Mondragone, 24 avril.
Tout en écrivant, avant-hier, je regardais tranquillement le vol mou
et comme indécis du papillon thaïs égaré sur les herbes inodores de la
muraille. J'étais sur la terrasse du casino, le dos tourné au portique
de Vignole, lorsqu'un léger bruit me fit tressaillir et tourner la tête:
Tartaglia était debout derrière moi.
--O Brumières, Brumières, pensai-je, vous me l'aviez prédit! nulle part
je ne serai à l'abri de l'espionnage de cet homme!
Un instant, j'eus la pensée de le prendre à bras le corps, sans lui rien
dire, et de le précipiter par-dessus la balustrade de la terrasse. Il
vit le tremblement convulsif qui contractait mes lèvres, au point de
m'empêcher de parler, et pâlit un instant; mais, reprenant vite son
audace habituelle:
--N'ayez pas d'idées sinistres, Excellence, me dit-il, vous n'êtes pas
trahi; je viens ici avec la clef, voyez, et de la part de la Daniella.
--Mon Dieu! pourquoi ne vient-elle pas elle-même? Il lui est arrivé
malheur? Parle!
--Rien, presque rien, Excellence! Une entorse qu'elle a prise en
descendant trop vite l'escalier du grenier de la villa Taverna, où elle
va tous les jours sonner pour le dîner des gens de la maison et pour le
vôtre surtout!
--Je veux aller la voir tout de suite, j'y cours!
--Non, non! Il y a des espions dans le parc: vous seriez pris tout de
suite. Masolino a des doutes sur sa soeur; il la surveille depuis ce
matin, il est à la villa Taverna. Le médecin est venu avec lui: il dit
que l'accident de la Daniella n'est rien; mais qu'il faut qu'elle reste
huit jours sans bouger du lit où Olivia l'a mise et la soigne comme sa
propre fille. Ne soyez donc pas inquiet; patientez, ou vous vous perdrez
en perdant la Daniella. Si on vous arrêtait, elle se lèverait, elle
marcherait, elle courrait, dût-elle en mourir. Elle a une tête que vous
ne connaissez pas! Le bon Dieu a voulu que je fusse là quand la chose
est arrivée, et que, voyant son chagrin, j'aie pu lui dire à l'oreille:
Je sais tout. J'irai avertir _notre ami_, et je te promets de rester
ici et d'être à ses ordres tout le temps que tu seras retenue par cet
accident. Je ferai plus, _mossiou_! Bien que vous n'ayez pas en moi la
confiance que je mérite, je vous garderai mieux que la pauvre fille ne
pouvait le faire; je dérouterai les espions; j'enverrai les carabiniers
où vous n'êtes pas. Je ferai en sorte que vous soyez ici aussi en sûreté
que si vous étiez au château Saint-Ange.
Je n'écoutais plus Tartaglia que machinalement. Je songeais à Daniella
souffrant au moral et au physique. Je craignais la brutalité de son
frère envers elle; je voyais les obstacles se dresser entre nous, et la
première brèche se faire à notre inaccessible paradis. Je regardais,
ébahi et consterné, l'insupportable figure du bohémien, que j'étais
désormais condamné à attendre et à désirer, à la place de l'idéale
apparition de ma maîtresse. Le serpent avait pénétré dans l'Eden.
Et, à ma douleur, se mêlait une secrète irritation. Pourquoi, au lieu
d'Olivia, de Mariuccia ou du frère Cyprien, qui étaient tous trois dans
sa confidence, Daniella m'envoyait-elle cette canaille de Tartaglia, qui
m'a toujours fait l'effet de l'espion par excellence? Je ne pensais
pas à lui demander comment, ainsi qu'il le prétendait, il avait pu,
d'avance, savoir notre secret. Je pensais aux premières confessions de
ma maîtresse, me racontant, avec une humble candeur, que le premier
homme qui lui avait parlé d'amour et causé quelque vertige, c'était ce
même bandit à figure de polichinelle. Elle ne le lui avait jamais avoué;
il ne l'avait peut-être pas deviné. Elle avait rougi, elle avait ri de
sa propre folie. Elle en riait encore, elle le trouvait affreux, elle
le savait libertin; mais elle avait conservé pour lui de l'amitié,
disait-elle, et une sorte d'estime relative que je ne comprenais pas et
dont je lui aurais volontiers fait reproche, si, depuis les jours de
notre ivresse, j'eusse pu me rappeler le nom et l'existence de ce drôle.
