bâti, les frontières sont bien gaies et bien bâties aussi! non, la belle
rue Trousse-Vache, où demeure ma mère à Paris, n'a rien de comparable à
tout cela. Ô ma mère, disais-je en moi-même, que vous êtes actuellement
inquiète de moi, aussi bien que mes deux tantes! et que je voudrais bien
rencontrer ici quelque aviso qui fît voile pour les côtes de Paris, afin
de vous donner de mes nouvelles! hélas! peut-être mon chat et mon serin
sont-ils morts de déplaisir de ne me plus voir... Mais que le monde doit
être long, ajoutai-je! quoi, depuis le temps que je roule les mers, je
ne suis encore qu'à la moitié du chemin que j'ai à faire! Orner, que tu
t'étends au loin! peux-tu être si vaste, et la morue si chère à Paris!»
Cette réflexion me rappela un beau cantique nouveau de l'Opéra-Comique
qui commence par ces mots: «Vastes mers!» je le fredonnais entre les
dents lorsque je découvris à l'ouest un navire à peu près semblable au
nôtre, mais plus fort, qui venait à bride abattue sur nous: oh! pour le
coup, je comptai bien que nous en allions découdre; car je voyais à
merveille que ce n'était point un vaisseau marchand, en ce qu'il y avait
trop de monde à fond de cale qui regardait par les fenêtres: on eût dit
de l'arche de Noé. Je ne pouvais pourtant point m'imaginer non plus que
ce fût un vaisseau de guerre, parce que je n'y voyais ni canons, ni
pierriers, ni affûts; mais j'appréhendais que ce fût un saltin de
Poissy qui cherchât à jeter les grappins pour tenter l'abordage à l'arme
blanche, que je crains naturellement très-fort: je voyais un nombreux
équipage rangé en bonne contenance sur le pont et sur le tillac. Mon
premier mouvement fut de tirer mon couteau de chasse; mais je fis
réflexion que peut-être l'air de la mer le rouillerait, et je pris
seulement ma lunette d'approche pour en reconnaître le pavillon, afin de
savoir au moins à qui nous allions avoir affaire, et pour prévoir de
plus loin ce que tout cela allait devenir. Ce qui me tranquillisait
pourtant, c'est qu'avec cette même longue-vue je voyais notre équipage
serein, et les passagers peu inquiets: et effectivement nous passâmes
rapidement à la portée du coup de poing l'un de l'autre sans nous rien
faire: je m'aperçus même que notre vaisseau, qui semblait avoir peur,
doubla son pas à l'approche de l'autre, qui n'osa pourtant nous
attaquer; nous qui avions encore du chemin à faire, nous ne voulûmes
point non plus nous amuser. Nous prîmes le bord-dehors, et lui
l'avant-terre, et nous en fûmes quittes pour quelques signes de chapeau
de la part des nautoniers, et pour des sottises que se dirent
réciproquement les passagers. Pour moi je les saluai de bon coeur fort
poliment, et je me congratulais d'en être échappé à si bon marché, après
la peur que j'avais eue, lorsque je vis notre pilote revirer de bord, et
d'un coup de gouvernail lancer de bout à terre, à une espèce de cap en
forme de promontoire, que je prenais pour le cap de Bonne-Espérance,
quand on me dit que c'était le havre de cette fameuse ville d'Auteuil,
dont on m'avait parlé tout à l'heure: nous y mouillâmes, on porta la
planche à terre, et il sortit vingt à trente personnes qui n'allaient
pas plus loin.
Une petite aventure nous retarda à ce port Un peu plus que nous
n'aurions dû; c'est que la jetée y était si escarpée, et la montée si
difficile, qu'une jeune fille ayant roulé à la mer avec un abbé qui lui
donnait la main et qu'elle entraîna avec elle, deux de nos matelots
plongèrent pour les repêcher. J'ai observé pour lors qu'il est bien vrai
de dire que, quand on se noie, on s'accroche où l'on peut, sans jamais
lâcher sa prise; car la fille qui en tombant, s'était accrochée à la
jambe droite de l'abbé, s'y tenait encore quand on la repêcha; et l'abbé
qui s'était jeté à son cou quand elle l'entraîna, la tenait encore
embrassée étroitement au sortir de l'eau. La fille perdit sa garniture
et son éventail, et l'abbé son chapeau et son parasol violet clair.
