XXXII

Mondragone, 20 avril.

Comme il m'eût été impossible de dormir, j'enlevai le souper, je donnai

de l'air à ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de

tromper l'inquiétude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je

n'avais pas écrit une ligne que l'on frappa de nouveau à ma porte. Un

pareil incident m'eût bouleversé hier, lorsque je me sentais seul au

monde avec Daniella. Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes

mes précautions pour conjurer le destin seraient à peu près inutiles, je

me sens préparé à tout et déjà habitué à cette vie d'éventualités plus

ou moins sérieuses.

Je répondis donc: «Entrez!» sans me déranger.

C'était encore Tartaglia.

--Tout va bien, _mossiou_! me dit-il. Le capucin ronfle déjà dans la

paille, et tout est tranquille au dehors. Je vais vous souhaiter _una

felicissima notte_, et faire moi-même un somme. Je sortirai avec _fra

Cipriano_ à l'heure de matines, et pourrai revenir avant le jour avec

vos provisions de bouche pour la journée. C'est le moment où les plus

éveillés se sentent fatigués, et où l'on peut espérer de tromper la

surveillance.

--Tu crois donc que, réellement, les jardins sont occupés par la police;

le moine n'a pas rêvé cela?

--Il n'a pas rêvé, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.

--Avoue-moi que tu en es toi-même, de la police?

--Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela était, vous devriez

en remercier le ciel?

--Tu pourrais donc en être et ne pas vouloir me livrer?

--On peut tout ce qu'on veut, _amico mio_, et quand on est à même

de servir plusieurs maîtres, c'est le coeur et la conscience qui

choisissent celui qu'on doit protéger contre les autres. Ah! _mossiou_,

cela vous semble malhonnête, et vous riez de tout! Mais vous n'êtes pas

Italien, et vous ne savez pas ce que vaut un Italien! Vous êtes d'un

pays où toutes choses sont réglées par une espèce de droit apparent qui

enchaîne la liberté du coeur et de l'esprit. Chacun pense à soi, chez

vous autres, et chacun se sent ou se croit en sûreté chez lui. C'est

cela qui vous rend égoïstes et froids. Ici, où nous avons l'air d'être

esclaves, nous travaillons en-dessous de la légalité, et nous faisons ce

que nous voulons pour nous et pour nos amis. L'obligation de se cacher

de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fait pousser des vertus que

vous apprécierez plus tard: le dévouement et la discrétion. Vous devriez

croire en moi, qui vous ai déjà rendu de grands services et qui vous en

rendrai encore.

--Il est vrai que tu m'as fait traverser à cheval la campagne de Rome

pour venir ici...

--Le dimanche de Pâques? En cela j'ai eu tort. J'aurais dû inventer

quelque chose de mieux et vous empêcher de quitter Rome! Mais j'ai de la

faiblesse pour vous, et je vous gâte comme un père gâte son enfant.

--Alors, mon tendre père, quels sont, en dehors de ta présence ici en ce

moment et du très-bon dîner que tu m'as servi, les autres bienfaits dont

j'ai à te récompenser?

--Nous parlerons de récompense plus tard. Pour le moment, sachez

que tous les avertissements et renseignements que la Daniella et la

Mariuccia ont reçus à temps pour vous faire cacher, et pour soustraire

vos effets aux recherches, viennent de moi, qui suis un homme de tête,

et non de ce capucin, qui est une huître au soleil.

--De toi? J'aurais dû m'en douter? Mais pourquoi m'a-t-on dit les tenir

du capucin?

--C'est la Daniella qui vous a dit ça? Je comprends! Elle sait que

vous vous méfiez de moi. Heureusement, elle n'est pas comme vous; elle

m'estime, elle sait qui je suis... sous tous les rapports! Car si, dans

le temps, j'avais voulu abuser de son innocence... mais je ne l'ai pas

voulu, _mossiou_!

Il s'arrêta, voyant qu'il rouvrait ma blessure, et que, lié par la

reconnaissance qu'il me fallait lui devoir, je résistais avec peine à

l'envie de le jeter à la porte. Je crois que le drôle sait le défaut de

la cuirasse et qu'il se venge ainsi, par le menu, du peu de cas que

je fais de lui. Mais il est poltron en face de moi, et le moindre

froncement de sourcil coupe court à ses velléités de représailles.

