Nous l'avons enfin retrouvé, mêlé aux nouveaux événements que j'ai à
vous raconter.
Il fut décidé, le 8 de ce mois, que miss Medora épouserait M. de
Brumières à la _chasuble_. Voici Ce qui s'élait passé pour amener cette
résolution: autorisé à faire sa demande à lady Harriet pour un mariage
en règle, Brumières s'était arrangé pour déplaire, et pour s'entendre
dire devant Medora, jusque-là railleuse et comme prête à se dédire s'il
était agréé, des choses assez blessantes, telles que: «J'espère que
ma nièce réfléchira.--Je n'ai aucun autre droit sur elle que celui
de l'intérêt que je lui porte; mais si elle m'accordait la moindre
autorité, j'en userais pour la détourner de vous, qui n'avez pas les
opinions et les sentiments du monde où elle est appelée à vivre.»
Il faut vous dire que Brumières, qui n'a aucune espèce d'opinions,
s'était posé, ce jour-là, en homme _très-avancé_ et même beaucoup
trop avancé, en présence de lady B***, et que Medora, qui, en fait
d'indifférence absolue sur toute matière politique, est absolument dans
le même cas que son adorateur, avait trouvé neuf et divertissant d'être
excessivement philosophe, en paroles, à son exemple.
La chose prévue arriva: lady Harriet fut scandalisée, et Medora se
déclara victime persécutée. Jour et heure furent pris pour l'union
clandestine. Seulement, elle jugea à propos de taire une légère
modification au programme dont Daniella lui avait donné l'exemple
Craignant que le curé de Frascati ne fût sur, ses gardes, elle décida
qu'on se marierait à Rocca-di-Papa, où elle comptait passer les premiers
jours de son mariage.
C'était donc un enlèvement en règle dont Brumières nous annonça le
bonheur et la gloire, et même il eut la fantaisie de m'avoir pour un de
ses témoins, faveur dont je le remerciai négativement, ne voulant rien
faire qui pût être désagréable à lady B***.
C'est à Rocca-di-Papa précisément que nous reçûmes cette confidence en y
rencontrant le futur. Il s'y était rendu pour examiner la localité. Nous
avions été là, nous autres, pour nous promener, et moi surtout pour
regarder des enfants, car ils vivent _en tas_ dans cette petite ville,
et ils y sont à peu près. nus en cette saison. On y peut donc étudier
leurs mouvements dans toute la liberté de la nature.
Je n'ai rien vu d'aussi étrange et d'aussi pittoresque, en fait de
construction, que cette bourgade de Rocca-di-Papa. Je vous ai décrit la
gorge sauvage meublée d'une sorte de forêt vierge qui occupe le fond du
précipice _del buco_. Nous avions laissé ce désert sur notre gauche
et suivi le chemin plus large et plus doux qui, à travers les bois de
châtaigniers, monte vers la ville. Daniella, en passant auprès des
_trois pierres_, détourna la tête pour ne pas voir l'endroit du fourré
où elle m'avait surpris avec Medora. Ce lien lui rappelait le seul
chagrin que nous nous soyons causé l'un à l'autre.
Rocca-di-Papa est un cône volcanique couvert de maisons superposées
jusqu'au faîte, qui se termine par un vieux fort ruiné. Les caves d'une
zone d'habitations s'appuient sur les greniers de l'autre; les maisons
se tombent continuellement sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir
des tuiles et craquer des supports. Les rues, peu à peu verticales,
finissent par des escaliers qui finissent eux-mêmes par des blocs de
lave supportant une ruine difficile à aborder, et flanquée d'un vieil
arbre qui se penche sur la ville, comme une bannière à la pointe d'un
clocher.
Tout cela est vieux, crevassé, déjeté et noir comme la lave dont est
sorti ce réceptacle de misère et de malpropreté. Mais, vous savez, tout
cela est superbe pour un peintre. Le soleil et l'ombre se heurtent
vivement sur des angles de rochers qui percent de toutes parts à travers
les maisons, sur des façades qui se penchent l'une contre l'autre, et
tout à coup se tournent le dos pour obéir aux mouvements du sol âpre et
tourmenté, qui les supporte, les presse et les sépare. Comme dans les
faubourgs de Gênes, des arceaux rampants relient de temps en temps les
deux côtés de la ruelle étroite, et ces ponts servent eux-mêmes de rues
aux habitants du quartier supérieur.
