Mondragone, 20 avril.
Comme il m'eût été impossible de dormir, j'enlevai le souper, je donnai
de l'air à ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de
tromper l'inquiétude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je
n'avais pas écrit une ligne que l'on frappa de nouveau à ma porte. Un
pareil incident m'eût bouleversé hier, lorsque je me sentais seul au
monde avec Daniella. Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes
mes précautions pour conjurer le destin seraient à peu près inutiles, je
me sens préparé à tout et déjà habitué à cette vie d'éventualités plus
ou moins sérieuses.
Je répondis donc: «Entrez!» sans me déranger.
C'était encore Tartaglia.
--Tout va bien, _mossiou_! me dit-il. Le capucin ronfle déjà dans la
paille, et tout est tranquille au dehors. Je vais vous souhaiter _una
felicissima notte_, et faire moi-même un somme. Je sortirai avec _fra
Cipriano_ à l'heure de matines, et pourrai revenir avant le jour avec
vos provisions de bouche pour la journée. C'est le moment où les plus
éveillés se sentent fatigués, et où l'on peut espérer de tromper la
surveillance.
--Tu crois donc que, réellement, les jardins sont occupés par la police;
le moine n'a pas rêvé cela?
--Il n'a pas rêvé, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.
--Avoue-moi que tu en es toi-même, de la police?
--Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela était, vous devriez
en remercier le ciel?
--Tu pourrais donc en être et ne pas vouloir me livrer?
--On peut tout ce qu'on veut, _amico mio_, et quand on est à même
de servir plusieurs maîtres, c'est le coeur et la conscience qui
choisissent celui qu'on doit protéger contre les autres. Ah! _mossiou_,
cela vous semble malhonnête, et vous riez de tout! Mais vous n'êtes pas
Italien, et vous ne savez pas ce que vaut un Italien! Vous êtes d'un
pays où toutes choses sont réglées par une espèce de droit apparent qui
enchaîne la liberté du coeur et de l'esprit. Chacun pense à soi, chez
vous autres, et chacun se sent ou se croit en sûreté chez lui. C'est
cela qui vous rend égoïstes et froids. Ici, où nous avons l'air d'être
esclaves, nous travaillons en-dessous de la légalité, et nous faisons ce
que nous voulons pour nous et pour nos amis. L'obligation de se cacher
de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fait pousser des vertus que
vous apprécierez plus tard: le dévouement et la discrétion. Vous devriez
croire en moi, qui vous ai déjà rendu de grands services et qui vous en
rendrai encore.
--Il est vrai que tu m'as fait traverser à cheval la campagne de Rome
pour venir ici...
--Le dimanche de Pâques? En cela j'ai eu tort. J'aurais dû inventer
quelque chose de mieux et vous empêcher de quitter Rome! Mais j'ai de la
faiblesse pour vous, et je vous gâte comme un père gâte son enfant.
--Alors, mon tendre père, quels sont, en dehors de ta présence ici en ce
moment et du très-bon dîner que tu m'as servi, les autres bienfaits dont
j'ai à te récompenser?
--Nous parlerons de récompense plus tard. Pour le moment, sachez
que tous les avertissements et renseignements que la Daniella et la
Mariuccia ont reçus à temps pour vous faire cacher, et pour soustraire
vos effets aux recherches, viennent de moi, qui suis un homme de tête,
et non de ce capucin, qui est une huître au soleil.
--De toi? J'aurais dû m'en douter? Mais pourquoi m'a-t-on dit les tenir
du capucin?
--C'est la Daniella qui vous a dit ça? Je comprends! Elle sait que
vous vous méfiez de moi. Heureusement, elle n'est pas comme vous; elle
m'estime, elle sait qui je suis... sous tous les rapports! Car si, dans
le temps, j'avais voulu abuser de son innocence... mais je ne l'ai pas
voulu, _mossiou_!
Il s'arrêta, voyant qu'il rouvrait ma blessure, et que, lié par la
reconnaissance qu'il me fallait lui devoir, je résistais avec peine à
l'envie de le jeter à la porte. Je crois que le drôle sait le défaut de
la cuirasse et qu'il se venge ainsi, par le menu, du peu de cas que
je fais de lui. Mais il est poltron en face de moi, et le moindre
froncement de sourcil coupe court à ses velléités de représailles.
Il détourna la conversation en essayant de me parler de Medora.
--On dit à Rome, reprit-il, qu'elle est allée à Florence pour épouser
son cousin; mais je sais qu'il n'y a rien de vrai. Elle ne l'aime pas.
--Comment sais-tu cela, maintenant que la Daniella n'est plus auprès
d'elle pour te révéler ses pensées?