Cette estime surprenante était donc bien plus grande que je ne m'en
étais avisé, puisqu'elle allait jusqu'à la confiance la plus absolue,
jusqu'au secret le plus intime.
Et voilà que notre bonheur idéal avait un confident, un commentateur,
une sorte de témoin! Et quel témoin! le plus salissant de tous ceux
qu'on pouvait choisir! Tout me semblait dévoilé et profané maintenant.
Un flot d'amertume contre ma divine Daniella se mêlait donc à la douleur
d'être si brusquement et si tristement séparé d'elle. Je sentais mon
ciel s'obscurcir, mon enivrement se glacer, et des larmes, dont
je n'avais pas conscience, couler sur mes joues, pendant que le
Tartaglia-Benvenuto m'exposait avec aplomb et volubilité, tous les
motifs de consolation que je devais puiser en lui.
--Allons, dit-il en saisissant et en baisant la main dont j'étais tenté
de le souffleter, voilà que le chagrin vous prend et que vous pleurez
comme une femme! Soyez un homme, _mossiou_! Ceci n'est rien et passera
vite. Je vois que vous aimez follement cette petite fille. Vous avez
bien tort, pouvant prétendre encore à un si beau mariage... Mais ne vous
fâchez pas! je ne dis rien. Il faut, quand le diable nous tient, le
laisser faire, et je sais bien que si l'on contrariait votre opinion du
moment, on la ferait durer plus qu'elle ne doit raisonnablement durer.
Ne craignez donc pas que je vous dise du mal de la petite _stiratrice_.
D'abord, il n'y a pas de mal à en dire: c'est une fille aimable et que
j'ai failli aimer, moi qui vous parle.
Pour le coup, je perdis patience, et sentant que j'allais me porter
à quelque stupide fureur, je me levai et courus m'enfermer dans ma
chambre. Là, je tâchai de sortir de l'étourdissement où tout ceci
m'avait jeté. Je parvins à me calmer et à raisonner ma situation. La
première pensée qui eût dû se présenter à moi, c'est que Tartaglia
me trompait; c'est qu'il avait dérobé la clef du parterre à Daniella
évanouie. Je ne pouvais malheureusement pas douter d'un accident
quelconque arrivé à cette chère créature, car l'heure du dîner était
passée et elle n'était pas là. Donc, Tartaglia était un espion chargé
de découvrir le lieu de mon refuge; il avait procédé par induction,
le hasard avait pu l'aider. On allait venir m'arrêter, ou bien, si la
protection d'un certain cardinal était réelle et souveraine à Mondragone
_intra muros_, on avait déjà coupé les communications entre Daniella et
moi, et on se proposait de me prendre par famine.
--Eh bien, cela ne sera pas nécessaire, pensai-je; la chose impossible
pour moi, c'est d'ignorer dans quelle situation est Daniella. À tout
risque, j'irai à Taverna dès que la nuit sera sombre. Je viendrai à bout
de la voir; je lui laisserai tout ce que je possède, à l'exception de ce
qu'il me faut pour fuir, et je fuirai. J'irai l'attendre hors des États
de l'Église, pour l'épouser et l'emmener en France.
