Mondragone, 4 juin 185...
J'ai été interrompu par une visite très-inattendue, et j'ai à vous
raconter avec ordre ce qui s'est passé. Je vous écrivais après avoir
pesé avec Daniella et Felipone le pour et le contre du mariage _alla
pianetta_, lorsqu'on sonna à la porte de la grande cour. J'allai ouvrir
laissant Daniella deviser avec son parrain dans le casino.
Mon étonnement fut extrême de voir Medora seule avec Buffalo, venant me
rendre visite à dix heures du soir.
--Je ne veux voir que vous, me dit-elle; venez dehors sous ces arbres.
--Non, répondis-je. Que penserait-on si nous étions observés ou
rencontrés? Venez chez moi, ma femme et Felipone y sont.
--C'est impossible. Vous n'êtes pas marié, et, comme vous ne le serez
pas, je dois considérer Daniella comme votre maîtresse et rien de plus.
--Vous plaît-il de me dire d'où vous savez que nous ne serons pas
mariés?
--Je le sais par une lettre que votre oncle a écrite au mien. Il déclare
s'opposer formellement à ce qu'il appelle une folie coupable.
--Alors, c'est par intérêt pour moi que vous daignez venir seule, la
nuit, m'avertir de cette mésaventure?
--Je ne suis pas seule; M. Brumières est par là qui m'attend. Quant à
l'intérêt que je vous porte, il est réel, et, bien ou mal accueillie, je
vous rendrai toujours tous les services qui dépendront de moi.
--Apporter une mauvaise nouvelle avec tant d'empressement, est-ce là un
service?
--Oui sans doute, si elle est utile à quelque chose.
--Et si elle ne sert à rien?
--L'intention reste bonne. Vous voilà averti: c'est à vous de savoir si
vous devez entretenir Daniella dans ses illusions que vous ne pouvez
plus partager. Après la manière dont, en homme de coeur et de principes,
vous nous avez parlé de l'abbé Valreg, je ne peux pas supposer que vous
songiez à lui désobéir.
--Ceci me regarde et ne saurait vous intéresser. Mais vous plaît-il
encore de me dire quelles raisons mon oncle fait valoir pour s'opposer à
ce mariage?
--De très-bonnes raisons si elles sont fondées. Il aurait reçu, sur le
compte de Daniella, des renseignements très-défavorables.
--Lord et lady B*** rectifieront son jugement.
--Moi aussi, certainement. Je ne puis rien alléguer de grave contre
cette fille, tant qu'elle a été à mon service; mais je ne connais pas
ses antécédents.
--Je les connais, moi, et ma parole sera prise en considération par mon
oncle. Je vais vous conduire au bras de Brumières.
--C'est inutile. Bonsoir; réfléchissez!
Elle disparut, et j'avais à peine refermé la porte que Daniella,
inquiète, vint à moi dans la cour.
--Qu'est-ce donc qui est venu? Je pensais que c'était Olivia.
--C'est Olivia, en effet, répondis-je, résolu à ne pas lui faire part
de la désobligeante communication de Medora; elle n'avait pas le temps
d'entrer. Elle venait me demander, en passant, si nous n'avions besoin
de rien.
Quand nous eûmes rejoint Felipone, qui s'en allait par le _pianto_ et
par les souterrains (c'est le chemin le plus court, et il n'en veut pas
prendre d'autre), je l'arrêtai en lui annonçant que j'étais résolu à me
marier dès le lendemain matin.
--Eh bien! _fiat voluntas tua!_ dit-il avec sa bonne humeur et sa
résolution accoutumées. Il ne s'agit que d'avoir deux témoins. En voilà
un, fit-il en posant sa main sur sa large poitrine. Quant à l'autre, ça
ne sera pas bien facile à trouver si vite: il y a peu de gens disposés
à se mettre mal avec le curé. N'importe, on avisera, et on se lèvera de
bon matin. Tenez chez moi par le souterrain, à six heures précises. Et
bonsoir, car je veux être sur pied avant le jour.
--Et pourquoi n'irais-tu pas tout de suite à Frascati? lui dit Daniella.
Il n'est pas tard, tu trouverais les gens chez eux.
