Il venait de Rocca-di-Papa, où il avait trouvé des témoins et pris
connaissance des circonstances nécessaires au succès de son entreprise.
Quand il eut bien bavardé, il s'aperçut qu'il me mettait dans une
situation délicate: il me fallait, ou abuser de sa confiance, ou
tromper lord et lady B*** dans le cas où, ayant quelque soupçon, ils me
questionneraient. Je résolus de ne pas les voir ce jour-là et de rentrer
tard à Mondragone, pour le cas où milord viendrait m'y rendre visite
dans l'après-midi.
--Puisque vous retournez par ce côté-ci de Tusculum, dit Brumières (et
cela me paraît en effet le plus cour), je vais avec vous.
Il fut convenu qu'il nous laisserait chez Onofrio; mais, quand nous
entrâmes chez le berger, la curiosité de voir le petit musée qu'il s'est
fait dans son paillis le retint. Brumières est flâneur, comme le sont
les caractères enjoués et communicatifs.
Nous étions là depuis un quart d'heure lorsque je m'entendis appeler du
dehors. Je sortis, croyant reconnaître la voix de Felipone. C'était lui,
en effet, armé de son fusil, suivi de deux chiens de chasse et portant
quelques perdrix dans sa gibecière.
--Avec qui êtes-vous là-dedans? me demanda-t-il en me montrant la
cabane.
--Avec ma femme et Brumières. Pourquoi n'entrez-vous pas?
--Je vais entrer. Je n'étais pas sûr que ce ne fût pas un étranger, et,
vous savez, on est sot, on est timide!
--Vous, timide?
--Mais oui, avec les gens que je ne connais pas.
--Eh bien, vous connaissez Brumières, venez!
--Oh! certainement, je le connais: un bon enfant, un charmant garçon!
Je le regardai pour voir s'il n'y avait pas d'amertume dans cet éloge.
La figure ronde et placide du fermier témoignait do la plus entière
candeur.
Je pensai que la Vincenza avait, en femme supérieure qu'elle est dans
l'art du mensonge, endormi les soupçons de son mari, et je retournai
vers la cabane, croyant que Felipone me suivait; mais il me rappela.
--Attendez donc, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire. Appelez donc
ma filleule, ça la regarde aussi.
J'appelai Daniella, qui fit quelques pas vers nous. En ce moment Onofrio
était dehors aussi, occupé, à quelque distance, à penser un de ses
chiens mordu par une vipère. Brumières était sur le seuil, regardant
avec intérêt une _fibula_ étrusque d'une grande beauté.
Daniella regarda Felipone, répondit avec calme:
--J'y vais.
Et, m'appelant:
--Je ne peux pas marcher, s'écria-t-elle, une épine vient d'entrer dans
mon soulier, et je n'ose faire un pas de crainte de l'enfoncer.
Je volai à son secours.
--Baisse-toi, me dit-elle tout bas, et fais semblant de chercher. Il n'y
a pas d'épine à mon pied, mais il y a là, devant nous, mon parrain qui
veut tuer M. Brumières.
--Tu rêves! Il est aussi tranquille et aussi gai que de coutume.
--Non! je te jure. Je l'observe depuis un moment, il veut nous éloigner
d'ici. Tu vas voir qu'il nous fera un comte pour nous renvoyer.
--Eh bien, que faire?
Ne pas le perdre du vue et nous placer toujours entre lui et son but.
Reste là, toi, ne quitte pas ce pauvre garçon d'un pas. Mon parrain
t'aime et ne tirera pas au risque de te blesser. Moi, je tâcherai de le
distraire, si c'est une mauvaise pensée qui vient de le surprendre, ou
de le confesser et de le convertir, si c'est un parti pris d'avance.
Je ne croyais nullement au danger que supposait Daniella; je suivis
néanmoins son conseil Je m'approchai de Brumière, tandis qu'elle allait
rejoindre Felipone, lequel, appuyé sur son long fusil, nous attendait
d'un air calme, avec son éternel sourire aux deux coins d'une lèvre
épaisse et vermeille.
--Voilà un bijou admirable, me dit Brumières, que je m'arrangeais pour
masquer comme par hasard. Regardez comme cette petite tête de bélier est
ciselée, et comme ces ornements de filigrane sont sobres et bien placés.
