15 mai.--Mondragone.

Hier, Brumières est venu nous rendre visite pendant qu'elle étudiait. De

loin, il avait entendu cette voix merveilleuse, et il ne pouvait croire

que ce fût celle de la Daniella. Quand il en fut convaincu, et qu'elle

lui eut chanté une très-belle vocalise que j'ai trouvé à la villa

Taverna dans les feuilleta déchirés d'un vieux solfège, et que je crois

être de Hasse, il fit deux fois le tour de la chapelle qui me sert

d'atelier, en donnant des marques d'une vive préoccupation. Puis il

revint vers moi et me dit:

--Mais elle n'a aucune notion de musique, n'est-ce pas? Elle a appris

cela comme un perroquet; elle ne le lit pas, vous le lui avez seriné?

Je me mis à rire.

--Et pourquoi riez-vous, voyons?

--Parce que vous faites des questions d'enfant. Il lui a fallu deux

jours pour comprendre ce que c'est que de la musique écrite. Dans quinze

jours, elle lira à livre ouvert dans n'importe quelle partition. Dans un

mois, avec l'intelligence et la volonté dont elle est douée, elle sera

capable de faire sa partie raisonnée dans un ensemble. Mais cet A B C de

la pratique, dont vous faites une si grosse affaire, ne lui servirait

absolument à rien, si elle n'était pas douée comme elle l'est. Il y

a des artistes qui ont étudié dix ans et qui ne se doutent pas de ce

qu'elle sait, sans qu'elle-même s'en doute.

--C'est vrai, cela! reprit-il naïvement, et le diable m'emporte si elle

ne chante pas mieux que la*** et la***!

--Voilà que vous passez d'un excès à l'autre. Elle ne sait pas le

métier, et, en toutes choses, le métier est à l'art ce que le corps

est à l'esprit. Elle doit apprendre à ménager ses moyens, afin de les

trouver toujours à son service, même quand l'inspiration, qui est une

chose fugitive, lui fera défaut. Et puis, cette distinction naturelle,

cette élévation instinctive, ont besoin d'un criterium du plus au moins

en elle-même; et c'est par le savoir, qui est la lumière du sentiment,

qu'elle l'acquerra.

--Oui! le pourquoi et le comment! Mais croyez-vous qu'elle conserve

cette fraîcheur de timbre, cette naïveté d'accent?

--Je l'espère, car je ne veux pas qu'elle ait d'autres professeurs que

moi, et je m'imagine savoir comment il faut développer une individualité

comme la sienne.

--Ah ça! vous êtes donc un grand musicien, vous aussi?

--Non certes. Je sais ce que c'est que la musique, voilà tout.

--Et vous l'aimez passionnément?

--Depuis huit jours, oui!

--Et votre femme sera une grande cantatrice

--Oui! lui cria Daniella moitié riant, moitié impatientée de ses

questions, dont elle ne voyait pas venir le but.

Je le pressentais, et je voulus en détourner l'aveu.

--Voyons, dis-je à Daniella, veux-tu lui chanter un air du pays? Cela,

c'est toi seule, toi tout entière, avec ce que la nature t'a donné, avec

le caractère et l'accent que personne ne pourrait t'enseigner et

que personne ne pourrait, en ce sens, réaliser mieux que toi. Te

rappelles-tu ce que tu chantais un soir à la villa Taverna?

--Oui, oui, s'écria-t-elle. Oh! cela me fera plaisir de me _rechanter_

cela!

Elle dit un ou deux couplets; mais, mécontente d'elle-même et trouvant

qu'elle manquait de feu et d'entrain, elle prit le _tamburello_, et,

comme si elle se fût remontée à l'énergique appel de ce grelot sauvage,

elle chanta avec plus de nerf. Cependant elle secouait la tête d'un air

de dépit.

--Qu'a-t-elle donc? dit Brumières. Il me semble qu'elle va mettre le feu

au château!

--Non; non, je ne suis ni en voix ni en âme, s'écria-t-elle. Ces

choses-là ne se chantent pas, elles se dansent!

Et, s'élançant au milieu de la chapelle, en sautant par-dessus les

planches et les copeaux qui en encombrent encore une partie, elle se mit

à danser, à chanter et à tambouriner en même temps, avec cette sorte de

fureur sacrée qui m'avait fait déjà frissonner d'amour et de jalousie.