Quand le danger fut disparu entièrement, nous rîmes un peu de l'état où
se trouvèrent nos baigneurs, et surtout de leur attitude; je ne sais
S'ils recouvrèrent leur perte, parce que nous reprîmes le large; mais je
me doute bien qu'ils ne se seront point quittés sans se sécher. Peu de
temps après la femme de notre capitaine fut à tous les passagers faire
payer leur fret: elle vint à un capucin qui était à côté de moi, et qui
tira de dessous ses aisselles un chapelet à gros grains, dont il paya
son passage; et elle s'adressa ensuite à moi, et je payai: elle était
suivie par un pieux matelot, qui, se disant chargé de la procuration de
saint Nicolas, le Neptune ordinaire des marins, excitait la dévote
générosité des voyageurs; je fus du nombre de ceux qui désirèrent avoir
part aux prières promises, et je fis mon offrande.
Sur la rive opposée, en tirant au sud-ouest, est une petite masure
isolée, dont l'exposition heureuse, quoique retirée, semble annoncer une
de ces retraites que se choisissaient autrefois ces saints anachorètes,
lorsque, dégoûtés du monde, ils voulaient renoncer entièrement à son
commerce, pour se livrer à la contemplation des choses célestes. Au
milieu de quelques arbres mal dressés, et plantés au hasard, rampe
humblement un petit corps de logis, dont la simplicité fait tout
l'ornement; l'art paraît avoir moins participé à la décoration de ce
lieu que la simple et belle nature: cependant tout y rit; et je me
trompe fort si ce u'est point la qu'était au temps jadis ce fameux
désert où saint Antoine fut tant tourmenté par le malin esprit, lors de
ces belles tentations que Callot nous a si bien gravées d'acres nature;
car on voit encore a quelque distance de là un moulin que ce saint
ermite fit venir apparemment de Montmartre exprès, pour son usage et
celui de son ménage, et sous lequel il y a encore un toit à cochon: le
tout compose un ensemble qui m'a paru si charmant, que je crois que si
jamais il prenait fantaisie à la Madeleine de revenir sur la terre, et
qu'elle passât par cet endroit-là, elle n'hésiterait point à le préférer
à la Sainte-Baume.
Quelqu'un qui me vit attentif à examiner un lieu que je paraissais avoir
regret de perdre de vue, satisfit ma curiosité, en me disant:
«Hé bien, monsieur, vous considérez donc cette fameuse guinguette,
autrefois si fréquentée, où l'Amour était venu de Cythère exprès pour la
commodité de Paris, établir une manufacture de plaisirs, à la honte des
familles bourgeoises. C'était là autrefois recueil où Carybde et Scylla
prenaient plaisir à faire échouer la vertu, et à tendre des pièges aux
vestales; c'était le rendez-vous de la lasciveté, de l'impureté, de la
prostitution et de l'adultère: tous les vices s'y rassemblaient de
toutes parts: mais tout est bien changé aujourd'hui, Bréant est mort, et
le moulin de Javelle, que vous voyez aujourd'hui, n'est que l'ombre de
celui que j'ai vu de mon temps.
--Qu'appelez-vous moulin de Javelle, monsieur, lui repartis-je? Est-ce
que c'est là ce moulin de Javelle dont j'ai vu l'histoire à la
Comédie-Française à Paris?
--Oui, monsieur, me dit-il, c'est le même pour lequel on a voulu
inspirer de l'horreur aux jeunes gens, en leur représentant tous les
désordres qui s'y commettaient.»
Tandis que nous causions, je n'avais point pris garde que notre corde
s'étant perdue à une barque de pêcheur, qui était au bord du rivage,
elle se lâcha; et m'étant appuyé dessus, elle manqua de me jeter à la
mer, lorsqu'elle vint à se tendre, et elle m'y aurait effectivement jeté
si je ne me fusse retenu aux haubans du grand mât. Je tombai par bonheur
à la renverse sur le pont, et j'en fus quitte pour la peur, et pour mon
chapeau et ma perruque qui furent emportés à la mer; je les vis dans
l'instant bien loin derrière moi qui semblaient retourner a Paris.
«Si ma mère les voit, disais-je, elle reconnaîtra bien mon chapeau à la
Ragotzy, et ma perruque à trois marteaux; elle les repêchera, et
peut-être que cela ne sera point perdu; mais elle s'imaginera que je
suis noyé, et elle se noiera aussi.»
Je fus vite à ma malle pour réparer tout mon désastre. On se rit
toujours des malheureux: aussi se moqua-t-on aussi beaucoup de moi. On
voulut voir ma culotte goudronnée, mais j'en avais mis une autre
par-dessus. Je remontai sur le tillac, et comme je regardais avec ma
longue-vue pour reconnaître deux villes peu éloignées l'une de l'autre
qui me semblaient border la pente d'une longue colline, sur le sommet
de laquelle il y avait la moitié d'un moulin à vent, je demandai leur
nom au mousse du navire qui se trouvait pour lors auprès de moi; il me
répondit que c'était Vaugirard et Issy. Il n'eut pas plutôt prononcé ces
deux noms que mes entrailles s'émurent: je changeai de couleur, et me
trouvai si mal que je fus obligé de m'asseoir.