Tout est donc précipice dans cette ville folle, refuge désespéré des
temps de guerre, cherché dans le lieu le plus incommode et le plus
impossible qui se puisse imaginer. Les confins de la steppe de Rome sont
bordés, en plusieurs endroits, de ces petits cratères pointus, qui ont
tous leur petit fort démantelé et leur petite ville en pain de sucre,
s'écroulant et se relevant sans cesse, grâce à l'acharnement de
l'habitude et à l'amour du clocher.
Cette obstination s'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette
vue est achetée au prix d'un vertige perpétuel, et cet air est vicié par
l'excès de saleté des habitations. Femmes, enfants, vieillards, cochons
et poules grouillent pêle-mêle sur le fumier. Cela fait des groupes bien
pittoresques, et ces pauvres enfants, nus au vent et au soleil, sont
souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le coeur quand même. Je
crois d'ailleurs que je ne m'habituerais jamais à les voir courir sur
ces abîmes. L'incurie des mères, qui laissent leurs petits, à peine âgés
d'un an, marcher et rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants,
est quelque chose d'inouï qui m'a semblé horrible. J'ai demandé s'il
n'arrivait pas souvent des accidents.
--Oui, m'a-t-on répondu avec tranquillité, il se tue beaucoup d'enfants
et même de grandes personnes. Que voulez-vous la ville est dangereuse!
J'entrai dans une des plus pauvres maisons pour me faire une idée de
l'existence de ces êtres. Je fus surpris de la quantité de provisions et
d'ustensiles entassés dans ce bouge infect, Jarres et tonneaux pleins
de pois, de châtaignes, de grains et de fruits secs; solives garnies de
mais, d'oignons, de fromages, de viande de porc salé; vases de terre,
de bois et de faïence; linge dans le cuvier de lessive; lits énormes;
images de dévotion, chapelets bénits, statuettes et reliquaires, tout
était pêle-mêle, et si encombré, qu'autour de la cheminée, de la table
et des lits, il y avait à peine moyen de poser les pieds et de passer
les épaules sans fouler ou renverser quelque chose.
Cette abondance en désordre, couverte de crasse et de vermine, me donna
à penser. Ces gens sont donc pourvus de tout ce qui est nécessaire à la
vie; le sol est fertile, et ils possèdent dix fois plus d'aliments et
de meubles que la plupart des journaliers de mon pays, dont les
maisonnettes, propres et bien rangées, ne se remplissent jamais que de
ce qui est strictement nécessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre
n'a pas de provisions dans les mauvaises années; il travaille pour le
pain du lendemain, il court après le fagot de la veillée, la femme lave
et raccommode sans cesse les pauvres vêtements de la famille. Ici, il
n'y a point de mauvaises années; on recueille et on entasse, jusque sur
son oreiller, des denrées variées; on engraisse des animaux domestiques
jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre,
et on ne raccommode pas les hardes; on ne travaille pas, on se laisse
dévorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux
passants: voilà l'existence des localités fertiles et saines. D'où
vient?
Vous répondrez; moi, je reprends mon récit. Nous sortîmes de la ville,
non sans peine, par une ruelle étroite, rapide et glissante d'eau de
fumier, où passait une caravane de mulets chargés de genêts qui ne
laissaient pas de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrêter à la
descente. Nous avions hâte de fuir ce taudis navrant d'où, cependant,
par la fenêtre de toute baraque immonde, l'oeil plonge sur des abîmes
de verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravins
délicieux et sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Nous
marchâmes tout au plus dix minutes, et nous atteignîmes la source _del
buco_.
C'est une fontaine abondante qui s'épanche dans de grandes auges de
pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, sur des cimes
sauvages. Les eaux s'échappent en nombreux filets qui bouillonnent sur
un sol de roche ondulée, et vont, à quelques pas de là, se réunir et
s'engouffrer dans le _buco_.
Nous étions sur les plateaux qui forment d'immenses terrasses entre
les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prétendu camp
d'Annibal. Sous nos pieds, dans la fêlure gigantesque du mur de
roches que nous tâchions en vain de côtoyer, tombait la cascade et se
dressaient les créneaux brisés de la petite tour où j'ai passé des
heures si heureuses et si tristes. Il n'y a là de frayé qu'un sentier
effroyable où je ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je
m'assurai que, d'en haut comme d'en bas, ma belle cascade fantastique et
ma tour sont à peu près impossibles à voir sans se casser le cou. Les
formes étranges de ces plateaux, rehaussés de cônes aigus ou tronqués,
et les formidables brisures de leurs flancs escarpés attestent les
convulsions violentes des âges volcaniques. Sur un de ces plateaux, où
un vent frais soufflait avec impétuosité dans sa chevelure, Daniella
ramassa pour vous des gentianes d'un bleu veiné de rose et de petites
jacinthes sauvages qui sont des plantes adorables de forme et de
couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squelettes.
