où ma femme avait toujours été avec lui. Je confirmai
l'invitation ce dont il parut extrêmement flatté.
--Vous êtes bon comme un homme d'esprit, me dit-il; vous avez raison,
_mossiou_, de tendre la main à Tartaglia pour l'élever à vous. Tartaglia
n'est pas un mauvais homme, vous le savez bien; mais, entre nous soit
dit, c'était quelquefois une vraie canaille. Que voulez-vous! la
jeunesse, les passions, la misère, un peu de vin par-ci, un peu de
paresse par-là, et aussi le libertinage! Mais Tartaglia est devenu
vieux, et, un beau jour, il s'est dit qu'il fallait faire une bonne fin.
L'occasion l'a servi, c'est-à-dire que le ciel l'a aidé. Écoutez son
aventure:
«En se sauvant des griffes de la police, qu'il avait trahie par
dévouement à l'amitié, il s'est trouvé dans une petite bourgade de la
maremme siennoise, où une méchante chaloupe pontée venait de déposer un
plus illustre fugitif, notre cher susdit prince. Vous savez, _mossiou_,
comment il avait laissé traiter le pauvre Tartaglia par ses gens, dans
cette maudite _befana_ où il faisait, on peut bien le dire, la figure
d'un saint dans une niche. Eh bien, tout en passant la nuit ainsi
enchâssé et béatifié, Tartaglia avait fait ses petites réflexions, par
suite de ses petites remarques, et il s'était dit: Ce beau cheval noir
que j'ai vu là, au bas de l'escalier, c'est Otello, je le connais bien.
Je l'ai pansé et promené assez souvent, ne fût-ce qu'une certaine nuit
sur la route de Frascati, où, par parenthèse (on peut tout dire à
présent), je vous ai empêché de tomber dans les griffes de Campani (le
diable ait son âme!) en vous faisant passer pour M. Mangin, le préfet de
police.... Mais je continue! Donc j'avais reconnu la dame voilée puisque
j'avais reconnu Otello, et je me disais:
»--Medora ne partira pas avec le prince, puisqu'elle a revu M.
Valreg....
»Et puis je m'étais dit encore.
»--Voilà un bon prince, très-amoureux et très-libéral. Si, au lieu de me
fouler aux pieds, il me demandait conseil, il pourrait bien s'apercevoir
que je suis un homme dans l'occasion.
»Si bien que, voyez la destinée, _mossiou!_ quand je l'ai retrouvé dans
cette bourgade dont je vous parle (ça s'appelle Porto-Ercole), j'ai
été droit à lui et je lui ai dit des choses qui lui ont fait ouvrir
l'oreille, entre autres celle-ci:
»--La Medora est coiffée d'un garçon (je ne vous ai pas nommé) qui aime
ailleurs et ne veut point d'elle. Patientez, et si je vous fais épouser
cette belle, faites-moi votre intendant, je ne vous demande pas plus
d'un mois pour y réussir. J'y risquerai ma peau; mais la place que vous
me promettez vaut bien ça.
»--Je te l'ai donc promise? a dit le prince en riant. Eh bien, soit! Je
n'y risque rien, puisque tu n'y réussiras pas.
»Et moi:
»--Nous verrons!
Or, _mossiou_, me voilà habillé en honnête homme, comme vous le voyez,
et décidé à le devenir. Je commence bien, puisque j'ai donné au prince
le bon conseil de rendre les lettres, ce qui est une chose noble et
faite pour attendrir la Medora: qu'en pensez-vous? Mais vous êtes
préoccupé, et peut-être que mon bavardage vous ennuie?
Nullement; mais je vois que ma femme veut te parler, et qu'elle me fait
signe d'aller dans la cuisine.
En effet, Daniella avait eu l'inspiration de confier à Tartaglia le
danger où elle croyait Brumières si Felipone nous quittait avant deux
heures, et il abrégea toute explication en lui disant:
--Ah! ah! je sais! la Vincenza! Il est enfin jaloux!