J'espérais que ce transport ne se communiquerait pas à Brumières; et

d'ailleurs, je craignais d'être égoïste en m'opposant au besoin que

cette fille de l'air éprouvait d'essayer un instant ses ailes. Mais

Brumières est impressionnable autant qu'expansif. Il se mit à crier

d'admiration et à divaguer dans son enthousiasme d'artiste, de manière à

me contrarier beaucoup. J'arrachai le tambourin des mains de Daniella,

et l'emportant presque elle-même dans mes bras, je la poussai au piano

en la grondant malgré moi.

--Mais pourquoi l'empêchez-vous d'être si belle? disait Brumières. Vous

êtes un brutal, un pédant! Laissez-la donc se révéler! Encore, encore!

Je donnai pour prétexte à mon dépit que ce chant mêlé de danse pouvait

casser la voix.

--Crois-tu cela? me dit Daniella, qui, sans être essoufflée, s'était

assise, accoudée sur le piano d'un air tout à coup grave et rêveur.

--Non! lui répondis-je tout bas; mais je te l'ai dit, tu ne danseras

jamais que pour moi, si tu m'aimes.

--Eh bien, mon cher, s'écria Brumières, comme s'il eût deviné mes

paroles, vous auriez tort de vouloir faire mystère de telles aptitudes!

Voyez-vous, la signora Daniella a cent mille livres de rente dans le

gosier, dans les pieds, dans le coeur, dans les yeux, dans la tête.

Ah! vous n'êtes pas maladroit, vous, d'avoir deviné et saisi au vol

la sylphide déguisée en villageoise! Quelle grâce, quelle verve, que

d'enivrements réunis dans un seul être! C'est trop, c'est trop! Et avant

un an, voilà un prodige qui effacera tous les prodiges de nos théâtres.

La musique et la danse, au même degré de puissance...

Daniella l'interrompit brusquement. Elle voyait que ces éloges à bout

portant me donnaient sur les nerfs, et elle tenait à me montrer qu'elle

n'en était pas enivrée.

--Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, et c'est ma faute. La paysanne

a trop reparu. Il faudra qu'elle s'efface, car je veux être ce qu'il

voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore

une bonne ménagère en vous servant du café de ma façon.

Elle sortit et ne revint pas, délicatesse de coeur dont je lui sus un

gré infini. Sans s'apercevoir de mon émotion, Brumières continua à

s'extasier sur les séductions de ma femme et à me dire, sans trop gazer,

que j'avais tiré à la loterie de l'amour un meilleur numéro que le sien.

Il m'avait pris pour un braque, pour un philosophe, c'est-à-dire pour un

crétin ou un fou; mais il voyait bien que j'avais de meilleurs yeux que

lui et qu'en retournant du fumier j'avais trouvé un diamant; tandis que

lui, en retournant des perles fines, il n'avait ramassé qu'un hanneton.

Je saisis l'occasion de le faire taire sur le compte de Daniella en le

faisant parler de Medora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau

chapitre de ce roman qui ne m'intéresse pas énormément, je feignis d'y

prendre beaucoup de part.

--Eh bien, mon cher, répondit-il, je voudrais bien que nous fussions

dans une planète où il serait possible et convenable de dire à un ami:

«Changeons, prenez mon rêve et donnez-moi le vôtre.» Vrai! je vous envie

cette adorable et magnifique Romaine qui, en attendant la gloire et la

fortune, vous donne à la fois l'ivresse et la sécurité de l'amour. Oh!

je vois bien maintenant quel bonheur est le vôtre! Moi, sachez que j'ai

de cette Anglaise aussi éventée que glacée, cent pieds par-dessus la

tête, et qu'il me prend envie, cent fois par jour, non pas de l'enlever,

mais de m'enlever moi-même d'auprès d'elle. Ah! si j'avais seulement un

petit ballon, comme je m'en servirais, dès ce soir!

--Voyons, qu'y a-t-il donc de nouveau, et comment depuis huit jours, la

scène a-t-elle changé de face à ce point-là?

--Mon cher, vous êtes trop inexpérimenté pour savoir ce que c'est qu'une

coquette. C'est un miroir à prendre les alouettes. Ça brille, et tout

à coup ça ne brille plus, car ça ne luit qu'à la condition de tourner

toujours.

--Qui vous force au métier d'alouette?