--Eh! mon Dieu! je le sais par milord B***, qui croit être bien réservé,
et à qui je fais dire tout ce que je veux... après dîner.
--Et comment sais-tu ce qui me concerne dans l'affaire de l'image de la
madone?
--Vous allez me dire encore que je suis dans la police? Cela n'est pas!
mais on a des amis partout. Je sais tout ce qui vous concerne, et bien
plus de choses que je ne vous en dis.
--Il faudrait cependant, si tu as tant de zèle pour moi, me mettre à
même de lutter contre mes ennemis.
--Cela viendra en temps et en lieu; rien ne presse. Mais vous êtes
fatigué, _mossiou_! Comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, vous
feriez bien de dormir un peu et de vous tenir en force et santé devant
les événements.
J'étais fatigué, en effet. La brusque transition de ma belle vie de
roman et d'amour à ce nouvel état de choses déplaisantes m'avait accablé
comme si je fusse tombé matériellement au fond d'un abîme.
--Voulez-vous que j'emporte la clef de votre chambre? dit Tartaglia d'un
ton léger, en me souhaitant le bonsoir.
La question était grave: il pouvait s'être chargé de me faire empoigner
sans bruit, et de manière à laisser croire à mon protecteur que je
m'étais rendu de bonne grâce, par ennui de la solitude. Jusque-là, il
m'avait vu disposé à vendre ma liberté le plus cher possible. S'il me
trahissait, il devait vouloir me surprendre endormi.
Mais, comme je vous l'ai dit, j'étais déjà las de me méfier et de me
préserver d'événements que je n'ai pu promettre à Daniella d'éviter; et
d'ailleurs, si je devais être vendu par Tartaglia, je trouvais une sorte
de plaisir amer à pouvoir dire un jour à ma maîtresse imprudente: «Voilà
l'effet de votre amitié pour ce coquin». Si, au contraire, le coquin
était loyal envers moi, je lui devais réparation formelle da mes
injustices.
--Prends la clef, lui dis-je et bonne nuit!
Il me parut enchanté de cette réponse. Ses yeux de Scapin brillèrent
soit d'une joie de chat qui happe sa proie, soit de reconnaissance pour
mon bon procédé.
--Dormez en paix, Excellence, me dit-il, et sachez que personne au monde
ne viendra vous troubler! Il y a défense absolue d'entrer ici, où l'on
sait que vous êtes et où vous voyez qu'on vous laisse tranquille.
--On le sait donc positivement? Tu ne me l'avais pas dit!
--On le sait positivement, Excellence! et on espère que vous ferez une
tentative d'évasion, ce qui serait une imprudence et une folie. On croit
que vous serez chassé du gîte par la faim; mais ils ont compté sans
Tartaglia, ces bons messieurs!
Il prit mes habits et se mit à les brosser dans l'antichambre. J'étais
si fatigué, que je m'endormis à demi, au bruit de sa vergette.
Je m'éveillai au bout d'une heure, et je vis mon drôle assis devant mon
feu, occupé à lire tranquillement, en se chauffant les pieds, l'album
qui contient ce récit depuis le jour de Pâques. (Vous avez dû recevoir
tout ce qui précède; je vous l'ai envoyé de Rome, ce jour-là, par
Brumières, qui a un ami à l'ambassade française.)
En voyant ce coquin feuilleter mon journal et s'arrêter sur quelques
pages qui semblaient l'intéresser, je fus sur le point de me lever
pour lui administrer à l'improviste une grêle de soufflets; mais cette
réflexion me retint:
--S'il est; comme je n'en peux guère douter, de la police, il va se
convaincre que je n'ai pas la plus petite préoccupation ni affiliation
politique, et mon principal moyen de salut est dans ses mains.
Laissons-le faire.
Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillité de sa lecture, quelque
chose qui me rassurait sur ses projets immédiats: il n'avait nullement
l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose à un coup de main. Tout à
coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants
en se tenant le ventre, et qui finit par éclater. C'était un motif
suffisant pour m'éveiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et
le regardai en face. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut
une scène muette comme dans les pantomimes italiennes.
Son premier mouvement avait été de cacher l'album; mais, voyant qu'il
était trop tard, il prit bravement son parti.
--Mon Dieu, _mossiou_, s'écria-t-il, que c'est donc joli et amusant de
se voir raconté comme ça jour par jour et mot pour mot! Je vous demande
bien pardon si j'ai été indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en
voyant là votre album, je n'ai pas pu résister à l'envie de l'ouvrir; je
croyais y trouver des dessins, des vases du pays, et pas du tout, le nom
de Tartaglia m'est sauté aux yeux. Ça m'est égal, _mossiou_, d'être là
dedans trait pour trait; Tartaglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que
Benvenuto, et ça ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant
d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les
rappeler comme ça en détail, telles qu'elles se sont passées. Oui, voilà
notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes
paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination
de Saint-Pierre et sur la manière habile dont je vous ai forcé à vous
servir de ces chevaux dérobés par moi pour la circonstance. Avouez,
_mossiou_, que vous avez beau vous méfier de moi, vous êtes content de
reconnaître que je ne suis pas un engourdi ni un imbécile?