Il se chargea de retenir Felipone, bien qu'il ne fît pas des souhaits
bien ardents pour la conservation des jours de Brumières. Il savait, par
le fermier, chez qui il était arrivé le matin même, que Brumières était
devenu le cavalier servant de Medora; mais il ne s'en inquiétait pas
beaucoup. Il pensait qu'elle se moquait de lui. Daniella se garda bien
de trahir le secret de Brumières. Nous en étions, elle et moi, les
seuls confidents. Les témoins, avertis à Rocca-di-Papa, ne savaient
pas eux-mêmes pour quel office ils étaient requis et à moitié payés
d'avance.
Pendant cette explication, j'aidais Felipone à désembrocher son lièvre,
et chaque instant qui s'écoulait me donnait la conviction qu'il ne
songeait qu'à manger, à rire et à babiller.
Quand nous eûmes apaisé la première faim. Tartaglia reprit devant le
fermier le thème favori de ses projets de fortune, et celui-ci me parut
très au courant de ses espérances relativement à la réconciliation du
prince avec la belle Anglaise. Il me sembla même comprendre, à quelques
monosyllabes échangés entre eux, que le prince était attendu à son
ancienne résidence de la _befana_ d'un jour à l'autre. Je regrettais la
peine inutile qu'il allait prendre et les nouveaux dangers qu'il venait
braver, mais je ne pouvais dire un mot pour lui faire donner un meilleur
avis. Avec des gens aussi pénétrants que mes deux convives, la moindre
réflexion eût pu conduire à la découverte du secret de Brumières.
Je laissai donc Tartaglia, je veux dire maintenant Benvenuto, se bercer
de rêves qui ne me semblaient pas tout à fait illusoires, puisqu'en
attendant il avait la confiance du prince. Il était évident qu'il lui
avait plu et qu'il pouvait désormais tenir sa parole de devenir un
honnête homme. Il avait du linge magnifique; un passe-port bien en
règle; de l'or plein ses poches: trois choses que j'avais toujours
entendu souhaiter à cet original, et moyennant lesquelles il assurait
pouvoir rentrer dans le sentier de la vertu.
--Voyez-vous, mes amis, nous dit-il au dessert, après s'être, je dois le
dire, très-convenablement tenu pendant le repas, il y a des pays où la
bonne conduite est assez encouragée pour qu'il y ait plaisir et profit à
en faire métier; mais il y en a d'autres où la condition des gens de ma
sorte est si dure et leur éducation si mauvaise, qu'ils ne peuvent pas
sortir du bourbier sans un secours extraordinaire. En Italie, où l'on
est obligé de tenir compte de la fatalité des choses, vous verrez,
si vous regardez bien, que les antécédents n'empêchent pas la
considération, et, tel que vous me voyez, je veux, avant qu'il soit
deux ans, être M. Benvenuto, intendant considéré, estimé de son maître,
redouté de la valetaille, marié à une gentille femme, et père d'un
beau garçon qui sera un jour avocat ou médecin, à moins qu'il n'ait la
vocation d'artiste, ce en quoi je ne veux pas le contrarier. Pourquoi
non? Eh! monsieur Valreg, croyez-vous donc que le métier de gredin soit
agréable? et que celui d'homme de bien ne soit pas le plus amusant de
tous, surtout pour le pauvre diable qui a vécu d'aumônes insultantes et
de coups de pied dans les mollets? Être homme de bien! c'était mon rêve,
comme celui des courtisanes folles est de devenir vieilles bourgeoises
dévotes. Quand on vient au monde avec la vocation de la vertu, on fait
comme vous; on souffre, on travaille, et l'on arrive par là au même but
que l'enfant prodigue qui rentre tout d'un coup au bercail, moyennant
qu'on lui offre du veau et des habits neufs. Seulement, vous avez pris
le chemin le plus long pour avoir une bonne renommée, car vous ne la
tiendrez bien qu'après vingt ou trente ans de sainteté, et encore vous
pourrez la perdre pour une mince peccadille; car le monde est ainsi
fait: plus on lui donne, plus il exige. Tandis que, si un coquin passe
tout à coup honnête homme, on lui en sait un gré infini. Ça étonne, ça
amuse, et ceux qui s'attribuent le mérite de l'avoir converti en sont si
fiers, qu'ils s'en vont le disant à tout le monde. Je suis sûr qu'avant
trois mois mon prince me prônera à tous ses amis comme son ouvrage; et
pourtant, la vérité est, monsieur Valreg, que si je dois quelque chose
à quelqu'un, c'est à vous, parce que... ma foi, je ne saurais dire
pourquoi! une sympathie, une persuasion, votre amour pour cette
Daniella, qui vaut quarante Medora... Mais chut! avant peu il faudra
dire à celle-ci _Votre Altesse_, et prendre ses ordres chapeau bas,
l'épée au côté!
