Le café fut exquis et les cigares de contrebande de premier choix. Tout
en fumant, nous échangeâmes quelques mots sur la politique, chapitre
qu'il est impossible de ne pas aborder, dès qu'un lien de sympathie met
quelques hommes en rapport les uns avec les autres. J'évitai pourtant
d'avoir une opinion qui pût blesser celle de mes hôtes. J'étais plus
curieux de savoir la pensée de ces Italiens bannis et persécutés que
désireux de faire prévaloir la mienne.
Je remarquai, au bout d'un instant, que le prince et le docteur
n'étaient nullement d'accord sur les moyens de sauver l'Italie. Plus
logique et plus courageux d'esprit que son ami, le docteur voulait
renverser les vieux pouvoirs. Le prince, aussi hardi de caractère que
timide de principes, ne s'en prenait qu'aux abus, et rêvait un retour
à l'Italie de Léon X et des Médicis, sans vouloir avouer que ces abus
avaient pris d'autant plus d'essor et de licence que Rome et Florence
avaient eu plus d'éclat, d'artistes, de luxe et d'aristocratie. Quant à
son gouvernement napolitain, il en parlait avec horreur et mépris, mais
sans pouvoir admettre l'idée de remplacer l'autorité absolue par une
constitution démocratique. Il avait vu la populace de son pays se
faire l'exécuteur des hautes oeuvres de la tyrannie, et il ne pouvait
sacrifier la répugnance trop fondée du fait à l'enthousiasme du
principe. J'en concluais, en moi-môme, que là où des natures
bienveillantes et sincères comme celle de ce prince avaient le peuple
en aversion, c'était la faute du peuple et qu'un critérium de l'état de
maturité de la démocratie d'un pays devrait être la confiance qu'elle
inspire aux esprits élevés ou aux coeurs aimants. On pourrait dire à un
peuple: «Dis-moi de qui tu es aimé, et je te dirai qui tu es». Je crois
que de Maistre a dit «qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il
mérite d'avoir».
Du reste, en défendant la légitimité des droits et privilèges de la
noblesse et de la royauté, le prince tombait dans l'inconséquence de
faire gracieusement bon marché des siens propres, devant la supériorité
de l'esprit, du talent et de la science. Il alla même jusqu'à dire avec
un air de candeur modeste, que j'étais quelque chose de plus que
lui, parce que j'avais du talent, tandis qu'il ne savait que danser,
improviser sur la guitare et monter à cheval. Je ne me laissai pas
enivrer à la fumée de cet hommage que j'ai entendu déjà décerner par
les nobles et les riches bien élevés, aux moindres artistes. C'est une
banalité de bon goût, dont ils ne pensent pas un mot, et qui ne leur
coûte pas plus que de dire des choses galantes aux femmes laides et
vieilles. Cela fait partie de leur savoir-vivre et du charme de leurs
grandes manières.
Il serait possible, pourtant, que ce prince fût de bonne foi jusqu'à
un certain point dans sa modestie. Il n'a rien de la perfidie moqueuse
contre laquelle un plébéien prudent doit toujours être en garde. Il
est d'une inconséquence naïve et me fait assez l'effet de ces grands
seigneurs français du siècle dernier, qui portaient aux nues les
écrivains philosophiques, mais qui ne devaient jamais accepter la
résultante de leurs idées. Quant au docteur, c'était une autre théorie,
plus logique à certains égards, mais qui péchait en sens inverse.
Démocrate par naissance et par sentiment, il avait eu, dès sa première
jeunesse, son rêve d'héroïsme, et il avait fait ses preuves de bravoure
et de dévouement absolu à la patrie; mais, dans son âge mûr, il me
semble avoir contracté ce que j'ose appeler les vices des héros:
l'intempérance dans la volupté et l'immoralité égoïste des passions
brutales. Le prince impatienté de l'entendre parler des vertus
républicaines, lui reprochait, en homme qui le connaissait bien, d'être
bon, vaillant et dévoué par tempérament et non par principe; d'avoir la
conscience large à certains égards; par exemple d'être capable de trahir
son meilleur ami pour lui prendre sa maîtresse ou lui débaucher sa
femme; de préférer la table à l'étude de la science; de croire à peine
en Dieu; enfin, de ne pas valoir mieux que lui-même.
