LII

L'abbé Valreg voulut nous reconduire à Mondragone, pour voir comment

nous y étions installés. A l'aspect de cette vaste ruine, son étonnement

fut au comble, et, avant que nous eussions traversé le parterre en

friche pour le conduire au casino, un nouveau spleen s'était emparé de

lui. Il me trouvait de plus en plus fou de préférer cette demeure, selon

lui lugubre, et cette vie, qu'il appelait misérable, à celle que je

pourrais avoir en vivant chez nous, _sur mes terres_. Daniella, avec sa

gaieté radieuse au milieu de cette solitude, le frappait de stupeur,

et il se demandait tantôt si c'était une sainte, tantôt si c'était une

maniaque comme moi.

Il causa avec elle et la trouva si croyante, que cette âme, pleine

de foi et de feu, lui fit impression, sans qu'il se rendit compte de

l'ascendant qu'elle prenait sur lui.

--Décidément, me dit-il quand il parla de nous quitter, je crois que

tu n'as pas mal choisi. C'est une femme de courage et de principes. Le

malheur est que tu vas la gâter, lui mettre en tête tes idées saugrenues

et vouloir en faire une artiste, c'est-à-dire une paresseuse, au lieu

d'une bonne ménagère qu'elle pourrait être. Mais tout ça te regarde, et

je sais qu'il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce.

J'ai fait mon devoir auprès de toi, j'ai rempli ma mission auprès du

cardinal Antonelli, et je m'en vas un peu plus tranquille que je ne

suis parti, et beaucoup plus aise de quitter Rome que je ne l'étais de

quitter mon endroit. Il fera chaud quand on me rattrapera aux voyages

d'agrément! Allons, tâche de revenir bientôt au pays, à moins que tu

ne trouves à faire fortune ici, ce dont je doute bien fort. Mais je

comprends aussi que tu doives faire honneur et compagnie à ces Anglais

qui t'ont sauvé de la prison, et peut-être de la corde! Tu méritais bien

quelque chose comme ça pour ton peu de cervelle! C'est égal, les choses

ont mieux tourné que je ne l'espérais, et je te laisse en assez

bonne passe, en t'engageant à montrer aux amis qui te comblent, la

reconnaissance que tu leur dois.

Il nous quitta sans nous permettre de l'accompagner au-delà de la porte.

Il voulait voir le curé de Frascati et faire notre paix avec lui, comme

il l'avait faite à Rome avec les cardinaux. Puis il voulait quitter Rome

aussi vite que possible.

«J'y mourrais, disait-il, si j'étais forcé d'y passer un jour de plus.»

Et il était bien évident pour moi qu'avec sa nostalgie si prompte et son

franc parler si peu diplomatique, il n'avait rien de mieux à faire que

de se presser de partir.

Mondragone, 5 juin.

Je fus, cependant, vivement ému de le perdre sitôt, car il avait

été aussi bon que de coutume, et, en outre, d'une douceur et d'une

indulgence dont je n'espérais pas si aisément le retour. Il y avait,

dans ce dernier fait, beaucoup du désir de s'en aller, et d'autres

raisons qui m'ont été expliquées plus tard.

Nous venons de passer huit jours de délices dans notre solitude.

Daniella n'est nullement malade de sa grossesse, et nous avons profité

de quelques beaux jours entremêlés de jours de pluie et d'orage, pour

aller nous promener ensemble autour des lacs. Je donne la préférence au

petit lac Némi, dont le cadre n'est guère plus grandiose que celui du

lac Albano, mais dont les rives sont adorablement jolies. Il y avait

là, le long d'une coulée de roches sombres, un temple dédié à Diane

_Nemorina_, dont les itinéraires assurent qu'il ne reste aucune trace,

un tremblement de terre ayant tout englouti dans le lac. Alors l'énorme

fragment sur lequel nous nous sommes assis serait récemment mis à nu

par quelque autre secousse non encore mentionnée. C'est un bloc de

construction antique colossale, qui s'est arrêté sur la margelle herbue

du petit lac, et qu'un arbre renversé dans l'eau, un arbre également

colossal, embrasse, étreint et semble soutenir dans ses racines énormes.

L'arbre est bien portant quand même, et trempe sa longue chevelure

verdoyante dans le _Miroir de Diane_, tel est le nom poétique que

l'antiquité a donné à ce diamant d'eau bleuâtre enchâssé dans le roc,

dans les fleurs et dans le feuillage.

