15 juin, Mondragone.

Nous l'avons enfin retrouvé, mêlé aux nouveaux événements que j'ai à

vous raconter.

Il fut décidé, le 8 de ce mois, que miss Medora épouserait M. de

Brumières à la _chasuble_. Voici Ce qui s'élait passé pour amener cette

résolution: autorisé à faire sa demande à lady Harriet pour un mariage

en règle, Brumières s'était arrangé pour déplaire, et pour s'entendre

dire devant Medora, jusque-là railleuse et comme prête à se dédire s'il

était agréé, des choses assez blessantes, telles que: «J'espère que

ma nièce réfléchira.--Je n'ai aucun autre droit sur elle que celui

de l'intérêt que je lui porte; mais si elle m'accordait la moindre

autorité, j'en userais pour la détourner de vous, qui n'avez pas les

opinions et les sentiments du monde où elle est appelée à vivre.»

Il faut vous dire que Brumières, qui n'a aucune espèce d'opinions,

s'était posé, ce jour-là, en homme _très-avancé_ et même beaucoup

trop avancé, en présence de lady B***, et que Medora, qui, en fait

d'indifférence absolue sur toute matière politique, est absolument dans

le même cas que son adorateur, avait trouvé neuf et divertissant d'être

excessivement philosophe, en paroles, à son exemple.

La chose prévue arriva: lady Harriet fut scandalisée, et Medora se

déclara victime persécutée. Jour et heure furent pris pour l'union

clandestine. Seulement, elle jugea à propos de taire une légère

modification au programme dont Daniella lui avait donné l'exemple

Craignant que le curé de Frascati ne fût sur, ses gardes, elle décida

qu'on se marierait à Rocca-di-Papa, où elle comptait passer les premiers

jours de son mariage.

C'était donc un enlèvement en règle dont Brumières nous annonça le

bonheur et la gloire, et même il eut la fantaisie de m'avoir pour un de

ses témoins, faveur dont je le remerciai négativement, ne voulant rien

faire qui pût être désagréable à lady B***.

C'est à Rocca-di-Papa précisément que nous reçûmes cette confidence en y

rencontrant le futur. Il s'y était rendu pour examiner la localité. Nous

avions été là, nous autres, pour nous promener, et moi surtout pour

regarder des enfants, car ils vivent _en tas_ dans cette petite ville,

et ils y sont à peu près. nus en cette saison. On y peut donc étudier

leurs mouvements dans toute la liberté de la nature.

Je n'ai rien vu d'aussi étrange et d'aussi pittoresque, en fait de

construction, que cette bourgade de Rocca-di-Papa. Je vous ai décrit la

gorge sauvage meublée d'une sorte de forêt vierge qui occupe le fond du

précipice _del buco_. Nous avions laissé ce désert sur notre gauche

et suivi le chemin plus large et plus doux qui, à travers les bois de

châtaigniers, monte vers la ville. Daniella, en passant auprès des

_trois pierres_, détourna la tête pour ne pas voir l'endroit du fourré

où elle m'avait surpris avec Medora. Ce lien lui rappelait le seul

chagrin que nous nous soyons causé l'un à l'autre.

Rocca-di-Papa est un cône volcanique couvert de maisons superposées

jusqu'au faîte, qui se termine par un vieux fort ruiné. Les caves d'une

zone d'habitations s'appuient sur les greniers de l'autre; les maisons

se tombent continuellement sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir

des tuiles et craquer des supports. Les rues, peu à peu verticales,

finissent par des escaliers qui finissent eux-mêmes par des blocs de

lave supportant une ruine difficile à aborder, et flanquée d'un vieil

arbre qui se penche sur la ville, comme une bannière à la pointe d'un

clocher.

Tout cela est vieux, crevassé, déjeté et noir comme la lave dont est

sorti ce réceptacle de misère et de malpropreté. Mais, vous savez, tout

cela est superbe pour un peintre. Le soleil et l'ombre se heurtent

vivement sur des angles de rochers qui percent de toutes parts à travers

les maisons, sur des façades qui se penchent l'une contre l'autre, et

tout à coup se tournent le dos pour obéir aux mouvements du sol âpre et

tourmenté, qui les supporte, les presse et les sépare. Comme dans les

faubourgs de Gênes, des arceaux rampants relient de temps en temps les

deux côtés de la ruelle étroite, et ces ponts servent eux-mêmes de rues

aux habitants du quartier supérieur.

