Hier, Brumières est venu nous rendre visite pendant qu'elle étudiait. De
loin, il avait entendu cette voix merveilleuse, et il ne pouvait croire
que ce fût celle de la Daniella. Quand il en fut convaincu, et qu'elle
lui eut chanté une très-belle vocalise que j'ai trouvé à la villa
Taverna dans les feuilleta déchirés d'un vieux solfège, et que je crois
être de Hasse, il fit deux fois le tour de la chapelle qui me sert
d'atelier, en donnant des marques d'une vive préoccupation. Puis il
revint vers moi et me dit:
--Mais elle n'a aucune notion de musique, n'est-ce pas? Elle a appris
cela comme un perroquet; elle ne le lit pas, vous le lui avez seriné?
Je me mis à rire.
--Et pourquoi riez-vous, voyons?
--Parce que vous faites des questions d'enfant. Il lui a fallu deux
jours pour comprendre ce que c'est que de la musique écrite. Dans quinze
jours, elle lira à livre ouvert dans n'importe quelle partition. Dans un
mois, avec l'intelligence et la volonté dont elle est douée, elle sera
capable de faire sa partie raisonnée dans un ensemble. Mais cet A B C de
la pratique, dont vous faites une si grosse affaire, ne lui servirait
absolument à rien, si elle n'était pas douée comme elle l'est. Il y
a des artistes qui ont étudié dix ans et qui ne se doutent pas de ce
qu'elle sait, sans qu'elle-même s'en doute.
--C'est vrai, cela! reprit-il naïvement, et le diable m'emporte si elle
ne chante pas mieux que la*** et la***!
--Voilà que vous passez d'un excès à l'autre. Elle ne sait pas le
métier, et, en toutes choses, le métier est à l'art ce que le corps
est à l'esprit. Elle doit apprendre à ménager ses moyens, afin de les
trouver toujours à son service, même quand l'inspiration, qui est une
chose fugitive, lui fera défaut. Et puis, cette distinction naturelle,
cette élévation instinctive, ont besoin d'un criterium du plus au moins
en elle-même; et c'est par le savoir, qui est la lumière du sentiment,
qu'elle l'acquerra.
--Oui! le pourquoi et le comment! Mais croyez-vous qu'elle conserve
cette fraîcheur de timbre, cette naïveté d'accent?
--Je l'espère, car je ne veux pas qu'elle ait d'autres professeurs que
moi, et je m'imagine savoir comment il faut développer une individualité
comme la sienne.
--Ah ça! vous êtes donc un grand musicien, vous aussi?
--Non certes. Je sais ce que c'est que la musique, voilà tout.
--Et vous l'aimez passionnément?
--Depuis huit jours, oui!
--Et votre femme sera une grande cantatrice
--Oui! lui cria Daniella moitié riant, moitié impatientée de ses
questions, dont elle ne voyait pas venir le but.
Je le pressentais, et je voulus en détourner l'aveu.
--Voyons, dis-je à Daniella, veux-tu lui chanter un air du pays? Cela,
c'est toi seule, toi tout entière, avec ce que la nature t'a donné, avec
le caractère et l'accent que personne ne pourrait t'enseigner et
que personne ne pourrait, en ce sens, réaliser mieux que toi. Te
rappelles-tu ce que tu chantais un soir à la villa Taverna?
--Oui, oui, s'écria-t-elle. Oh! cela me fera plaisir de me _rechanter_
cela!
Elle dit un ou deux couplets; mais, mécontente d'elle-même et trouvant
qu'elle manquait de feu et d'entrain, elle prit le _tamburello_, et,
comme si elle se fût remontée à l'énergique appel de ce grelot sauvage,
elle chanta avec plus de nerf. Cependant elle secouait la tête d'un air
de dépit.
--Qu'a-t-elle donc? dit Brumières. Il me semble qu'elle va mettre le feu
au château!
--Non; non, je ne suis ni en voix ni en âme, s'écria-t-elle. Ces
choses-là ne se chantent pas, elles se dansent!
Et, s'élançant au milieu de la chapelle, en sautant par-dessus les
planches et les copeaux qui en encombrent encore une partie, elle se mit
à danser, à chanter et à tambouriner en même temps, avec cette sorte de
fureur sacrée qui m'avait fait déjà frissonner d'amour et de jalousie.