Plusieurs passagers s'en aperçurent, et me demandèrent ce que j'avais,
si ce n'était point l'effet de ma chute, ou l'air de la mer? Les uns me
badinèrent; et d'autres me plaignirent: cependant un d'eux qui me parut
s'intéresser le plus à moi, tira mon flacon de ma poche, et m'en frotta
les tempes:
«Ah! monsieur, lui dis-je en le repoussant faiblement, laissez agir la
nature: c'est elle qui m'agite actuellement de deux impressions bien
différentes; je viens d'entendre nommer deux villes qui m'ont touché de
bien près; l'une m'a ravi impitoyablement ce que l'autre avait pris
plaisir à me donner. Ah! cher Vaugirard!... Ah! cruel Issy!... Ah! chère
Julie!...»
À ces derniers mots, que je ne prononçai qu'avec un effort, je
m'évanouis; une sueur froide dont je me sentis saisi par tout le corps
glaça les larmes que je versais abondamment, et je ne revins qu'à force
d'eau sans pareille. Mon bienfaiteur me pria de lui expliquer ce que
j'avais voulu dire par les exclamations qu'il me répéta; je feignis ne
me souvenir de rien, et lui dis que je rêvais apparemment dans ce
moment-là; et pour éluder sa curiosité, je me levai et repris ma lunette
d'approche avec laquelle, pour me distraire, je considérai attentivement
des champs et des coteaux qui étaient couverts de petits arbrisseaux qui
me parurent être attachés à des manches à balai; je m'informai de ce
que c'était; l'on me dit que c'étaient des vignes; que de ces vignes
sortait le raisin, et du raisin le vin. Je jugeai tout de suite que
c'était apparemment de là que provenaient tous ces bons vins de
Bourgogne et de Champagne que l'on boit à Paris si chèrement, parce
qu'ils viennent de si loin.
À peine avais-je enfanté cette heureuse réflexion, en m'applaudissant
secrètement de ce que je sentais, qu'à force de voyager mon esprit
s'était déjà bien formé, que regardant de la poupe, où j'étais, à la
proue, je découvris une seconde île, beaucoup plus considérable que
celle que nous avions déjà passée: j'estimai qu'elle devait être
entourée d'eau de tous les côtés, parce qu'elle était dans le milieu de
la mer: je ne vis dessus ni maisons, ni gens, ni bêtes: pas même un
clocher; nous la laissâmes sur notre gauche, et je la jugeai une de ces
îles de la mer Egée, qui sont si remplies de serpents et de bêtes
venimeuses, que jamais Paul Lucas[3] n'osa y aborder. Je vis
effectivement plusieurs perdrix sauvages qui volaient par-dessus sans
s'y arrêter, et des petits animaux gros comme des chats, qui, à notre
vue, se sauvaient dans des trous qu'ils avaient pratiqués sur les berges
de cette île dans des buissons: les perroquets y sont noirs, et ont le
bec jaune. J'observai ensuite qu'elle avait été sciée par un bout, afin
de former un détroit, qui conduit à des habitations éloignées, qui sont
de l'autre côté du rivage. Tout autre que moi aurait pris ce détroit
pour celui de Gibraltar, ou tout du moins de Calais: mais, quand on sait
un peu sa carte, on ne se trompe guère. Là je vis des hommes en chemise,
occupés à tirer du fond de la mer un banc de sable, qu'ils
transportaient à terre dans des chaloupes: je vis tout d'un coup la
nôtre qui prit le large, et se sépara de nous pour passer ce détroit à
force de rames: elle était chargée de voyageurs, dont les uns allaient,
à ce qu'on m'a dit, au château Gaillardin, aux Molineaux, à Meudon,
etc., et les autres conduisaient des enfants à Clamart, où j'appris
qu'il y avait une pension fort renommée pour l'éducation et
l'instruction de la jeunesse.
[Note 3: Voyageur normand.]