Tout est donc précipice dans cette ville folle, refuge désespéré des

temps de guerre, cherché dans le lieu le plus incommode et le plus

impossible qui se puisse imaginer. Les confins de la steppe de Rome sont

bordés, en plusieurs endroits, de ces petits cratères pointus, qui ont

tous leur petit fort démantelé et leur petite ville en pain de sucre,

s'écroulant et se relevant sans cesse, grâce à l'acharnement de

l'habitude et à l'amour du clocher.

Cette obstination s'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette

vue est achetée au prix d'un vertige perpétuel, et cet air est vicié par

l'excès de saleté des habitations. Femmes, enfants, vieillards, cochons

et poules grouillent pêle-mêle sur le fumier. Cela fait des groupes bien

pittoresques, et ces pauvres enfants, nus au vent et au soleil, sont

souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le coeur quand même. Je

crois d'ailleurs que je ne m'habituerais jamais à les voir courir sur

ces abîmes. L'incurie des mères, qui laissent leurs petits, à peine âgés

d'un an, marcher et rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants,

est quelque chose d'inouï qui m'a semblé horrible. J'ai demandé s'il

n'arrivait pas souvent des accidents.

--Oui, m'a-t-on répondu avec tranquillité, il se tue beaucoup d'enfants

et même de grandes personnes. Que voulez-vous la ville est dangereuse!

J'entrai dans une des plus pauvres maisons pour me faire une idée de

l'existence de ces êtres. Je fus surpris de la quantité de provisions et

d'ustensiles entassés dans ce bouge infect, Jarres et tonneaux pleins

de pois, de châtaignes, de grains et de fruits secs; solives garnies de

mais, d'oignons, de fromages, de viande de porc salé; vases de terre,

de bois et de faïence; linge dans le cuvier de lessive; lits énormes;

images de dévotion, chapelets bénits, statuettes et reliquaires, tout

était pêle-mêle, et si encombré, qu'autour de la cheminée, de la table

et des lits, il y avait à peine moyen de poser les pieds et de passer

les épaules sans fouler ou renverser quelque chose.

Cette abondance en désordre, couverte de crasse et de vermine, me donna

à penser. Ces gens sont donc pourvus de tout ce qui est nécessaire à la

vie; le sol est fertile, et ils possèdent dix fois plus d'aliments et

de meubles que la plupart des journaliers de mon pays, dont les

maisonnettes, propres et bien rangées, ne se remplissent jamais que de

ce qui est strictement nécessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre

n'a pas de provisions dans les mauvaises années; il travaille pour le

pain du lendemain, il court après le fagot de la veillée, la femme lave

et raccommode sans cesse les pauvres vêtements de la famille. Ici, il

n'y a point de mauvaises années; on recueille et on entasse, jusque sur

son oreiller, des denrées variées; on engraisse des animaux domestiques

jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre,

et on ne raccommode pas les hardes; on ne travaille pas, on se laisse

dévorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux

passants: voilà l'existence des localités fertiles et saines. D'où

vient?

Vous répondrez; moi, je reprends mon récit. Nous sortîmes de la ville,

non sans peine, par une ruelle étroite, rapide et glissante d'eau de

fumier, où passait une caravane de mulets chargés de genêts qui ne

laissaient pas de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrêter à la

descente. Nous avions hâte de fuir ce taudis navrant d'où, cependant,

par la fenêtre de toute baraque immonde, l'oeil plonge sur des abîmes

de verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravins

délicieux et sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Nous

marchâmes tout au plus dix minutes, et nous atteignîmes la source _del

buco_.

C'est une fontaine abondante qui s'épanche dans de grandes auges de

pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, sur des cimes

sauvages. Les eaux s'échappent en nombreux filets qui bouillonnent sur

un sol de roche ondulée, et vont, à quelques pas de là, se réunir et

s'engouffrer dans le _buco_.

Nous étions sur les plateaux qui forment d'immenses terrasses entre

les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prétendu camp

d'Annibal. Sous nos pieds, dans la fêlure gigantesque du mur de

roches que nous tâchions en vain de côtoyer, tombait la cascade et se

dressaient les créneaux brisés de la petite tour où j'ai passé des

heures si heureuses et si tristes. Il n'y a là de frayé qu'un sentier

effroyable où je ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je

m'assurai que, d'en haut comme d'en bas, ma belle cascade fantastique et

ma tour sont à peu près impossibles à voir sans se casser le cou. Les

formes étranges de ces plateaux, rehaussés de cônes aigus ou tronqués,

et les formidables brisures de leurs flancs escarpés attestent les

convulsions violentes des âges volcaniques. Sur un de ces plateaux, où

un vent frais soufflait avec impétuosité dans sa chevelure, Daniella

ramassa pour vous des gentianes d'un bleu veiné de rose et de petites

jacinthes sauvages qui sont des plantes adorables de forme et de

couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squelettes.

