23 mai, Mondragone.

Mes papiers n'arrivent pas, non plus que la réponse de l'abbé Valreg,

et je suis décidé à procéder au mariage religieux, le seul légal en ce

pays-ci. Je me marierai en France à la municipalité, ou bien, au premier

jour, nous irons passer quelques heures en Corse pour satisfaire à la

loi française. Je souffre de la situation de Daniella, d'autant plus

que je la crois grosse, et que l'idée d'ajourner mon devoir de citoyen

envers ce citoyen futur qui me fait déjà battre le coeur d'émotion et de

ravissement n'est pas admissible pour moi. Encore deux jours d'attente,

et, si nous n'avons pas de lettre, nons passerons outre. Medora semble

croire encore que je me raviserai. Lady Harriet se scandalise de notre

établissement à Mondragone avant le sacrement. Elle a raison: on est

responsable devant Dieu et devant les hommes de la conscience et de la

dignité de la femme que l'on aime.

La formalité lente de la publication des bans s'expédie très vite en

ce pays-ci et s'escamote en partie moyennant finance. J'ai déjà envoyé

Felipone chez le _parochiale_ de Frascati à cet effet. Ce sera un

mariage sans éclat et sans noce, comme il convient à notre position et

au deuil de Daniella.

Ce matin, après avoir pris cette résolution et ces arrangements, je me

suis rendu à Piccolomini pour en faire part à lord et à lady B***. J'ai

trouvé lady Harriet levée pour la première fois depuis sa maladie. Elle

ne doit pas sortir de sa chambre avant une quinzaine, par mesure de

précaution. En apprenant que le mariage aurait lieu avant qu'elle fût en

état d'y assister, elle a eu un trait de caractère féminin bien marqué.

Elle se tourmente, depuis une semaine, de la nécessité pressante de ce

mariage; et, lorsqu'elle a un peu de fièvre, elle redevient dévote au

point de dire que si Daniella ou moi mourions en ce moment, nous serions

damnés. Pourtant elle a été fort contrariée de mon empressement à la

satisfaire. Elle avait résolu de mettre, ce jour-là, pour aller à

l'église, une certaine robe du matin qu'elle n'a pas encore exhibée, et

elle a été au moment de me prier de différer encore.

Cette robe a été, du reste, l'occasion d'une scène d'intérieur que je

veux vous raconter, parce qu'elle m'a touché beaucoup.

Lord B*** était auprès de sa femme, qu'il ne quitte plus d'un instant,

et, quand elle a laissé voir son regret, il s'est mis à rire de cet

enfantillage avec une bonhomie que je ne lui avais jamais vue auprès

d'elle.

--Milord se moque de moi, me dit lady B*** avec un peu de dépit; c'est

son habitude!

--Moi, je me moque? répondit-il en reprenant son sérieux à ressort.

Vraiment non! Je suis content de vous voir songer à la toilette. C'est

signe que vous êtes guérie. Elle est donc bien jolie, cette robe? Est-ce

qu'on peut la voir?

--Non! vous ne la trouverez pas jolie; vous ne vous y connaissez pas!

--Mais Valreg s'y connaît, un peintre!

--Je demande à voir la robe, m'écriai-je, pour prolonger le moment de

gaieté des deux époux.

Fanny apporta la robe, que je ne trouvai pas jolie du tout par

elle-même, mais dont je pus louer les enjolivements compliqués. Les

Anglaises n'ont, je crois, pas de goût. Lady Harriet avait choisi, à

Paris, une étoffe d'un ton cru que la couturière avait corrigé par les

garnitures. Lord B*** trouva la robe laide, et reprocha à sa femme de

ne plus porter de rose. Elle prétendit (avec raison) n'être plus assez

jeune. Sur quoi le vieux mari prétendit qu'elle était toujours aussi

belle qu'à vingt ans, et cela avec une conviction brusque et obstinée

qui valait le mieux tourné des compliments. La bonne Harriet minauda un

peu, et finit par avoir l'air de convenir que son mari ne se trompait

pas. Mais elle le pria de se taire, trouvant cette galanterie déplacée

devant moi, et, comme il revenait en critiquant le bleu dur de la robe,

elle lui imposa silence assez sèchement.

Lord B*** se leva et marcha mélancoliquement dans la chambre. J'avais

pris un journal pour avoir l'air de ne pas entendre ce débat puéril.

