--A présent que vous connaissez nos _circonstances_, continua le
docteur, il faut vous avouer que votre arrivée à Mondragone nous a
passablement gênés et contrariés. Nous y étions depuis huit jours, et
nous y étions bien. Pouvant pénétrer à toute heure dans l'intérieur du
château, sauf à battre en retraite par le petit cloître, en cas d'une
ronde de madame Olivia, nous étions plus libres et plus gais. Depuis que
vous vous êtes emparé de notre promenoir, il nous a fallu aller prendre
l'air, à nos risques et périls, sous divers déguisements, dans les
jardins et dans la campagne; mais tout allait passablement encore, et le
prince avait décidé la signora qui s'intéresse à lui à fuir avec nous,
lorsque le cardinal s'est imaginé de s'opposer à une visite domiciliaire
que l'on voulait faire à Mondragone et que nous appelions de tous nos
voeux, n'ayant rien à en redouter dans ce sanctuaire du _terrazzone_.
J'interrompis le docteur pour m'accuser d'être encore la cause innocente
de cette contrariété.
--Non, non, reprit-il, le cardinal n'est pas homme à s'intéresser à vous
à ce point-là. Il aime trop les Allemands et les Russes pour ne pas
détester les Français. Il n'a étendu sur vous sa protection que parce
que vous pouviez lui servir à cacher le véritable motif de sa conduite.
Mais cet ordre de respecter l'intérieur du palais aurait pu vous coûter
cher, puisque, ne sachant nullement que nous étions à même de fuir par
des chemins invisibles, il nous a tous exposés à un blocus interminable
de la part de l'autorité locale, laquelle comptait se venger de la
privation de nous coffrer par le plaisir de nous affamer.
Les choses en étant venues à ce point, nous n'avons pas voulu que vous
fussiez victime de nos méfaits. Les vôtres ne nous regardent pas, et
nous avons résolu de fêter avec vous la cérémonie des adieux à ce
respectable asile de Mondragone, que nous ne reverrons peut-être jamais,
et où, en somme, nous n'avons pas beaucoup souffert. J'ai dit. _Amen!_
Et à votre santé! fit-il en élevant gaiement un grand verre qu'il vida
d'un trait.
--Je ne saurais dire avec vous, observai-je au docteur, que je n'aie pas
souffert du tout. Depuis quelques jours, je m'ennuyais effroyablement
dans ma solitude, et si j'avais été assuré de votre voisinage, j'aurais
travaillé plus assidûment à me frayer un passage jusqu'à vous.
--Ah! vous y avez travaillé plus que nous ne voulions! Nous vous
avons fort bien entendu miner du côté de l'écroulement. «Ce diable de
Français, disions-nous, est capable de nous enterrer tous sous la grande
voûte.» On ne sait pas ce que, dans l'état où elle est, un caillou
dérangé dans son équilibre accidentel peut nous causer d'embarras.
Heureusement, la masure a résisté à vos coups de pic on de pioche; mais
peut-être était-il grand temps de vous ouvrir la porte.
--C'est vous dire, ajouta le prince, que vous ne nous devez aucun
remercîment pour notre invitation, puisque nous ne pouvions ni vous
laisser exposé à mourir de faim, ni vous permettre de continuer à
piocher dans nos vieux murs. C'est à nous, à nous seuls, d'être
reconnaissants de la confiance avec laquelle vous êtes venu à nous et du
plaisir que nous procure votre société.
Cette confiance que l'on me témoignait, à moi, me mit plus à l'aise
que je ne l'avais encore été: aussi je pensai devoir me montrer plus
expansif, et j'y étais disposé pour le cas où l'on m'interrogerait; mais
on me parut savoir tout ce qui me concerne, et le docteur m'adressa
une seule question, à laquelle précisément je ne pus répondre avec
sincérité.
--Pourquoi diable, me dit-il un peu brusquement, avez-vous été vous
imaginer de toucher à cette madone de Lucullus?
--Et comment diable, répondis-je pour éluder la réponse, êtes-vous
informé de cette sotte histoire?
--Parce que nos gens ont été à Frascati tons les jours avant notre
blocus, dit le prince, et que, d'ailleurs, Felipone nous tient au
courant des contes et nouvelles du pays.
