Comme preuve de cette assertion, un palefrenier entrait, en cet instant,
en écartant la clôture de fourrage, et apportait de l'avoine aux chevaux
installés dans le péristyle au bas de l'escalier. J'allais exprimer
l'agréable surprise que me causait cette révélation, lorsque le prince
en personne, descendant les deux marches de son sanctuaire, vint au
devant de moi.
--Vous le voyez, monsieur, me dit-il, vous êtes libre et, si vous avez
une grande impatience de prendre la clef des champs, je ne vous retiens
pas ici malgré vous; mais, comme je me dispose moi-môme au départ (vous
voyez mes chevaux), j'ai pensé qu'il vous serait agréable de dîner
d'abord et d'attendre, en bonne compagnie, l'heure de minuit, préférable
à toute autre pour les gens qui ont, comme nous, quelque démêlé avec la
police locale. Mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tartaglia, qui
me suivait comme un chien, allez trouver mes gens il leur est enjoint
d'avoir grand soin de vous.
--_Mossiou! mossiou!_ me dit Tartaglia en me retenant par mon vêtement,
n'acceptez pas ce dîner, ne parlez pas à cet homme-là. Je le connais,
moi! c'est le prince de...
Celui qu'on appelait le docteur me prit par le bras, comme pour
m'encourager à suivre le prince qui nous ouvrait la marche. Tartaglia,
passant de l'autre côté, me dit à l'oreille:
--Ceci gâte notre affaire et nous compromet! Nous voici affiliés à...
--Eh bien, venez-vous! dit le docteur, qui me supposait intimidé. Ne
craignez pas de parler au prince: c'est le plus aimable homme du monde.
--Je le vois bien, répondis-je; mais permettez-moi de dire un mot à mon
compagnon d'aventures.
--Ah! pardon! faites.
Je fis deux pas en arrière avec Tartaglia. Il voulait parler, je l'en
empêchai.
--Il ne s'agit pas de m'apprendre avec qui je me trouve: on va
certainement me le dire. D'ailleurs, ce mystère m'amuse. Mais toi, tu es
libre, on te l'a dit. Si tu veux fuir...
--Seul et à jeun, _mossiou_? Oh! non certes! Nous voilà chez le diable,
je veux tâter de son ordinaire.
--Mais, si tu étais mon ami, comme tu le prétends, tu irais d'abord
flairer ce passage souterrain, et tu viendrais à bout d'aller dire à la
villa Taverna que...
--Je suis votre ami, répondit-il et je vais tâcher de faire savoir à la
Daniella que nous fuyons cette nuit.
--Non pas! non pas! Dis-lui que je veux partir, mais que je ne partirai
pas sans elle. J'attendrai qu'elle soit guérie.
--_Cristo!_ vous ne voulez pas profiter...?
--Ah! pas de discussion! N'es-tu pas libre, toi, dès a présent? Va, si
tu m'aimes!
Je sais maintenant qu'avec ce mot-là je gouverne mon pauvre diable. Il
s'élança dans l'escalier; mais le docteur qui, sans nous écouter, ne
nous perdait pas de vue, revint vers nous, en me disant avec politesse,
mais d'un ton sérieux:
--Ne donnez pas encore de commissions dehors, monsieur; ce serait pour
nous et pour vous une grave imprudence. Attendez minuit...
Il fallut se résigner et rappeler Tartaglia, qui alla flairer les
casseroles et faire connaissance avec les cuisiniers. Moi, je suivis le
docteur et le prince au salon, où l'on m'offrit un fauteuil. Le prince
était déjà étendu nonchalamment sur le grand sofa, et il entama la
conversation avec aisance en me parlant peinture, en me demandant ce que
je pensais de l'influence de l'Italie sur les artistes des autres pays,
en me questionnant, enfin, sur mes opinions à l'égard des divers maîtres
de la France moderne: tout cela sans faire la moindre allusion à ma
situation présente, non plus qu'à la sienne, et en discourant avec
esprit et légèreté sur toutes choses, hormis celle qui devait le plus me
préoccuper.
Pendant cette causerie étrangement calme et qui semblait beaucoup plus
faite pour un salon de Paris que pour le lieu où nous étions, le docteur
s'occupait du service, _ex professo_, et s'ingéniait avec le valet
de chambre pour suppléer à ce qui pouvait manquer à l'élégance et au
confort de la table. Le groom n'avait qu'une idée, c'était de faire
monter le jet d'eau, et, en changeant les becs de roseau, il lui
arrivait à tout instant de nous arroser, ce que le prince souffrait avec
une grande patience, se contentant de lui dire de temps en temps:
--Carlino, fais donc attention! Il fait déjà assez humide ici.