Il détourna la conversation en essayant de me parler de Medora.

--On dit à Rome, reprit-il, qu'elle est allée à Florence pour épouser

son cousin; mais je sais qu'il n'y a rien de vrai. Elle ne l'aime pas.

--Comment sais-tu cela, maintenant que la Daniella n'est plus auprès

d'elle pour te révéler ses pensées?

--Eh! mon Dieu! je le sais par milord B***, qui croit être bien réservé,

et à qui je fais dire tout ce que je veux... après dîner.

--Et comment sais-tu ce qui me concerne dans l'affaire de l'image de la

madone?

--Vous allez me dire encore que je suis dans la police? Cela n'est pas!

mais on a des amis partout. Je sais tout ce qui vous concerne, et bien

plus de choses que je ne vous en dis.

--Il faudrait cependant, si tu as tant de zèle pour moi, me mettre à

même de lutter contre mes ennemis.

--Cela viendra en temps et en lieu; rien ne presse. Mais vous êtes

fatigué, _mossiou_! Comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, vous

feriez bien de dormir un peu et de vous tenir en force et santé devant

les événements.

J'étais fatigué, en effet. La brusque transition de ma belle vie de

roman et d'amour à ce nouvel état de choses déplaisantes m'avait accablé

comme si je fusse tombé matériellement au fond d'un abîme.

--Voulez-vous que j'emporte la clef de votre chambre? dit Tartaglia d'un

ton léger, en me souhaitant le bonsoir.

La question était grave: il pouvait s'être chargé de me faire empoigner

sans bruit, et de manière à laisser croire à mon protecteur que je

m'étais rendu de bonne grâce, par ennui de la solitude. Jusque-là, il

m'avait vu disposé à vendre ma liberté le plus cher possible. S'il me

trahissait, il devait vouloir me surprendre endormi.

Mais, comme je vous l'ai dit, j'étais déjà las de me méfier et de me

préserver d'événements que je n'ai pu promettre à Daniella d'éviter; et

d'ailleurs, si je devais être vendu par Tartaglia, je trouvais une sorte

de plaisir amer à pouvoir dire un jour à ma maîtresse imprudente: «Voilà

l'effet de votre amitié pour ce coquin». Si, au contraire, le coquin

était loyal envers moi, je lui devais réparation formelle da mes

injustices.

--Prends la clef, lui dis-je et bonne nuit!

Il me parut enchanté de cette réponse. Ses yeux de Scapin brillèrent

soit d'une joie de chat qui happe sa proie, soit de reconnaissance pour

mon bon procédé.

--Dormez en paix, Excellence, me dit-il, et sachez que personne au monde

ne viendra vous troubler! Il y a défense absolue d'entrer ici, où l'on

sait que vous êtes et où vous voyez qu'on vous laisse tranquille.

--On le sait donc positivement? Tu ne me l'avais pas dit!

--On le sait positivement, Excellence! et on espère que vous ferez une

tentative d'évasion, ce qui serait une imprudence et une folie. On croit

que vous serez chassé du gîte par la faim; mais ils ont compté sans

Tartaglia, ces bons messieurs!

Il prit mes habits et se mit à les brosser dans l'antichambre. J'étais

si fatigué, que je m'endormis à demi, au bruit de sa vergette.

Je m'éveillai au bout d'une heure, et je vis mon drôle assis devant mon

feu, occupé à lire tranquillement, en se chauffant les pieds, l'album

qui contient ce récit depuis le jour de Pâques. (Vous avez dû recevoir

tout ce qui précède; je vous l'ai envoyé de Rome, ce jour-là, par

Brumières, qui a un ami à l'ambassade française.)

En voyant ce coquin feuilleter mon journal et s'arrêter sur quelques

pages qui semblaient l'intéresser, je fus sur le point de me lever

pour lui administrer à l'improviste une grêle de soufflets; mais cette

réflexion me retint:

--S'il est; comme je n'en peux guère douter, de la police, il va se

convaincre que je n'ai pas la plus petite préoccupation ni affiliation

politique, et mon principal moyen de salut est dans ses mains.

Laissons-le faire.