A quoi le docteur répondait que les vertus républicaines n'avaient rien
de commun avec les vertus privées; que l'on ne devait même pas exiger
d'un glorieux patriote l'étroite moralité d'un bon bourgeois; qu'il
fallait tout pardonner (il disait presque tout permettre) à celui qui
sauvait la patrie avec l'épée ou avec la parole; enfin que la grande
affaire des Italiens n'était pas d'être sages et réguliers dans leurs
moeurs, mais d'être braves et de chasser l'étranger. Soyons Italiens
d'abord, et puis nous tâcherons d'être hommes!
Il me semblait qu'il mettait la charrue devant les boeufs et que pour
reconstituer une patrie, il eût fallu d'abord être capable de constituer
une société.
La discussion ne fut pas assez longue pour m'ennuyer; elle le fut assez
pour me permettre de lire clairement dans l'âme de ces deux hommes à qui
l'excitation d'un bon repas donnait le besoin de se résumer. Le prince,
après avoir fumé son cigare, sortit de son sofa et de sa position
horizontale pour s'inquiéter de l'heure, des apprêts du départ et de la
dame de ses pensées qui n'arrivait pas, et pour laquelle il avait fait
servir une espèce d'ambigu sur la table nettoyée et couverte de fleurs.
--Il n'est que dix heures, lui répondit le docteur en s'asseyant au
piano. Elle viendra dans une heure au plus tôt. Voulez-vous, pour vous,
faire prendre patience, que je vous joue mon étude de Bertini?
--Allez, je vous écoute, dit le prince, qui se recoucha et s'endormit.
Felipone, qui admire le docteur en toutes choses, s'approcha et colla
son oreille sur l'instrument pour mieux entendre. Le docteur joua avec
aplomb, avec un bon rhythme et un bon sentiment, mais en faisant, sans
sourciller, les plus épouvantables fautes d'harmonie, le tout avec
la spontanéité d'instinct et l'absence de méthode qui caractérisent
beaucoup d'Italiens, et lui en particulier. Je ne pus m'empêcher de lui
dire qu'il avait un talent merveilleux pour un homme qui ne se doutait
pas de la musique. Il prit fort bien la chose, se mit à rire, avoua
qu'il avait la passion d'entendre des sons et de taper en mesure
sur quelque chose qui fait du bruit; puis il se mit à chanter avec
volubilité tous les récitatifs comiques de la _Cenerentola_, passa au
_Don Juan_, de Mozart, et, emporté par le menuet du finale du premier
acte, il dansa et mima avec Felipone, qui se prêtait à sa fantaisie sans
y entendre malice, la scène de Mazetto avec Leporello. Le bon paysan
essayait de sauter et de faire des passes, le docteur le bousculait,
l'étourdissait et pensait à la Zerline dont il était le don Juan.
Tartaglia qui, malgré le pilori où on l'avait perché, avait réussi à
manger comme Gargantua, se sentit tellement électrisé par la belle
musique et la belle danse du docteur, qu'il se mit à imiter tantôt la
clarinette, et tantôt le basson, avec un grand succès. On l'applaudit,
mais on lui refusa l'échelle pour descendre.
J'avais quitté le _salon_, où le prince dormait au bruit des chants et
de la danse, pour crayonner, selon son désir, un aperçu de la scène
bizarre à laquelle les lourds piliers blafards et les sombres voûtes
déjetées de l'édifice servaient de cadre. Je cherchais un endroit d'où
je pusse voir les groupes principaux bien éclairés, les valets assis
par terre autour d'un dîner copieux dont on ne devait pas conserver les
restes, les maîtres groupés au fond, et Tartaglia enchâssé comme un
saint dans sa niche. J'aurais voulu pouvoir arranger les chose de
manière à compléter l'originalité presque énigmatique de cette
composition, par la présence des chevaux au premier plan; mais c'était
impossible, ils étaient placés trop au-dessous du sol.