J'espérais que ce transport ne se communiquerait pas à Brumières; et
d'ailleurs, je craignais d'être égoïste en m'opposant au besoin que
cette fille de l'air éprouvait d'essayer un instant ses ailes. Mais
Brumières est impressionnable autant qu'expansif. Il se mit à crier
d'admiration et à divaguer dans son enthousiasme d'artiste, de manière à
me contrarier beaucoup. J'arrachai le tambourin des mains de Daniella,
et l'emportant presque elle-même dans mes bras, je la poussai au piano
en la grondant malgré moi.
--Mais pourquoi l'empêchez-vous d'être si belle? disait Brumières. Vous
êtes un brutal, un pédant! Laissez-la donc se révéler! Encore, encore!
Je donnai pour prétexte à mon dépit que ce chant mêlé de danse pouvait
casser la voix.
--Crois-tu cela? me dit Daniella, qui, sans être essoufflée, s'était
assise, accoudée sur le piano d'un air tout à coup grave et rêveur.
--Non! lui répondis-je tout bas; mais je te l'ai dit, tu ne danseras
jamais que pour moi, si tu m'aimes.
--Eh bien, mon cher, s'écria Brumières, comme s'il eût deviné mes
paroles, vous auriez tort de vouloir faire mystère de telles aptitudes!
Voyez-vous, la signora Daniella a cent mille livres de rente dans le
gosier, dans les pieds, dans le coeur, dans les yeux, dans la tête.
Ah! vous n'êtes pas maladroit, vous, d'avoir deviné et saisi au vol
la sylphide déguisée en villageoise! Quelle grâce, quelle verve, que
d'enivrements réunis dans un seul être! C'est trop, c'est trop! Et avant
un an, voilà un prodige qui effacera tous les prodiges de nos théâtres.
La musique et la danse, au même degré de puissance...
Daniella l'interrompit brusquement. Elle voyait que ces éloges à bout
portant me donnaient sur les nerfs, et elle tenait à me montrer qu'elle
n'en était pas enivrée.
--Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, et c'est ma faute. La paysanne
a trop reparu. Il faudra qu'elle s'efface, car je veux être ce qu'il
voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore
une bonne ménagère en vous servant du café de ma façon.
Elle sortit et ne revint pas, délicatesse de coeur dont je lui sus un
gré infini. Sans s'apercevoir de mon émotion, Brumières continua à
s'extasier sur les séductions de ma femme et à me dire, sans trop gazer,
que j'avais tiré à la loterie de l'amour un meilleur numéro que le sien.
Il m'avait pris pour un braque, pour un philosophe, c'est-à-dire pour un
crétin ou un fou; mais il voyait bien que j'avais de meilleurs yeux que
lui et qu'en retournant du fumier j'avais trouvé un diamant; tandis que
lui, en retournant des perles fines, il n'avait ramassé qu'un hanneton.
Je saisis l'occasion de le faire taire sur le compte de Daniella en le
faisant parler de Medora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau
chapitre de ce roman qui ne m'intéresse pas énormément, je feignis d'y
prendre beaucoup de part.
--Eh bien, mon cher, répondit-il, je voudrais bien que nous fussions
dans une planète où il serait possible et convenable de dire à un ami:
«Changeons, prenez mon rêve et donnez-moi le vôtre.» Vrai! je vous envie
cette adorable et magnifique Romaine qui, en attendant la gloire et la
fortune, vous donne à la fois l'ivresse et la sécurité de l'amour. Oh!
je vois bien maintenant quel bonheur est le vôtre! Moi, sachez que j'ai
de cette Anglaise aussi éventée que glacée, cent pieds par-dessus la
tête, et qu'il me prend envie, cent fois par jour, non pas de l'enlever,
mais de m'enlever moi-même d'auprès d'elle. Ah! si j'avais seulement un
petit ballon, comme je m'en servirais, dès ce soir!
--Voyons, qu'y a-t-il donc de nouveau, et comment depuis huit jours, la
scène a-t-elle changé de face à ce point-là?
--Mon cher, vous êtes trop inexpérimenté pour savoir ce que c'est qu'une
coquette. C'est un miroir à prendre les alouettes. Ça brille, et tout
à coup ça ne brille plus, car ça ne luit qu'à la condition de tourner
toujours.
--Qui vous force au métier d'alouette?