--Non pas! reprit-il; quand on demande aux gens un service un peu
délicat, il ne faut pas leur laisser une nuit de réflexion.
Il s'éloigna, et Daniella, se jetant dans mes bras, me supplia de
réfléchir aussi, moi, à la détermination que je venais de prendre.
Elle s'effrayait du silence de mon oncle et craignait de m'attirer des
chagrins.
--Attendons encore quelques jours, disait-elle; peut-être recevras-tu
une bonne réponse qui nous mettra l'âme en joie et en repos pour ce beau
jour de notre mariage.
--Ayons l'âme en repos et en joie tout de suite, lui répondis-je. Si
j'ai quelque chagrin de famille, il ne sera pas à comparer à ce que tu
as souffert pour moi. Mon oncle n'a aucune espèce de pouvoir légal
pour s'opposer à mon mariage. Sa volonté, si elle était contraire à
ma résolution, aurait beaucoup d'empire sur moi en toute autre
circonstance; mais celle-ci est au-dessus de toute considération. Songe
donc, Daniella, tu portes déjà là, contre ton coeur, un être que j'aime
déjà avec passion. Je peux déjà dire: _C'est vous deux_ que j'aime
plus que tout au monde! A qui me dois-je, je te le demande? Pourquoi
attendrais-je des discussions qui ne peuvent rien changer entre nous,
et dont l'issue sera toujours la même? L'autre nuit j'ai rêvé que
j'entendais une voix d'ange à mon oreille. C'était; celle de mon enfant
qui me disait: «J'existe, je suis entré dans le cercle de ton existence;
je suis là. Dieu me donne à Daniella pour toi.» Et je tarderais, moi,
un seul jour, à prendre un engagement sans lequel cet enfant, cet ange,
pourrait me dire demain dans mon sommeil: «Tu ne veux donc pas de moi?»
--Oui, oui, demain! s'écria Daniella avec transport; marions-nous
demain! Que rien ne puisse nous séparer; que personne ne puisse dire un
jour: «Voilà un pauvre petit ange qui n'a pas été aimé le jour où il est
descendu vers eux!»
A six heures du matin, nous étions chez Felipone. Sa femme était à
Piccolomini, où elle soigne toujours lady Harriet. Cet arrangement ne
convient guère au fermier; mais la Vincenza l'a voulu, dit-il: elle ne
manque pourtant de rien ici! Elle veut gagner de l'argent, folie de
jeune femme, pour avoir des bijoux!
--Et notre second témoin, l'as-tu trouvé, parrain? lui dit Daniella
préoccupée.
--Oui, répondit-il; nous allons le prendre en passant. Passe devant,
toi, _figlioccina_, et va-t'en à l'église de ta paroisse par le bas du
faubourg. Ton fiancé s'en ira seul par le chemin d'en haut. Moi, je
ferai le tour par la porte de la ville. Au moment où la messe sonnera,
soyons chacun à l'une des trois portes de l'église. Je vous donnerai le
signal pour entrer, en entrant le premier. Vous aurez l'oeil sur moi, et
vous me suivrez, chacun de votre côté, par les petites nefs. De cette
manière nous arriverons ensemble à la porte de la sacristie sans avoir
éveillé les soupçons du curé qui pourrait bien nous jouer quelque
mauvais tour pour nous empêcher de l'approcher à temps.
--Mais le second témoin, reprit Daniella, où sera-t-il?
--Il est déjà à son poste, répondit Felipone. Vous verrez un homme
bien dévot, prosterné devant la chapelle de Saint-Antoine. Touchez-lui
l'épaule en passant, Valreg. Il se relèvera et vous suivra. La chapelle
en question sera la dernière à votre gauche.
Au moment de quitter mon bras, Daniella, effrayée, se mit à genoux
et pria pour appeler sur notre entreprise la protection de son saint
patron. Puis elle cacha entièrement sa taille et son visage sous un
grand châle blanc, et prit le chemin le plus long, ainsi qu'il était
convenu.
--Toi, me dit Felipone en me regardant tu es trop signor étranger. On
fera trop d'attention à toi. Prends-moi cette cape et ce chapeau de
campagne et marche!