Je commençai donc par m'assurer de la solidité de ma canne à tête de
plomb, car j'étais résolu à me défendre en cas de surprise. Je mis mon
argent sur moi, dans une ceinture _ad hoc_. Je fis un petit paquet du
linge le plus strictement nécessaire, et de l'album qui contient ce
récit. Je pris en guise de passeport, au besoin, divers papiers pouvant
constater mon identité auprès des autorités françaises. Je m'enveloppai
de mon caban qui est presque à l'épreuve de la balle, et, résolu à
braver toutes choses, je me dirigeai vers la porte de mon appartement
qui communique avec l'intérieur du palais.
Mais au moment où je posais la main sur la serrure, on frappait à cette
porte. Je m'arrêtai indécis.
--Si l'on vient me prendre, pensai-je, je sais le moyen de fuir, au
moins de cette chambre.
Et je me hâtai de sortir par l'autre porte et d'attacher à un balustre
de la petite terrasse, la corde à noeuds que j'ai faite avec celle qui
liait ma malle, et qui peut, avec quelques chances de succès, me faire
descendre jusqu'au _terrazzone_. Je me hâtais, pensant que l'on allait
enfoncer la porte; mais on se contentait de frapper doucement et
discrètement. J'entendis même, en revenant au seuil de ma chambre, la
voix piteuse de Tartaglia qui me disait:
--Eh! _mossiou_! c'est votre dîner qui _va se refroidir_. Ne vous méfiez
donc pas de moi!
Ce pouvait être un piège, mais la crainte du ridicule l'emporta sur ma
prudence. Si Tartaglia ne me trahissait pas, mes précautions étaient
absurdes; s'il venait avec des estafiers, il y avait autant de chances
de salut à me frayer résolument un passage au milieu d'eux à coups
de casse-tête, qu'à me risquer le long de la corde, exposé au feu de
quelque ennemi caché sous ma terrasse.
J'ouvris donc, l'arme au point, et ne pus m'empêcher d'avoir envie de
rire en voyant Tartaglia assis par terre devant la porte, avec un plat
couvert entre ses jambes, et attendant avec résignation mon bon plaisir.
--Je vois bien ce que c'est, dit-il en entrant courtoisement, sans
oublier de jeter sous son bras son béret crasseux; vous croyez que je
suis un coquin? Allons, allons, vous en reviendrez sur mon compte,
_mossiou l'ingrat_! Voilà du macaroni que j'ai préparé dans votre
cuisine, car je connais les êtres de longue date, et je me pique de vous
faire mieux dîner que jamais n'aurait su l'imaginer la Daniella. La
pauvre fille! elle n'a jamais eu le moindre goût pour la cuisine, tandis
que moi, _mossiou_, j'ai le génie du vrai cuisinier, qui consiste à
faire de rien quelque chose et à trouver le moyen de bien nourrir ses
maîtres au milieu d'un désert.
Le plat fumant qu'il posait sur la table donnait un tel démenti à mes
suppositions, que je me trouvai tout honteux. Certes, depuis une heure
qu'il était au coeur de ma forteresse, il aurait eu mieux à faire, s'il
eût voulu me livrer à mes ennemis, que de s'occuper à me préparer un
macaroni au parmesan.
Je suis sobre comme un Bédouin; je vivrais de dattes et d'une once de
farine, et, depuis huit jours, je me nourris de pain, de viandes froides
et de fruits secs, ne voulant pas souffrir que Daniella perde, à me
faire des ragoûts et des soupes, le temps qu'elle peut passer à mes
côtés. Pourtant la jeunesse a des instincts de voracité toujours prêts à
se réveiller, et l'air vif de Mondragone aiguise terriblement l'appétit.
Je ne saurais donc affirmer que, malgré mon chagrin, mes agitations
et mes dangers, la vue et l'odeur de ce macaroni brûlant me fussent
précisément désagréables.
--Mangez, disait Tartaglia, et ne craignez rien. La Daniella ne mourra
pas pour une entorse. Quand je l'ai laissée, elle ne souffrait déjà plus
que du chagrin d'être séparée de vous. La première chose qu'elle me
demandera quand je la verrai, ce soir, c'est si vous avez consenti à
dîner, à ne pas vous désoler et à prendre en patience son mal et votre
ennui.