--Comme tu es charmé de mon opinion sur ton compte, tout est pour le
mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est-il pas vrai?
--Excellence, je vous l'ai dit, s'écria-t-il avec conviction en se
levant, et je ne m'en dédis pas, je vous aime! Vous me traitez de
canaille et de gredin en écrit et en paroles; mais, avec la certitude
d'avoir un jour votre amitié comme vous avez la mienne, je prends tous
ces mots-là pour des facéties qu'on peut se permettre entre amis.
--A la bonne heure, ami de mon coeur! A présent, tu es bien sûr que je
ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher à ce
que j'écris, à moins qu'il ne te plaise recevoir...
--Bah! vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous êtes bon,
Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime
pas les querelles et qui vous est attaché. Pour moi, je ne me repens
pas d'avoir lu tout ce qui vous est arrivé dans ce pays, et surtout
l'histoire étonnante de ce maudit petit carré de fer-blanc que l'on a
trouvé dans votre chambre à Piccolomini. C'était là une chose qui me
tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer
cette chose-là? Et quand on l'a reçue, comment est-on assez étourdi pour
la laisser traîner?
--C'est donc bien précieux?
--Non, mais c'est dangereux.
--Qu'est-ce que c'est?
--Un signe de ralliement; vous l'avez bien deviné, puisque vous l'avez
écrit.
--Un ralliement politique?
--Eh! _chi lo sà?_
--Qui le sait? Toi!
--Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent
provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un
ennemi personnel.
--Qui? Masolino?
--Non, il n'a pas assez d'invention pour ça; et, d'ailleurs, pour oser
revêtir un habit de dominicain, il faut être plus protégé qu'il ne
l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son chemin. Avez-vous vu la
figure de ce faux moine?
--Oui, si c'est le même que j'avais remarqué à Tusculum; mais je n'en
suis pas certain.
--Et celui qui vient rôder par ici depuis quelques jours?
--C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sûr.
--Et vous reconnaîtriez sa figure?
--Oui, je crois pouvoir l'affirmer.
--Faites-y bien attention si vous l'apercevez encore, et méfiez-vous!
Est-ce qu'il est grand?
--Assez.
--Et gros?
--Aussi.
--Ah! s'il est gros; ce n'est pas lui.
--Qui, lui?
--Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je
découvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.
Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.
Je m'éveillai comme d'habitude, à cinq heures. Un instant je cherchai
ma compagne à mes côtés. J'étais seul, je me souvins. Je soupirai
amèrement.
Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs.
Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne vis pas une âme.
J'entendis seulement quelques bruits lointains du départ pour le travail
des champs. Tartaglia vint à six heures m'apporter des côtelettes et des
oeufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.
--Daniella est plus malade? m'écriai-je.
--Non, au contraire, elle va mieux. Voilà une lettre d'elle. Je la lui
arrachai des mains.
«Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espère,
dans peu de jours, malgré les obstacles. Ne sors pas de Mondragone, et
ne te montre pas. Espère, et attends celle qui t'aime.»
--Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je à Tartaglia, et tu
m'assurais pourtant que l'on me sait ici!
--Ah! _mossiou_, répondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus
rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent; mais il se
passe des choses que je ne peux plus m'expliquer... Aussi, je me disais
bien: «Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre
petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux? Il faut qu'il
serve de prétexte à autre chose...» et il y a autre chose, _mossiou_, ou
bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.
--Explique-toi!
--Non! vous n'avez pas de confiance en moi.
--Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui; j'ai été à ta merci toute
cette nuit, j'ai dormi tranquillement; je suis persuadé que tu ne veux
me faire arrêter ni dedans ni dehors; parle!
--Eh bien! _mossiou_, dites-moi: êtes-vous seul ici?
--Comment? si je suis seul à Mondragone? Tu en doutes?
--Oui, _mossiou_.
--Eh bien, lui répondis-je, frappé de la même idée, si tu m'avais dit
cela le premier jour de mon installation, j'aurais été de ton avis.
Ce jour-là et la nuit suivante, j'ai pensé que nous étions deux ou
plusieurs réfugiés dans ces ruines; mais voici le huitième jour que j'y
passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'être seul.