Au moment où la messe de six heures et demie commençait à sonner,
j'étais à la porte de droite de l'église, et je la tenais entre-bâillée.
Au bout de quelques instants, je vis celle qui me faisait face
s'entr'ouvrir aussi, et la tête voilée de Daniella apparaître. On allait
dire une messe basse, et, dans la semaine, le troupeau des fidèles
est fort restreint à cette heure-là. Il n'y avait qu'une douzaine de
vieillards des deux sexes dans l'église, et notre isolement dans ce
vaisseau désert était une circonstance assez défavorable.
Au bout d'une minute, qui me parut un siècle, Felipone entra par la
porte principale, et, longeant les piliers massifs qui le protégeaient
de leur ombre, il vint me rejoindre dans la petite nef que je remontais
sans bruit, pendant que Daniella faisait le même mouvement le long de la
nef opposée.
J'eus un moment d'émotion lorsque je la vis traverser pour venir nous
joindre à la porte de la sacristie, et surtout quand Felipone me dit, en
haussant les épaules d'impatience:
--Et l'autre témoin!
Je l'avais oublié; j'avais passé près de lui sans le voir. Une seconde
de retard faisait tout échouer. Nous entendions des pas traînants dans
la sacristie. Je m'élançai vers la chapelle de Saint-Antoine, mais notre
ami inconnu venait à ma rencontre. C'était un paysan qu'à son chapeau
pointu et à son sayon de peau de chèvre j'eusse pris pour Onofrio, s'il
n'eût été plus petit d'une coudée.
Je ne perdis pas le temps à le regarder. Le curé sortait de la sacristie
pour se rendre à l'autel. Nous étions collés contre la muraille, de
chaque côté de la porte, Daniella avec son parrain, moi avec mon témoin.
Nous saisîmes tous deux, en même temps, la _pianeta_, c'est-à-dire la
chasuble de l'officiant, et, parlant le premier, je lui dis en lui
montrant Daniella voilée: _Voilà ma femme_; et Daniella dit de même en
me montrant: _Voilà mon mari_.
Le curé ne m'avait jamais vu; il m'adressa un sourire presque
bienveillant comme pour me dire:
Mieux vaut ce mariage-là que rien.
Il regarda mon témoin, et son sourire devint tout à fait enjoué. Mes
yeux se portèrent rapidement sur ce personnage, qui venait d'ôter son
chapeau respectueusement devant le prêtre... C'était Tartaglia!
Jusque-là tout allait bien. La figure du prêtre ne rappelait en rien ce
_rocher poilu_ auquel l'auteur des _Fiancés_ compare la triste figure
de don Abbondio. C'était une figure réjouie, luisante de santé; l'oeil
était vif et hardi. Mais cette face épanouie se couvrit d'un nuage
sombre lorsque Daniella rejeta en arrière le châle qui cachait ses
traits. Le curé fit une grimace menaçante, en voyant auprès d'elle
l'athée Felipone. Mais il était trop tard, nous tenions la chasuble,
nous avions dit les mots sacramentels qui appellent et forcent la
protection de l'Église. L'officiant était obligé de prendre nos noms, de
subir la consécration légale de nos témoins et de nous donner _in petto_
la bénédiction nuptiale, en bénissant son troupeau durant la messe.
L'attitude de Daniella durant cette cérémonie me toucha vivement. Sa
gravité extatique et son recueillement profond contrastaient avec les
prosternations facétieusement hypocrites de Tartaglia, et la campe
audacieuse de l'incrédule Felipone. Couverte de son châle blanc, qui, de
sa tête brune, retombait sur sa robe de deuil, elle offrait une harmonie
de tons austères et de lignes pures qui rappelait la suave majesté des
vierges d'Holbein.
Cette beauté délirante aux heures de l'expansion a une faculté étonnante
de transformation complète lorsqu'elle se concentre, pour ainsi dire,
dans son ravissement intérieur. Elle porte tour à tour, au front et dans
les yeux, l'éclair brûlant et la tranquille lumière des étoiles. Jamais
encore je ne l'avais vue si chastement belle et si saintement heureuse.