--Ah! mon ennui, qu'importe? Mais son mal! Et ce frère qui la menace!
Est-ce vrai, tout ce que tu m'as dit?
--C'est vrai, Excellence, vrai comme voilà un bon macaroni; mais les
menaces de l'ivrogne Masolino, la Daniella y est habituée et s'en moque.
Il a beau se douter de quelque chose, il ne sait rien, il ne peut rien
savoir. Et, d'ailleurs, s'il voulait maltraiter la pauvrette, les gens
de la villa Taverna ne le souffriraient pas. Il a beau rôder dans le
parc, s'il ne vous rencontre pas, il ne peut rien prouver contre elle.
--Prouver! elle serait donc impliquée dans mes contrariantes affaires,
si l'on supposait qu'elle a des rapports d'amitié avec moi?
--Eh! mais oui, Excellence. Vous faites partie d'une société secrète...
--Cela est faux.
--Je le sais bien! mais on le croit; et Daniella, si son frère la
dénonçait, comme votre complice, au provincial des dominicains, ou
seulement un curé de sa paroisse, comme mauvaise chrétienne, amoureuse
d'un hérétique et d'un _iconoclaste_, pourrait bien aussi tâter de la
prison.
--Ah! ciel! je serai prudent, je me soumets! mais ne me trompes-tu pas?
--Eh pourquoi vous tromperais-je, vous que je voudrais conserver comme
la prunelle de mes yeux pour de meilleures destinées?
Je m'étais assis et me laissais servir par lui, lorsqu'au milieu de ses
protestations de dévouement, j'entendis secouer à ma fenêtre le petit
grelot de la chèvre, dont nous avons fait une espèce de sonnette,
Daniella et moi, au moyen d'un système de ficelles qui longent le mur du
parterre.
--Tiens! m'écriai-je en me relevant, tu es un indigne coquin! Tu as
menti, grâce au ciel! Voilà la Daniella!
--Eh! non, _mossiou_! dit-il en se disposant à aller ouvrir; c'est
l'Olivia, ou bien c'est la Mariuccia qui vient vous donner des nouvelles
de sa nièce.
J'étais si impatient d'en recevoir de vraies que, sans m'inquiéter
davantage de Tartaglia, je m'élançai, je franchis comme une flèche
la longueur du parterre, et ouvris la porte du dehors sans aucune
précaution. Ce n'était ni Mariuccia ni Olivia, mais bien le frère
Cyprien, qui se glissa rapidement par la fente de la porte avant que
j'eusse eu le temps de l'ouvrir toute grande et qui la repoussa derrière
lui en me faisant signe de tirer les gros verrous.
--Silence! me dit-il à voix basse; j'ai pu être suivi malgré mes
précautions!
Nous avançâmes dans le parterre, et il me parla d'une manière assez
embrouillée: c'est sa manière. Ce que je compris clairement, c'est que
le jardin était occupé, non pas ostensiblement, mais très-certainement
par des gens de la police, et que le capucin courait des risques en
venant me voir.
--Allons chez vous, dit-il; je vous parlerai plus librement. Quand il
fut seul avec moi dans le casino, il me confirma le récit de Tartaglia.
L'entorse de Daniella n'avait rien d'inquiétant, mais exigeait le
plus complet repos. Son frère, installé chez les fermiers de la villa
Taverna, avait l'oeil sur la porte et sur les fenêtres de sa chambre. Je
devais renoncer à la voir jusqu'à nouvel ordre. Elle exigeait de nouveau
ma parole d'honneur qu'à moins d'être poursuivi jusque dans l'intérieur
de Mondragone, je m'y tinsse enfermé et tranquille.
--Donnez-moi cette parole, mon cher frère, dit le capucin, car elle est
capable de tout risquer et de venir ici en se traînant sur les genoux.
--Je vous la donne, m'écriai-je; mais ne peut-elle m'écrire?