Il babilla ainsi jusque vers neuf heures, et ses manières étaient
telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection récente, j'aurais
pu croire qu'il avait toujours vécu parmi des gens honorables.
A force de regarder les personnes du grand monde en leur servant de
ruffian et de bouffon, il savait à l'occasion jouer le rôle d'un
subalterne décent et bien appris. Sa toilette soignée, sa barbe rasée,
sa chevelure insensée, élaguée maintenant et et collée aux tempes,
changeaient tellement sa figure et sa manière d'être, qu'il pouvait
espérer de n'être pas trop reconnu.
--Explique-moi ta présence à mon mariage, lui dis-je en le reconduisant
jusqu'au pianto avec le fermier qui, reprenait par là le chemin de sa
maisonnette.
--C'est bien facile. Ce jour-là j'étais envoyé déjà par le prince pour
tâter le terrain. J'avais revu miss Medora, et j'avais été mal reçu.
Mais le soir même j'y retournai, et je fus mieux écouté; votre mariage
avait changé ses idées. Voilà pourqoi je suis reparti pour chercher les
lettres.
--Et as-tu vu Medora aujourd'hui?
--Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour
opérer la restitution, et mon éloquence saura mettre l'entrevue à profit
pour les intérêts de mon prince.
--À présent, dis-je à ma femme, quand je fus revenu auprès d'elle sur la
terrasse du casino, tu n'est plus inquiète? Felipone s'en va les yeux
bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chassé toute la
journée. Brumières a déposé son cadeau aux pieds de son idole; il est à
Piccolomini maintenant...
--Oui, répondit-elle, tout cela paraît ainsi; mais je ne suis pas
tranquille.
--Ah ça! sais-tu que tu me rendras jaloux de Brumières, avec tes
pressentiments et l'exagération de tes craintes?
--Mon _Giovanni_, répondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de M.
Brumières; je me reprochais justement de ne pas assez penser à ce pauvre
gardon. Je ne puis songer qu'à mon parrain, qui est bien malheureux, je
te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le coeur
mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tête, ou ce qu'il
roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien; si la
Vincenza est, de son côté, jalouse de Brumières, elle fera des
imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps.
S'il ne tue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.
--Eh bien, répondis-je, ce ne sera pas une si grande perte!
--Cette femme-là est bien coupable et bien bornée! reprit Daniella; mais
Felipone l'aime avec passion, et, quand il l'aura tuée, il se tuera
lui-même, s'il n'en devient pas fou.
--J'espère, ma chère femme, que tu crées avec ton coeur et ton
imagination un roman plus noir que la réalité. Felipone aime sa femme
avec les sens. Tous ses traits indiquent la sensualité, rien de plus,
et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la sensualité
satisfaite. Avec des caresses, sa femme le ramènera. Il n'y a ni assez
d'enthousiasme ni assez de réflexion en lui pour qu'il prenne en haine
et en dégoût cette chair souillée et cet amour flétri.
--Tu raisonnes à ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire
plus de choses terribles que tu ne crois. Et puis, tu ne juges pas assez
bien le coeur de Felipone: il aime avec le coeur aussi. Il a été un père
pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amitié qui prouve
qu'il est plus intelligent qu'il ne paraît. Va, nous perdrons beaucoup
en le perdant!
Je parvins à écarter les idées sombres de cette chère créature, et à lui
faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfège; mais lorsqu'elle
fut endormie, elle eut des rêves effrayants, et, trois fois dans la
nuit, elle se leva pour aller écouter sur la terrasse. Elle ne pouvait
pas se persuader qu'elle n'eût pas réellement entendu des gémissements
et les bruits lointains d'une lutte horrible.