Il y avait, d'ailleurs, dans la tranquillité de sa lecture, quelque

chose qui me rassurait sur ses projets immédiats: il n'avait nullement

l'air et l'attitude d'un homme qui se dispose à un coup de main. Tout à

coup, il fut pris d'un fou rire qu'il contint pendant quelques instants

en se tenant le ventre, et qui finit par éclater. C'était un motif

suffisant pour m'éveiller ostensiblement. Je me soulevai sur mon lit et

le regardai en face. Le rire se figea sur sa figure burlesque. Ce fut

une scène muette comme dans les pantomimes italiennes.

Son premier mouvement avait été de cacher l'album; mais, voyant qu'il

était trop tard, il prit bravement son parti.

--Mon Dieu, _mossiou_, s'écria-t-il, que c'est donc joli et amusant de

se voir raconté comme ça jour par jour et mot pour mot! Je vous demande

bien pardon si j'ai été indiscret; mais j'aime tant les arts, qu'en

voyant là votre album, je n'ai pas pu résister à l'envie de l'ouvrir; je

croyais y trouver des dessins, des vases du pays, et pas du tout, le nom

de Tartaglia m'est sauté aux yeux. Ça m'est égal, _mossiou_, d'être là

dedans trait pour trait; Tartaglia n'est pas mon vrai nom, pas plus que

Benvenuto, et ça ne peut pas me compromettre. Et puis vous avez tant

d'esprit et vous dites si bien les choses, que je suis content de me les

rappeler comme ça en détail, telles qu'elles se sont passées. Oui, voilà

notre promenade de nuit sur les chevaux de la Medora, et toutes mes

paroles, comme je vous les disais, sur les brigands, sur l'illumination

de Saint-Pierre et sur la manière habile dont je vous ai forcé à vous

servir de ces chevaux dérobés par moi pour la circonstance. Avouez,

_mossiou_, que vous avez beau vous méfier de moi, vous êtes content de

reconnaître que je ne suis pas un engourdi ni un imbécile?

--Comme tu es charmé de mon opinion sur ton compte, tout est pour le

mieux, et nous sommes satisfaits l'un de l'autre, n'est-il pas vrai?

--Excellence, je vous l'ai dit, s'écria-t-il avec conviction en se

levant, et je ne m'en dédis pas, je vous aime! Vous me traitez de

canaille et de gredin en écrit et en paroles; mais, avec la certitude

d'avoir un jour votre amitié comme vous avez la mienne, je prends tous

ces mots-là pour des facéties qu'on peut se permettre entre amis.

--A la bonne heure, ami de mon coeur! A présent, tu es bien sûr que je

ne conspire pas contre le pape, et tu voudras bien ne plus toucher à ce

que j'écris, à moins qu'il ne te plaise recevoir...

--Bah! vous menacez toujours et ne frappez jamais. Vous êtes bon,

Excellence, et jamais vous ne maltraiterez un pauvre homme qui n'aime

pas les querelles et qui vous est attaché. Pour moi, je ne me repens

pas d'avoir lu tout ce qui vous est arrivé dans ce pays, et surtout

l'histoire étonnante de ce maudit petit carré de fer-blanc que l'on a

trouvé dans votre chambre à Piccolomini. C'était là une chose qui me

tourmentait bien. Comment diable, me disais-je, a-t-il pu se procurer

cette chose-là? Et quand on l'a reçue, comment est-on assez étourdi pour

la laisser traîner?

--C'est donc bien précieux?

--Non, mais c'est dangereux.

--Qu'est-ce que c'est?

--Un signe de ralliement; vous l'avez bien deviné, puisque vous l'avez

écrit.

--Un ralliement politique?

--Eh! _chi lo sà?_

--Qui le sait? Toi!

--Et pas vous, je le vois bien! Allons, pensez que c'est un agent

provocateur qui vous a fait prendre cela; moi, je dis que c'est un

ennemi personnel.

--Qui? Masolino?

--Non, il n'a pas assez d'invention pour ça; et, d'ailleurs, pour oser

revêtir un habit de dominicain, il faut être plus protégé qu'il ne

l'est; c'est un ivrogne qui ne fera jamais son chemin. Avez-vous vu la

figure de ce faux moine?

--Oui, si c'est le même que j'avais remarqué à Tusculum; mais je n'en

suis pas certain.

--Et celui qui vient rôder par ici depuis quelques jours?

--C'est celui de Tusculum, j'en suis presque sûr.

--Et vous reconnaîtriez sa figure?

--Oui, je crois pouvoir l'affirmer.