--Rangez donc parmi les contes cette absurde aventure: je ne sais pas
moi-même ce qu'elle signifie.
--Vraiment? reprit le docteur. Eh bien, moi, je l'avais expliquée d'une
manière ingénieuse, toute conforme à un souvenir qui m'est personnel,
et j'en serai, à ce qu'il parait, pour mes frais d'intelligence.
Figurez-vous que, dans ma petite jeunesse, à Ravenne, j'avais une petite
amoureuse à qui son confesseur défendit de se laisser embrasser. Comme
elle retombait plus souvent que de raison dans ce péché mortel, elle
crut se fortifier contre le tentateur par un voeu. En conséquence, elle
passa son chapelet au cou d'une vierge de faïence émaillée (c'était,
Dieu me pardonne, un ouvrage précieux de Luca della Robbia!) et elle
fît serment de ne pas me laisser baiser ses lèvres tant que ce chapelet
resterait là. Elle me laissait prendre d'autres libertés innocentes,
comme de baiser ses mains, ses joues et même sa petite épaule rose; mais
la bouche se détournait de la mienne avec effroi, et cela dura bien
trois jours, au bout desquels elle m'avoua l'engagement qu'elle avait
pris. Aussitôt, sans lui rien dire, je courus à la chapelle en plein
vent, où le chapelet flottait au cou de la madone, et, dans ma
précipitation, je ne vis pas que l'émail était fêlé; je tirai le collier
un peu brusquement: la tête tomba, et je pris la fuite. Heureusement, je
n'avais pas été vu, et je pus embrasser ma maîtresse sans avoir affaire
à l'Inquisition.
Je ne fis point d'éloges au docteur sur sa perspicacité. Je me bornai à
trouver l'histoire très-intéressante, et il n'insista pas pour faire un
rapprochement. Le vin lui déliait la langue, et il était plus pressé de
me raconter vingt anecdotes pour son propre compte que de m'arracher
l'aveu de la mienne. Pourtant, j'aurais bien désiré, en ce moment, qu'il
sût quelque chose de Daniella, et qu'incidemment il pût me donner de ses
nouvelles; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu parler d'elle à
un homme qui parlait si follement de l'amour.
--Vous devriez bien, me dit le prince, quand nous aurons fini de dîner,
esquisser un souvenir de cette grande salle et de ce campement comique,
éclairés comme les voilà. Plus tard, si vous voulez bien me permettre de
vous faire une commande, je vous prie de m'en faire un tableau. Ce lieu
me sera toujours cher. J'y ai été heureux dans mes pensées, bien que
tourmenté d'esprit et malade de corps. Quant à vous, malgré vos ennuis,
vous devez le chérir aussi... Je ne vous demande rien... pas même _son_
nom; mais _elle_ m'a semblé bien jolie.
--Vous l'avez donc vue? s'écria le docteur.
--Oui! le jour où j'ai failli être surpris dans le cloître par M.
Valreg. J'avais vu entrer... Mais tenez, docteur, il est comme moi; il a
un sentiment sérieux dans le coeur, et nous ne devons pas lui parler de
celle à qui nous avons eu l'obligation de pouvoir fumer nos cigares dans
les cours et les galeries du château presque tous les soirs. N'est-il
pas vrai, ajouta-t-il en s'adressant à moi, que, de six heures de
l'après-midi à six heures du lendemain, vous ne sortiez pas du casino,
puisqu'elle y était? Mais, depuis le blocus, il parait qu'elle n'a pu
venir, car vous avez été sur pied, trottant partout et à toute heure
avec une insistance...
--Je vois que vous étiez très au courant de mes habitudes; mais pourquoi
vous êtes-vous méfié de moi au point de me cacher les vôtres?
--Nullement, mon cher; j'avais de la sympathie pour vous sans vous
connaître. J'aimais votre talent...
--Mon talent? Je n'ai pas encore de talent; et, d'ailleurs...
--Vous croyez que je n'ai rien vu de vous? Eh bien, sachez que, tous les
soirs, nous nous amusions, nous qui nous couchons tard, à aller voir,
dans votre atelier, ce que vous aviez fait dans la journée.
--Moi qui me croyais si seul!