Daniella était triste en cueillant ces fleurs et en regardant l'âpre
paysage qui nous environnait: des plaines incultes, des taillis
impraticables, des ruisseaux sans cours, formant marécage jusque sur
les cimes battues du vent; tout cela s'étendant, d'un côté jusqu'à
Monte-Cavo (_mons Albanus_), de l'autre jusqu'au revers de _l'arx_ de
Tusculum, qui vu de la hauteur, se trouvait beaucoup plus près que, de
mon refuge dans le précipice, je ne l'avais imaginé.
--Allons-nous-en, me dit Daniella; mon corps et mon âme se refroidissent
ici. Le bruit de cette cascade me fait mal. Tu n'as pas voulu me laisser
apercevoir la tour maudite, et tu as bien fait: je sens que je ne la
reverrai jamais sans remords.
--Et moi j'aime quand même cette cascade qui chantait pendant ton
sommeil, et cette ruine où, après tant d'heures d'inquiétude et de
chagrin mortel, je t'ai enfin pressée dans mes bras et endormie sur mon
coeur.
--Tu ne te souviens donc plus que j'ai été injuste, violente, folle et
cruelle? C'est là le seul crime de ma vie, mais il est grand et il me
fait trembler de peur quand j'y pense. Tu sais bien ce que je disais
dans nos premiers jours de Mondragone: Dieu, que j'ai offensé quand je
me suis donnée à toi sans sa permission, me punira: et il m'a punie
plus sévèrement que je ne l'avais prévu. Que j'aie été séparée de toi,
maltraitée, insultée, battue, volée et tout cela avec de mortelles
inquiétudes sur ton compte, je m'y attendais presque. La conscience de
mon péché m'en donnait comme un avertissement; mais que, le premier jour
où j'ai été réunie à toi, un jour que j'aurais dû passer en prières et à
tes genoux pour adorer et remercier Dieu, j'aie été coupable envers toi,
que je t'aie odieusement fait souffrir!... voilà un jour de l'enfer qui
m'a été imposé, et quand je me souviens de mon délire, je me sens un
vertige comme si le démon me serrait la gorge et me tenaillait le
coeur en me criant: «Ce n'est pas la seule fois que je t'aurai en ma
puissance; je reviendrai, et tu recommenceras!» O mon Dieu, mon Dieu!
s'écria ma pauvre Daniella avec exaltation, faites que je ne recommence
pas! faites-moi mourir plutôt que de me laisser vivre pour le malheur de
ce que j'aime!
Je la consolai en lui jurant qu'elle pouvait retomber dans sa jalousie,
sans danger désormais.
--C'est ma faute, lui dis-je si, tous deux, nous avons tant souffert.
J'ai été surpris par la douleur, j'ai manqué de foi et de force.
J'aurais dû trouver des paroles et des caresses pour te détromper et te
rassurer, des formules sacrées pour chasser ton démon. J'étais fatigué
et malade; et puis j'avais en moi-même, dans ce triste lieu, des pensées
sinistres et lâches. J'avais boudé la providence comme un sot enfant
boude sa mère. Je m'étais révolté contre les heures qui ne marchaient
pas assez vite; j'avais été fou! Je méritais donc une punition et je
l'ai subie. A présent je n'en crains plus d'autre, je n'en mériterai
plus. Notre amour nous sanctifiera et chassera le mauvais esprit qui
rôde autour des coeurs heureux. Nous ferons de notre passion une
religion et une vertu. N'est-ce pas déjà fait? N'ai-je pas été bien
inspiré de braver pour toi tous les reproches et de briser tous les
obstacles, de refuser les dons de la richesse et de vouloir être tout
pour toi, à moi tout seul? Tu vois bien que Dieu nous pardonne et nous
bénit, puisque je suis sorti de tous mes dangers, et que tout ce que
j'ai demandé au ciel se réalise: toi, un enfant, du travail et de la
dignité!
Elle essuya ses larmes, et, gagnée par ma foi, elle remercia Dieu avec
enthousiasme.
Non, je ne crois pas qu'elle redevienne le jouet de la violence de ses
instincts. Je lui ai dit ce que je pense; je ne la crains pas, cette
femme que j'adore. Je sens que je l'amènerai doucement à combattre
l'impétuosité de ses premières impressions, et que je lui apprendrai à
être heureuse.
Nous nous remettions en route pour Tusculum lorsque Brumières cria après
nous et accourut pour nous accompagner, en nous faisant part de son
triomphe.