Il est impossible que ce berger sache le prix d'une pareille chose, et
il faut que vous m'aidiez à lui acheter ça, pas trop cher. Ce sera mon
cadeau de noces pour demain, en attendant que je puisse faire mieux.
Je m'approchai avec lui d'Onofrio, non pour aider à tromper celui-ci,
mais pour continuer à interposer ma personne entre Brumières et
Felipone. Onofrio est d'une probité rigide, ce qui ne veut pas dire
qu'il ait un désintéressement aveugle et qu'il soit facile de le
tromper. Brumières, en brocanteur exercé, lui demanda négligemment si
c'était là une véritable antique, feignit de croire que cela pouvait
être une imitation en or de Naples, comme il s'en fait beaucoup, ajouta
que ces imitations lui plaisaient d'ailleurs autant que les originaux,
et que, copie ou non, il en offrait deux écus romains, voulant bien
payer un brave homme instruit et hospitalier.
A cette proposition, la figure douce du berger prit une expression de
mépris austère.
--Vous êtes un enfant, dit-il; rendez-moi ça. Ce n'est pas pour les gens
qui ne s'y connaissent pas, c'est pour les artistes.
Brumières, un peu piqué, s'obstina à dire qu'il était à peu près
impossible de distinguer une copie bien faite d'un original.
--Je ne suis pas orfèvre, répondit froidement Onofrio; je suis berger.
Je ne fais pas de bijoux, j'en trouve. Je n'ai jamais été dans les
boutiques de Naples; je retourne et fouille les pierres de Tusculum. Ce
n'est pas à moi que vous persuaderez que j'ai acheté ou fabriqué cette
agrafe.
--Un voyageur peut l'avoir achetée à Florence ou à Naples, et l'avoir
perdue à Tusculum.
--Comme vous voudrez! dit le berger en reprenant le bijou avec un
profond dédain.
Brumières l'avait blessé, non-seulement dans sa probité, mais encore
dans son amour-propre d'antiquaire. Je regardai du côté de Felipone, qui
marchait à quelque distance avec Daniella. Je me disais qu'en cas
de mauvais dessein de la part du mari de Vincenza, ce ne serait
probablement pas Onofrio qui porterait grand secours à l'imprudent
Brumières.
Ce dernier, qui n'avait rien à offrir à sa fiancée, et qui trouvait là
la seule occasion de lui faire un présent, s'obstina à marchander et
offrit jusqu'à deux cents francs de la broche étrusque.
--Non, lui dit Onofrio; je ne la donnerais pas à M. Valreg pour ce
prix-là; pour vous, ce sera cinq cents francs.
--Merci de la préférence! s'écria Brumières. Vous m'en voulez donc?
--Vous avez voulu me tromper, je vous rançonne.
--Allez au diable!
--Prenez garde d'y aller avant moi, _signore!_
L'accent de cette réponse fut si marqué, relativement au flegme
ordinaire d'Onofrio, que je commençai à croire Brumières en danger.
--Allons-nous-en, lui dis-je à voix basse; il ne fait peut-être pas bon
pour vous ici. Il me regarda avec étonnement, et je lui fis part de mes
doutes.
Il n'en tint pas grand compte.
--Je sais par Vincenza, dit-il, que son mari, pour la première fois de
sa vie, commence à la soupçonner; mais c'est lord B*** qu'il accuse de
vouloir la séduire, parce que le brave Anglais, reconnaissant des soins
donnés par elle à lady Harriet lui a fait de trop riches présents.
Voilà, ce que c'est que d'être opulent et généreux. Moi qui, pour
vingt-quatre heures encore, suis gueux comme un peintre, je ne cours pas
le risque d'être accusé d'acheter le coeur des femmes à prix d'or.
Mais voyons, nous perdons le temps; voulez-vous me rendre un service?
Marchandez et achetez pour moi ce bijou. Il me le faut à tout prix.
--Onofrio ne le livrera pas sans argent comptant, même à moi son ami,
car il voit bien que ce n'est pas moi qui achète, et je présume que, pas
plus que moi, vous n'avez deux ou trois cents francs sur vous?
--Certes; non, mais je courrai à Frascati chercher l'argent.
--C'est inutile, venez jusqu'à Mondragone et prions Onofrio de nous
suivre; je le payerai.