--Eh! eh! l'ambition! Je ne fais pas la bégueule avec vous, moi, je dis
la chose telle qu'elle est; j'aimerais à avoir huit cent mille livres
de rente: vrai, ça me ferait plaisir! Je ne suis pas un Arabe du désert
comme vous; je suis né satrape. Il n'y a pas de mal à ça quand on est
bien décidé à ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour réaliser sa
fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espère, pour être bien certain
que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide,
ni d'une femme de mauvaise vie, eût-elle la fortune des Rothschild à
m'offrir; mais Medora est belle, et, malgré le soin tout particulier
qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De
plus, elle est adorable d'esprit et de caractère quand elle veut. Enfin,
j'en suis fou!...
--Et vous n'avez pas de ballon pour vous soustraire à la fascination?
Allez donc votre train et suivez l'étoile qui vous luit. Pourquoi la
blâmer et la maudire pour un jour de caprice? Si elle était parfaite,
seriez-vous parfait vous-même pour la mériter?
--Ma foi, pourquoi pas? répondit-il en riant; je ne vois pas ce qui me
manque pour être un garçon accompli. D'ailleurs, la question n'est pas
de savoir si je dois continuer à la poursuivre; c'est de savoir si je ne
perds pas mon temps et si je n'use pas mes dernières bottes fines pour
n'aboutir qu'au titre flatteur de _cher ami_. Tenez! vous aviez plus de
chances que moi pour réussir auprès d'elle; pourquoi diable n'avez-vous
pas pris ma place et moi la vôtre? Daniella est plus belle, quand elle
chante et danse, que n'importe qui. Et même quand elle rêve... elle
a des yeux, des narines... je ne l'avais jamais regardée comme
aujourd'hui. Elle est pauvre et méconnue; mais il ne tient qu'à elle
d'être riche et célèbre, et, comme vous avez le mérite de l'avoir
découverte, elle vous sera peut-être fidèle.
--Ce _peut-être_ est de trop, mon cher ami; et, si vous voulez me faire
plaisir, vous me laisserez apprécier tout seul les mérites de ma femme.
--Allons! vous voilà jaloux?
--Et pourquoi pas, je vous prie?
--C'est juste. Mais que diable faites-vous-là! dit-il en me voyant
retourner mon tableau sur le chevalet et reprendre ma palette.
--Ça veut être de la peinture, répondis-je.
--Eh! eh! s'écria-t-il en regardant avec une attention de plus en plus
marquée: c'est de la peinture, en effet! Diable! mais savez-vous que
c'est bien ça? Je ne vous croyais pas fort!
--Vous aviez raison: je ne suis pas fort.
--Mais si, diantre! vous êtes un sournois; vous cachez votre jeu. Drôle
de corps, va! Est-ce que Medora a vu quelque chose de ce que vous savez
faire?
--Rien du tout. Pourquoi?
--Ne lui laissez rien voir, hein? Si elle découvre que vous avez du
talent, elle ne m'en trouvera plus du tout.
Il tourna longtemps autour de moi avec des compliments exagérés, mais
naïfs comme tous ses premiers mouvements, et finit par me dire, avec
chagrin, que, depuis son arrivée à Rome, il n'avait pas touché un
pinceau.
--Et j'y venais pourtant avec la résolution de travailler; car, à Paris,
voilà deux ans que je vas dans le monde et que je n'entre guère dans
mon atelier. J'ai besoin d'avoir du talent, car je n'ai pas la moindre
fortune, et la littérature d'agrément que je fais ne me rapporte rien.
J'ai toujours rêvé des choses difficiles, et pendant que je sois aux
prises avec mes rêves ambitieux, le temps se passe et les résultats
s'éloignent.
--Vous êtes dans un jour de spleen; demain, vous parlerez autrement.
--J'ai peur du contraire. Medora me traite comme un domestique qu'on
essaye.
--Ou comme un mari qu'on éprouve?
--Vous voulez me consoler; mais je suis tout démonté. On nous avait
promis du café; voulez-vous que j'aille le chercher?
--Non, j'y va
--Je vois bien que vous êtes un tigre! reprit-il quand je revins avec
le café que Daniella avait préparé et qu'elle savait bien que j'irais
chercher moi-même. Je le comprends; mais ne vous inquiétez donc pas de
moi. Je suis un homme trop occupé pour être dangereux. D'une part, mon
état de chien fidèle et parfois grognon auprès de ma princesse; de
l'autre, une petite sotte d'aventure pour passer le temps et prendre
patience. Vous connaissez la Vincenza?