Alors, il se mettait à parler de son _habitation_ comme un homme qui en
discute avec désintéressement les inconvénients et les avantages.
--C'est fort laid, disait-il; mais c'est si bien situé! La vue est
magnifique, de la terrasse du casino.
Je ne pus m'empêcher de lui dire que j'étais beaucoup mieux logé que
lui, et qu'il devait beaucoup souffrir dans cette grande cave.
--Mais ce n'est pas une cave, répondit-il. Nous sommes en contre-bas de
la montagne, voilà tout; et, sans les infiltrations des eaux égarées
dans les murs par suite de la rupture de plusieurs canaux, il ferait ici
aussi sec que chez vous; mais, avec beaucoup de braise on s'en tire,
vous voyez.
--Pourtant, ces fenêtres et ces portes murées... Le soleil n'entre
jamais dans cette grande salle?
--Aussi, à l'exception de ces deux derniers jours, ne l'avons-nous
habitée que la nuit. Les cours du château sont si vastes et si belles,
et le petit cloître est si charmant! Nous n'avions que quelques pas
à faire pour respirer un air pur; et puis, par ici, ajouta-t-il en
montrant le milieu de l'édifice où est situé l'escalier, nous avons le
chemin des champs. C'est là le principal avantage du logement que j'ai
choisi.
Chaque mot de ce tranquille personnage semblait appeler de ma part une
foule de questions; mais, comme il s'abstenait de m'en adresser de
personnelles, je crus convenable de montrer la même réserve ou la même
indifférence, et de parler de Tusculum et des environs, comme ferait un
touriste dans une auberge.
Pendant que l'on sert le repas, je veux vous décrire ce fabuleux
prince dont je sais maintenant le nom, mais que, par prudence, je vous
désignerai ici sous un nom de fantaisie, _Monte-Corona_, par exemple.
C'est le premier qui tombe sous ma plume.
Ce personnage est âgé d'une cinquantaine d'années. Il appartient à un
type plutôt napolitain que romain. Il parle français, sinon avec une
correction parfaite, du moins avec une facilité complète et toutes les
nuances de l'actualité familière.
Il a pu être beau, mais de cette beauté italienne exagérée qui devient
laideur avec les années. Il est beaucoup trop petit pour son nez, qui
s'avance droit et sans courbure au devant de sa face, comme une lame
d'épée. Sa peau, mate et fine, tourne au livide; ses dents sont
éblouissantes, indice d'une disposition à la phtisie pulmonaire, ainsi
que ses épaules étroites et sa poitrine rentrée. Une masse de cheveux,
trop noirs et trop bouclés pour n'être pas un _effet de l'art_, tombe
sur ses joues creuses et se mêle au noir de sa barbe trop bien plantée,
en ce sens qu'elle fait tache d'encre et masse disproportionnée avec
les plans blêmes et malingres de sa figure. Vous avez vu cette tête-là
partout: un vieux Antinoüs malade croisé de Polichinelle dégénéré.
L'oeil superbe quand même, la physionomie douce et agréable en dépit de
cette chevelure de brigand calabrais, une grande distinction de manières
et de très-petits pieds ridiculement bien chaussés: voilà le souvenir
qu'il m'a laissé.
Quand le valet de chambre eut annoncé que le dîner était servi, bien
que, cela se passant sous nos yeux, cette formalité fût fort inutile, le
prince se leva, étira ses bras et ses jambes comme un lévrier, bâilla
trois ou quatre fois en disant au docteur, d'un air profondément
affligé, qu'il n'avait pas d'appétit, et se plaça au milieu de la table.
Le docteur se mit en face de lui pour faire les honneurs, soin beaucoup
trop pénible pour un homme aussi indolent et aussi maladroit que Son
Altesse, laquelle me fit asseoir à sa droite. La quatrième place resta
vide provisoirement, ce qui semblait un cas prévu.