Onofrio me céda la broche pour trois cents francs, mais il refusa de
venir se faire payer à Mondragone. Il ne pouvait pas s'absenter. Les
autres paillis étaient trop éloignés, aucun berger ne pouvait venir
surveiller ses bêtes et sa demeure. Quand il s'absentait, il prenait
ses arrangements dès la veille. Il nous offrait d'apporter le bijou le
lendemain soir. C'était trop tard pour Brumières. J'imaginai de prier
Felipone, qui s'était rapproché de nous, de garder le paillis jusqu'au
retour du berger. C'était l'affaire d'une heure au plus. De cette
manière je séparais les deux rivaux, et j'emmenais Brumières.
Felipone répondit courtoisement qu'en toute autre circonstance il se
ferait un plaisir d'obliger M. Brumières, mais il était forcé de rentrer
de suite à Mondragone.
--Daniella sait qu'il le faut, me dit-il; vous n'avez pas voulu écouter
ce que j'avais à vous dire là-dessus, mais elle vous en fera part.
En toute autre circonstance, comme disait Felipone, il eût été tout
naturel de demander à celui-ci de répondre pour nous du payement afin
que Brumières put emporter le bijou; mais je ne pus surmonter la
répugnance que j'éprouvais à demander au fermier l'ombre d'un service
d'argent pour l'homme qui le trahissait, et Brumières lui-même, malgré
son assurance ordinaire, ne s'en sentit pas le courage.
Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de trop significatif, de la part
d'un homme aussi obligeant et aussi prévenant que Felipone à ne pas
proposer, môme à moi, sa garantie.
--Eh bien, allons chez vous, me dit Brumières. Vous me prêterez, et je
reviendrai payer. Je serai encore de retour à Frascati avant la nuit.
Je crus remarquer un sourire particulier sur les lèvres retroussées du
fermier; mais, sur une figure où l'enjouement est comme une contraction
nerveuse habituelle, il est très-difficile de saisir un mouvement de
l'âme.
Nous reprîmes le chemin de Mondragone, Daniella, Brumières et moi.
Felipone nous laissa passer devant et resta encore quelques moments à
causer avec Onofrio; puis nous le vîmes nous suivre avec son fusil et
ses chiens. Il marchait vite pour nous rejoindre, et Daniella nous
engageait à doubler le pas, afin de sortir avant lui de la petite gorge
encaissée et boisée qui descend de Tusculum aux Camaldules. Mais cet
empressement me parut devoir exciter les émotions de Felipone plutôt que
de les apaiser, et Brumières, d'ailleurs, s'y refusa avec obstination.
Quand nous nous trouvâmes engagés dans les zigzags ombragés de ce ravin,
nous perdîmes de vue le fermier.
--Voilà un joli petit bois, nous dit Brumières; mais il faut convenir
que c'est un vrai coupe-gorge.
Je lui répondis que j'en avais fait déjà la remarque lors de ma fuite
nocturne avec le prince et Medora.
--Le fait est, dit Daniella, qu'il a été assassiné ici plus de gens
qu'on n'en sait le compte, et que M. Brumières ferait bien puisque
mon parrain ne peut le voir, de prendre sa course et de s'en aller à
Frascati sans s'inquiéter de ce bijou, qui ne vaut pas le danger qu'il
lui cause. Brumières regarda derrière lui et réfléchit un instant.
--A quoi pensez-vous? lui demandai-je. Ce n'est pas le moment de
s'arrêter.
--Croyez-vous réellement, dit-il, que ce gros joufflu, avec son rire
bête, ait, dans son front court, la fâcheuse pensée, et, dans le
caractère, l'énergie désagréable de m'envoyer une balle?
--Moi, répondis-je, je ne crois pas qu'il ait cette pensée. Quant à
l'énergie nécessaire pour se venger, je peux vous dire qu'il l'a à un
degré très-prononcé.
Je songeais, en ce moment, à l'espèce de rage atrocement joviale avec
laquelle Felipone avait craché à la figure de Masolino criblé par lui de
chevrotines et couché dans le sang, à ses pieds.
--Et moi, dit Daniella, en prenant le bras de notre ami pour le forcer à
avancer, je vous répète, je vous jure que mon parrain veut vous tuer.
--Il vous l'a dit?
--S'il me l'avait dit, c'est qu'il ne serait pas décidé à le faire. Ce
que l'on veut faire, on n'en parle pas, et s'il avait laissé paraître
quelque chose de son dessein, c'est qu'il ne serait pas encore mûr.
--Mais, s'il n'en dit rien et s'il n'en laisse rien paraître, comment
pouvez-vous le supposer?