--Eh! eh! l'ambition! Je ne fais pas la bégueule avec vous, moi, je dis

la chose telle qu'elle est; j'aimerais à avoir huit cent mille livres

de rente: vrai, ça me ferait plaisir! Je ne suis pas un Arabe du désert

comme vous; je suis né satrape. Il n'y a pas de mal à ça quand on est

bien décidé à ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour réaliser sa

fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espère, pour être bien certain

que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide,

ni d'une femme de mauvaise vie, eût-elle la fortune des Rothschild à

m'offrir; mais Medora est belle, et, malgré le soin tout particulier

qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De

plus, elle est adorable d'esprit et de caractère quand elle veut. Enfin,

j'en suis fou!...

--Et vous n'avez pas de ballon pour vous soustraire à la fascination?

Allez donc votre train et suivez l'étoile qui vous luit. Pourquoi la

blâmer et la maudire pour un jour de caprice? Si elle était parfaite,

seriez-vous parfait vous-même pour la mériter?

--Ma foi, pourquoi pas? répondit-il en riant; je ne vois pas ce qui me

manque pour être un garçon accompli. D'ailleurs, la question n'est pas

de savoir si je dois continuer à la poursuivre; c'est de savoir si je ne

perds pas mon temps et si je n'use pas mes dernières bottes fines pour

n'aboutir qu'au titre flatteur de _cher ami_. Tenez! vous aviez plus de

chances que moi pour réussir auprès d'elle; pourquoi diable n'avez-vous

pas pris ma place et moi la vôtre? Daniella est plus belle, quand elle

chante et danse, que n'importe qui. Et même quand elle rêve... elle

a des yeux, des narines... je ne l'avais jamais regardée comme

aujourd'hui. Elle est pauvre et méconnue; mais il ne tient qu'à elle

d'être riche et célèbre, et, comme vous avez le mérite de l'avoir

découverte, elle vous sera peut-être fidèle.

--Ce _peut-être_ est de trop, mon cher ami; et, si vous voulez me faire

plaisir, vous me laisserez apprécier tout seul les mérites de ma femme.

--Allons! vous voilà jaloux?

--Et pourquoi pas, je vous prie?

--C'est juste. Mais que diable faites-vous-là! dit-il en me voyant

retourner mon tableau sur le chevalet et reprendre ma palette.

--Ça veut être de la peinture, répondis-je.

--Eh! eh! s'écria-t-il en regardant avec une attention de plus en plus

marquée: c'est de la peinture, en effet! Diable! mais savez-vous que

c'est bien ça? Je ne vous croyais pas fort!

--Vous aviez raison: je ne suis pas fort.

--Mais si, diantre! vous êtes un sournois; vous cachez votre jeu. Drôle

de corps, va! Est-ce que Medora a vu quelque chose de ce que vous savez

faire?

--Rien du tout. Pourquoi?

--Ne lui laissez rien voir, hein? Si elle découvre que vous avez du

talent, elle ne m'en trouvera plus du tout.

Il tourna longtemps autour de moi avec des compliments exagérés, mais

naïfs comme tous ses premiers mouvements, et finit par me dire, avec

chagrin, que, depuis son arrivée à Rome, il n'avait pas touché un

pinceau.

--Et j'y venais pourtant avec la résolution de travailler; car, à Paris,

voilà deux ans que je vas dans le monde et que je n'entre guère dans

mon atelier. J'ai besoin d'avoir du talent, car je n'ai pas la moindre

fortune, et la littérature d'agrément que je fais ne me rapporte rien.

J'ai toujours rêvé des choses difficiles, et pendant que je sois aux

prises avec mes rêves ambitieux, le temps se passe et les résultats

s'éloignent.

--Vous êtes dans un jour de spleen; demain, vous parlerez autrement.

--J'ai peur du contraire. Medora me traite comme un domestique qu'on

essaye.

--Ou comme un mari qu'on éprouve?

--Vous voulez me consoler; mais je suis tout démonté. On nous avait

promis du café; voulez-vous que j'aille le chercher?

--Non, j'y va

--Je vois bien que vous êtes un tigre! reprit-il quand je revins avec

le café que Daniella avait préparé et qu'elle savait bien que j'irais

chercher moi-même. Je le comprends; mais ne vous inquiétez donc pas de

moi. Je suis un homme trop occupé pour être dangereux. D'une part, mon

état de chien fidèle et parfois grognon auprès de ma princesse; de

l'autre, une petite sotte d'aventure pour passer le temps et prendre

patience. Vous connaissez la Vincenza?