Tout à coup lady Harriet me retira doucement le journal et me parla bas.

--Il a passé toutes les nuits depuis que je suis malade, me dit-elle, il

n'a pas dormi une heure sur vingt-quatre. Il est fatigué, et il ne veut

pas se reposer.

--Vous savez donc cela? lui dis-je. Je pensais que vous ne le saviez

pas!

--Il s'en cachait, mais Daniella me l'a dit. Elle est bien singulière,

votre Daniella; elle est maintenant d'une hardiesse avec moi... C'est

donc vous qui l'avez rendue comme cela? Elle me gronde comme un petit

enfant.

--Elle vous gronde?

--Oui, elle me dit que je n'aime pas lord B***!

--Et elle se trompe? repris-je vivement en serrant sans façon les

blanches mains de lady Harriet dans les miennes.

--Oui, elle se trompe beaucoup, répondit-elle en élevant la voix. Je

l'aime de toute mon âme.

--Qui? dit lord B*** en s'arrêtant au milieu de la chambre.

--Le meilleur et le plus dévoué des hommes.

--Qui donc?

--Ah! je vous le demande?

En parlant ainsi, ils se regardèrent; elle, souriante et attendrie; lui,

naïvement étonné et ne comprenant pas qu'il fût question de lui. Je me

levai, voyant que le pauvre homme allait manquer cette suprême occasion

d'être compris, faute de comprendre lui-même. Je le poussai aux pieds de

sa femme, qui, oubliant sa pruderie, et comme entraînée par mon émotion,

lui jeta ses deux bras autour du cou, non pour l'embrasser, cela eût été

un peu trop bourgeois pour elle, mais pour lui dire avec une sensibilité

exaltée:

--Milord, vous avez été un ange pour moi, et je vous dois la vie!

Lord B*** ne sût rien répondre. Il était si ému, qu'il devint comme

une statue, et sortit au bout d'un instant sans avoir pu trouver une

syllabe.

--Eh bien, vous voyez! me dit sa femme avec dépit. Il est homme

d'honneur et de conscience. Il m'a comblée de soins; il s'est

admirablement conduit avec moi; mais il est tellement dépourvu de

sensibilité, qu'il ne s'explique pas ma reconnaissance. Il la trouve

ridicule; toute expansion lui semble affectée.

Je priai lady B*** de faire un effort pour marcher jusqu'à la fenêtre,

appuyée sur mon bras, et elle vit son mari assis derrière la petite

pyramide qui décore la fontaine du casino. Il se croyait bien caché et

ne se doutait pas que nous l'avions sous les yeux en profil. Il tenait

son mouchoir sur sa figure; mais, au mouvement répété de ses épaules, il

était facile de voir qu'il sanglotait.

Harriet fut très-émue et pleura elle-même en revenant à son fauteuil.

--Allez donc le chercher, me dit-elle; il faut enfin que nous nous

expliquions ensemble. Il croit que je le dédaigne, et pourtant, depuis

quelque temps... depuis surtout que Medora n'est plus entre nous, je

fais mon possible pour lui donner confiance en moi.

--C'est de lui et non de vous qu'il se méfie, milady. Si je vais le

chercher en ce moment, il refusera de se montrer, ou il viendra à bout

de refouler son attendrissement devant vous.

--Mais pourquoi est-il ainsi?

--Eh! ne connaissez-vous pas encore cet homme sans expansion, dont vous

avez exigé ce que vous seule pouviez lui enseigner? L'abandon est un don

du ciel; la faculté de traduire ce que l'on éprouve est un art inné chez

ceux qui ont l'instinct artiste, mais qui se convertit en démonstrations

gauches ou incomplètes chez les natures timides. Lord B*** a trop

d'esprit et de fierté pour être ridicule. Il reste impassible en

apparence, et vous ne voyez pas qu'il souffre. Au lieu de l'encourager

et de lui donner le souffle de la vie par cet incessant magnétisme

qu'exerce la volonté d'une femme aimée, vous attendez, depuis quinze ou

vingt ans, qu'il se révèle de lui-même, et vous attendez en vain. Il ne

se révélera pas tant qu'il ne se sentira pas deviné.

--Ainsi, vous me grondez aussi? dit lady Harriet... comme Daniella!