Daniella était triste en cueillant ces fleurs et en regardant l'âpre

paysage qui nous environnait: des plaines incultes, des taillis

impraticables, des ruisseaux sans cours, formant marécage jusque sur

les cimes battues du vent; tout cela s'étendant, d'un côté jusqu'à

Monte-Cavo (_mons Albanus_), de l'autre jusqu'au revers de _l'arx_ de

Tusculum, qui vu de la hauteur, se trouvait beaucoup plus près que, de

mon refuge dans le précipice, je ne l'avais imaginé.

--Allons-nous-en, me dit Daniella; mon corps et mon âme se refroidissent

ici. Le bruit de cette cascade me fait mal. Tu n'as pas voulu me laisser

apercevoir la tour maudite, et tu as bien fait: je sens que je ne la

reverrai jamais sans remords.

--Et moi j'aime quand même cette cascade qui chantait pendant ton

sommeil, et cette ruine où, après tant d'heures d'inquiétude et de

chagrin mortel, je t'ai enfin pressée dans mes bras et endormie sur mon

coeur.

--Tu ne te souviens donc plus que j'ai été injuste, violente, folle et

cruelle? C'est là le seul crime de ma vie, mais il est grand et il me

fait trembler de peur quand j'y pense. Tu sais bien ce que je disais

dans nos premiers jours de Mondragone: Dieu, que j'ai offensé quand je

me suis donnée à toi sans sa permission, me punira: et il m'a punie

plus sévèrement que je ne l'avais prévu. Que j'aie été séparée de toi,

maltraitée, insultée, battue, volée et tout cela avec de mortelles

inquiétudes sur ton compte, je m'y attendais presque. La conscience de

mon péché m'en donnait comme un avertissement; mais que, le premier jour

où j'ai été réunie à toi, un jour que j'aurais dû passer en prières et à

tes genoux pour adorer et remercier Dieu, j'aie été coupable envers toi,

que je t'aie odieusement fait souffrir!... voilà un jour de l'enfer qui

m'a été imposé, et quand je me souviens de mon délire, je me sens un

vertige comme si le démon me serrait la gorge et me tenaillait le

coeur en me criant: «Ce n'est pas la seule fois que je t'aurai en ma

puissance; je reviendrai, et tu recommenceras!» O mon Dieu, mon Dieu!

s'écria ma pauvre Daniella avec exaltation, faites que je ne recommence

pas! faites-moi mourir plutôt que de me laisser vivre pour le malheur de

ce que j'aime!

Je la consolai en lui jurant qu'elle pouvait retomber dans sa jalousie,

sans danger désormais.

--C'est ma faute, lui dis-je si, tous deux, nous avons tant souffert.

J'ai été surpris par la douleur, j'ai manqué de foi et de force.

J'aurais dû trouver des paroles et des caresses pour te détromper et te

rassurer, des formules sacrées pour chasser ton démon. J'étais fatigué

et malade; et puis j'avais en moi-même, dans ce triste lieu, des pensées

sinistres et lâches. J'avais boudé la providence comme un sot enfant

boude sa mère. Je m'étais révolté contre les heures qui ne marchaient

pas assez vite; j'avais été fou! Je méritais donc une punition et je

l'ai subie. A présent je n'en crains plus d'autre, je n'en mériterai

plus. Notre amour nous sanctifiera et chassera le mauvais esprit qui

rôde autour des coeurs heureux. Nous ferons de notre passion une

religion et une vertu. N'est-ce pas déjà fait? N'ai-je pas été bien

inspiré de braver pour toi tous les reproches et de briser tous les

obstacles, de refuser les dons de la richesse et de vouloir être tout

pour toi, à moi tout seul? Tu vois bien que Dieu nous pardonne et nous

bénit, puisque je suis sorti de tous mes dangers, et que tout ce que

j'ai demandé au ciel se réalise: toi, un enfant, du travail et de la

dignité!

Elle essuya ses larmes, et, gagnée par ma foi, elle remercia Dieu avec

enthousiasme.

Non, je ne crois pas qu'elle redevienne le jouet de la violence de ses

instincts. Je lui ai dit ce que je pense; je ne la crains pas, cette

femme que j'adore. Je sens que je l'amènerai doucement à combattre

l'impétuosité de ses premières impressions, et que je lui apprendrai à

être heureuse.

Nous nous remettions en route pour Tusculum lorsque Brumières cria après

nous et accourut pour nous accompagner, en nous faisant part de son

triomphe.

La Daniella, Vol. II. · 第 32 / 39 题