Comme je les regardais du haut de l'escalier, je vis qu'il y en avait
maintenant une douzaine. Je fus frappé de la beauté de la tête et des
jambes de l'un de ces animaux, et je descendis quelques marches pour
l'examiner. Il me semblait l'avoir déjà vu; mais la physionomie
d'un cheval ne vous reste pas présente comme celle d'un homme, et,
d'ailleurs, il avait le corps couvert d'un grand manteau. Je ne cherchai
pas beaucoup à débrouiller ce souvenir. Je me mis à dessiner ce que mon
oeil pouvait embrasser dans la composition fortuite du tableau.
Pendant que j'étais ainsi occupé, deux femmes étaient arrivées: l'une
était la fermière des Cyprès, l'épouse de Felipone, la Zerline du
docteur, et, comme je le savais déjà par Daniella, l'ancienne amie, la
Vincenza de Brumières; une petite femme brune, pâle et dodue, assez
jolie et très décidée.
L'autre était la dame voilée, tout en noir, la taille cachée sous un
mantelet court, et relevant sur son bras une longue jupe d'amazone
qu'elle devait rabattre pour chevaucher. Son petit chapeau de velours
noir, couvert d'un voile de dentelle mis en double, était un chapeau de
ville ordinaire. Elle paraissait arrangée de manière à pouvoir fournir
une course à cheval et voyager ensuite en voiture sans être forcée de
changer de costume. Elle était donc si bien empaquetée, qu'il me fut
impossible de voir si elle était belle ou laide, vieille ou jeune. Son
nom ne fut pas prononcé une seule fois autour de moi. Les domestiques et
Felipone lui-même semblaient feindre de l'ignorer: c'était la signora,
rien de plus.
Le prince l'avait conduite au fond de la _Befana_ et la servait
lui-même. Elle mangeait, la face tournée vers la fontaine. Sans doute
elle avait relevé son voile; mais, eussé-je été curieux de voir ses
traits, la délicatesse me prescrivait de ne plus remettre les pieds
au _salon_, et de rester à la distance où j'étais, distance assez
considérable pour ne pas me permettre de distinguer le son de sa voix au
milieu de celle des autres.
Le prince apprécia mon savoir-vivre et vint m'en remercier. Il attendit
que mon croquis fût terminé, puis il me demanda si j'avais des armes au
casino et si je ne jugeais pas à propos d'aller les chercher.
--Vous savez le chemin, à présent, me dit-il, et vous n'aurez qu'à
sonner pour rentrer dans notre citadelle. Je vais vous montrer le secret
de la clochette.
Je lui montrai, moi, la seule arme que je possède, mon fidèle
casse-tête, qui, dans une lutte corps à corps, me semblait la défense la
plus sûre.
--Vous savez pourtant vous servir d'un fusil ou de pistolets, au besoin?
--Oui, j'ai chassé.
--Eh bien, au besoin nous vous donnerons des armes. Mais êtes-vous
bien décidé à nous escorter? Felipone dit qu'infailliblement nous
rencontrerons au moins quelques gens armés avant de gagner les taillis
qui conduisent à Tusculum, et il fait un clair de lune désespérant. Il
nous faudra passer au milieu de l'ennemi, coûte que coûte...
--C'est pour cela que, pouvant vous être utile, moi qui vous| dois la
liberté, et peut-être la vie, je suis très décidé à vous escorter, que
vous le désiriez ou non.
--Mais il y a pour vous un autre péril à prévoir. Il vous faudra revenir
et rentrer ici. Felipone répond de vous ramener sans encombre à votre
gîte; mais je crains, moi...
--Mais alors ceci regarde Felipone et non Votre Excellence. Il est
inutile qu'elle s'en préoccupe. J'irai seulement reconduire au casino ce
pauvre diable de Tartaglia, à qui je rendrai la liberté quand vous serez
partis, puisque sa présence autour de vous cause quelque inquiétude.
--Oui, je l'avoue, je ne saurais partager votre confiance. Qu'il vous
soit attaché, c'est possible, mais il n'a pas de raisons pour ne
pas nous glisser entre les jambes et aller avertir l'ennemi de nous
poursuivre. Il aurait même de fort bonnes raisons pour le faire; d'abord
la récompense attachée à notre capture, ensuite le plaisir de se venger
de la triste figure qu'il fait en ce moment parmi nous.