--Oui. J'aime mieux son mari.

--Son mari n'est qu'un imbécile, parfaitement habitué au sort que je lui

procure.

Vous vous trompez, c'est une dupe aveugle; mais puisque vous me parlez

de ça, je vous dois un avis. Prenez garde à cet homme gras et souriant:

il aura un mauvais réveil!

--Je sais que je risquerais quelque chose avec lui. Je ne suis pas

riche; il me rançonnerait, à coup sûr.

--Vous lui faites injure en supposant qu'il vous épargnerait si vous

pouviez payer son déshonneur. C'est un homme au-dessus de ce qu'il

paraît. J'ai été à même de l'apprécier, et je cause avec lui tous les

jours avec beaucoup d'intérêt. Il aime sa femme, il croit en elle, dans

l'occasion, il sait se venger... Je ne peux rien vous dire de plus.

Soyez averti.

--Bah! je connais mon Frascati sur le bout du doigt! Les femmes y sont

bien plus libres que les filles. Cette Vincenza, à laquelle j'ai dû

renoncer autrefois parce que la partie était dangereuse, et qu'en somme

je ne prenais pas la personne assez au sérieux pour tout risquer, à

présent qu'elle est mariée et qu'elle demeure pour quelques jours

à Piccolomini... Diable! n'allez pas dire cela à Daniella. Elle le

répéterait peut-être à Medora, à présent qu'elles sont au mieux

ensemble! je serais perdu. D'autant plus que je tiens si peu à la

fermière! Elle est gentille et proprette, voilà tout. Et puis, j'ai

remarqué une chose, c'est que, pour être un peu malin et un peu fort

auprès d'une grande coquette, il ne fallait pas perdre un certain calme

des sens qui réagit sur l'esprit. C'est en cela qu'une maîtresse

sans conséquence, de l'autre côté de la cloison, est fort utile et

très-appréciable; mais je vois que je vous scandalise et que j'empêche

votre femme de revenir auprès de vous. Moi, il faut que j'aille voir si

on s'est aperçu de mon absence et de ma bouderie.

Je retrouvai Daniella préoccupée et presque triste.

--Tu m'en veux de ma jalousie? lui dis-je en me mettant à ses genoux.

--Je n'ai pas le droit de t'en vouloir, répondit-elle. Je t'ai donné ce

mauvais exemple et j'ai été bien plus mauvaise que toi!

--Oui, car tu doutais de moi, et moi, je te jure que je ne t'ai pas

seulement supposé l'idée de vouloir plaire à Brumières.

--Bien vrai?

--Aussi vrai que je t'aime.

--En ce cas, je te pardonne.

--Et pourtant, tu restes triste!

--Non, mais je réfléchis, et c'est d'autre chose que je me tourmente. M.

Brumières croit que je peux faire fortune avec mes dispositions pour la

musique ou la danse. Il a parlé de public et de théâtre... Tu ne m'avais

jamais rien dit de pareil, toi! Est-ce que tu serais jaloux, si, au lieu

d'un seul bavard comme lui, j'avais plein une salle d'admirateurs et

plein ma chambre de flatteurs?

--Qu'en penses-tu? réponds toi-même?

--Je pense que tu serais très-jaloux, parce que je le serais à ta place.

--Et la jalousie fait beaucoup de mal, n'est-ce pas?

--_O Dio santo!_ quelle torture!

--Et, pour me l'épargner, tu renoncerais au rêve d'une vie brillante

comme celle dont parlait Brumières?

--Oui, tout de suite! Si tu dois souffrir quand je saurai quelque chose,

ne m'apprends plus rien.

--Ce serait mal. Nul n'a le droit de mettre un frein à la puissance d'un

autre, quand c'est une belle et noble puissance. On serait d'autant plus

coupable d'étouffer le feu sacré, que l'on aime d'avantage l'être qui

le possède. Ainsi, quoi qu'il arrive, je te mettrai à même de te

développer.

--Mais à quoi me servira d'être savante, si je cache mon savoir?