Quand je vis le docteur bien en face et bien éclairé (jusque là il
n'avait fait que remuer), je le reconnus positivement; c'était le moine
de Tusculum: un homme magnifique, d'une très-haute taille, gros à
proportion, mais plutôt large qu'épais de carrure et point chargé
d'obésité ventrue. Il est de l'âge du prince et paraît plus jeune,
bien qu'il ait les cheveux gris; mais cette abondante chevelure, toute
bouclée naturellement, semble brûlée par le soleil plus que par les
années. Tous les traits sont admirables et rappellent le marbre de
Vitellius, moins l'engoncement du cou et l'amollissement des chairs;
car, si cet bomme a les goûts, les instincts ou les besoins d'une vie
exubérante, il a la force de les satisfaire, et l'excès n'a pas encore
dépassé la puissance. Son oeil est étincelant, ses dents irréprochables,
sa voix pleine et vibrante, et l'agilité de cette stature colossale
indique une vigueur et une souplesse qui n'ont encore rien perdu des
ressources de la jeunesse.
Frappé de l'intérêt d'artiste avec lequel je le regardais, il se prit à
rire.
--Nous nous sommes déjà rencontrés, n'est-ce pas? me dit-il comme pour
aider mes souvenirs.
--Une figure comme la vôtre ne s'oublie pas, surtout quand elle
vous apparaît sous un costume pittoresque, par un coucher du soleil
splendide, et au milieu des ruines de Tusculum.
--Ah! ah! reprit-il en souriant, voilà les peintres! Ils ont des yeux
auxquels on ne peut échapper. Heureusement, leur attention et leur
mémoire sont exceptionnelles, car on ne pourrait pas se promener en
sûreté sous un froc, même dans les endroits où l'on croit trouver
la solitude; mais j'espère que vous ne jugez pas indispensable à ma
physionomie ce déguisement que je n'endosse jamais sans une atroce
répugnance?
Je lui répondis que sa physionomie était remarquable sous tous les
déguisements possibles, et je me disais, à part moi, qu'il était
peut-être dominicain et non médecin; que peut-être encore n'était-il ni
l'un ni l'autre. Le prince vit que je me tenais sur mes gardes, et,
avec beaucoup de délicatesse, il affecta, de nouveau, de généraliser la
conversation, afin de n'avoir pas l'air de m'interroger sur mes opinions
ou sur mes _circonstances_.
Le dîner était succulent, bien que composé d'éléments fort simples. Mes
hôtes se mirent à parler de cuisine en maîtres.
--Ce pays-ci n'offre guère de ressources, dit le prince, surtout dans
la saison où nous sommes; mais, quand on voyage, il ne faut jamais
s'inquiéter de ce que l'on trouvera, mais bien de la préparation des
mets, quels qu'ils soient. Toute la science de la vie consiste à avoir
un cuisinier intelligent. Il en est de forts savants dont je ne fais pas
le moindre cas; ils ne peuvent fonctionner que dans les grands centres
de civilisation. Je préfère un artiste comme l'homme d'imagination que
vous voyez là-bas. C'est un Calabrais, et c'est tout dire. La Calabre,
où j'ai vécu longtemps, est un pays dépourvu de tout, pour peu que l'on
s'éloigne des rivages. Mais, avec cet Orlando, je n'ai jamais fait un
mauvais repas. Peu m'importe qu'il m'ait fait manger des rats ou des
hérissons quand il n'avait pas autre chose à fricasser. Je ne lui
demande jamais ce qu'il me servira ni ce qu'il m'a servi. Tout ce qui
passe par ses mains devient mangeable, et, pourvu qu'on puisse manger,
on ne doit pas souhaiter de friandises. Je ne suis pas gourmand, et
je ne comprends pas qu'un homme soit l'esclave de son ventre, surtout
lorsque, comme moi, il n'a plus jamais d'appétit.
En parlant ainsi, le prince goûtait, avec un sérieux extraordinaire,
tous les plats qui passaient devant lui. Il mangeait peu, en effet; mais
le bien manger devait être une des préoccupations dominantes de sa vie,
puisqu'elle n'était point détournée par la situation probablement assez
grave où il se trouvait.
