Mondragone, le...
Je continue à ne pas dater avant d'avoir écrit la série d'aventures que
j'ai à vous apprendre, et que je vous raconte quand et comme je peux.
Je continue pourtant aussi à suivre une division par chapitres, qui me
sert à régulariser les moments que je vous consacre. Vous savez que je
suis un homme d'ordre, et cela me revient en dépit de la vie agitée que
je mène.
Je vous ai laissé faisant peut-être vos commentaires sur cette fumée
fantastique qui s'échappait des longs tuyaux du _terrazzone_.
Je ne cherchais pas à expliquer ce que je voyais, mais je ne partageais
pas la consternation de Tartaglia. Bien au contraire, je ne sais quel
espoir vague m'était suggéré par cette circonstance inexplicable. Je
partis même d'un éclat de rire, en entendant mon Scapin mêler aux
patenôtres qu'il débitait pour recommander à Dieu sa pauvre âme
pécheresse; l'observation suivante:
--Mon Dieu, comme ça sent la graisse fondue!
Puis il reprit du même ton dolent, moitié dévot, moitié ironique:
--Ayez pitié de moi, Seigneur! Douze cierges à mon saint patron si vous
me sauvez de cette diablerie et de cette damnée odeur de cuisine qui me
réjouit malgré moi; car, depuis deux jours je n'ai pas mangé ma faim,
et, en ce moment, je serais capable d'avaler le diable en personne!
--Mais c'est que tu as raison, m'écriai-je frappé de la justesse de sa
remarque: ça sent la cuisine!
--Et la bonne cuisine, je vous jure, _mossiou_! Ça nous arrive ici à
bout portant. Ils ne sentent pas ça en bas, les carabiniers! Je parie
qu'ils s'imaginent sentir la poudre! Ils croient que nous avons miné la
terrasse et que nous allons les faire sauter.
--Crois-tu? Eh bien, la première chose dont il faut nous occuper, c'est
de voir si nous ne pourrions pas profiter de cette panique pour nous
évader. Voyons! regarde bien, toi qui as des yeux de lynx, s'ils sont
assez loin pour nous permettre de descendre par la corde.
--Non, _mossiou_; ils sont là, à droite et à gauche, sur les allées qui
aboutissent au _terrazzone_, et ils nous verraient comme je vous vois,
par ce beau clair de lune.
--Eh bien, ils tireront sur nous, mais ils nous manqueront; la terrasse
est si grande!
--Beaucoup trop grande dans tous les sens pour que je sois tenté de la
traverser sous leur feu! D'ailleurs, que ferons-nous quand nous aurons
atteint la balustrade? Encore la corde à noeuds pour descendre dans les
lauriers? Et le temps de l'attacher?... et les balustres qui ne tiennent
à rien! Et puis croyez-vous que l'allée de cyprès ne soit pas gardée?
--Il est bien question d'allée! Une fois au bas de l'esplanade, nous
avons, pour fuir et nous cacher, plus d'une lieue carrée de jardins et
de parcs remplis de massifs d'arbres, de ruines et de fourrés!
--Ah! mon Dieu, _mossiou_, voilà que ça sent le poisson! Oui! je vous
jure que ces clarinettes de la _Befana_ nous envoient une délicieuse
odeur de poisson frais!
--C'est vrai! mais que nous importent les mystères de cette cuisine de
sorciers? Il s'agit de fuir.
--Il est trop tard, _mossiou_! voilà les carabiniers qui reviennent et
la fumée qui se dissipe. Allons! monseigneur Lucifer est servi, et nous
sommes toujours prisonniers.
Nous observâmes quelques instants nos gardiens. Nous vîmes les officiers
arpenter bravement le _terrazzone_ et s'efforcer d'y ramener leurs
hommes; puis capituler avec l'idée que cet espace nu serait tout aussi
bien gardé par des sentinelles posées à chaque extrémité.
--Ces gens ont peur, dis-je à Tartaglia; le moindre bruit un peu
ressemblant à une explosion souterraine, que nous viendrions à bout de
produire dans les salles basses du château, les mettrait en fuite, car
il est certain qu'ils rêvent mine, écroulement.
--Moi, je rêve quelque chose de plus raisonnable, _mossiou_, reprit
Tartaglia sortant de sa méditation. Écoutez-moi, et si je suis fou, ne
me croyez jamais!
--Voyons ton idée!