--D'abord, je n'exige rien et je ne veux rien établir pour l'avenir. Il

est possible que ton génie t'emporte sur un chemin de soleil et de feu;

et, pourvu que tu m'aimes, je te suivrai. Il est possible aussi que,

voyant plus de vraie clarté et de douce chaleur dans un sentier ombragé,

tu préfères y rester avec moi. Quant à dire ce que tu feras alors de ton

savoir, je ne saurais te l'expliquer que par une comparaison: Ecoute le

rossignol; pour qui crois-tu qu'il chante? Pour nous ou pour lui?

--Ni pour l'un ni pour l'autre; il chante pour ce qu'il aime.

--Voilà une plus belle réponse que ce à quoi je songeais; mais saches

que, privé de sa femelle et mis en cage, il chanterait encore.

--Il chanterait pour chanter. Eh bien, je comprends cela. C'est comme

cela que j'ai toujours aimé les chansons et la danse, et, quand je

disais à mes compagnes: «Je n'aime pas le bal, mais j'y vas pour

danser:» elles comprenaient bien que je n'y allais pas pour les amoureux

et pour les compliments, mais pour le besoin de me décoller l'esprit et

les pieds de la terre où l'on marche.

--Il faut que je t'embrasse pour cette métaphore, mon bel oiseau du

ciel. Tu la sentiras encore plus claire et plus vraie à mesure que tu

découvriras, dans l'art, des sources d'émotion, de recueillement et

d'enthousiasme que tu ne fais encore que deviner.

--Donc, il faut que je travaille et que je ne me tourmente pas de ce qui

en arrivera? Pourtant... Est-ce que tu as beaucoup de talent, toi?

--Je ne pense pas, mais je tâche d'en avoir.

--Et tu crois que tu en auras?

--Oui, j'espère: espérer, c'est croire.

--Mais ce sera long?

--Peut-être que non.

--Et cela te fera riche?

--Cela est douteux. Je ne sais pas. Tu as donc besoin d'être riche?

--Moi? Pourquoi aurais-je ce besoin-là? J'ai toujours été pauvre: mais,

tu es riche, toi!

--Tu trouves?

--Oui, par comparaison, et je pense toujours que tu vas manger ce que tu

as pour me faire belle et paresseuse.

--Travaille donc et ne crains rien. Disons-nous, pour n'avoir pas de

déception, qu'à nous deux nous gagnerons toujours le nécessaire, et que

nous pouvons nous passer du superflu.

--Mais... écoute encore! Sais-tu que je n'ai rien?

--Je ne t'ai jamais demandé si tu avais quelque chose.

--Ma petite toilette, qui tient dans ce coffre, et le pauvre petit

mobilier que tu vois, c'est tout ce que je possède. J'avais un peu

d'argent et des bijoux donnés par lady Harriet; je n'ai rien voulu

accepter de sa nièce en la quittant; mais Masolino, en m'enfermant dans

ma chambre, a tout pillé sous prétexte de m'empêcher de secourir les

conspirateurs, et je ne sais ce que cela est devenu. On n'a rien trouvé

sur lui ni chez lui.

--Eh bien, tant mieux! Je t'aime mieux ainsi.

--Tu n'es pas inquiet?

--Non!

--Et tu serais fâché peut-être que j'eusse gagné beaucoup d'argent au

service de lady Harriet?

--Cela me serait indifférent.

--Mais, si j'avais accepté les dons que Medora voulait me faire?

--J'en serais humilié. Je te sais un gré infini de les avoir si

fièrement refusés.

Elle m'embrassa, et me pressa de dîner pour aller faire notre visite de

tous les soirs à la malade de Piccolomini. Je trouvais ma chère femme un

peu agitée et comme impatiente de sortir. J'attribuais sa préoccupation

à ce que je lui avais dit de Vincenza et de Brumières; je l'avais

engagée à sermonner cette petite femme, ou, tout au moins, à lui

recommander la prudence. Daniella, qui est très-attachée à son parrain

Felipone, était indignée de cette nouvelle trahison.

Lady Harriet va de mieux en mieux. Daniella passa une heure auprès

d'elle, puis monta chez Medora, et, au retour, m'embrassa avec effusion

sous les platanes de la villa Falconieri.

--Tu m'as donné un bon conseil, dit-elle, et grâce à toi, je suis

délivrée d'un tourment cruel. A présent, tu auras ma confession! Écoute!