Couché sur ce gigantesque débris, autour duquel venaient se briser en

faibles soupirs les petites lames de l'eau tranquille, je contemplais,

heureux et recueilli, la beauté sereine et suave de ma Daniella, assise

sur une des branches de l'arbre. Un vent léger faisait passer sur son

front les ombres mouvantes du feuillage et les taches d'or du soleil.

Puis elle s'étendit à son tour pour se reposer de l'ardente chaleur qui

nous poursuivait jusque sous cet ombrage séculaire. Sa tête, penchée

parmi les roseaux, se trouvait naturellement couronnée comme celle d'une

naïade. Sa taille souple a déjà perdu de sa ténuité virginale, et je

contemplais, avec une passion pleine d'attendrissement et de respect,

ses épaules plus tombantes et sa hanche moins cambrée, légers indices,

déjà visibles pour moi, du bonheur que Dieu nous envoie.

J'ai prié dans mon coeur avec une foi ardente, pendant qu'elle dormait

là, souriante et comme ravie dans un rêve délicieux. Chaque fois que je

la contemple, elle me semble toujours plus belle, et je crois découvrir

en elle des trésors de grâce qui ne m'avaient pas encore été révélés.

Peut-être n'est-elle pas belle pour les autres: voilà ce que j'aimerais

à me persuader. Je me souviens maintenant avec plaisir d'avoir entendu

dire à Medora qu'elle était laide, et à Brumières qu'elle était agréable

seulement. Si cette beauté mystérieuse, qui me fascine et m'enivre,

n'était visible et appréciable que pour moi, combien je serais fier

d'avoir reçu d'en haut le don de la comprendre!

Lune de miel, direz-vous peut-être! Non, non, vie de miel et d'ambroisie

pour l'éternité! Tout ce qui peut m'arriver en ce monde n'est rien que

le cours inévitable d'une destinée fugitive. La mort même de l'un de

nous ne serait que l'accident du voyage sur cette terre d'épreuves plus

ou moins dures, car devant l'effroi dont une semblable pensée me glace,

je sens lutter une foi, une certitude triomphantes: c'est que je suis

déjà bien heureux d'avoir rencontré dans ce monde-ci l'être que je dois

retrouver, aimer et posséder après, et toujours et partout! Je ne sais

si déjà, dans une existence antérieure, j'ai goûté ce bonheur, ou si je

l'ai mérité par une suite d'existences pures et tristes. Je ne sais rien

du passé, bien que parfois mes joies présentes ressemblent à de vagues

et doux souvenirs; mais l'avenir, l'avenir sans fin, je le porte là dans

mon coeur, comme le souffle même de ma vie, et je sens que je ne serai

plus jamais seul, parce que je n'aurai jamais d'autre amour sur la

terre, et que, par là, j'en éternise la sainte possession.

Nous avons parlé de vous au bord de ce beau petit lac, cratère éteint

dont les brisures sont devenues de véritables nids de fleurs sauvages.

Daniella vous aime et mêle votre nom à ses prières. Elle a compris ce

que je commence à comprendre moi-même: c'est qu'en exigeant ma parole

de vous écrire ma vie, autant que possible jour par jour et heure

par heure, vous m'avez conduit à une transformation sérieuse de mon

individualité. Je ne me sens plus le même qu'au temps où j'existais sans

savoir pourquoi ni comment, perdu dans des rêveries vagues, et craignant

toujours d'envisager le but de cette existence; m'ignorant, me

négligeant, me dédaignant presque moi-même, et me laissant parfois

envahir par ce découragement propre à ceux qui ont besoin d'un idéal que

la société ne leur montre et ne leur promet pas. Aujourd'hui je me sens

exister; j'ai fouillé et interrogé, malgré moi, mon propre coeur, et je

sais qu'il a été, sans peur, sans hésitation et sans sophisme, droit au

but qui lui était offert par la Providence: _Tutto per l'amore_!

