Mondragone, 22 avril.
Hier matin, nous avons déjeuné copieusement; malgré mes recommandations
de sobriété et de prudence, Tartaglia a la passion de la cuisine. Faire
de bons plats et en manger sa bonne part, voilà pour lui une jouissance
intellectuelle et physique du premier ordre. Il aurait aussi le goût de
l'économat; son rêve serait de devenir majordome dans une grande maison.
En attendant, il est fier et comme charmé, malgré notre situation
précaire, de commander, dans les ruines de Mondragone, à une valetaille
imaginaire, et d'y ordonner toutes choses en vue du bien et la
satisfaction de ses seigneurs. Je crois qu'il y a des moments où il me
prend pour l'ombre d'un ancien pape, car il sollicite mes éloges avec
une ardeur naïve, et je suis forcé de l'en accabler et de paraître
très-sensible à ses soins, sous peine de le voir s'affecter et se
démoraliser.
Il semble aussi que, de son côté, il soutienne son personnage facétieux
et comique dans l'intention de me conserver en belle humeur; mais c'est
peut-être tout simplement le résultat d'une habitude invétérée de
poserie burlesque. Ainsi, ce matin, je l'ai trouvé dans le parterre avec
le capucin, qu'il avait affublé d'un torchon en guise de tablier de
cuisine, et qu'il employait à la recherche des asperges sauvages. Il lui
avait donné un nom. Ce n'était plus frère Cyprien; c'était _Carcioffo_
(artichaut).
--Il n'y a plus de moine ici, disait-il. Il n'y a plus qu'un marmiton,
un éplucheur de légumes, un plumeur de volaille, sous les ordres du chef
Tartaglia; et, si _Carcioffo_ ne travaille pas, _Carcioffo_ ne mangera
pas.
--Tu n'oublies qu'une chose, lui dis-je, c'est que nous n'avons ni
légumes ni volaille.
--Pardon, Excellence, voilà des asperges, petites, mais succulentes; et,
quant à la volaille..., regardez!
Il me montrait une poule morte dans son panier.
--Tu es donc sorti?
--Hélas! non. J'ai essayé, et comme hier, au moment où j'appelais par le
guichet, on a répondu par ce mot stupide et brutal: _En joue_! Moi, j'ai
répondu: _Feu_! en fermant le guichet, et je les ai entendus rire.
--Rire? c'est bon signe pour toi. Ils s'adouciront peut-être en ta
faveur.
--Non, _mossiou_. L'Italien, ça rit toujours, mais ça ne se radoucit
point pour ça!
--Mais cette poule, d'où vient-elle?
--C'est eux, _mossiou_, c'est les carabiniers qui me l'ont donnée.
--Ah bah! ils consentent à nous faire passer des vivres? Oh! alors...
--Non, non! ils ne nous font rien passer du tout; pas si sots! mais ils
sont sots quand même, car cette pauvre bête, qui vient je ne sais d'où,
s'étant approchée apparemment de l'avoine de leurs chevaux, ils ont
voulu la prendre; ils l'ont manquée, effrayée, et, comme elle vole
bien, elle est venue se percher sur notre mur, où... crac! d'un coup de
pierre, je l'ai abattue à mes pieds. Eh! ce n'est pas maladroit, ça,
_mossiou_!
--Non certes!
--Mais, dit le capucin, elle n'est pas tombée d'un coup de pierre; elle
a volé de mon côté, et c'est moi qui vous ai aidé à la prendre et a lui
tordre le cou.
--Taisez-vous, _Carcioffo_, reprit Tartaglia; vous ne devez jamais
contredire votre supérieur!
Voyant que le capucin se prêtait en riant à être l'esclave et le jouet
de Tartaglia, pourvu que celui-ci consentît à le nourrir, je crus devoir
ne pas me mêler de leurs relations. Seulement, je les observais sans en
avoir l'air, afin d'intervenir s'il arrivait que le pauvre frère devint
victime de la malice de notre Scapin ou de sa propre cupidité. Mais je
fus bientôt à même de constater que Tartaglia, au milieu de tous ses
vices de bohémien, est naturellement bon et même charitable et généreux.
Tout en accablant le moine de menaces et de quolibets, il le soignait
fort bien, et je vis que ce régime convenait très-fort au capucin, qui,
abandonné à lui-même, se serait laissé complètement abrutir par l'effroi
et la tristesse de la situation.