--Faites-y bien attention si vous l'apercevez encore, et méfiez-vous!

Est-ce qu'il est grand?

--Assez.

--Et gros?

--Aussi.

--Ah! s'il est gros; ce n'est pas lui.

--Qui, lui?

--Celui que je m'imaginais; mais nous verrons bien; il faudra que je

découvre ce qui en est. Allons, dormez, Excellence. Tartaglia veille.

Il sortit en prenant la clef, et je me rendormis.

Je m'éveillai comme d'habitude, à cinq heures. Un instant je cherchai

ma compagne à mes côtés. J'étais seul, je me souvins. Je soupirai

amèrement.

Je m'habillai et donnai, de ma terrasse, un coup d'oeil aux environs.

Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je ne vis pas une âme.

J'entendis seulement quelques bruits lointains du départ pour le travail

des champs. Tartaglia vint à six heures m'apporter des côtelettes et des

oeufs frais. Il avait un air soucieux qui m'effraya.

--Daniella est plus malade? m'écriai-je.

--Non, au contraire, elle va mieux. Voilà une lettre d'elle. Je la lui

arrachai des mains.

«Aie confiance et patience, me disait-elle. Je te reverrai, j'espère,

dans peu de jours, malgré les obstacles. Ne sors pas de Mondragone, et

ne te montre pas. Espère, et attends celle qui t'aime.»

--Elle me prescrit de ne pas me montrer, dis-je à Tartaglia, et tu

m'assurais pourtant que l'on me sait ici!

--Ah! _mossiou_, répondit-il avec un geste d'impatience, je ne sais plus

rien. Ne vous montrez pas, ce sera toujours plus prudent; mais il se

passe des choses que je ne peux plus m'expliquer... Aussi, je me disais

bien: «Pourquoi se donner tant de soins pour s'emparer de ce pauvre

petit artiste qui ne peut point passer pour dangereux? Il faut qu'il

serve de prétexte à autre chose...» et il y a autre chose, _mossiou_, ou

bien l'on s'imagine qu'il y a autre chose.

--Explique-toi!

--Non! vous n'avez pas de confiance en moi.

--Si fait! j'ai confiance en toi aujourd'hui; j'ai été à ta merci toute

cette nuit, j'ai dormi tranquillement; je suis persuadé que tu ne veux

me faire arrêter ni dedans ni dehors; parle!

--Eh bien! _mossiou_, dites-moi: êtes-vous seul ici?

--Comment? si je suis seul à Mondragone? Tu en doutes?

--Oui, _mossiou_.

--Eh bien, lui répondis-je, frappé de la même idée, si tu m'avais dit

cela le premier jour de mon installation, j'aurais été de ton avis.

Ce jour-là et la nuit suivante, j'ai pensé que nous étions deux ou

plusieurs réfugiés dans ces ruines; mais voici le huitième jour que j'y

passe, et, depuis ce temps, je suis bien certain d'être seul.

--Eh! eh! voilà déjà quelque chose. Quelqu'un de plus important et de

plus dangereux que vous a passé par ici; on le sait, on croit qu'il y

est encore, et, si on vous surveille, c'est par-dessus le marché,

ou parce que l'on vous suppose affilié à cette personne ou à ces

personnes... car vous dites que vous étiez peut-être plusieurs?

--Oh! cela, je le dis au hasard, et je peux fort bien te raconter ce qui

m'est arrivé. J'ai cru entendre marcher dans le Pianto.

--Qu'est-ce que c'est que le _Pianto_?

--Le petit cloître...

--Je sais, je sais! Vous avez entendu?...

--Ou cru entendre le pas d'un homme.

--D'un seul?

--D'un seul.

--Et après?

--Après? Pendant la nuit j'ai entendu, oh! mais cela très distinctement,

jouer du piano.

--Du piano? dans cette masure? Ne rêviez-vous pas, _mossiou_?

--J'étais debout et bien éveillé.

--Et la Daniella, l'a-t-elle entendu aussi?

--Parfaitement. Elle supposait que cela venait des Camaldules, et que

c'était l'orgue, dont le son était dénaturé par l'éloignement.

--Ce ne pouvait pas être autre chose. Donc, _mossiou_, vous ne savez

rien de plus?

--Rien. Et toi?