--Eh! eh! voilà déjà quelque chose. Quelqu'un de plus important et de
plus dangereux que vous a passé par ici; on le sait, on croit qu'il y
est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le marché,
ou parce que l'on vous suppose affilié à cette personne ou à ces
personnes... car vous dites que vous étiez peut-être plusieurs?
--Oh! cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te raconter ce qui
m'est arrivé. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.
--Qu'est-ce que c'est que le _Pianto_?
--Le petit cloître...
--Je sais, je sais! Vous avez entendu?...
--Ou cru entendre le pas d'un homme.
--D'un seul?
--D'un seul.
--Et après?
--Après? Pendant la nuit j'ai entendu, oh! mais cela très distinctement,
jouer du piano.
--Du piano? dans cette masure? Ne rêviez-vous pas, _mossiou_?
--J'étais debout et bien éveillé.
--Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi?
--Parfaitement. Elle supposait que cela venait des Camaldules, et que
c'était l'orgue, dont le son était dénaturé par l'éloignement.
--Ce ne pouvait pas être autre chose. Donc, _mossiou_, vous ne savez
rien de plus?
--Rien. Et toi?
--Moi, je saurai! Dites-moi encore, _mossiou_, avez-vous été partout
dans cette grande carcasse de château?
--Partout où l'on peut aller.
--Jusque dans les caves sous le _terrazzone_?
--Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas murée.
--Il y a grand danger à y aller, à ce qu'on dit?
--Oui, à y aller sans lumière et sans précautions.
--Mais il n'y a pas de précautions et pas de chandelle qui empêcheraient
cette grande terrasse de crouler, et elle ne tient à rien.
--Qui t'a dit cela?
--Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprès.
--Il est vrai que sa femme empêche les enfants de venir jouer dessus;
mais cette crainte me paraît une rêverie. Un pareil massif, assis sur un
pareil roc, est à l'abri du temps.
--Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici.
On dit que des voûtes immenses se sont écroulées, et qu'un beau jour
le _terrazzone_ se crèvera tout au moins s'il ne dégringole pas tout à
fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits où l'eau séjourne, où il
pousse du jonc et où l'on enfonce comme dans un marécage. C'est pour
cela que l'on a muré l'entrée du _cucinone_ (la grande cuisine), dont
les colonnes à girouettes étaient les cheminées, et qui était elle-même,
à ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le
pays. Du temps que j'étais ânier et guide à Frascati, j'ai essayé deux
ou trois fois d'y pénétrer. Découvrir une entrée praticable, c'eût
été une bonne affaire. J'en aurais sollicité le monopole auprès de
l'intendant de la princesse, et j'y aurais conduit les voyageurs; mais
impossible, _mossiou_! Sitôt que l'on donne seulement un coup de pioche
dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des éboulements
et des craquements sourds qui font dresser les cheveux sur la tête.
C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie
là dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la _Befana_.
--Qu'est-ce que c'est que la _Befana_?
--Une chose dont on a peur et qu'on ne voit jamais; un esprit-bête qui
fait le bien et le mal.
--Le nom me plaît. Nous appellerons cet endroit-là la _Befana_.
--Je veux bien, _mossiou_, mais je n'y crois pas.
--Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de caché
dans ce logis de la _Befana_?
--Non certes, _mossiou_, mais la cave qui est sous le petit cloître que
vous appelez le _Pianto_?
--Je m'en suis inquiété, car j'aurais voulu découvrir une sortie
souterraine en cas d'envahissement; mais cela me paraît également fermé
par les éboulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux
soupiraux.
--Je le sais! J'ai voulu limer ça dans le temps, dans l'idée de
retrouver l'entrée des cuisines; mais la peur m'a pris parce que cette
grille soutenait une partie lézardée dont la fente s'agrandissait à vue
d'oeil, à mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regardé, vous
auriez vu une barre de fer qui est déjà bien entamée; et avec ça,
_mossiou_, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise très-fine, avec
ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui
à tout événement, on pourrait continuer, si on était sûr de ne pas se
faire écraser par la galerie du cloître!
--Pourquoi faire? Espères-tu que, par là, nous trouverions une issue?
--_Chi lo sà_?
--Mais puisqu'en restant ici je ne peux pas être pris! Puisque j'ai juré
à la Daniella de ne pas bouger!
--Vous avez raison, _mossiou_, quant à vous; mais, quant à moi, si je
trouvais le secret du château, j'en tirerais quelques sous à l'occasion.
Un jour que j'aurai le temps... et le courage! je veux essayer encore!
J'avais fini de déjeuner. Je laissai Tartaglia déjeuner à son tour, et
je me rendis à mon atelier, où je viens de vous écrire ce chapitre et où
je vais essayer de travailler pour dissiper ma mélancolie.