Après le déjeuner, je surpris Tartaglia rangeant et cachant avec soin
certains paquets. C'était une provision de lazagnes et de _capellini_,
autre pâte de même genre, qu'il avait apportée avant-hier matin, et dont
il ne voulut pas me dire la quantité.
--Non, non! s'écria-t-il en couvrant cette réserve de son tablier
de cuisine; vous vous laisseriez aller à en donner au capucin, qui
mangerait plus que sa faim. Il mangera comme nous, ni plus, ni moins.
--A la bonne heure; mais voici le moment de travailler au Pianto.
Viens-tu?
--Oui, oui, partons! Mais cachons tout, et fermons bien le casino.
Nous laissâmes le capucin en prières devant une Vierge Louis XV qui est
sous le portique, et nous retournâmes à notre soupirail, munis de la
corde à noeuds et de deux bougies.
Tout allait bien; la petite voûte n'avait pas bougé: aucune partie de
l'édifice n'avait fléchi. Nous descendîmes sans peine dans la cave.
Nous montâmes sur le tas de décombres qui obstrue l'arcade, et nous
parvînmes, en un quart d'heure de travail, à en déblayer assez pour nous
faire un passage. Tartaglia cause plus qu'il ne travaille. La fatigue du
pionnier lui est très-antipathique; mais il m'anime par son babil, que
j'arrive à trouver très-divertissant.
L'arcade, devenue praticable, me semble être une découverte assez
sérieuse. Elle s'ouvre sur une galerie qui tourne en demi-cercle et qui
a dû servir de lit artificiel à un courant d'eau destiné à alimenter
cette fameuse cuisine que nous cherchons.
Cette galerie est large de cinq pieds et haute de quinze ou vingt.
C'est un ouvrage magnifique. La voûte est en très-bon état. Des dépôts
sédimenteux sur les parois attestent le passage et le séjour des eaux.
Pourtant l'élévation de la voûte ferait croire que c'était un passage
pour des cavaliers lansquenets.
Nous marchâmes à la lueur de nos bougies pendant environ cinq minutes,
et, autant que j'en puis juger, nous étions sous le _terrazzone_; nous
en suivions le mouvement demi-circulaire. Aucun bruit ne parvenait
jusqu'à nous.
Nous chantions déjà victoire, lorsque nous fûmes arrêtés net par un
écroulement qui me parut dater de plusieurs années. La voûte avait cédé.
L'eau filtrant, du _terrazzone_ probablement, avait à la longue causé ce
désastre. Le sol était inondé d'une flaque où nous l'entendions tomber
goutte à goutte.
--Ou bien encore, me dit Tartaglia, c'est un craquement souterrain,
résultat d'un tremblement de terre.
--Peu importe la cause, répondis-je. Il s'agit de savoir si nous
pourrons triompher de l'accident.
Je revins sur mes pas, je les comptai, j'observai le mouvement de la
galerie, je consultai les souvenirs et les observations de mon compagnon
sur la forme et l'étendue extérieure de la terrasse. Nous n'en pouvions
plus douter, nous étions tout près de la face extérieure centrale. La
voûte qui nous abritait supportait l'immense et magnifique balustrade
qui entoure l'esplanade. Une porte, une issue, une bouche quelconque
devait être là, devant nous, sous cet éboulement. Il fallait le
traverser.
--Nous le pourrons, dis-je à Tartaglia; il faut le pouvoir! Nous
étudierons avec soin la superposition des blocs écroulés. Nous ne
toucherons pas à ceux qui nous préservent d'un prolongement de rupture
dans la voûte; nous fouirons pierre à pierre, et nous creuserons, parmi
ces débris, un couloir suffisant!
--C'est bien dangereux, dit-il en secouant la tête, et cela peut durer
plus d'un mois!
--Mais cela peut n'être ni long ni dangereux, nous n'en savons rien.
--De même que notre blocus peut n'être ni l'un ni l'autre, si nous en
attendons la fin sans nous éreinter et nous exposer!
--De même qu'il peut être l'un et l'autre, si nous en attendons la fin
sans rien faire!
--Vous avez raison, _mossiou_! Allons! j'aime les gens qui raisonnent
juste. D'ailleurs, vous avez une confiance et un courage qui me
plaisent, et, avec vous, je sens que je ferais des choses que je
n'aurais jamais tentées tout seul! Oui, oui, avec vous, je descendrais
dans un volcan, dans un enfer.