--Nous ne sommes pas seuls cachés ici: en doutez-vous maintenant?
--Pas plus que toi... Alors?
--Alors, _mossiou_, les gens qui font si belle cuisine sous le
_terrazzone_, sans s'inquiéter de montrer leur fumée, et sans remords de
nous envoyer cruellement la bonne odeur de leur ripaille...
--Tais-toi, écoute! lui dis-je en l'interrompant. A présent crois-tu que
j'aie rêvé le son d'un piano?
--Oui, _mossiou_, je l'entends! Je ne suis pas sourd! bon piano! belle
musique! Tiens! c'est l'air de la _Norma_! Ah! si j'avais ma harpe, je
vous ferais entendre un joli duo, _mossiou_.
Nous restâmes quelques instants silencieux, écoutant le piano
fantastique, qui n'était ni aussi bon ni aussi bien joué que le
prétendait Tartaglia, mais qui, malgré nos anxiétés, nous donnait des
idées de gaieté folle, comme on en a dans les rêves, au milieu des plus
désagréables situations.
Nous ne fûmes pas moins étonnés de voir que les carabiniers restaient
parfaitement indifférents à cette nouvelle bizarrerie. Il était évident
qu'ils ne l'entendaient pas, et que, comme des cornets acoustiques, les
colonnes creuses du _terrazzone_ nous apportaient ces sons mystérieux,
aussitôt perdus dans les régions supérieures de l'air, et insaisissables
pour nos gardiens, placés à une centaine de pieds plus bas que nous.
--Donc, reprit Tartaglia, ils demeurent là-dessous, _les autres_! ils y
ont de bons appartements, ils y font bonne chère, et belle musique au
dessert! Et ils ne se doutent pas qu'ils ont des carabiniers sur la
tête!
--Cela, nous n'en savons rien; mais nous savons que, tout à l'heure, les
carabiniers ne se doutaient pas qu'ils eussent des prisonniers sous les
pieds.
--C'est vrai, puisqu'ils ont eu une si belle peur de cette fumée!
Or, comme je vous le disais, _mossiou_, nous avons là des camarades
d'infortune; mais par où sont-ils entrés?
--Par une issue extérieure qui existe, et que les carabiniers ne
connaissent pas.
--Ni la police non plus, je vous en réponds!
--Ni Daniella, ni Olivia non plus, car elles m'en eussent fait part.
--Et elles ne savent pas non plus qu'il y a ici d'autres réfugiés que
nous, car elles nous en eussent avertis!
--Eh bien!
--Eh bien... mais, s'il y avait une sortie à ce château du diable,
par-dessous le contre-fort de la grande terrasse... ces prisonniers
seraient partis ou en train de partir. Ils songeraient à filer, et non à
manger en étudiant la _Norma_ de Bellini.
--C'est ce que je me dis, et je vois leur captivité dans ces caves bien
plus effrayante que la nôtre.
--Ah! voilà ce qui m'intrigue, reprit Tartaglia en secouant la tête;
vous avez entendu ouvrir et fermer des portes. Il y a une communication,
entre eux et nous, plus facile que votre diable de galerie qui nous
ensevelira si nous continuons à la fouiller. Nous avons mal cherché,
_mossiou_?
--Il faut chercher encore!
--C'est ce que j'allais dire.
--Prenons toujours le pic et la pioche, et allume la lanterne.
--Mais dînez d'abord, _mossiou_, que diable!
--Non, nous dînerons après! Il faut suivre l'inspiration quand on la
tient. Je ne sais pas pourquoi je suis persuadé que nous allons réussir,
maintenant que nous avons la certitude de la présence _des autres_,
comme tu dis.
--Laissez-moi prendre beaucoup d'allumettes, _mossiou_. Tant que je vois
clair, je suis assez brave.
--Passons par mon atelier, j'ai là tout ce qu'il faut.
Je pris la clef de l'ancienne chapelle papale, que je me permets
d'appeler, sans façon, mon atelier, et nous y fîmes nos préparatifs. En
voyant, sur le chevalet, mon étude presque finie, dont, par parenthèse,
je ne suis pas trop mécontent, l'idée me vint que quelque accident
nouveau pourrait bien m'empêcher de l'achever, ainsi que l'album sur
lequel je vous écris mes aventures. Un instant d'attachement puéril pour
ces deux objets qui m'ont aidé à savourer mes joies, et à me distraire
de mes peines, s'empara de moi, et je grimpai à une échelle, au moyen de
laquelle je peux atteindre un creux de la muraille formant une sorte de
cachette que j'ai découverte par hasard, ces jours-ci. J'y déposai ma
petite toile et mon manuscrit. Je me disais qu'en cas de départ forcé je
les y retrouverais peut-être un jour.