--Oui. J'aime mieux son mari.
--Son mari n'est qu'un imbécile, parfaitement habitué au sort que je lui
procure.
Vous vous trompez, c'est une dupe aveugle; mais puisque vous me parlez
de ça, je vous dois un avis. Prenez garde à cet homme gras et souriant:
il aura un mauvais réveil!
--Je sais que je risquerais quelque chose avec lui. Je ne suis pas
riche; il me rançonnerait, à coup sûr.
--Vous lui faites injure en supposant qu'il vous épargnerait si vous
pouviez payer son déshonneur. C'est un homme au-dessus de ce qu'il
paraît. J'ai été à même de l'apprécier, et je cause avec lui tous les
jours avec beaucoup d'intérêt. Il aime sa femme, il croit en elle, dans
l'occasion, il sait se venger... Je ne peux rien vous dire de plus.
Soyez averti.
--Bah! je connais mon Frascati sur le bout du doigt! Les femmes y sont
bien plus libres que les filles. Cette Vincenza, à laquelle j'ai dû
renoncer autrefois parce que la partie était dangereuse, et qu'en somme
je ne prenais pas la personne assez au sérieux pour tout risquer, à
présent qu'elle est mariée et qu'elle demeure pour quelques jours
à Piccolomini... Diable! n'allez pas dire cela à Daniella. Elle le
répéterait peut-être à Medora, à présent qu'elles sont au mieux
ensemble! je serais perdu. D'autant plus que je tiens si peu à la
fermière! Elle est gentille et proprette, voilà tout. Et puis, j'ai
remarqué une chose, c'est que, pour être un peu malin et un peu fort
auprès d'une grande coquette, il ne fallait pas perdre un certain calme
des sens qui réagit sur l'esprit. C'est en cela qu'une maîtresse
sans conséquence, de l'autre côté de la cloison, est fort utile et
très-appréciable; mais je vois que je vous scandalise et que j'empêche
votre femme de revenir auprès de vous. Moi, il faut que j'aille voir si
on s'est aperçu de mon absence et de ma bouderie.
Je retrouvai Daniella préoccupée et presque triste.
--Tu m'en veux de ma jalousie? lui dis-je en me mettant à ses genoux.
--Je n'ai pas le droit de t'en vouloir, répondit-elle. Je t'ai donné ce
mauvais exemple et j'ai été bien plus mauvaise que toi!
--Oui, car tu doutais de moi, et moi, je te jure que je ne t'ai pas
seulement supposé l'idée de vouloir plaire à Brumières.
--Bien vrai?
--Aussi vrai que je t'aime.
--En ce cas, je te pardonne.
--Et pourtant, tu restes triste!
--Non, mais je réfléchis, et c'est d'autre chose que je me tourmente. M.
Brumières croit que je peux faire fortune avec mes dispositions pour la
musique ou la danse. Il a parlé de public et de théâtre... Tu ne m'avais
jamais rien dit de pareil, toi! Est-ce que tu serais jaloux, si, au lieu
d'un seul bavard comme lui, j'avais plein une salle d'admirateurs et
plein ma chambre de flatteurs?
--Qu'en penses-tu? réponds toi-même?
--Je pense que tu serais très-jaloux, parce que je le serais à ta place.
--Et la jalousie fait beaucoup de mal, n'est-ce pas?
--_O Dio santo!_ quelle torture!
--Et, pour me l'épargner, tu renoncerais au rêve d'une vie brillante
comme celle dont parlait Brumières?
--Oui, tout de suite! Si tu dois souffrir quand je saurai quelque chose,
ne m'apprends plus rien.
--Ce serait mal. Nul n'a le droit de mettre un frein à la puissance d'un
autre, quand c'est une belle et noble puissance. On serait d'autant plus
coupable d'étouffer le feu sacré, que l'on aime d'avantage l'être qui
le possède. Ainsi, quoi qu'il arrive, je te mettrai à même de te
développer.
--Mais à quoi me servira d'être savante, si je cache mon savoir?