Nous retournâmes chercher des outils, c'est-à-dire nous en fabriquer
tant bien que mal avec ceux que les ouvriers ont laissés ici pour
d'autres usages. Comme il les ont abandonnés hors de service, nous
étions d'abord assez mal outillés; mais la découverte d'un pic énorme
et d'une pioche en assez bon état nous permettent, depuis ce matin, de
travailler utilement. Nous avons ouvert dans la journée trois pieds de
tranchée.
Aux heures de repos, nous surveillons nos carabiniers, qui paraissent se
déplaire beaucoup autour de cette ruine menaçante en certains endroits.
Tartaglia a imaginé de faire tomber de temps en temps des pierres pour
les inquiéter; mais ce jeu est dangereux, et, quelque doute leur étant
venu, l'officier a commandé de faire feu à tout hasard sur la première
brèche qui s'ouvrirait aux murailles.
J'examine ces gendarmes, et je vois qu'ils sont beaucoup plus fins que
les nôtres. Es sont italiens. Ce n'est pas ici que l'idée viendrait de
les chansonner comme on le faisait chez nous, il y a quelques années,
sur la candeur proverbiale de _leur institution_. Je crois bien qu'ils
ne doivent pas être aussi incorruptibles; mais je ne suis pas assez muni
d'argent pour espérer de les séduire, quand même je pourrais m'aboucher
avec eux, ce que la surveillance de leurs chefs rend jusqu'ici tout à
fait impossible.
Je ne m'ennuie ni ne me décourage. Sans le chagrin que j'éprouve en
songeant aux anxiétés de ma Daniella, et le serrement de coeur qui me
saisit au souvenir de ma trop courte félicité, je prendrais gaîment
l'étrange existence qui m'est faite. Tartaglia m'amuse malgré moi, et le
capucin paraît s'accoutumer sans effort à son rôle de _Carcioffo_. Il
dort à genoux devant la madone du portique, son chapelet enlacé aux
doigts, tout le temps que nous passons à travailler. La prévoyance n'est
pas le fléau de son imagination, et, tant qu'il aura quelque chose à
mettre sous la dent, il conservera son sourire de crétinisme béat.
J'en étais là, vous écrivant ces choses, pendant que Tartaglia mettait
mon couvert, quand une circonstance inouïe ne fit courir sur la petite
terrasse du casino.
--_Mossiou! mossiou!_ disait Tartaglia criant à voix basse, comme on
s'habitue à le faire dans notre situation: voyez, voyez! Pouvez-vous
expliquer pareille chose? Est-que je rêve? Est-que vous la voyez aussi?
Regardez donc le haut des grandes clarinettes du _terrazzone_!
Je levai la tête et vis les mascarons grotesques de ces grands tuyaux de
cheminée se détacher en noir sur un fond rougeâtre, en même temps que,
de leurs vastes bouches, sortaient des tourbillons de fumée.
--Tout est perdu, mon pauvre Tartaglia, m'écriai-je. Les carabiniers ont
trouvé l'entrée de cette fameuse cuisine: ils y sont installés, ils s'y
réchauffent et y ont établi leur cantine.
--Non, non, _mossiou_. Voyez! ils sont aussi étonnés que nous! Ils
regardent et s'interrogent; ils cherchent de tous côtés, ils croient que
nous avons mis le feu au château. Le feu à quoi, dans ces caves, je vous
le demande? Qu'ils sont sots! Mais les voilà aussi en peine que nous,
je vous jure, et même davantage, car ils n'osent pas rester sur la
terrasse.
En effet, une panique s'était emparée de nos gardes, et leurs officiers
avaient beaucoup de peine à les calmer.
--Au fait! dis-je à Tartaglia absorbé, la chose est assez importante!
Comment l'expliques-tu?
--Je ne l'explique pas, _mossiou_! dit-il en faisant le signe de la
croix. On me l'avait toujours dit, que le diable revenait ici, et que
l'on y voyait le feu des cuisines briller comme du temps où les papes
y donnaient des festins de Lucullus! Mais je ne le croyais pas, je ne
l'aurais jamais cru, et je vous avoue qu'à cette heure je me repens de
mes fautes et recommande mon âme à Dieu!