--On n'est jamais seul; mais vous avez cru l'être, et nous n'avons pas
voulu troubler les délices de vos tête-à-tête; j'aurais peut-être été
moins discret et plus taquin, dans d'autres moments de ma vie; mais,
étant passionnément amoureux pour mon compte...
Un bâillement de digestion laborieuse coupa si drôlement le mot
_passionnément_ articulé par le prince, que j'eus peine à m'empêcher de
rire. Le docteur s'en aperçut.
--Vous croyez qu'il plaisante? dit-il. Eh bien, pas du tout. Ce
paresseux, ce gourmand, ce malade, ce blasé, ce voluptueux, cet
excellent prince a encore des passions romanesques: et, pour le
moment... D'ailleurs, en voici bien la preuve, ajouta-t-il en me
montrant les voûtes fendues et crevassées: nous sommes là dans une cave
qui suinte et qui craque: moi, j'y suis venu pour pouvoir embrasser ma
mère; il n'y a pas d'autre femme au monde pour qui je me résignerais
à passer trois jours sans voir le soleil. Mais lui, avec son mauvais
estomac, son lumbago, ses habitudes de mollesse et de luxe, il aurait
été capable d'y passer trois ans pour attendre la décision de la dame de
ses pensées. Dieu merci, la voilà résignée à l'enlèvement; car c'en est
un, mon cher, et vous allez être enrôlé dans la garde de la _princesse
voilée_! J'allais dire volée! Voyons, prince; quel grade donnerons-nous
à notre jeune artiste dans le corps d'armée de la divine...
--Ne buvez plus, docteur, dit le prince avec un mouvement d'humeur; vous
avez failli la nommer!
--Oh! que non! dit le docteur en faisant la pantomime de cadenasser ses
lèvres. Depuis quand donc le docteur ne peut-il pas boire impunément
tout ce qu'une table peut porter de bouteilles?
--Quant au grade à donner à noire nouvel ami, reprit le prince, je le
nommerai colonel d'emblée; car il a fait ses preuves. Savez-vous, M.
Valreg, que votre aventure sur la _via Aurélia_ a fait du bruit, je ne
dirai pas dans Rome, c'est une grande cave qui étouffe, plus que
celle où nous voici, le son de la voix humaine, mais dans la région
privilégiée où l'on peut parler de quelque chose, voire de ce qui se
passe sur les chemins? Il paraît que vous endommagé la cervelle d'un
sujet utile à la police, qui, en ce moment-là, commettait l'indiscrétion
de travailler pour son compte à détrousser les voyageurs. Il a été
réprimandé, menacé et pardonné. C'est, à ce qu'il paraît, un homme
précieux pour découvrir les transfuges. C'est lui qu'on a mis sur nos
traces; mais, là encore, il a voulu travailler pour son propre compte en
se vengeant de vous par de fausses dénonciations.
--On nous a parlé aussi, dit le docteur, d'un certain Masolino et d'un
autre animal _ejusdem farinae_, qui vous guettait, vous, et que nous
sommes venus à bout, nous autres, de dépister en ce qui nous concerne.
On l'appelle, je crois, Tartaglia.
--_Excellence_? dit Tartaglia, qui était officieusement occupé à laver
les verres dans la fontaine et qui, entendant prononcer son nom, crut
qu'on appelait.
--Ah bah! c'est lui? s'écrièrent le prince et le docteur en éclatant
de rire. Ah! mais vous êtes dupe, M. Valreg, et vous avez là, à vos
trousses, la pire canaille du pays.
J'eus beau vouloir défendre la bonne foi du pauvre Tartaglia à mon
égard, l'exclamation du docteur avait été entendue du cuisinier Orlando,
qui s'écria à son tour:
--Cristo! si je ne craignais de manquer mon omelette soufflée, je ferais
vite du feu avec la carcasse de ce traître!
--Un espion! un espion! hurla le marmiton en basse-taille.
--Un espion! reprit, d'une voix de ténor, le valet de chambre.
--Un bain! un bain pour monsieur! ajouta en fausset le groom Carlino.