--Pour voir ce qu'un Italien a au fond des yeux, répondit Daniella
marchant toujours, il faut des yeux italiens. J'ai vu ce que pensait mon
parrain dans le redoublement de sa gaieté. Il souffre bien allez!
--Pauvre cher homme! dit en riant Brumières.
--Voyons, lui dis-je, avouez-nous la vérité: Felipone ne vous a-t-il pas
surpris avec sa femme?
--Eh bien... oui et non! Ce matin nous étions dans un bosquet de la
villa Falconieri, en tout bien tout honneur, cette fois, je vous jure!
La Vincenza s'avisait, un peu tard, d'être jalouse de Medora, ce qui,
par parenthèse, me fait beaucoup désirer d'aller planter ma tente
conjugale à Rocca-di-Papa, car cette jalousie intempestive pourrait être
fort incommode. Je la rassurais de mon mieux, et je mentais comme un
arracheur de dents pour l'empêcher d'élever la voix, et, malgré tout,
elle parlait un peu trop haut. Enfin, j'ai réussi à me débarrasser
d'elle sans trop de criailleries; et, comme je revenais seul, par une de
ces jolies allées de buis taillé qui sont comme flanquées de murailles
vertes, je me suis trouvé nez à nez avec messer Felipone... Tenez, comme
je m'y trouve; encore, dit-il en baissant la voix et en nous montrant
le fermier, qui, coupant le ravin en ligne perpendiculaire, venait en
souriant à notre rencontre.
Et Brumières ajouta:
Il m'a regardé et salué gracieusement, comme il fait encore en ce
moment-ci.
Brumières parlait encore, qu'un coup de feu passa au-dessus de nos
têtes. C'était Felipone, qui, placé maintenant à dix pas de nous, sur un
rocher, venait de tirer sur un lièvre.
--Cherche; cherche! cria-t-il à ses chiens, qui s'élancèrent dans le
ravin au-dessous de nous.
Il les suivit, descendant cette pente verticale avec une agilité que
n'eussent pas fait supposer ses jambes courtes et son gros ventre, mais
dont je lui avais déjà vu donner des preuves dans notre fuite vers le
_buco_.
--Il tient à montrer son coup d'oeil et son jarret, dit Brumières, en
le voyant ramasser son lièvre au fond de la gorge. Si c'est une menace
facétieuse, elle est de bon goût, et cet homme-là, commence à me plaire.
Mais vous avez eu peur, bonne Daniella.
--Oui, pour vous, dit-elle. J'ai entendu le plomb siffler trop près de
vous pour que cela n'ait pas été fait exprès. Il a voulu vous effrayer.
--Eh bien, c'est très-gentil de sa part, dit Brumières, et je ne le
croyais pas si spirituel. Mais ces gaietés-là pourraient devenir
dangereuses pour vous, et, quant à moi, rester davantage à vos côtés
serait une lâcheté insigne. D'ailleurs, il faut en avoir le coeur net.
Si ce gaillard-là veut m'assassiner, il m'attendra, demain ou ce soir,
au coin d'une haie: j'aime autant savoir à quoi m'en tenir tout de
suite.
--N'y allez pas! dit Daniella en essayant de le retenir; il a encore un
canon de fusil chargé.
Brumières ne l'écouta pas; il s'élança dans le ravin en criant à
Felipone:
--Il n'est pas mort, ne le tuez pas! je voudrais le voir vivant!
Il parlait du lièvre, que l'autre tenait par les oreilles.
Ce courage ou cette confiance imposèrent à Felipone; ou bien nous étions
trop près pour qu'il voulût nous avoir pour témoins de sa vengeance;
ou bien encore Daniella s'était trompée en lui supposant des pensées
tragiques.
Nous les entendîmes causer ensemble de bon accord sur la manière dont le
lièvre avait été tué.
--Vous l'avez massacré, disait Brumières, avec votre plomb à chevreuil.
--Bah! répondait Felipone, tout ce qui porte est bon!
Nous les vîmes longer le petit torrent sans eau qui parcourt le fond de
la gorge. Ils se dirigeaient vers Mondragone et prenaient sur nous de
l'avance. Bientôt nous les perdîmes de vue sous le taillis, et, après
avoir marché vite pour ne pas perdre nos distances, nous nous arrêtâmes
pour écouter.
--J'ai entendu comme un cri étouffé, dit Daniella.