--Elle le voulait, j'ai refusé de me charger de sa lettre. Je pouvais
être arrêté et fouillé. C'était nous perdre tous. Voyons, calmez-vous,
et causons; mais donnez-moi quelque chose à manger, car c'est l'heure de
mon souper, et j'ai une belle trotte à faire pour regagner mon couvent.
Je me hâtai de servir le bonhomme, qui dégusta sa part de macaroni avec
un appétit remarquable. Tout agité qu'il était, je vis qu'il prenait
grand plaisir à manger, et cela me gênait beaucoup pour obtenir des
réponses nettes aux mille questions que je lui adressais. Le pauvre
homme n'est peut-être pas gourmand, mais il est affamé. Ce fut bien pis
quand Tartaglia, que j'avais oublié, reparut avec un jeune esturgeon
cuit au vin, et un plat d'artichauts frits dans la graisse. Il n'y eut
plus moyen de tirer du moine un mot de bon sens, et, pendant plus d'une
heure, il fallut me résigner à le voir engloutir ces mets, et à manger
moi-même pour satisfaire Tartaglia, que je ne pouvais plus regarder
comme un ennemi, et dont le dévouement méritait mieux de moi que des
soupçons et des rebuffades.
Ma situation devenait de plus en plus étrange avec ces hôtes nouveaux.
Mon chagrin et mon inquiétude se heurtaient aux contrastes d'un appétit
de capucin qui profitait d'une rare circonstance pour s'assouvir,
et d'une servilité de valet comique dont, en ce moment, l'unique
préoccupation était de me prouver ses talents culinaires.
--Mangez, mangez, Excellence, me disait-il; vous aurez du café succulent
pour digérer, car la Daniella m'a dit: «Surtout, soigne-lui son café; il
n'a pas d'autre gourmandise.»
Ce détail était si bien dans les habitudes de gâterie féminine de
Daniella, que je me rendis tout à fait à la sincérité de Tartaglia,
attestée d'ailleurs par la confiance et l'espèce d'amitié que le capucin
lui témoignait. Il me restait bien une épine dans le coeur, en songeant
que cette amitié était réelle et sérieuse chez Daniella, et je me
sentais profondément humilié, non pas d'accepter les services de cet
homme (je pouvais les payer un jour), mais de le voir immiscé dans
les secrets de coeur de Daniella, et comme initié aux mystères de mon
bonheur.
Je ne pus me retenir d'en témoigner quelque chose à frère Cyprien.
--Vous n'étiez donc pas là quand elle a fait cette chute? lui
demandai-je pendant que Tartaglia allait chercher le café.
--Eh! vraiment, non, dit-il; mais, quand même j'y aurais été, ce n'est
ni moi, ni Olivia, ni ma soeur Mariuccia qui aurions pu nous charger de
veiller sur vous et de vous empêcher de mourir de faim. Ces deux femmes
sont trop surveillées dans ce moment-ci; et, quant à moi, je suis
un pauvre homme trop assujetti à la règle de son ordre. Croyez-moi,
Tartaglia est l'ami qu'il vous fallait, et il ne sera jamais arrêté en
venant vous voir, lui!
--Ah! ah! et pourquoi cela?
--Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Tout le monde le connaît, et il est
bien avec tout le monde.
--Même avec la police?
--Eh! _chi lo sa_! répondit le moine, du même ton que prenait sa soeur
Mariuccia quand elle voulait dire: «Ne m'en demandez pas davantage, je
ne veux pas le savoir.»