--Pourtant, le danger auquel il m'exposerait moi-même en vous
trahissant, serait une garantie de sa fidélité. Mais je n'insiste pas,
car, après tout, il n'est pas de ceux dont on peut répondre sur son
propre honneur. Ainsi, je vais le conduire au casino?
--Non pas! Du casino, il pourrait avertir ceux qui nous gardent.
--Il est brouillé avec la police, qu'il a mal servie en me servant trop
bien!
--Oh! alors, raison de plus pour lui de rentrer dans ses bonnes grâces,
de parlementer, et de mettre l'ennemi sur nos traces, sauf peut-être à
se faire promettre votre liberté en même temps que la sienne. Il nous a
entendus causer, il sait quelle route nous prenons. Non, croyez-moi, il
est bien où il est. Il passera quelques heures dans sa niche; il peut
s'y coucher, et il aurait beau crier, personne ne pourrait l'entendre
articuler une parole.
--Ne vous y fiez pas, on entend chaque note de votre piano.
--Oui, du casino, mais non pas du _terrazzone_. Il faut être placé plus
haut que l'ouverture supérieure des cheminées; et, comme en ce moment
nous désirons faire un bruit qui attire et concentre l'attention des
carabiniers de ce côté-ci, pendant que nous quitterons la place, vous
allez voir qu'il faut un grand vacarme pour qu'il s'en échappe seulement
un peu au dehors. Voyons, il est bientôt minuit, préparons-nous!--Mes
amis, cria-t-il à ses gens, voici le moment de plier bagage et de brider
les chevaux.
--Oui, oui, s'écria le docteur en arrivant vers nous. Orlando, mon
bijou, beaucoup de feu et de fumée dans les cheminées; et vous, mes
amours, Antonio, Carlino, Giuseppe, _tutti!_ concert d'instruments,
chants, danses et tapage!
En parlant ainsi, le docteur s'empara de deux couvercles de casseroles,
dont il se fit des cymbales.
--Tapage! tapage! s'écrièrent les valets en s'armant, qui d'un tonneau
défoncé dont il se faisait une grosse caisse, qui d'un sifflet, et qui
du reste de la batterie de cuisine. On chantait, on criait, et tout cela
en s'agitant pour fermer les porte-manteaux et seller les montures que
ce vacarme mettait en danse, surtout le beau cheval noir que j'avais
remarqué. En un instant, ce charivari d'adieux à la _Befana_ de
Mondragone devint une ivresse. Tous ces Italiens sont adroits, agiles et
doués de ces grâces comiques, si rares chez nous, où le grotesque est
presque toujours laid. La scène des derniers préparatifs fut un ballet
général de toute la force des jambes, accompagné de choeurs de toute la
force des poumons.
Felipone riait à se tenir les flancs, tandis que le docteur embrassait
la Vincenza plus qu'il n'était besoin pour prendre congé. Le prince
chantait la messe en se faisant mettre son paletot et ses grandes bottes
par Giuseppe, qui l'habillait en mesure et en sautant d'un pied sur
l'autre. Le docteur soufflait dans une tige de roseau en imitant la
flûte et en s'arrosant fréquemment le gosier d'un reste de liqueur. La
_signora_, elle-même, comme prise de vertige, frappait le piano d'une
mazourque échevelée. Tartaglia, voyant qu'on le laissait là, se
lamentait avec de grands gestes qui lui donnaient l'air d'un capucin
en chaire; mais sa voix, étouffée par le bruit général, réduisait son
éloquence à l'effet d'une pantomime pathétique.
Je n'étais pas bien persuadé de l'utilité de cette bacchanale. Je savais
que la fumée des cuisines donnait aux carabiniers l'envie de fuir et
de se disperser, plutôt que l'idée de se resserrer autour du château.
C'était une imprudence gratuite que de leur apprendre l'existence d'un
refuge réputé, jusqu'à ce moment, inaccessible; mais il n'y avait pas
moyen de se faire entendre, et je pris mon parti de chanter comme
les autres l'heure du départ. J'étais électrisé par cette gaieté, à
l'approche d'un combat regardé comme inévitable.