Et je m'inquiéterais, à présent, de la fortune que je n'ai pas, de la

réputation que je n'aurai peut-être jamais, de la sécurité, des aises,

des convenances, de l'opinion, de la mode, de ce que fait et pense et

dit le monde à propos du but à poursuivre dans cette vie d'un jour? Et

que m'importe, quant à moi? De temps en temps mes yeux tombent sur des

publications nouvelles où je vois l'expression du désir, du besoin ou

du rêve de chacun. Beaucoup d'argent! Dans les romans mêmes, qui

sembleraient être la peinture d'un idéal plus pur que les bulletins

financiers des journaux, je vois souvent percer une aspiration

impétueuse vers quelque trésor comme celui des grottes de Monte-Cristo.

Je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. Je vois bien que, dans une

société si incertaine et si troublée, dans une Europe qui frémit de

crainte et d'espoir entre des rêves de prospérité fabuleuse et des

terreurs de cataclysme social universel, les imaginations vives

s'élancent, comme fait celle de Brumières, vers ce programme effrayant:

_Être riche ou mourir!_ Je crois que c'est là un malheur des temps où

nous vivons et que nous nous donnons un mal terrible pour nous bâtir un

gros navire, là où nous n'aurions besoin que d'une petite nacelle.

Au retour d'une de nos excursions nous avons trouvé Brumières à la porte

de Mondragone, tout agité, tout transporté, nous attendant pour nous

dire son _étonnante aventure_.

--Voilà, s'écria-t-il, ce qui vient de passer par la tête de Medora:

un mariage comme le vôtre, un _matrimonio segreto_, un mariage _alla

pianeta!_

--Et avec qui? lui demanda en souriant Daniella.

--C'est ce que je me suis d'abord demandé à moi-même; mais j'ai fini par

me procurer l'agréable persuasion que ce serait avec moi.

--Contez-nous ça.

--Je ne viens que pour vous le raconter. Sachez donc que depuis votre

mariage bizarre, ma princesse rêve sans cesse à la commodité, à la

gaieté, au sans-gêne et à la promptitude d'un pareil moyen pour

échapper, en cas de parti pris sur le _conjungo_, aux ennuyeuses

formalités, aux lenteurs, aux commentaires, aux cérémonies du mariage

officiel. Elle dit qu'elle ne se mariera jamais si, entre le _oui_

dit dans un salon et le _oui_ dit à l'autel, elle a quinze jours de

réflexion.

--«C'est ce qu'a fort bien senti M. Valreg, ajoutait-elle. Il a craint

les représentations de sa famille et ses propres objections; il a voulu

se prendre lui-même par surprise; il m'a donné un exemple à suivre. Il

faut que je me marie, c'est décidé; et comme je n'aime personne, je

serai à qui voudra bien m'aimer passionnément, sans autre espoir que

celui de mon amitié, sans autre garantie de bonheur que celle de ma

vertu. Ma tante et mon oncle vont s'opposer, comme ils l'ont déjà fait,

à ce qu'ils appelleront un coup de tête. Lady Harriet qui s'est si bien

trouvée, comme l'on sait; de son mariage d'amour, fait comme le renard

de la fable, qui avait la queue coupée, et ces bons parents, avec

leur désir effréné de faire mon bonheur, ne s'occupent qu'à prolonger

indéfiniment mon ennui et leurs tracasseries. Donc, au premier jour, je

vas leur dire: «J'épouse Pierre ou Paul.» Ils répondront que ni Pierre

ni Paul ne me conviennent, que je suis _folle_, compliment qu'on m'a

déjà fait et qu'il ne me plaît pas d'entendre répéter trop souvent.

Donc, au premier refus de leur adhésion au premier projet que j'aurai

arrêté, je me pends à la chasuble du premier prêtre que je verrai passer

dans une église, et tout sera dit. Je sais bien que je m'en repentirai

au bout d'une heure; mais comme je me repens également de toutes les

occasions que j'ai manquées de perdre ma liberté; comme tout bien

considéré cette liberté en est venue à m'ennuyer tout à fait, me

voilà décidée, à me jeter, la tête baissée, comme M. Valreg, dans le

précipice.