Les vins furent à l'avenant des plats, c'est-à-dire exquis, et le
docteur y fit largement honneur, sans en paraître _ému_ le moins du
monde. Auprès de ce grand coffre béant que rien ne semblait pouvoir
déborder, j'étais le plus pitoyable convive. Dès le premier service,
j'étais rassasié, tandis qu'il ne faisait que se mettre en train, et
je comparais intérieurement ma petite organisation avec celle de
ce descendant des Romains de la décadence. Je remarquais en lui la
sensualité italienne, protestation si frappante contre le régime
d'appauvrissement et de stérilité dont est frappée cette terre
fastueuse, et l'un me paraissait la conséquence de l'autre. Quand il y
a de telles capacités pour consommer, l'esprit ou les bras doivent se
lasser de produire.
Interrogé par le docteur, je me défendis de lui dire à quoi je songeais
et combien j'étais étonné de voir de pareilles préoccupations de
bien-être et de pareilles jouissances de réfection dans un pareil
lieu de refuge, sous les pieds mêmes de gens armés, prêts à s'emparer
peut-être de nos personnes.
--D'abord, quant au dernier point, me répondit le docteur, cela est tout
à fait impossible. Il faudrait que ces gens armés eussent découvert
notre retraite.
--Quoi! m'écriai-je, quand la fumée de votre festin les enveloppe, vous
croyez qu'ils ignorent où vous êtes?
--Ils ne l'ignorent pas, dit le prince. Nous n'avons pas la prétention
d'être ici sans qu'on le sache; mais il est temps que vous sachiez
vous-même dans quelle situation nous sommes. Voici le docteur qui a fait
partie autrefois de la guérilla des frères Muratori, lorsque eux et lui
étaient encore enfants. Pour ce fait, il fut condamné à mort, et je ne
sache pas que la sentence soit révoquée; mais sa mère est à Frascati;
il ne l'a pas vue depuis quinze ans. Il a su que je venais à Rome, il a
voulu m'accompagner. Quant à moi, qui suis de la terre d'Otranto et, par
conséquent, sujet du roi de Naples; j'ai été compromis dans les derniers
événements de mon pays, pour avoir parlé un peu librement de mon aimable
monarque et bâtonné un de ses insolents lazzaroni. Menacé de la prison
et d'un procès criminel, je vins me réfugier à Rome, où j'ai un frère
cardinal, mais où j'eus l'imprudence de déblatérer un peu contre un
autre prince de l'Église, qui m'avait volé une _amante_, et de donner
des coups de pied dans le dos d'un mouchard qui m'ennuyait. Après quoi,
je fus forcé d'aller m'établir à Florence; mais, là, j'eus le malheur de
me plaindre de la garnison allemande et de me battre avec un officier
que je tuai en duel. Je m'en allai en Piémont, où je fus plus sage et
plus tranquille; mais, ayant appris que mon frère le cardinal était
grièvement malade, je revins secrètement à Rome pour veiller à mes
intérêts dans la succession. Je trouvai mon frère guéri et peu sensible
au plaisir très-réel que j'en ressentais. Il me pria de m'en aller, pour
ne pas le compromettre, et, comme, retenu par une petite affaire de
coeur qui m'était survenue, j'hésitais à suivre son conseil, il laissa
dénoncer ma présence chez lui, non dans l'intention de me livrer, mais
avec celle de me forcer de déguerpir; car il me prévint à temps de la
nécessité de le faire. Or, cela ne m'était pas possible, au point
où j'en étais avec certaine dame, et je la décidai à venir passer
_incognita_ quelques jours à Frascati, où je reçus asile chez la mère du
docteur, ici présent; mais je n'étais pas caché là depuis vingt-quatre
heures, que mon frère mit à mes trousses des espions à lui, chargés
de nous inquiéter, et, parmi ces braves gens, il y avait un certain
Masolino et un certain Campani, deux coquins dont il paraît que vous
avez entendu parler... Donnez-moi un peu de ce jambon, docteur, car il y
a longtemps que je parle sans essayer de manger, et je me sens faible!
En disant ces paroles, il passa le jambon au docteur chargé de le couper
en menues tranches, puis il continua:
--On ne voulait pas nous arrêter; mais on me menaçait de compromettre la
personne qui m'intéressait, et de faire sérieusement au cher docteur
un mauvais parti. Le docteur connaissait particulièrement le fermier
Felipone; il avait sauvé la vie d'un de ses neveux sans vouloir être
payé. Il le pria de nous cacher dans une des chambres délabrées de ce
manoir. Felipone se montra reconnaissant et dévoué. Il ne pouvait nous
loger dans l'intérieur du château dont il n'est pas le gardien; mais la
partie extérieure, la terrasse, où nous voici, est confiée à sa garde,
ainsi que les jardins dont elle est censée faire partie. Lui seul savait
que ce lieu est habitable et encore solide, malgré l'accident dont vous
voyez là-bas les effets, et qui avait décidé l'intendant, il y a une
douzaine d'années, à faire étayer le fond, puis murer solidement toutes
les ouvertures, afin de condamner cette partie compromise de l'édifice.