Voyons, est-ce vrai, tout ce qu'elle m'a raconté du désespoir de milord

pendant que j'étais en danger?

Je rapportai tout ce qu'il m'avait dit dans la nuit du 1er au 2 de ce

mois. Lady Harriet en fut profondément frappée, et sa bonne âme parut se

relever d'un long abattement.

--J'ai fait fausse route, dit-elle, je le sens bien! J'ai mal pris ce

caractère facile à froisser. Allez le chercher, vous dis-je, et,

devant vous, je veux lui demander pardon de ma légèreté et de mon

indélicatesse.

Elle parlait comme une jeune fille qu'elle croit être. Elle s'imaginait

réparer un tort d'hier et se _corriger_, ainsi qu'elle aimait à le

promettre d'un air enfantin, naïvement maniéré. Elle accabla son mari

d'un déluge de paroles affectées et de pleurs sincères. Il admira le

tout, et son enthousiasme de reconnaissance se traduisit par des _oh!_

et des _ah!_ qui sont tout ce qu'on peut obtenir de son éloquence. Ils

étaient bien un peu risibles, ces amoureux sur le retour, et pourtant,

je fus d'autant plus heureux et attendri de leur réconciliation, que

c'était, on me l'apprenait, l'ouvrage de ma Daniella.

Le 26, au soir.

Il nous arrive une chose singulière et assez contrariante. Par un motif

inexplicable, le curé de Frascati refuse de nous marier, _pour le moment

et jusqu'à nouvel ordre_. Pendant que j'étais sorti pour faire une

étude, il a mandé Daniella devant lui et lui a dit tout ce qu'il croyait

propre à la faire renoncer à ce mariage; que j'étais un inconnu,

peut-être un vagabond mal noté à la police, et sous le coup d'une

accusation grave; que le moins qui m'en arriverait serait d'être expulsé

à jamais du pays: qu'elle allait donc quitter sa famille et ses amis,

sans espoir de les revoir jamais, pour suivre un homme suspect qui

n'avait peut-être ni feu ni lieu, etc., etc.

Daniella ayant persisté, il lui a déclaré qu'il lui donnait huit jours

pour réfléchir, et qu'a moins d'un ordre supérieur, il ne procéderait

pas au mariage avant ce délai. Mis en demeure de promettre au moins de

s'exécuter dans huit jours, sans plus, il a hésité; il a dit:

--_Peut-être, nous verrons_. J'espère que, d'ici là, vous aurez renoncé

l'un à l'autre.

Cette situation inquiète et irrite Daniella, d'autant plus que le curé

va disant, dans son cénacle de dévotes, que notre mariage n'est pas fait

et ne se fera probablement pas. En mandant ma pauvre compagne devant

lui, il l'a forcée à se montrer dans la ville, où elle a été accueillie

par un empressement de curiosité désagréable pour elle, malveillante

à mon endroit. Bien que l'on se soit réjoui tout haut de la mort de

Masolino, on prétend maintenant que je l'ai tué pour tromper sa soeur

plus aisément, et qu'elle charge son âme d'un grand péché en voulant

épouser le meurtrier de son frère. Encore un jour de ces propos, et le

curé aura beau jeu à s'en servir contre nous.

--Vous voilà, nous disait Felipone, qui est venu passer la soirée

avec nous, comme les _promessi sposi_ de notre Manzoni, et notre

_parrochiale_ me fait l'effet de don Abbondio. Vous serez donc forcé de

lui jouer le même tour que _Renzo_ voulut lui jouer?

--Je n'y aurais pas de scrupule, répondis-je, si la chose était encore

possible au temps où nous vivons.

--Comment? reprit Felipone, vous doutez qu'elle soit possible?

Voulez-vous être mariés demain matin?

--Oui, certes!

--Oui? bien vrai? Et toi, ma filleule?

--Oui, oui, s'écria-t-elle en frappant des mains; c'est cela! le mariage

_alla pianeta!_

Je vais vous expliquer ce qui me fut expliqué à l'instant même. Le

mariage clandestin est encore valide dans les États romains. Les

formalités sont à peu près aussi brusques et aussi simples que celles

racontées par l'auteur des _Fiancés_. Il y faut seulement une messe et

deux témoins.

La Daniella, Vol. II. · 第 28 / 39 题