L'idée eut un grand succès. L'homme que j'avais vu auprès des chevaux,
et qui n'était autre que le domestique du docteur, se mit de la partie,
et, en un clin d'oeil, Tartaglia fut saisi et emporté comme un paquet
pour être baigné, noyé peut-être, dans le grand réservoir. Je fus forcé
d'intervenir et de l'arracher, non sans peine, à ce danger. Je vins à
bout d'expliquer et de motiver la confiance que j'avais en lui, et le
prince prononça sa sentence de grâce, ce qui fit murmurer sa maison
contre moi.
--Eh! que vous importe? leur dit le docteur. Dans deux heures, nous ne
serons plus ici, et qu'il le veuille ou non, ce vaurien sera forcé de
nous suivre jusqu'à ce que nous ayons passé la frontière.
--Oui, oui, passons la frontière, mes benoîtes Excellences! s'écria
Tartaglia égaré, et plus transi par la peur qu'il ne l'eût été par le
bain dont on l'avait menacé. Il parvint à désarmer le docteur, qui
avait envie de lui administrer au moins quelques coups de cravache
pour contenter les gens du prince. Tartaglia le fit rire par sa mine
burlesque et ses lamentations à la Sancho.
--Hélas! mon doux Sauveur Jésus! disait-il d'une voix étranglée, moi
qui me promettais de si bien dîner! Ces chers messieurs, que le ciel
bénisse, m'ont tout à fait coupé l'appétit, et voilà que je jeûnerai ce
soir, moi qui ne songeais pas à me mortifier!
--Je vous promets, dis-je au prince, que, s'il tient parole, il
sera bien assez puni. Quant aux inquiétudes qu'il peut causer à vos
compagnons, je désire les faire cesser, et je donne ici ma parole
d'honneur de lui casser la tête encore mieux qu'au signor Campani, si,
pendant votre fuite, il commet la moindre perfidie, ou seulement la
moindre imprudence.
Malgré mes promesses, dont on paraissait ne pas se méfier, il fallut
souscrire à un arrangement. Tartaglia fut, par l'ordre du docteur, hissé
dans une niche de la muraille qui avait autrefois servi de garde-manger
ou de chapelle, à vingt pieds au-dessus du sol. Puis on retira
l'échelle. Il prit assez bien la plaisanterie; il pouvait s'asseoir
commodément et ne craignait guère le vertige. Au bout d'une heure, il
avait réussi, par ses lazzis et ses supplications comiques, à égayer
les valets, qui lui passèrent les reliefs de leur festin au bout d'une
broche.
Cet incident avait fait manquer l'omelette soufflée, au grand désespoir
d'Orlando; mais il s'en consola, au dessert, par le succès d'une pièce
montée, au sommet de laquelle se balançait un perroquet en sucre.
Le fermier Felipone arriva pour en prendre sa part. C'est lui
qu'attendait le quatrième couvert. Il refusa de faire revenir les plats:
il avait dîné. Sa femme était auprès de la _signora_, qui faisait
ses apprêts pour partir et qui viendrait, au dernier moment, prendre
seulement une tasse de thé. J'appris ainsi que la dame enlevée, ou sur
le point de l'être, était domiciliée secrètement dans une des petites
villas situées au bas de l'allée de cyprès, de l'autre côté du chemin
qui mène à Frascati, ce qui avait permis au prince de la voir tous les
jours chez Felipone; mais, depuis le blocus, leurs entrevues avaient été
plus rares et plus difficiles, Felipone étant, non pas soupçonné, mais
surveillé.
Felipone marquant quelque étonnement de me voir, on lui expliqua ma
présence, et on me présenta à lui comme un ami de plus à faire évader.
--Ah oui-da! dit-il en me regardant avec bienveillance: c'est notre
jeune peintre, l'habitant du _casino_, le bien-aimé de...
Je mis ma main sur la sienne, il sourit et se tut.
Un instant après, comme le prince et le docteur causaient ensemble, je
pus dire à l'oreille du fermier:
--Comment va-t-elle? pouvez-vous me le dire?
--Bien, bien, jusqu'à présent, répondit-il; mais elle ira mal demain,
quand elle vous saura parti.
--Croyez-vous que je puisse la voir ce soir?
--Non! Impossible de circuler dans les jardins; les carabiniers sont
partout.
--Mais vous, êtes-vous bloqué aussi?
--Non; je pourrai aller demain à la villa Taverna. Que lui dirai-je de
votre part?