On ne savait déjà plus, dès lors, qu'une sortie souterraine avait existé
au centre: elle avait été murée aussi, nous ne savons à quelle époque,
peut-être après le saccage du château par les Autrichiens, afin que ceci
ne devînt pas un repaire de voleurs. Mais je suis fatigué de raconter;
aidez-moi donc, docteur, vous ne faites que manger! Que vous êtes
heureux d'avoir toujours faim! Est-ce que les faisans sont passables? me
conseillez-vous d'en manger une aile?
--Je vous en conseille deux, répondit le docteur; ils sont excellents!
Ayant servi le prince, il continua sa narration:
--Le local que vous voyez était donc et est encore réputé inabordable,
dangereux, condamné, impossible. Mais voilà qu'un beau matin, Felipone,
en plantant un arbre devant sa maison, découvrit une voûte. Le
compère se crut possesseur d'an temple antique, ou tout au moins d'un
_columbarium_. Ce n'était pas cela, mais bien une galerie qu'il ouvrit
secrètement, et en travaillant de nuit, pour n'être pas troublé dans
la possession des trésors qu'il espérait découvrir, Il suivit ce vaste
couloir, et, après avoir marché longtemps en droite ligne et en montant
assez rapidement, il se trouva dans le joli péristyle joù vous avez vu
nos chevaux. Seulement, l'issue en était bouchée, et il s'imagina de
la percer et de la déblayer, car il na savait pas bien où il était. Le
temps lui avait paru long; il se flattait peut-être d'avoir retrouvé une
dix-septième maison d'Horace, la seule, la vraie, celle des Tusculanes.
» Quand il se vit dans la cuisine papale de Mondragone, il se sentit
très-désappointé. Néanmoins il se fît un malin plaisir de posséder là
un monument qu'il pouvait exploiter auprès des touristes sous le nez de
madame Olivia, gouvernante et gardienne du reste du château. A force de
fureter, il découvrit également la curieuse machine par où vous êtes
entré ici, et qui, depuis longtemps, était une tradition perdue. Elle
ne tournait plus; il la répara lui-même, et, maître désormais de faire
pénétrer ses voyageurs dans tout le manoir, sans la permission de sa
rivale, il se promettait d'en tirer parti, lorsque ma demande d'asile
lui arriva et le décida à garder le silence sur cette trouvaille, tant
qu'elle pourrait m'être utile. Il se hâta de transporter ici tous les
objets nécessaires à notre installation, et voici ce qui vous explique
ce mobilier, ces ustensiles, cette vaisselle, vestiges vénérables
échappés au sac et à l'incendie du château par les Autrichiens. Ces
tapisseries ont peut-être orné jadis la chambre de Paul III. Quant à
ces fleurs, à ce myrte taillé et à la statuette qui ornent cette table,
c'est une gracieuseté de madame Felipone, laquelle, non contente de se
charger de nos provisions et de nos emplettes, s'ingénie à nous entourer
d'un luxe naïf. La donna! s'écria-t-il avec un enthousiasme enjoué, en
avalant un grand verre d'orvieto, c'est la providence de l'homme, c'est
l'ange du proscrit et le salut du Condamné.
Le prince plaisanta un peu le docteur sur l'ardente sympathie de madame
Felipone. Il y eut entre eux, en italien, un colloque assez curieux et
plein de caractère indigène. Par un côté, celui de la charité du docteur
sauveur de l'enfant, et par la gratitude des parents sauveurs, à leur
tour, du bienfaisant médecin, la situation était logique et touchante;
mais, par un autre côté, celui des idées trop philosophiques du docteur
usant et abusant de cette reconnaissance jusqu'à tromper le bon et
dévoué Felipone, cette situation redevenait toute réaliste, toute
italienne.
Je fis la sourde oreille pour ne pas avoir à faire hors de propos
et sans utilité, le puritain et le pédant. Je comprends tous les
entraînements possibles; mais j'étais choqué de les entendre avouer
devant moi avec si peu de scrupule et de retenue.