Quand la messe fut finie et l'acte rédigé dans la sacristie, sans qu'une
seule parole fût échangée entre nous et le curé, nous sortîmes de
l'église, Daniella et moi. Felipone regagna sa ferme sans vouloir
ébruiter la part qu'il avait prise à notre mariage, et, pendant que nous
lui adressions quelques remercîments rapides, Tartaglia avait disparu
comme un rêve.
A peine étions-nous dans la rue, ma femme et moi, qu'une, deux, trois et
bientôt vingt commères vinrent nous accoster et nous questionner. En un
quart d'heure, tout Frascati sut que nous étions bel et bien mariés.
Nous nous donnions le divertissement de l'annoncer en confidence à
chaque curieuse, en la priant de garder le secret. C'était le plus sûr
moyen de donner à notre mariage la consécration de la publicité.
Notre premier soin fut d'aller en faire part aux habitants de la villa
Piccolomini. Nous rencontrâmes en chemin la tante Mariuccia, qui pleura
de joie, mais qui nous témoigna une certaine inquiétude.
--Vous allez avoir, dans le curé, un ennemi bien à craindre, dit-elle.
Ce n'est pas un méchant homme; mais il sera fâché de perdre comme ça
son autorité par surprise. Et puis, Dieu sait ce que c'est qu'un prêtre
étranger qui est venu rendre visite à lord B***, et qui est, je crois,
encore avec lui à l'heure où je vous parle. Il a une figure noire qui
m'a fait peur, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à Piccolomini
pendant qu'il y est.
Les inquiétudes de Mariuccia ne pouvaient m'atteindre. Marié avec
Daniella, je me sentais libre et fier comme si j'eusse été le maître du
monde. Nous passâmes la grille et vîmes, dans le _stradone_, lord B***
qui marchait lentement avec un prêtre. Tous deux nous tournaient le
dos. Je voulus aller vers eux; Daniella voulait m'en empêcher et aller
d'abord saluer lady Harriet.
--Je ne sais pas pourquoi cet homme noir me fait peur, disait-elle.
Sachons de milady s'il vient ici pour nous, et ne nous montrons pas à
lui. Viens vite, passons avant qu'il se retourne!
II était trop tard: les deux promeneurs se retournèrent, et ce prêtre,
dont je ne m'étais pas donné la peine d'observer la démarche, me montra
en plein sa figure. C'était l'abbé Valreg!
Je courus me jeter dans ses bras, et, le ramenant vers Daniella
interdite, je lui dis, comme au curé de Frascati:
--Voilà ma femme!
--Ta femme! ta femme! dit-il avec moins d'humeur que je n'en attendais
de sa part, ce n'est pas encore décidé!
--C'est décidé et conclu, repris-je nous sortons de l'église, et nous
sommes mariés.
--Mariés! mariés sans mon consentement! quand j'avais écrit au curé de
Frascati que je m'opposais... Ah! je vois bien que tout va à la diable
dans ce pays du bon Dieu, et me voilà encore plus mécontent d'y être
venu, quand tout cela aurait pu s'arranger aussi mal de loin que de
près?
--C'est donc pour moi que vous avez fait ce voyage?
--Et pour qui, je t'en prie? Crois-tu que je sois comme toi, et que
j'aime à perdre mon temps et mon argent sur les chemins?
--Je vois, dans cette démarche, une preuve d'affection si grande, que
j'en suis heureux au delà de ce que je peux dire. Oui, oui, mon bon
vieux!
Et, en l'appelant ainsi, comme au temps de mon enfance, je l'embrassais
encore malgré lui...
--Oui, ce jour-là est le plus grand de ma vie, grâce à _elle_ et grâce à
vous, puisque vous êtes là!
--C'est Cela, reprit-il, moitié riant, moitié colère; je viens pour te
donner ma malédiction, et tu trouves tout cela très-gentil, très-drôle,
très-amusant!
--Non, non, je trouve cela si bon et si généreux de votre part, que je
sens que je vous aime mille fois plus qu'auparavant.
--C'est-à-dire que, m'aimant mille fois mieux depuis que tu m'as désobéi
et traité comme une vieille marionnette au rebut, je dois m'attendre,
par la suite, à un redoublement d'affection dans le même genre! ça
promet!