Nous passâmes ensuite à la vue d'un endroit assez joli, que les gens du
pays appellent Billancourt; je n'y remarquai rien qui fût digne de la
curiosité du voyageur, sinon que ce pays-là me parut ne produire guère
d'hommes, parce que je n'y en vis qu'un seul; mais qu'en récompense
aussi il y croissait bien des moutons de Berry, car il y en avait
beaucoup qui étaient marqués sur le nez, et qui se promenaient au bord
de la mer. Cet homme que je pris pour être de leur compagnie, parce
qu'il n'en était pas éloigné, et qu'à sa houlette et son chien, je
jugeai devoir être un berger, me fit ressouvenir de celui à qui Virgile,
faisant ses caravanes, comme moi, disait un jour en passant près de lui:
_Tityre, tu patuloe reculans sub tegmine fagi,
Sylvestrem tenui musam meditaris avenâ;
Nos patriæ fines, et dulcia linquimus arva:
Nos patriam fugimus, tu, Tityre, lentus in umbra,
Formosam resonare doces Amaryllida sylvas._
«Que tu es heureux! Mon cher Tityre, tu t'amuses sous un hêtre
touffu, à chercher sur ton tendre chalumeau des airs champêtres! et
tandis que par ma fuite je renonce aux douceurs de ma patrie, tu
fais retentir à ton aise les forêts du nom de ta chère Amarillis.»
Peut-être bien aussi pouvait-ce être encore ce même Tityre-là; car il
était effectivement étendu nonchalamment au pied d'un noyer qui était le
hêtre de ce temps-là, où il prenait le frais en jouant du chalumeau.
Nous continuions notre route, lorsqu'une noire et épaisse fumée qui
couvrait la cime d'une montagne sur notre gauche, meut présumer que
c'était apparemment ce fameux mont Vésuve, dont j'ai entendu parler, qui
vomit des flammes et jette des pierres jusque dans la ville de Naples,
dont il est cependant éloigné de deux milles; une odeur de soufre et de
bitume, qui me frappa, me confirmait encore dans cette idée, lorsque,
faisant part de mon soupçon à un quelqu'un qui était auprès de moi, et
lui demandant si de là où nous étions il n'y avait rien à risquer pour
nous, il me fit réponse que ce n'était point ce que je pensais, et que
cette fumée que je voyais, sortait des fours d'une verrerie qui était
là.
«Ah! que le latin est une belle chose, disais-je en moi-même, il sied
bien d'abord à un régent, pour l'apprendre aux autres; à un curé de
campagne, pour apprendre son plain-chant; à un avocat, pour citer son
Cujas; à un médecin, pour parler à la fièvre; à un chirurgien pour
répondre au médecin, et à un apothicaire pour ne point faire de _qui pro
quo._ Mais il sied encore mieux à un voyageur, pour se faire entendre
dans le pays étranger, car avec un _da mihi panem et vinum_ bien
appliqué, on va par toute terre; on a du pain, du vin et l'on vit.
À mesure que je m'éloignais ainsi de Paris, la chaleur augmentait à un
point que j'estimai que nous devions être pour lors sous la ligne, ou du
moins à côté. Je n'y pouvais plus tenir; et déjà je m'apprêtais à
descendre dans le fond, lorsque j'aperçus un pont sur lequel passaient
différentes voitures; je le pris d'abord pour ce fameux Pont-Euxin, qui
verse la mer Noire; mais comme je prenais ma carte et mon compas pour me
reconnaître, j'entendis un murmure confus parmi tous nos voyageurs et
nos matelots, qui me fit comprendre que nous allions aborder;
effectivement nous lançâmes de bout à terre; on mit la planche, et le
monde sortit. Je demandai si c'était là la ville de Saint-Cloud; on me
dit que non, et que c'était le port de Sèvres, mais que Saint-Cloud n'en
était pas éloigné, et on me le montra. Je pris congé du capitaine et de
sa femme, et je sortis le dernier. La tête me tourna sitôt que j'eus mis
pied à terre, et je croyais toujours sentir le balancement du navire; je
traversai le pont du mieux qu'il me fut possible. Il y avait au bout de
ce pont une chapelle où un vénérable capucin que je reconnus à la barbe
pour être du Marais, nous dit la messe en action de grâces de notre
heureuse arrivée: tous les voyageurs y assistèrent, et moi aussi,
quoique j'en eusse entendu une à Paris; j'entrai chez un nommé Champion
pour écrire promptement à ma mère. Excepté trois ou quatre maisons
bourgeoises assez passables qui terminent ce port le long de la mer, je
n'y ai rien remarqué qui méritât mes observations.