--Moi, je saurai! Dites-moi encore, _mossiou_, avez-vous été partout

dans cette grande carcasse de château?

--Partout où l'on peut aller.

--Jusque dans les caves sous le _terrazzone_?

--Jusque dans la partie de ces caves qui n'est pas murée.

--Il y a grand danger à y aller, à ce qu'on dit?

--Oui, à y aller sans lumière et sans précautions.

--Mais il n'y a pas de précautions et pas de chandelle qui empêcheraient

cette grande terrasse de crouler, et elle ne tient à rien.

--Qui t'a dit cela?

--Felipone, le fermier de la laiterie des Cyprès.

--Il est vrai que sa femme empêche les enfants de venir jouer dessus;

mais cette crainte me paraît une rêverie. Un pareil massif, assis sur un

pareil roc, est à l'abri du temps.

--Mais non pas des tremblements de terre, et ils ne sont pas rares ici.

On dit que des voûtes immenses se sont écroulées, et qu'un beau jour

le _terrazzone_ se crèvera tout au moins s'il ne dégringole pas tout à

fait. Il y a, sur cette terrasse, des endroits où l'eau séjourne, où il

pousse du jonc et où l'on enfonce comme dans un marécage. C'est pour

cela que l'on a muré l'entrée du _cucinone_ (la grande cuisine), dont

les colonnes à girouettes étaient les cheminées, et qui était elle-même,

à ce que l'on m'a dit, une des plus belles choses qu'il y ait dans le

pays. Du temps que j'étais ânier et guide à Frascati, j'ai essayé deux

ou trois fois d'y pénétrer. Découvrir une entrée praticable, c'eût

été une bonne affaire. J'en aurais sollicité le monopole auprès de

l'intendant de la princesse, et j'y aurais conduit les voyageurs; mais

impossible, _mossiou_! Sitôt que l'on donne seulement un coup de pioche

dans ces vieux murs souterrains, on entends des bruits, des éboulements

et des craquements sourds qui font dresser les cheveux sur la tête.

C'est au point que les gens du pays croient qu'il y a quelque diablerie

là dedans, et que les enfants disent que c'est le logis de la _Befana_.

--Qu'est-ce que c'est que la _Befana_?

--Une chose dont on a peur et qu'on ne voit jamais; un esprit-bête qui

fait le bien et le mal.

--Le nom me plaît. Nous appellerons cet endroit-là la _Befana_.

--Je veux bien, _mossiou_, mais je n'y crois pas.

--Et tu ne crois pas non plus qu'il puisse y avoir quelqu'un de caché

dans ce logis de la _Befana_?

--Non certes, _mossiou_, mais la cave qui est sous le petit cloître que

vous appelez le _Pianto_?

--Je m'en suis inquiété, car j'aurais voulu découvrir une sortie

souterraine en cas d'envahissement; mais cela me paraît également fermé

par les éboulements, et d'ailleurs il y a des grilles massives aux

soupiraux.

--Je le sais! J'ai voulu limer ça dans le temps, dans l'idée de

retrouver l'entrée des cuisines; mais la peur m'a pris parce que cette

grille soutenait une partie lézardée dont la fente s'agrandissait à vue

d'oeil, à mesure que je travaillais. Si vous aviez bien regardé, vous

auriez vu une barre de fer qui est déjà bien entamée; et avec ça,

_mossiou_, ajouta-t-il en me montrant une lime anglaise très-fine, avec

ce petit instrument qu'un homme de bon sens doit toujours avoir sur lui

à tout événement, on pourrait continuer, si on était sûr de ne pas se

faire écraser par la galerie du cloître!

--Pourquoi faire? Espères-tu que, par là, nous trouverions une issue?

--_Chi lo sà_?

--Mais puisqu'en restant ici je ne peux pas être pris! Puisque j'ai juré

à la Daniella de ne pas bouger!

--Vous avez raison, _mossiou_, quant à vous; mais, quant à moi, si je

trouvais le secret du château, j'en tirerais quelques sous à l'occasion.

Un jour que j'aurai le temps... et le courage! je veux essayer encore!

J'avais fini de déjeuner. Je laissai Tartaglia déjeuner à son tour, et

je me rendis à mon atelier, où je viens de vous écrire ce chapitre et où

je vais essayer de travailler pour dissiper ma mélancolie.

La Daniella, Vol. II. · 第 7 / 39 题