Je le laissai exhaler son mécontentement. Lord B** avait emmené Daniella
auprès de sa femme, et nous marchions grands pas, moi suivant docilement
tous les mouvements de mon bon oncle, le long du _stradone_. Il avait
un dépit que j'eusse trouvé vraiment comique, si la crainte de l'avoir
sérieusement affligé ne m'eût tenu dans l'attente d'une explosion plus
grave. Mais cette explosion n'arriva pas, et j'en fus même étonné,
sachant que l'abbé Valreg, sans être vindicatif est assez persistant
dans ses ruptures avec ceux qu'il appelle des ingrats.
Il se contenta de me grogner pendant une demi-heure, me questionnant
n'écoutant pas mes réponses, puis me reprochant de ne pas lui répondre,
et cherchant matière à fâcherie dans les témoignages d'affection que je
lui donnais; enfin s'adoucissant tout à coup avec une grande bonhomie,
pour repartir sur nouveaux frais, mais jamais avec beaucoup de
justice, selon moi, car nos opinions sur toutes choses diffèrent si
essentiellement qu'il me reprochait ce que je pensais avoir fait de bon,
et passait légèrement sur ce que je m'affligeais sérieusement de n'avoir
pu éviter. Par exemple, il comprenait, disait-il, que j'eusse mis à
néant son autorité, puisqu'en somme il n'en avait pas légalement sur
moi.
--Chacun pour soi, après tout, disait-il. Ainsi va le monde, et il n'en
peut être autrement. Tu savais que je dirais non; tu t'es dépêché de
conclure. Je ne t'en veux pas pour ça: tout autre eût agi de même à ta
place. Mais ce que je trouve fou et bête au dernier point, c'est d'avoir
refusé une héritière pour épouser une fille qui n'avait rien; car je
sais toute ton histoire, vois-tu. J'ai causé avec cet Anglais, qui m'a
l'air d'un brave homme, bien qu'il ait une drôle de manière de parler.
Mot par mot je lui ai tiré les paroles du ventre, tout de même. Je ne
suis pas encore si maladroit que tu t'imagines, et j'ai bien vu que tu
n'avais fait, dans ce pays-ci, que des âneries. C'est ta manière de
voir, soit! Tu crois que tu as une fortune au bout de ton pinceau! Moi,
je crois que tu n'auras rien sous la dent quand viendra la marmaille, et
que, comme tu seras toujours un niais, j'aurai beau économiser sou par
sou, je ne te laisserai jamais ce qu'il faudrait pour contenter tes
caprices. Par exemple, voilà une jolie petite course que tu me fais
faire, qui me coûtera au moins... cinquante francs de mon argent!
heureusement l'archevêque de mon diocèse m'a payé les frais de route,
vu qu'il avait justement une commission a me donner pour le cardinal
Antonelli, qui est de ses amis. Sans ça j'aurais été obligé de dépenser
une année de mon casuel. Il est vrai que je ne serais pas venu: non,
morbleu, je ne serais pas venu!
Tout en grondant, mon oncle m'apprit qu'il était arrivé depuis quatre
jours à Rome, et qu'il avait employé ce temps à faire sa commission et à
solliciter de monseigneur Antonelli la rémission de mon péché:
--Car il paraît, ajouta-t-il, que tu t'amuses à cracher sur les saintes
images et à porter sur toi des signes de cabale maçonnique ou autres?
--Vous ne croyez pas cela, j'espère?
--Non, je ne le crois pas. J'ai même engagé ma parole; j'ai juré sur
mon salut éternel que jamais l'idée n'avait pu te venir de profaner une
image du culte. Quant à la cabale, tu m'avais écrit que tu ne savais pas
même de quoi il était question, et j'ai répondu de toi. On a fait un peu
de grimaces pour mettre fin à cette procédure: mais comme il paraît que
j'avais apporté de bonnes nouvelles de mon archevêque, et qu'il m'avait
bien recommandé dans ses lettres; comme, d'ailleurs, je suis têtu et que
je ne crains pas de parler à n'importe quel grand personnage de l'Église
je l'ai emporté. Tu es libre; le cautionnement sera rendu à ton Anglais,
qui est vraiment meilleur que tu ne mérites; et si tu ne te fais plus
d'ennemis dans le pays, tu peux y faire quelques économies.