--D'abord, je n'exige rien et je ne veux rien établir pour l'avenir. Il
est possible que ton génie t'emporte sur un chemin de soleil et de feu;
et, pourvu que tu m'aimes, je te suivrai. Il est possible aussi que,
voyant plus de vraie clarté et de douce chaleur dans un sentier ombragé,
tu préfères y rester avec moi. Quant à dire ce que tu feras alors de ton
savoir, je ne saurais te l'expliquer que par une comparaison: Ecoute le
rossignol; pour qui crois-tu qu'il chante? Pour nous ou pour lui?
--Ni pour l'un ni pour l'autre; il chante pour ce qu'il aime.
--Voilà une plus belle réponse que ce à quoi je songeais; mais saches
que, privé de sa femelle et mis en cage, il chanterait encore.
--Il chanterait pour chanter. Eh bien, je comprends cela. C'est comme
cela que j'ai toujours aimé les chansons et la danse, et, quand je
disais à mes compagnes: «Je n'aime pas le bal, mais j'y vas pour
danser:» elles comprenaient bien que je n'y allais pas pour les amoureux
et pour les compliments, mais pour le besoin de me décoller l'esprit et
les pieds de la terre où l'on marche.
--Il faut que je t'embrasse pour cette métaphore, mon bel oiseau du
ciel. Tu la sentiras encore plus claire et plus vraie à mesure que tu
découvriras, dans l'art, des sources d'émotion, de recueillement et
d'enthousiasme que tu ne fais encore que deviner.
--Donc, il faut que je travaille et que je ne me tourmente pas de ce qui
en arrivera? Pourtant... Est-ce que tu as beaucoup de talent, toi?
--Je ne pense pas, mais je tâche d'en avoir.
--Et tu crois que tu en auras?
--Oui, j'espère: espérer, c'est croire.
--Mais ce sera long?
--Peut-être que non.
--Et cela te fera riche?
--Cela est douteux. Je ne sais pas. Tu as donc besoin d'être riche?
--Moi? Pourquoi aurais-je ce besoin-là? J'ai toujours été pauvre: mais,
tu es riche, toi!
--Tu trouves?
--Oui, par comparaison, et je pense toujours que tu vas manger ce que tu
as pour me faire belle et paresseuse.
--Travaille donc et ne crains rien. Disons-nous, pour n'avoir pas de
déception, qu'à nous deux nous gagnerons toujours le nécessaire, et que
nous pouvons nous passer du superflu.
--Mais... écoute encore! Sais-tu que je n'ai rien?
--Je ne t'ai jamais demandé si tu avais quelque chose.
--Ma petite toilette, qui tient dans ce coffre, et le pauvre petit
mobilier que tu vois, c'est tout ce que je possède. J'avais un peu
d'argent et des bijoux donnés par lady Harriet; je n'ai rien voulu
accepter de sa nièce en la quittant; mais Masolino, en m'enfermant dans
ma chambre, a tout pillé sous prétexte de m'empêcher de secourir les
conspirateurs, et je ne sais ce que cela est devenu. On n'a rien trouvé
sur lui ni chez lui.
--Eh bien, tant mieux! Je t'aime mieux ainsi.
--Tu n'es pas inquiet?
--Non!
--Et tu serais fâché peut-être que j'eusse gagné beaucoup d'argent au
service de lady Harriet?
--Cela me serait indifférent.
--Mais, si j'avais accepté les dons que Medora voulait me faire?
--J'en serais humilié. Je te sais un gré infini de les avoir si
fièrement refusés.
Elle m'embrassa, et me pressa de dîner pour aller faire notre visite de
tous les soirs à la malade de Piccolomini. Je trouvais ma chère femme un
peu agitée et comme impatiente de sortir. J'attribuais sa préoccupation
à ce que je lui avais dit de Vincenza et de Brumières; je l'avais
engagée à sermonner cette petite femme, ou, tout au moins, à lui
recommander la prudence. Daniella, qui est très-attachée à son parrain
Felipone, était indignée de cette nouvelle trahison.
Lady Harriet va de mieux en mieux. Daniella passa une heure auprès
d'elle, puis monta chez Medora, et, au retour, m'embrassa avec effusion
sous les platanes de la villa Falconieri.
--Tu m'as donné un bon conseil, dit-elle, et grâce à toi, je suis
délivrée d'un tourment cruel. A présent, tu auras ma confession! Écoute!