Nous prêtâmes l'oreille: un gros rire, celui de Felipone, se fit
entendre.
--Tu vois bien que tu t'es trompée, dis-je à ma femme attentive et pâle.
--Je n'entends pas rire l'autre! répondit-elle.
Nous quittâmes le chemin pour tâcher de regarder vers le fond. C'était
impossible. Nous nous égarions dans le robuste entrelacement des chênes
nains, dont les feuilles sèches tenaient encore et interceptaient la
vue. La nuit tombait, et quand nous nous retrouvâmes sur le chemin, non
loin du couvent, nous avions perdu assez de temps pour que nos gens
eussent regagné Mondragone, si tant est qu'ils fussent sortie de la
gorge. Nous n'osions appeler Brumières dans la crainte de hâter la
résolution que Daniella attribuait au fermier.
Notre inquiétude cessa à la porte de Mondragone où nous attendaient
Felipone toujours gai, et Brumières sain et sauf. Ils étaient les
meilleurs amis du monde. Malgré ma joie de revoir l'amant de Vincenza
hors de danger, je ne pus me défendre d'un mouvement de mépris pour le
mari.
--Ce lièvre est jeune et encore chaud, nous dit ce dernier. Il sera
tendre et vous allez le manger à votre dîner. Je m'invite et me charge
de le faire cuire. Êtes-vous des nôtres, monsieur Brumières.
--Ce serait avec plaisir, répondit-il, mais c'est impossible. Il faut
que je coure payer et chercher la _fibbia_, et que je retourne à
Piccolomini à jeun. Plaignez-moi et buvez à ma santé.
Je lui remis la petite somme; Il partit en courant, et Felipone se mit à
débiter des facéties et du latin de moine, du latin de cuisine, comme on
dit chez nous, en arrosant le lièvre au feu de la nôtre.
Nous ne le quittions pas, et Daniella, toujours inquiète de ses
desseins, feignait de s'intéresser beaucoup aux talents culinaires de
son parrain afin de l'empêcher de s'esquiver pour suivre ou attendre
Brumières au coin du bois.
Tout à coup il essuya sa figure ruisselante de sueur, en nous disant:
--Mes bons enfants, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui vous
surprendra bien. Déjà j'ai dit la chose à Daniella sans vouloir nommer
la personne! Elle a eu l'air de ne pas me croire; mais vous allez voir!
Un ami que l'on croyait perdu est retrouvé, et, si vous le voulez bien,
je vas le chercher pour le faire souper avec nous!...
--Qui? demandai-je.
--N'importe, dis que non! murmura Daniella, à mon oreille. Il veut nous
quitter; c'est un prétexte.
--J'y vais avec vous, répondis-je en m'adressant au fermier. J'en aurai
plus tôt la surprise.
--Ça n'est pas la peine, répondit-il; je l'entends qui met le couvert.
Il est là.
En effet, un bruit d'assiettes se faisait entendre dans la petite salle
à manger. J'y entrai. Un domestique, en habit noir tout neuf et en
manchettes d'un blanc irréprochable, avait la figure tournée vers le
buffet; mais sa petite taille et sa tournure hasardée étaient trop
remarquables pour que je pusse hésiter à le reconnaître.
--Tartaglia! m'écriai-je en courant à lui.
--Non plus Tartaglia, _mossiou_, me dit-il en me saluant avec une grâce
bouffonne, mais Benvenuto, comme on me nomme dans les autres pays.
Benvenuto, premier valet de chambre, homme de confiance, et, sous peu,
intendant de la maison de Son Altesse le prince de Monte-Corona, à
Gênes!
--Quoi! tu es entré au service de ce bon prince? Où est-il? comment
va-t-il?
--Il se porte bien, et il réside à Gènes, comme je vous le dis.
--Mais toi? comment te trouves-tu ici?
--Il m'a chargé d'une mission de confiance (il baissa la voix).
Je reviens _incognito_ rapporter à la belle Medora des lettres
compromettantes; le prince est grand et généreux.
--C'est bien; mais, dans le peu de temps qui s'est écoulé depuis le jour
où tu m'as servi de témoin, tu n'as pas eu le temps d'aller à Gênes et
d'en revenir?
--Je l'aurais eu, mais je n'ai pas fait un si long voyage. Le prince
était encore à la frontière des États romains quand il m'a donné son
amitié, ma place auprès de lui, et la commission dont je m'acquitte.