Il m'apprit aussi que ses lettres à lord B*** et au curé de Frascati,
pour retarder mon mariage, avaient été écrites de Rome. C'était la cause
du retard tenté en vain par ce dernier, Mon oncle avait eu pour motif
principal, disait-il, l'inconduite de Daniella.
--Mais on m'avait trompé, se hâta-t-il d'ajouter. L'Anglais m'a rassuré
à cet égard; il paraît que la fille est honnête, et qu'on m'avait mal
parlé d'elle par jalousie.
Pressé de me dire l'auteur de ces calomnies, il m'avoua avoir reçu à
Mers une lettre anonyme où on l'engageait à s'opposer à mon mariage avec
une fille intrigante et de mauvaise moeurs.
--Cela, dit-il, m'avait décidé à aller trouver mon archevêque. Je le
priais d'écrire dans ce maudit pays pour empêcher ton mariage. C'est
alors qu'il m'a dit: «Pourquoi n'iriez-vous pas? J'ai justement une
communication secrète à adresser à Rome par un moyen sûr. Vous êtes une
personne sûre, vous!--Ah! pardié, oui, que je lui ai répondu: je suis
un bonhomme tranquille, moi, et pas curieux de vos manigances de grands
seigneurs!» Ça l'a fait rire. «Allez-y, m'a-t-il dit, je me charge de
vos dépenses....» Tout de même, il a mal fait son compte; il croyait,
comme moi que la vie n'était pas chère en Italie, et les hôtels sont des
coupe-gorge. Ah! oui, je me suis mis en colère avec tous ces écorcheurs,
les bateliers, les conducteurs, les garçons d'auberge, les aubergistes
et les _facchini_! Bien nommés, ma foi! de vrais faquins! Plus de cent
fois par jour j'en ai le sang à la tête. Il faut payer partout, payer
pour visiter les églises, qui sont fermées à clef comme des coffres;
payer pour demander son chemin dans la rue; payer à la douane; et des
frais de passe-port! et des mendiants! C'est honteux, tant de loqueteux
dans les rues et sur les chemins! Si ma paroisse était administrée comme
ça, je ne voudrais jamais y remettre les pieds! En voilà un étonnement
pour moi de voir comment les chose se passent ici! Des prêtres qui vont
à la comédie, des cardinaux qui donnent le bras aux dames pour traverser
l'église de Saint-Pierre; et des Vénus, et des Cornus, et des Bacchus
plein le Vatican! des idoles païennes jusque dans les églises! Encore,
si tout ça était joli à regarder; mais rien! c'est affreux! Des vieux
tas de pierres dans les plus beaux quartiers, des statues à qui il
manque bras et jambes, un pays à l'abandon, une brande de Vaudevant,
une brenne de Mézières tout autour de la ville sainte, des aqueducs qui
n'amènent plus d'eau, des boeufs desséchés, des hommes qui ont tous
l'air de brigands, qu'on est toujours à regarder derrière soi s'ils ne
reviennent pas vous assassiner après vous avoir ôté leur guenille de
chapeau; des femmes sales qui ont l'air effronté, par dessus le marché;
des scorpions dans le pain, des cheveux dans la soupe... et quelle
soupe! je n'en voudrais pas chez nous pour laver les sabots de ma
jument. Pouah! le vilain pays! Dépêche-toi de me regarder, car tu ne m'y
verras pas longtemps, dans ta belle campagne de Rome!
Quand il eut exhalé son dépit, sa fatigue, ses déceptions et ses
étonnements, il se sentit plus calme et consentit à venir déjeuner à
Piccolomini, où lady Harriet nous réclamait. C'était la première fois
qu'elle se remettait à table avec la famille, et je trouvai Daniella
assise à côté d'elle, Medora entra quand nous eûmes tous pris place,
et sa figure, animée par la promenade du matin, prit une expression de
fureur quand elle vit l'accueil fait à ma femme. Elle se calma aussitôt,
et, après avoir souhaité le bonjour à sa tante, elle se retira chez
elle, sous prétexte de migraine, mais bien évidemment pour ne pas manger
avec Daniella.