--Que faites-vous là, _mossiou_? me dit Tartaglia inquiet; avez-vous
quelque pressentiment? Vous me rendez triste, moi qui avais bonne idée
de notre expédition de ce soir!
J'étais encore sur l'échelle, mais je ne songeais ni à descendre ni à
lui répondre. Nous nous regardâmes tous deux avec la même expression
de doute et de surprise: il nous semblait qu'on venait de frapper
légèrement à la porte du fond de la chapelle.
Tartaglia, sans dire un mot, ôta ses souliers et alla coller son oreille
à cette porte. On y frappa discrètement une seconde fois.
Je lui fis signe d'ouvrir. La curiosité l'emportait en moi sur la
méfiance. Il subissait l'impulsion contraire, car il me fit signe, avec
énergie, de garder le silence, et, regardant à ses pieds, il ramassa une
lettre qu'on venait de passer sous la porte.
Je m'emparai de cette missive et la décachetai avec empressement. Elle
contenait ce qui suit, en français:
«Le prince de Mondragone vous prie de lui faire l'honneur de dîner et de
passer la soirée chez lui. _On fera de la musique_».
Il y avait sur l'adresse: «A monsieur Jean Valreg, _peintre, en son
atelier de Mondragone_». Le papier rose, satiné et parfumé, état
découpé, enguirlandé et orné, au coin, d'un écusson armorial doré et
enluminé.
J'examinais avec stupéfaction cet étrange billet, pendant que Tartaglia
se tenait les côtes pour s'empêcher de rire tout haut, tant il trouvait
la chose plaisante et l'idée du dîner agréable; mais quand je voulus
aller ouvrir au porteur de cette courtoise invitation, Tartaglia,
revenant à ses craintes, se mit en travers.
--Non, non! disait-il tout bas, c'est peut-être un piège; n'y allez pas,
_mossiou_. C'est comme le _souper du Commandeur_!
On frappait pour la troisième fois: c'était demander la réponse. Je
repoussai Tartaglia en lui reprochant tout haut sa méfiance, et j'ouvris
à un groom très-bien mis et d'une figure intelligente, dont les habits
élégants étaient seulement un peu poudreux et rayés ça et là de toiles
d'araignées, ornement indispensable de quiconque se promène dans les
salles de notre manoir.
--Qu'est-ce que le prince de Mondragone? lui demandai-je sans préambule,
en regardant derrière lui pour me convaincre qu'il était seul.
--C'est mon maître, répondit l'enfant en italien sans hésiter, et en
retenant une intention gaie ou moqueuse, sons l'air respectueux d'un
valet bien stylé.
--Belle réponse! s'écria Tartaglia. Cela ne nous apprend rien! Moi qui
connais la noblesse d'Italie, je vous jure, _mossiou_, que je n'ai
jamais entendu parler d'un prince de Mondragone!
--Monsieur veut-il faire réponse au prince? reprit le groom sans se
déconcerter.
Je crus devoir montrer le même sang-froid et prendre cette fantasmagorie
comme une chose toute naturelle.
--Dites à votre maître que j'irais bien volontiers si j'avais un habit;
mais...
--Oh! ça ne fait rien, monsieur! Il n'y a que des hommes. D'ailleurs, on
sait bien que vous êtes en voyage.
--Il appelle ça être en voyage! dit Tartaglia d'un ton piteux; mais
suis-je invité aussi, moi? car du diable si je reste seul!...
--Moi, je vous invite, répondit le groom; il y a repas et soirée aussi à
l'office.
--Mais..., reprit Tartaglia singeant ma réponse, c'est que je ne suis
pas en livrée!
--Ça ne fait rien, vous êtes aussi en voyage!
--Oui, oui, en voyage! Je ne m'en souvenais plus!
--Et à quelle heure cette soirée? demandai-je.
--Tout de suite, monsieur; on n'attend plus que vous.
--Ah! on m'attendait? Fort bien! Et où demeure le prince, s'il vous
plaît?
--Sous le _terrazzone_, monsieur.