»Je vous demande bien pardon, chers amis, continua Brumières, de vous

répéter ces légères paroles. Je sais que vous avez raisonné tout

autrement; mais je n'ai eu garde de contredire ma divinité. Les dieux

ont toujours raison. J'ai déclaré ma flamme avec une sincère éloquence,

et on ne m'a encore dit ni oui ni non; mais j'ai vu que ma passion ne

déplaisait pas, qu'on en attendait l'explosion depuis longtemps et qu'on

me permettait d'en dire bien long sans m'interrompre. On m'a laissé

mettre à genoux, baiser les mains et même un peu les bras. Bref,

j'attends une solution, et j'espère. Faites des voeux avec moi pour que

ce mariage déplaise beaucoup à lady Harriet, car si elle cédait il n'y

aurait plus pour Medora le moindre prétexte au mariage clandestin, ni le

moindre plaisir, puisque c'est l'esprit de contradiction qui la pousse

et, qu'à cette imagination blasée, il faut des luttes. Faute de luttes,

elle meurt d'ennui, voyez-vous, et j'ai parfois envie de lui dire tout à

coup que je ne l'aime pas et que je ne veux plus me marier. Si

j'avais ce courage et cette habileté-là, je suis bien sûr qu'elle se

persuaderait qu'elle est folle de moi, et qu'elle m'épouserait dans

l'espoir de me faire enrager.

Cette supposition de Brumières était si bien fondée, que j'eus un moment

l'idée de l'y encourager, par le sentiment de ma propre expérience.

Certes Medora ne m'a voulu pour mari qu'à cause de mon indifférence.

Mais, trop naïf pour donner des conseils de perversité à un ami,

j'essayai, au contraire, de lui prouver que, dans de pareilles

conditions de hasard et de caprice, son union avec Medora le rendrait

infailliblement très-malheureux et quelque peu avili; mais cela fut

impossible à lui faire entendre. Il ne voit dans tout cela qu'une

conquête difficile et _rare_, une lutte d'orgueil et de finesse, une

affaire qui fera honneur à son habileté et à sa persévérance.

--Vous verrez, dit-il en parlant de lui-même, que le _gaillard_ n'est

pas maladroit, et que la grande aventure da sa vie, le roman rêvé, la

fortune immense et la femme incomparable seront le prix de sa confiance

en sa destinée et en lui-même: Aide-toi, le ciel t'aidera.

--Bien, bien; j'admets que vous réussirez, que vous aurez cette

merveilleuse beauté et cette merveilleuse dot. Après? si l'on vous hait,

si l'on vous trompe?

--Ah! voilà ce que je ne crains guère! d'abord, parce qu'elle est froide

et fière; ensuite, parce que je ne suis pas un sot et que je me ferai

aimer d'elle.»

--Laisse-le donc faire, me dit Daniella quand nous fûmes seuls: il ne

l'aime pas, il ne veut qu'être riche. D'ailleurs, elle se moque de lui

comme des autres. Est-ce qu'il est fait pour flatter une vanité comme

la sienne? Il n'a pas de titre, il monte mal à cheval, il n'a pas de

réputation, enfin il n'a rien qui puisse tourner la tête à une Medora.

--C'est vrai; mais c'est déjà une vieille fille dont les sens se

décident peut-être à parler. Il est très-beau garçon. Elle cherche un

esclave, et il saura jouer ce rôle tout le temps qu'il faudra. Il a de

l'esprit, un peu de talent, beaucoup d'aplomb...

--Eh bien, qu'elle l'épouse! que t'importe?

Je vis que la jalousie de Daniella n'était pas si bien passée qu'elle ne

fût prête à se rallumer au moindre soupçon. Je la calmai en lui disant

que je m'intéressais à Brumières et nullement à Medora.

Le lendemain, j'eus une conversation très-vive avec lord B***, qui, de

temps en temps, vient nous voir le matin. Imaginez-vous que lady Harriet

s'est mis en tête de doter Daniella; qu'elle a entretenu l'abbé Valreg

de ce projet et que c'est là la cause de son subit apaisement. Les

papiers au moyen desquels je peux faire légaliser mon mariage sont

arrivés, et je dois me rendre demain à Rome avec Daniella et mes témoins

pour remplir cette formalité devant le consul de ma nation. Lady Harriet

veut, en cette circonstance, constituer à ma femme une dot de cent mille

francs, et il a fallu presque me fâcher pour me soustraire à cette

libéralité. Lord B*** comprend très-bien que je répugne à recevoir de

l'argent en récompense d'un acte d'humanité aussi simple que celui de la

via Aurélia. Il convient qu'en me tenant caché pour voir tranquillement

accomplir un vol et peut-être un meurtre, j'eusse été un lâche, et qu'il

ne résulte pas de mon _manque de lâcheté_ que l'on me doive un salaire.