--Que je reste et que j'attends sa guérison, car elle est ma femme
devant Dieu!
--À la bonne heure! mais si j'y consens, dit l'aimable homme en riant,
car je suis la clef du _terrazzone_, moi, et pour que vous ne mouriez
pas d'étisie, il faudra bien que je vous fasse passer des vivres.
Allons! c'est une affaire arrangée. Je n'aime pas madame Olivia, qui
est une personne _sofistica_, mais vous, je vous aime, à cause de la
Daniella, qui est ma filleule, et une sainte fille, monsieur, une fille
que le monde ne connaît pas, et que vous faites bien d'aimer en galant
homme.
Je vous laisse à penser si, à partir de ce moment, je me sentis de
l'amitié pour le bon Felipone. C'est un homme gras et court, à figure
ronde et à chevelure crépue et frisottée. Sa face rit toujours, môme
en disant des choses sérieuses; mais ce rire n'est pas celui de
l'hébétement; c'est une gaieté optimiste et sympathique. J'en voulus
intérieurement au docteur de tromper cette âme ouverte et confiante.
Il est vrai qu'il pouvait pallier son tort à sa manière, en alléguant
l'impossibilité de troubler, par des soupçons, la quiétude bienveillante
de cette heureuse nature d'homme.
--Allons prendre le café au salon, nous dit le prince en se levant. Et
vous, mes amis, dit-il à ses gens, mangez bien et ne buvez pas beaucoup;
nous avons des précautions à prendre pour sortir d'ici, et une longue
route à faire sans débrider.
--Ah ça! dit Felipone en s'asseyant sur un des fauteuils qu'il avait
prêtés à ses hôtes, tout est bien convenu? J'ai amené moi-même le cheval
de la _signora_, elle viendra ici sur mon bidet, que je prendrai ensuite
pour vous accompagner, car je ne veux pas vous quitter avant que vous
soyez hors de danger.
Et, comme je m'étonnais de la présence de ces chevaux qu'il me semblait
plus logique de ne prendre que dans la campagne on m'expliqua qu'au bas
de la galerie souterraine qui descend sous l'allée de cyprès, il y avait
de l'eau, en ce moment, jusqu'à mi-jambes.
--Quand nous serons là, je vous prendrai en croupe sur mon bidet, dit
Felipone; il est de force à porter double charge.
--Vous oubliez, lui dis-je, que je ne pars pas, moi!
--Vous ne partez pas? répéta le docteur.
--Vous ne partez pas? s'écria le prince.
--Non, reprit Felipone, et il a raison. Je me charge de lui jusqu'à
nouvel ordre; mais il ne refuse pas de vous accompagner avec moi un bon
bout de chemin, car les amis sont les amis, et, s'il y a quelque groupe
de carabiniers en travers de votre fuite, il est bon d'être en force.
--Non, non! dit le prince. Pourquoi l'exposer à des dangers?...Je ne
veux pas!
Je le priai de ne pas formuler un refus blessant pour moi. Je sentais
bien que l'honneur me déliait de mon serment envers Daniella. L'amour
ne peut pas prescrire une lâcheté. Je m'expliquai si nettement sur le
plaisir que j'éprouvais à faire mon devoir en cette circonstance, que le
prince céda, en me serrant cordialement la main.
--Je vous verrai avec regret revenir ici, me dit-il. La situation n'est
pas bonne pour vous. Tant que nous y sommes, mon frère le cardinal
maintient sa défense de laisser pénétrer dans le château; mais dès qu'il
nous saura partis, il se fera volontiers arracher la permission de faire
ouvrir les portes. On s'emparera de vous, et il entrera fort bien dans
les idées de mon frère de vous sacrifier. Vous pourrez bien alors
expier, par une captivité plus dure que celle de Mondragone, la hasard
qui nous y rassemble.
--Ne craignez rien, Excellence, dit Felipone; je le logerai ici: il
gardera les meubles, et je m'arrangerai, d'ailleurs pour qu'on le croie
parti avec vous. Si on fait alors une visite de police dans le
château, tant mieux; je réponds de lui, s'il quitte le casino pour le
_terrazzone_.
--Je m'abandonne à vous, répondis-je; je ferai ce que vous voudrez,
pourvu que je reste.