--Je le sais bien; mais par où y va-t-on d'ici?
--Si vous voulez bien me suivre..., dit l'enfant en ramassant une petite
lanterne sourde qu'il avait déposée au seuil de la chapelle.
--Ah! _mossiou_! s'écria Tartaglia, à qui la gaieté était revenue, si au
moins j'avais eu le temps de brosser votre paletot et de donner un coup
de fer à vos cheveux! Mais qui pouvait s'attendre à cela?
Nous suivîmes le groom, qui nous conduisit droit au Pianto, descendit
le petit escalier, pénétra dans une des caves que j'avais explorées,
traversa des tas de décombres, en nous éclairant avec courtoisie et nous
avertissant à chaque obstacle qu'il semblait parfaitement connaître.
Enfin, il se glissa dans un couloir étroit, et s'arrêta devant une
petite niche creusée dans le mur, où je m'étais arrêté dans mes
recherches des jours précédents. Alors, il posa le doigt sur je ne sais
quelle tête de clou qui mit en mouvement une clochette, et se plaça
debout dans la niche, ôta poliment son chapeau en nous disant:
«Excusez-moi si je passe le premier pour vous annoncer,» tourna
lentement sur lui-même et disparut.
C'était un tour comme ceux qui servent, dans les couvents cloîtrés, à
faire entrer des paquets, et qui ont dû quelquefois servir à favoriser
des communications clandestines sans violer la lettre des règlements.
Celui-ci est en bois massif, mais couvert d'un débris de peinture qui me
l'avait fait confondre avec la vieille fresque qui l'encadre. Au bruit
sourd qu'il rendit en tournant sur son pivot de fer, je reconnus celui
qui m'avait inquiété. Il obéit à une impulsion donnée par derrière,
où des verrous massifs le tiennent assujetti et fermé comme une porte
véritable.
Cette machine, ingénieuse parce qu'elle est des plus simples, est à peu
près impossible à découvrir. Quand elle eût escamoté le groom en nous
présentant sa face convexe, elle se retourna pour nous ramener sa face
concave, où je me plaçai, pour me trouver tout à coup vis-à-vis d'un
homme en veste et tablier blancs, qui me salua en me baisant la main, et
s'empressa de tourner le demi-cylindre, où Tartaglia parut à son tour
en battant des mains et faisant des cris d'admiration. Il était dans la
fameuse cuisine gigantesque de Mondragone, dans la cuisine de ses rêves,
dans la _Befana_.
Je vais vous décrire ce local peut-être unique au monde, surtout
dans les circonstances où il se présentait à mes regards, et vous le
dépeindre comme si, du premier coup d'oeil, j'avais pu me rendre compte
des détails que j'eus le loisir d'examiner peu à peu.
C'est une salle voûtée divisée en trois compartiments, par deux rangées
de piliers massifs quadrangulaires. Cela ressemble à une église
souterraine, et c'est aussi grand. Un des côtés, que l'on pourrait
appeler des nefs, a fléchi, mais paraît assez solidement étayé: c'est
celui qui avoisine le Pianto et probablement l'écroulement de la galerie
que j'ai découverte avec Tartaglia, car l'eau que nous avions rencontrée
pénètre dans cette nef et y forme un beau réservoir au ras du pavé.
Cette eau courante le traverse, bouillonne parmi les fragments de ruine,
et s'enfuit dans un enfoncement sombre avec un bruit mystérieux.
C'est dans l'autre nef latérale que fonctionnaient, en ce moment, deux
des quatres cheminées monumentales dont nous avions vu la fumée passer
sur la petite terrasse du _casino_. Les réjouissantes odeurs dont
Tartaglia s'était délecté se trouvaient justifiées par des préparatifs
assez confortables. Outre le marmiton qui venait de m'accueillir, un
grand cuisinier à barbe noire, majestueux comme le roi des enfers en
personne, s'agitait lentement autour des fourneaux, et surveillait une
douzaine de casseroles de très-bonne mine.
Aucune espèce de porte, aucune croisée apparente ne trahit l'existence
de cet immense local, suffisamment chauffé et aéré par les vastes
cheminées. Toutes les anciennes issues sont murées par des massifs d'une
épaisseur égale à la profondeur de leurs embrasures; seulement, au
centre de la grande nef du milieu, un large escalier descend à un
péristyle terminé par une arcade à cintre rampant. Ce péristyle était
jonché de paille, et quatre bons chevaux y étaient attachés comme dans
une écurie.