Quand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me
promener autour de la ferme des Cyprès. Je la voyais si agitée que je
cédai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que
Tartaglia demeurait dans la _befana_, et que peut-être le prince y était
arrivé déjà.
--Il aura marché toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus désireux de
dormir que de recevoir notre visite.
Nous descendîmes la sombre allée de cyprès et fîmes le tour de la ferme,
où les domestiques commençaient à s'agiter autour de leurs bêtes.
--Je suis étonnée de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est
toujours levé le premier.
Elle interrogea l'aîné des neveux, Gianino, un des orphelins qu'élève le
généreux fermier, le petit singe _alla cioccolata_. Il nous apprit que
Felipone était sorti avant le jour.
--Monte à sa chambre, me dit Daniella, et vois si son lit a été défait.
Sa femme couche encore à Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu'à la
fin de la semaine.
Le lit de Felipone était intact, il ne s'était pas couché.
--Tu vois! me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui
tombe de sommeil. Sais-tu ce qu'il faut faire? Allons voir Onofrio; il
saura quelque chose.
Nous n'eûmes pas la peine d'aller jusqu'au paillis. Nous trouvâmes le
berger de Tusculum sur le plateau où fut le centre de la cité latine,
entre le cirque et le théâtre. Il écouta gravement nos questions et
parut ne pas les comprendre.
--Il est venu hier au soir, nous dit-il; il m'a payé; son argent est
bon; il est reparti tout de suite.
--Vous parlez de Brumières, lui dis-je; mais Felipone?
Il ne l'avait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigué de notre
insistance, il cessa de nous répondre et finit par nous dire:
--Enfants, laissez-moi tranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil
levant, et vous me dérangez.
Il ne nous restait plus qu'un moyen de savoir la vérité; c'était d'aller
à Piccolomini ou à Rocca-di-Papa. Nous prîmes ce dernier parti. C'était
à sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumières nous avait
dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait
être en route. En nous rendant au plateau _del buco_ par le revers de
Tusculum, nous pouvions arriver à temps pour la messe.
Quelque diligence que nous pûmes faire, la messe finissait quand nous
entrâmes dans la ville. Les précautions n'avaient pas été prises avec
assez de soin pour que la curiosité ne fût pas éveillée par la dévotion
matinale d'une jeune dame déjà connue dans l'endroit, et qui arrivait
au galop de son cheval pour entendre la messe; Medora avait dédaigné de
prendre un déguisement et de laisser Otello dans le bois. Il piaffait,
au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence
que tenait le petit groom laissé par le prince à sa belle ingrate. La
population se pressait autour de l'église, située sur la plus grande
place de l'endroit, c'est-à-dire sur une petite plate-forme de rochers
très-irrégulière, à laquelle on monte par quelques marches taillées dans
la lave.
Nous vîmes alors sortir la petite foule qui avait pu pénétrer dans le
sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le
portail:
--Place, place, rangez-vous donc!
C'était la voix de Tartaglia, et bientôt nous le vîmes apparaître en
grande tenue de majordome, donnant le bras à Felipone souriant et
endimanché. C'étaient là les deux témoins du mariage de Medora avec...
Devinez! Pour moi, je crus rêver et ne pus trouver une parole pour
exprimer ma surprise à Daniella, qui, malgré ses angoisses récentes,
partit d'un éclat de rire nerveux en voyant sortir de l'église, à leur
tour, les deux nouveaux époux: le prince et Medora, désormais princesse
de Monte-Corona.
J'étais sur le point de rire aussi; mais, revenant à moi, je courus à
Felipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant:
--Felipone! où est M. Brumières?
--Il n'est pas là, répondit-il en se dégageant avec la force d'un
taureau, mais sans montrer ni peur ni colère.
--Réponds! dis-je à Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?
--Bien autre chose qu'un célibataire jusqu'à nouvel ordre, _mossiou_.
Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur, à présent, et ne laisse
faire de mal à personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule
égratignure, dans la niche que l'on m'a appris à connaître, et d'où je
sais, par expérience, qu'il est impossible de descendre sans échelle, à
moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pavé.