L

--L'autre jour, quand Medora, après avoir fait tout son possible pour

te plaire, m'a demandé à parler avec moi, elle était si tourmentée,

si humiliée, si en peine de trouver un moyen de relever son orgueil,

qu'elle me faisait de la peine à moi-même. Elle était si bien sous mes

pieds après avoir échoué, même en t'offrant son amitié, que je ne lui

en voulais plus du tout. J'étais assez vengée, je me sentais généreuse.

Elle avait une peur affreuse de moi, elle voyait bien que j'avais

entendu ce que vous aviez dit ensemble, et l'idée d'être bafouée par une

fille de rien comme moi, pour une chose qui n'est pas bien grave, lui

faisait plus de mal que si une autre eût surpris le secret de quelque

crime. Je t'assure que cela est comme je te le dis. J'ai vu Medora faire

des imprudences comme jamais une signora anglaise et une fille du grand

monde n'oserait s'en permettre. Elle me racontait cela en riant et en

dansant par la chambre; mais vouloir tourner la tête d'un homme et n'y

pas réussir, voilà où je lui étais un témoin bien amer et une rivale

qu'il lui eût été bien doux d'étrangler.

--Pourtant, repris-je, tu m'as dit qu'elle avait été douée, loyale et

généreuse.

--Oui; elle n'avait que ce rôle-là à jouer, et elle l'a joué. Tout ce

que je t'ai rapporté est vrai. Elle a bien parlé, et elle m'a embrassée.

--Et pourquoi n'aurait-elle pas été sincère? Si les coquettes recevaient

de temps en temps une leçon bien polie, bien discrète, mais bien

nette...

--Elles se corrigeraient peut-être, je ne sais pas! mais je sais que

Medora a inventé quelque chose de perfide. Elle m'a offert de l'argent.

--Pour payer ton silence?

--Voilà ce que je lui ai dit en refusant. J'étais offensée de ses

doutes; je lui avais tendu la main, je lui avais dit: «Ne craignez rien;

tout cela restera entre nous.» Elle devait me croire. Elle a juré alors

qu'elle me croyait, qu'elle m'estimait, et elle a prétendu que je

n'avais pas le droit de refuser ce qu'elle appelait une petite dot,

vingt mille francs! «Je sais par M. Brumières, m'a-t-elle dit, que M.

Valreg possède cela, ni plus ni moins. Je veux que tu sois son égale

sous le rapport de la fortune. C'est une preuve de véritable amitié que

je te donne, et, si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'aimes

pas M. Valreg, qui va être bien pauvre et forcé de se faire ouvrier

peut-être, quand il aura femme et enfants.» Enfin, elle m'en a tant dit,

et l'idée de te réduire à la misère me faisait tant de mal, que j'ai

accepté, et, pendant trois jours, j'ai eu ces vingt mille francs en

bank-notes dans la poche de mon tablier.

--Et tu ne les as plus, j'espère?

--Non, je les ai rendus ce soir. Je n'ai gardé que le joli petit

portefeuille de satin blanc, comme souvenir; et le voilà! Tiens,

regarde, qu'il est bien vide!

J'embrassai encore ma chère Daniella en la bénissant d'avoir repoussé

cette tentation.

--C'est moi qui te remercie, reprit-elle, de m'avoir fait sentir ce

que je dois être en devenant ta femme. J'étais pourtant bien contente

d'avoir ces vingt mille francs! Je les comptais trois ou quatre fois

par jour dans le pianto, quand tu étais dans ton atelier; mais; comme

j'avais besoin de me cacher de toi pour les regarder, comme je ne

pouvais pas me décider à te les montrer, je sentais bien qu'ils étaient

mal acquis et qu'ils me pesaient comme s'ils eussent été de plomb. La

Mariuccia m'a bien grondée, ce soir, de les avoir rendus! Elle prétend

que nous sommes fous; mais, si tu es content de moi, je crois que j'ai

fait la chose la plus sage du monde.

--Oui, oui, ma chère, ma bien-aimée, tu me rends bien heureux. Ne

regrette donc rien. Laisse-moi le bonheur et la gloire de travailler

pour toi, et s'il fallait, comme le prétend Medora, devenir ouvrier pour

te nourrir, sois sûre que je m'y déciderais sans chagrin et sans honte.

Vois-tu, je me suis fait une devise qui dit toute ma foi et toute ma

force: _Tutto per l'amore!_

La Daniella, Vol. II. · 第 27 / 39 题