Tout en prenant le café, j'essayai de me distraire de mes préoccupations
en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris de sa nullité
et même de sa stupidité. D'après les avertissements qu'il avait su
donner à sa famille à propos de moi, et d'après la visite généreuse
qu'il me faisait en ce moment, je devais le croire pénétrant, hardi
et actif. Rien de tout cela! Il est ignorant, timide et paresseux. En
outre, il est dépourvu de toute notion, même élémentaire, sur quoi que
ce soit au monde, et complètement abruti par la règle de son ordre et
par la mendicité. C'est pourtant une bonne et douce créature, qui n'a
conservé de facultés aimantes que pour sa soeur et pour sa nièce, et
qui, malgré la sincérité de sa dévotion, manquera tant qu'elles voudront
à l'esprit de corps monastique pour les servir et les obliger; mais son
ineptie doit rendre son assistance à peu près nulle. Sa cervelle est une
tête de pavot percée de trous, par où, depuis longtemps, le vent a fait
tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans les idées, ni mémoire, ni
lucidité sur aucun sujet. Il sait à peine le nom, l'âge et la profession
des êtres avec lesquels il se trouve en relations fréquentes, et quand,
par hasard, il s'en souvient, il en est si enchanté qu'il répète son
dire cinq ou six fois avec une complaisance hébétée. Quant à la nature
qui l'environne et dont il vante, à tout propos, la beauté et la
fertilité par un phrase banale stéréotypée, il les voit à travers un
crêpe, et ne distinguerait pas, j'en réponds un chardon d'avec une
rose. Rien de particulier ne frappe cette organisation émoussée,
très-inférieure à celle du paysan le plus fiévreux et le plus indolent
de la Campagne de Rome. En fait de religion, il est impossible de savoir
s'il a la notion de Dieu à quelque degré que ce soit. Il parle
chapelle, reliques, cierges, offices et chapelet; mais je ne crois
pas qu'au-dessus du matériel du culte, il ait une idée, un sentiment
religieux quelconques.
Quant à la société religieuse et politique de son pays, ce sont lettres
closes pour lui. Il confond dans la même soumission béate et souriante
tout ce qu'il peut avoir de respect et de foi pour le pape de 1848 et
pour le pape d'aujourd'hui; et non seulement il approuve et bénit le
pape passant d'un système au système opposé, mais encore il admire et
bénit, parmi les princes de l'Église, les plus ardents ennemis de tout
système émanant du pape. Pourvu qu'on soit cardinal, évéque ou seulement
_abbate_, on est un personnage nimbé, qui l'éblouit et le subjugue.
Bref, on ne peut rien tirer de lui, et Dieu sait bien que je ne voulais
en tirer autre chose que des renseignements à mon usage sur ma situation
personnelle; mais cela même fut impossible: tout aboutissait à cet
éternel _Chi lo sa?_ qui est arrivé à me porter sur les nerfs. Mes
questions l'effrayaient; il ne les comprenait même pas. Il ne savait pas
si le cardinal avait agi réellement; il ne savait pas si mon affaire
était poursuivie au civil ou au religieux, si j'avais affaire au
_giudice processante_, juge d'instruction du pays, ou à _l'inquisiteur
de droit_, président du tribunal ecclésiastique, ou enfin au
saint-office proprement dit; car ces trois juridictions fonctionnent
tour à tour et peut-être simultanément dans les poursuites politiques,
civiles et religieuses. Or, dans ce pays-ci, l'accusation portée contre
moi peut être envisagée sous ces trois faces.
Quand je vis que mes questions étaient superflues, j'engageai Tartaglia
à reconduire le capucin à son couvent; mais celui-ci, pris de terreur,
refusa de sortir avant deux heures du matin.
--A l'heure qu'il est, dit-il (il était dix heures), mon couvent est
fermé, et il ne sera rouvert que lorsqu'on sonnera matines. Ne vous
inquiétez pas de moi; je m'éveillerai de moi-même à ce moment-là; je vas
m'étendre sur votre lit et faire un somme.
Cette proposition me révolta, car le bonhomme était d'une malpropreté
classique. Tartaglia m'en préserva en lui disant qu'il ne fallait pas
risquer d'être surpris dans ma chambre, et il l'emmena coucher dans le
cellier à la paille, où, en cas d'événement, il pourrait se tenir coi et
n'être pas découvert.