Mais le détail le plus curieux de cette résidence, c'était le bout de
cette nef du milieu, réservé pour le principal habitant et arrangé ainsi
qu'il suit:
Dans une demi-rotonde un peu plus élevée sur le sol que le reste de
l'édifice, une grande vasque de marbre, correspondant probablement à
la fontaine extérieure située au bas des contreforts de la terrasse,
faisait danser irrégulièrement un petit jet d'eau, tout récemment remis
en exercice au moyen d'une tige de roseau. Une vingtaine de pots à
fleurs entouraient cette fontaine. C'étaient des fleurs de serre froide
assez communes, et quelques petits orangers, objets de luxe bourgeois,
ici tout comme à Paris; mais le maigre parfum de ces plantes était
neutralisé par ceux du poisson cuit au vin et de la graisse fondue
qui avaient chatouillé l'odorat de Tartaglia si agréablement, et
qui remplissaient énergiquement l'atmosphère où nous nous trouvions
introduits.
Du reste, la demi-rotonde où l'on était en train de servir le repas
offrait un aspect de confortable ingénieusement conquis sur la tristesse
et le délabrement de l'édifice. Les froides parois étaient tendues de
vieilles tapisseries, jusqu'à la hauteur d'une dizaine de pieds. Le pavé
était recouvert de nattes, et, sous la table, de peaux de chèvres à
long poils. Un grand sofa, dont la vétusté était cachée par plusieurs
manteaux étalés dessus, ainsi que quatre fauteuils sur lesquels on avait
jeté des napperons blancs en guise de housses; un pianino assez
laid, placé sur une estrade de planches brutes, pour le préserver de
l'humidité; un vaste brasero allumé qui cuisait le pauvre instrument
d'un côté, tandis qu'il se morfondait de l'autre au voisinage de la
fontaine, circonstances qui m'expliquèrent bien pourquoi il m'avait paru
si faux; un magnifique bureau Pompadour, dont la marqueterie de bois
de rose était à moitié tombée et dont les cuivres étaient verdis par
l'oxyde; une toilette de nécessaire de voyage très-élégante, étalée sur
une table recouverte d'un grand cache-nez de cachemire, en guise de
tapis; un lit de fer, orné d'une courte-pointe d'indienne à fleurs, et
entouré d'un vieux paravent; une guitare qui n'avait plus que trois
cordes, la table, dressée au milieu de l'hémicycle et toute servie en
vieille faïence ébréchée et dépareillée, mais dont quelques pièces
étaient fort précieuses quand même; enfin, un _amorino_ en marbre blanc,
placé dans un petit myrte en caisse, taillé en berceau, objet de goût
qui avait la prétention d'être un _surtout_: tels étaient l'ameublement
et la décoration de cet appartement complet, improvisé dans un
compartiment de l'unique salle.
Le reste était à la fois la cuisine, le lavoir, l'écurie et le dortoir
des valets, dont les lits composés chacun d'une planche, d'une botte de
paille et d'un manteau, étaient très-proprement disposés sur les bases
colossales des piliers.
Je vous répète que ceci est un inventaire dressé après coup et à loisir;
car, dans le premier moment, passant de l'obscurité à la vive lumière
des torches qui éclairaient l'ensemble, et des bougies qui brillaient
dans la partie réservée au repas, si je vis quelque chose, je ne compris
absolument rien, sinon que j'avais à répondre aux politesses d'un
personnage accouru à ma rencontre, lequel se hâta de me dire qu'il
n'était pas mon hôte, mais un ami _du prince_; et qu'il allait me
conduire _au salon_.
Ce salon, vous le connaissez déjà. C'était l'espace compris entre le
sofa, les fauteuils, le pianino, la fontaine et le brasero.
Mon guide, dont la figure me tourmentait d'une vive réminiscence, et
devant lequel les valets se rangèrent en l'appelant _signor dottore_, me
demanda gaiement pardon de me faire passer par la cuisine, par l'écurie
et par l'office.
--La maison du prince est si mal distribuée, dit-il en riant, qu'il n'y
a pas d'autre entrée; mais ce qui corrige cet inconvénient, ajouta-t-il
d'un air expressif, en s'arrêtant au centre de l'édifice et en me
montrant l'escalier qui descendait à l'arcade fermée seulement par un
tas de paille, c'est qu'il y a une sortie!