--Et qui a fait ce beau tour-là?
--Moi, _mossiou_! C'est une idée de moi, et faites-m'en compliment,
ajouta-t-il en m'emmenant à l'écart pendant que Felipone se perdait dans
la foule: le fermier voulait le tuer. Oh! Daniella avait vu clair! Mais
j'ai fait comprendre à ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille
qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus vengé en faisant manquer
ce mariage qui était le but de l'ambition de son ennemi. Il s'est donc
chargé de l'attirer à la gueule du souterrain, sous prétexte que Medora,
qui était, en effet, à la ferme avec le prince, le demandait. Alors, il
l'a bâillonné adroitement sans lui faire de mal, et comme il est fort
(vous savez, c'est un boeuf!), il l'a porté à la _befana_ et incrusté
dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.
Pendant ce temps-là, le prince, que Medora (je dois dire à présent la
princesse) ne s'attendait pas à trouver à la ferme avec moi, rendait
lui-même les lettres, se soumettait, pardonnait, grondait, parlait,
pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'au bout d'une heure miss
*** se disait, avec raison, que son vieux soupirant était un galant
homme et qu'il valait mieux pour elle être princesse que bourgeoise.
Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec
son Brumières. C'est alors que je suis intervenu pour révéler les amours
du pauvre garçon avec la piquante fermière. Dès lors, la cause, a été
entendue, et, en apprenant où le mari jaloux avait niché son rival, elle
en a en un fou rire...
--Comment aviez-vous su le mariage concerté?
--Par Vincenza, _mossiou_; Vincenza avait écouté aux portes, et par elle
je savais tout avant de vous voir.
Daniella, qui avait essayé en vain de rejoindre Felipone, vint à nous.
--Pendant que tu bavardes, dit-elle à Tartaglia, sais-tu ce que devient
M. Brumières, et si Felipone ne va pas...
--Ne craignez rien, répondit-il; Benvenuto pense à tout et ne veut pas
que cette noce, qui fait sa fortune, soit entachée d'un _accident_.
D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est là qui garde à vue
le prisonnier et qui en répond sur sa tête.
Pendant que je recevais ses révélations, Medora et son époux, environnés
de pauvres, semaient de l'or à poignées sur les marches de l'église, et,
comme toute la population tendait les deux mains en criant misère sur
tous les tons, ils avaient grand'peine à se frayer un passage vers
nous. Le prince m'avait aperçu et il réussit à venir m'embrasser avec
effusion. Je m'étonnais de le voir ainsi en public. Il m'apprit qu'il
avait la permission en règle de passer trois jours sur le territoire
romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait décidé
son frère le cardinal à le couvrir momentanément de sa protection
toute-puissante, qui rejaillissait nécessairement sur Tartaglia.
--Maintenant, me dit-il, mon premier soin va être de courir avec ma
femme chez lady B***. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle
ne se sépare pas de sa tante et de son oncle sans s'être réconciliée
avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriet, qui détestait
M. Brumières, sera très-contente de se voir alliée à un homme de son
rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?
--Non, c'est impossible. D'abord, je suis à pied avec ma femme.
--Votre femme! s'écria-t-il avec empressement; présentez-moi donc à
elle!
Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa sympathie, avec ces
grâces courtoises qui siéent si bien aux grands seigneurs et qui leur
coûtent si peu vis-à-vis des femmes. Il était désolé de n'avoir pas de
voiture à lui offrir; mais, à Bocca-di-Papa, c'est là un meuble aussi
inconnu qu'inutile.
--Je comprends, dit-il en me quittant, que vous soyez pressé d'aller
délivrer ce pauvre M. Brumières. En le faisant, dites-lui de ma part que
je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a été
joué que lorsque c'était un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que
j'aurais dû aller le délivrer et lui céder ma place à l'église ce matin,
dites-lui que j'ai trois jours à passer dans le pays et que je suis à
ses ordres.
--Je ferai votre commission; mais je lui dirai en même temps qu'il
aurait mauvaise grâce à ne pas se tenir coi.