L
--L'autre jour, quand Medora, après avoir fait tout son possible pour
te plaire, m'a demandé à parler avec moi, elle était si tourmentée,
si humiliée, si en peine de trouver un moyen de relever son orgueil,
qu'elle me faisait de la peine à moi-même. Elle était si bien sous mes
pieds après avoir échoué, même en t'offrant son amitié, que je ne lui
en voulais plus du tout. J'étais assez vengée, je me sentais généreuse.
Elle avait une peur affreuse de moi, elle voyait bien que j'avais
entendu ce que vous aviez dit ensemble, et l'idée d'être bafouée par une
fille de rien comme moi, pour une chose qui n'est pas bien grave, lui
faisait plus de mal que si une autre eût surpris le secret de quelque
crime. Je t'assure que cela est comme je te le dis. J'ai vu Medora faire
des imprudences comme jamais une signora anglaise et une fille du grand
monde n'oserait s'en permettre. Elle me racontait cela en riant et en
dansant par la chambre; mais vouloir tourner la tête d'un homme et n'y
pas réussir, voilà où je lui étais un témoin bien amer et une rivale
qu'il lui eût été bien doux d'étrangler.
--Pourtant, repris-je, tu m'as dit qu'elle avait été douée, loyale et
généreuse.
--Oui; elle n'avait que ce rôle-là à jouer, et elle l'a joué. Tout ce
que je t'ai rapporté est vrai. Elle a bien parlé, et elle m'a embrassée.
--Et pourquoi n'aurait-elle pas été sincère? Si les coquettes recevaient
de temps en temps une leçon bien polie, bien discrète, mais bien
nette...
--Elles se corrigeraient peut-être, je ne sais pas! mais je sais que
Medora a inventé quelque chose de perfide. Elle m'a offert de l'argent.
--Pour payer ton silence?
--Voilà ce que je lui ai dit en refusant. J'étais offensée de ses
doutes; je lui avais tendu la main, je lui avais dit: «Ne craignez rien;
tout cela restera entre nous.» Elle devait me croire. Elle a juré alors
qu'elle me croyait, qu'elle m'estimait, et elle a prétendu que je
n'avais pas le droit de refuser ce qu'elle appelait une petite dot,
vingt mille francs! «Je sais par M. Brumières, m'a-t-elle dit, que M.
Valreg possède cela, ni plus ni moins. Je veux que tu sois son égale
sous le rapport de la fortune. C'est une preuve de véritable amitié que
je te donne, et, si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'aimes
pas M. Valreg, qui va être bien pauvre et forcé de se faire ouvrier
peut-être, quand il aura femme et enfants.» Enfin, elle m'en a tant dit,
et l'idée de te réduire à la misère me faisait tant de mal, que j'ai
accepté, et, pendant trois jours, j'ai eu ces vingt mille francs en
bank-notes dans la poche de mon tablier.
--Et tu ne les as plus, j'espère?
--Non, je les ai rendus ce soir. Je n'ai gardé que le joli petit
portefeuille de satin blanc, comme souvenir; et le voilà! Tiens,
regarde, qu'il est bien vide!
J'embrassai encore ma chère Daniella en la bénissant d'avoir repoussé
cette tentation.
--C'est moi qui te remercie, reprit-elle, de m'avoir fait sentir ce
que je dois être en devenant ta femme. J'étais pourtant bien contente
d'avoir ces vingt mille francs! Je les comptais trois ou quatre fois
par jour dans le pianto, quand tu étais dans ton atelier; mais; comme
j'avais besoin de me cacher de toi pour les regarder, comme je ne
pouvais pas me décider à te les montrer, je sentais bien qu'ils étaient
mal acquis et qu'ils me pesaient comme s'ils eussent été de plomb. La
Mariuccia m'a bien grondée, ce soir, de les avoir rendus! Elle prétend
que nous sommes fous; mais, si tu es content de moi, je crois que j'ai
fait la chose la plus sage du monde.
--Oui, oui, ma chère, ma bien-aimée, tu me rends bien heureux. Ne
regrette donc rien. Laisse-moi le bonheur et la gloire de travailler
pour toi, et s'il fallait, comme le prétend Medora, devenir ouvrier pour
te nourrir, sois sûre que je m'y déciderais sans chagrin et sans honte.
Vois-tu, je me suis fait une devise qui dit toute ma foi et toute ma
force: _Tutto per l'amore!_