Lady Harriet fut admirablement bonne et charmante en cette circonstance.
Elle sauva l'impertinence de sa nièce en affirmant que Medora était
réellement indisposée; mais elle l'affirma d'un air et d'un ton qui
montraient que cette personne injuste et volontaire avait perdu toute
influence sur elle, et qu'elle se souciait fort peu de la mécontenter.
Elle avait fait improviser à son cuisinier, dès qu'elle avait su, par
Daniella, notre mariage, un déjeuner plus recherché qu'à l'ordinaire;
et Mariuccia avait couvert de fleurs les assiettes de dessert. C'était,
disait lady Harriet, tout ce que l'on avait pu faire pour notre repas de
noces; et l'abbé Valreg qui, sans être gourmand, a des habitudes de bien
vivre très-contrariées depuis qu'il a quitté son presbytère, recouvra
toute sa bonne humeur devant cette table proprement et copieusement
servie.
La bonne Mariuccia voulut aider dans l'office, bien qu'elle ne se mêle
jamais du service de nos Anglais. Cette femme aimante et dévouée était
heureuse de regarder, par la porte entr'ouverte, sa nièce assise à _la
table des milords_. Lord B*** l'aperçut au dessert et dit quelques mots
à l'oreille de sa femme, qui la fit appeler pour la prier de boire avec
elle à la santé des mariés. Elle lui versa elle-même du vin de Grèce
dans un verre taillé, et le lui présenta sur une assiette avec force
biscuits et confitures. Mariuccia ne fut pas invitée à s'asseoir. La
conversion de milady ne pouvait aller jusque-là; et en somme, Mariuccia,
qui ne s'était pas attendue à tant d'honneur et qui n'était pas en
toilette, n'eût pas accepté avec plaisir de s'arrêter plus longtemps.
Elle fit le tour de la table pour trinquer avec chacun de nous,
embrassa sa nièce avec enthousiasme, et emporta les friandises pour le
_capucino_, ce pauvre idiot de frère qu'elle aime et qu'elle gâte, tout
en disant qu'il s'est fait moine parce qu'il n'était bon à rien.
Brumières fut aimable aussi. Il improvisa très-heureusement des vers
qu'il écrivit au crayon sur le dos d'une assiette, et dans lesquels il
vanta à propos le bon coeur et la vive pénétration de la noble dame qui
accueillait maternellement la femme de génie, la future grande artiste.
Lady Harriet voulut avoir l'explication de cette énigme. Daniella s'y
refusait, en riant des exagérations de notre ami; mais celui-ci parla,
malgré nous, avec tant de feu, de la voix et de l'instinct musical de
ma femme, et du grand talent qu'il m'attribue comme musicien et comme
peintre, que, bon gré mal gré, il nous fallut passer pour des aigles.
Lady Harriet, prompte à la crédulité et à l'engouement, tomba d'emblée
dans ce rêve de nos glorieuses destinées et caressa, en elle-même, celui
d'être notre première protectrice. Elle déclara que sa première sortie
serait pour venir à Mondragone entendre chanter Daniella et voir ma
peinture.
Elle était visiblement gaie et heureuse de l'effort qu'elle avait fait
pour rompre, une fois en passant, avec ses habitudes de convenances
et ses préjugés aristocratiques. Je sentais bien que cette rupture ne
pouvait être de longue durée, et que tout cela était une petite débauche
de bienveillance et de bonté, favorisée par la solitude de Frascati, les
souvenirs de la via Aurelia, la présence de mon oncle et le plaisir,
toujours cher à l'Anglaise en voyage, de faire un peu d'excentricité.
Mais, au milieu de ces considérations, j'en apercevais une plus
puissante et plus agréable pour moi: c'était le désir de satisfaire le
mari si longtemps méconnu et dédaigné. Lady Harriet était véritablement
sensible à l'attachement qu'il lui avait prouvé, et si elle doit revenir
à ses tristes erreurs sur le compte de cet excellent homme, ce qu'à Dieu
ne plaise! du moins, il aura eu, pendant cette convalescence où la
joie de se sentir revivre a disposé Harriet à une appréciation plus
équitable, quelques jours de repos et de bonheur.