Enfin, le silence se fit. Tout était prêt.
--Maintenant, dit le docteur, pas un mot, et en route.
Je pus m'approcher de Tartaglia et lui dire de compter sur mon prompt
retour. Nous descendîmes l'escalier, et le prince, ayant mis son héroïne
en selle, fit la revue de sa petite troupe. Il fut convenu qu'on se
placerait de suite dans l'ordre de marche, et que chaque cavalier s'y
tiendrait et garderait ses distances avec une précision militaire. Le
docteur se plaça en tête avec le cuisinier Orlando, qui réclamait ce
périlleux honneur par droit d'ancienneté. Giuseppe, valet de chambre du
prince, avec Antonio, domestique du docteur, se mirent au second rang.
Le prince et la signora marchaient ensuite; puis le petit groom Carlino
et le gros marmiton suivaient comme deux pages. Je venais le dernier,
portant en croupe Felipone, qui devait nous quitter à la ferme et
prendre de là, à ciel ouvert, un chemin plus court pour s'en aller
devant en éclaireur. Sa femme eut l'honneur de faire le trajet, jusque
chez elle, en croupe derrière le docteur. Nous étions donc dix, en
comptant la dame voilée, et en ne comptant pas la Vincenza, qui ne
devait pas nous suivre au-delà de la ferme. |
Ne connaissant pas les êtres, je ne compris pas beaucoup le plan que
j'entendais adopter. Nous nous engageâmes, sans bruit et au pas, dans la
galerie qui était jonchée de litière. C'est un couloir assez large et
assez haut pour donner librement passage à deux cavaliers de front.
Il est tout entier creusé dans le tuf tendre et compacte, comme les
catacombes romaines. Sa pente, qui suit celle du terrain, est si rapide,
que, sans la paille, nos chevaux eussent eu de la peine à ne pas
glisser; mais leur marche devint plus difficile quand nous rencontrâmes
les longues flaques d'eau dont Felipone nous avait parlé. C'était la fin
de l'inclinaison du terrain. Felipone sauta dans l'eau, prit sa grosse
petite femme dans ses bras, et disparut par une ouverture latérale qui
aboutit à la cave de sa maison.
Nous continuâmes à avancer lentement dans le chemin couvert qui se
prolonge en dehors du parc, assez loin sous la campagne. Orlando portait
une torche en avant. Malgré l'humidité de certaines parties de la
galerie, la rareté de l'air rendait la chaleur étouffante; le trajet
durait depuis un grand quart d'heure.
Tout à coup nous nous trouvâmes dans l'obscurité. Orlando avait éteint
le flambeau; il avait aperçu au loin devant lui un faible rayon de lune,
qui fut bientôt visible pour nous tous. On fit halte. On était arrivé à
une petite chapelle abandonnée, à demi-cachée sous les atterrissements
et qui s'ouvre sur la campagne, dans une prairie située entre Mondragone
et les Camaldules.
Cette immense galerie souterraine, récemment découverte et déblayée par
Felipone, avait donc pour portique une construction fermée, dépendante
de sa régie et dont il avait les clefs, sans que personne soupçonnât
encore la brèche qu'il y avait faite à l'intérieur pour communiquer avec
le souterrain. Il se trouvait arrivé là avant nous, et tenait le passage
ouvert, tandis que Gianino, l'aîné de ses neveux, montait la garde dans
la prairie.
Nous mîmes pied à terre, et nous traversâmes la chapelle en tenant nos
chevaux par la bride. Le pavé était, là aussi, couvert de litière. Cette
sortie s'effectua sans bruit, sous les grands arbres fruitiers qui
ombragent le petit édifice.
On se remit en selle dans le plus grand silence. Felipone prit, dans les
buissons, un petit cheval pareil à celui que je montais, et qui avait
été amené là d'avance, sous apparence de pâture. Il n'avait pour selle
qu'une couverture, avec des étriers de corde attachés au surfaix. Le
fermier l'enfourcha lestement et passa devant, après nous avoir dit
de lui laisser environ dix minutes d'avance sur le chemin. Le docteur
connaissait parfaitement la direction à suivre.