Il reconnaît aussi qu'en venant soigner sa femme et en lui disant avec

esprit et douceur des choses qui l'ont émue et persuadée jusqu'à ramener

un peu de calme et de bonheur dans son ménage, ma Daniella n'a fait

qu'obéir à une belle et bonne inspiration de sa nature, et que tout cela

se paye avec le coeur, non avec la bourse. |

Mais lady Harriet _veut_, et milord est bien embarrassé pour la

contredire. Je veux être pendu s'il n'est pas redevenu amoureux de sa

femme, et même plus qu'il ne l'a jamais été, car il avait toujours

résisté à son influence quand elle était mauvaise, et aujourd'hui il la

subit aveuglément. Jadis il disait: «Je l'aime, bien qu'elle se trompe;»

maintenant il semble, dire qu'elle ne peut pas se tromper.

L'excellente dame comprend si peu que je sois humilié de ses bienfaits,

qu'elle aura un véritable chagrin, qu'elle sera humiliée elle-même, si

je les repousse, et son mari ne sait comment s'y prendre pour lui porter

ma réponse. Il a fallu transiger: il ne sera pas fait d'acte, Daniella

recevra un portefeuille, et mylord voudra bien le reprendre sans

_récépissé_, en disant à sa femme que nous l'avons prié d'être notre

dépositaire.

Daniella, présente à cette discussion, a eu la générosité et la

délicatesse de dire comme moi. Pourtant elle m'a fait quelques reproches

ensuite. Elle a déjà l'instinct passionné de la maternité, et elle

trouve que nous n'avons pas la droit de refuser ce qui assurerait à ses

yeux l'indépendance et le bien-être de notre enfant dans l'avenir. Elle

comprenait que nous ne dussions rien accepter de Medora; mais elle n'a

pas les mêmes scrupules vis-à-vis de lady Harriet, qui a toujours été

bonne pour elle et devant qui elle ne s'est jamais sentie humiliée.

J'ai eu quelque peine à lui persuader que ce serait peut-être un malheur

pour notre enfant de naître avec un héritage assuré, relativement trop

brillant pour la condition où je voulais l'élever. C'a été déjà une

sorte de malheur pour moi d'avoir un petit patrimoine, puisqu'en

considération de l'oisiveté où j'avais le droit de vivre, l'abbé Valreg

ne m'a rien fait apprendre tant que j'ai été sous sa tutelle. Si je

n'avais pas aimé la lecture, je serais devenu idiot, et si je n'avais

pas eu ensuite un certain courage, je ne me serais pas mis à même

d'avoir un état.

--Ta crainte d'avoir un enfant riche vient, me disait-elle, de

l'endurcissement d'intelligence de ton oncle. Il a voulu te rendre

esclave de ton petit capital, et tu as pris en aversion un moyen de

liberté dont on voulait te faire une chaîne; mais nous élèverons nos

enfants tout autrement: nous leur dirons...

--Nous leur dirons, malgré nous, la vérité. On ne peut pas se résoudre

à tromper ses enfants, même pour leur bien. Et, quand ils auront

ces distractions et ces langueurs de l'enfance qu'il faut combattre

doucement, mais sans se lasser, nous céderons, nous aurons peur de les

contrarier, de les fatiguer, nous en ferons des indolents et des oisifs.

Alors ils auront d'autres goûts que ceux de la frugalité et d'autres

besoins que ceux de l'âme. Ils se trouveront pauvres, car cent mille

francs, sache donc que c'est une goutte d'eau dans la mer pour ceux qui

ne les ont pas acquis par leur travail, et qui n'ont rien à faire que de

les dépenser.

Daniella s'assit dans un coin et pleura.

--Pourquoi pleures-tu? lui dis-je en l'embrassant.

--Parce que tu as raison, répondit-elle. Tu m'as fait songer à la

nécessité de contrarier notre bien-aimé, notre enfant, notre-trésor,

notre _tout_! et voilà que nous commençons avant qu'il soit né! Mais

c'est égal: il le faut! Tu m'apprendras à l'aimer sagement, à regarder

ta fierté, ton honneur et ton courage comme le plus bel héritage à lui

laisser. Allons, n'y pensons plus. Voilà deux fois que je suis riche, et

deux fois que tu me fais comprendre que toute ma fortune est dans notre

amour.

La Daniella, Vol. II. · 第 30 / 39 题