Je pris deux crocheteurs pour porter mon équipage et un guide pour me
conduire; il me fit traverser une longue forêt, au bout de laquelle nous
entrâmes dans la ville, où après avoir passé quelques rues, nous
arrivâmes enfin chez mon ami. Ce fut la charmante Henriette qui nous
ouvrit la porte; je me jetai à son col, où je restai quelque temps
immobile de plaisir; elle parut en prendre autant que moi. Elle
m'introduisit dans une salle où étaient son père et son frère, qui
m'attendait avec plusieurs de leurs amis. Après avoir lâché ma bordée
de compliments de bâbord à tribord, je priai mon ami de me donner une
chambre dans laquelle je puisse m'ajuster; il me conduisit lui-même dans
celle qui m'était, destinée. Quand j'eus changé de la tête aux pieds, je
descendis pour me mettre à table; j'y officiai très-bien, et je fis tant
d'honneur à mes hôtes, que tout le monde m'en fit compliment; il faut
avouer que le métier de marin est bien séduisant, puisque quand une fois
on est sorti du péril on l'oublie; je ne pensai plus aux dangers que je
venais de courir, que pour en faire le récit à la compagnie, qui rit
beaucoup de ma simplicité, et ma naïveté paya mon écot. Après le dîner,
on proposa une promenade au parc, pour m'y faire voir les eaux qui
devaient jouer ce jour-là. Nous partîmes, je donnai le bras à ma chère
Henriette: nous arrivâmes au château, dont les dehors surprirent ma vue.
Mon ami, qui avait été enfant de choeur aux Innocents, connaissait
l'organiste du château (car tous les musiciens se connaissent), il le
demanda, et, par son canal, on nous fit voir tous les appartements, car
il a un grand crédit auprès des garçons de la chambre. Ce fut pour lors
que je ne fus plus à moi, tant j'étais enchanté. On me fit voir dans une
glace la perspective de Paris qui m'amusa beaucoup. La richesse des
ameublements et la beauté des peintures me firent perdre de vue ma chère
Henriette; je la perdis avec ma compagnie, que je ne retrouvai qu'après
bien des recherches, dans l'Orangerie d'où nous fûmes voir jouer les
eaux qui commençaient; je n'ai jamais rien vu de si beau au monde. Là,
deux fleuves étendus nonchalamment sur des roseaux et des joncs,
penchaient une urne, dont l'eau pure et claire qui en sortait retombait
en différentes cascades, qui remplissaient des bassins à différents
étages. Là, des Naïades effrayées semblaient se cacher au fond des
ondes, pour échapper à la poursuite de certains jeunes fleuves amoureux
d'elles. D'un côté, une nappe d'eau, sur laquelle baignaient des cygnes,
représentait au naturel le bain que Diane s'était choisi, lorsqu'elle y
fut surprise par Actéon; de l'autre, des nymphes marines, cachées dans
les herbes, semblaient prendre plaisir à faire des niches aux curieux.
Ici c'était un lac, dont l'eau écumante se précipitait dans le fond de
la terre pour en ressortir élastiquement et en courroux, toute en pluie
dans les airs. Des routes cultivées avec soin formaient des allées à
perte de vue; des parterres immenses, émaillés de mille fleurs et
cultivés par Flore elle-même éblouissaient les yeux par l'éclat nuancé
de leurs différentes couleurs; des bosquets enchantés, réservés aux
seuls zéphyrs, y servaient de retraite aux oiseaux, dont la diversité du
chant charmait les oreilles; des faunes et des dryades dispersés dans le
bois, semblaient en faire les honneurs et inviter les passants à
s'enfoncer avec eux dans leurs sombres demeures pour y éviter l'ardeur
du soleil. Tout y est si grand et si noble, que je ne me sens point
assez de talent pour en faire une exacte description; mais il me suffit
de dire que tout s'y ressent de la magnificence du prince et de la
princesse qui y habitent, et qu'il semble que la nature, l'art et le
goût s'y soient donné rendez-vous pour s'y disputer la gloire de
perfectionner un séjour où il ne reste rien a désirer pour la situation
et l'ornement.
Nous revînmes chez mon ami dans le même ordre que nous en étions partis,
mais par un chemin différent, afin de me faire voir tout ce qui
méritait d'être vû dans le parc; il était tard, on avait servi et nous
soupâmes. Avant de se coucher on fut se promener dans le jardin; la
chaleur était si excessive, que chacun se permit réciproquement la
liberté de se mettre à son aise; Henriette donna l'exemple aux autres
dames; vêtue à la légère d'un déshabillé galant et simple, elle me donna
un éventail pour la rafraîchir; avec cet habit de combat, elle semblait
défier les zéphyrs, et moi je ne l'ai jamais trouvée aussi charmante que
ce soir-là; je l'aimais à Paris, je l'aimais encore plus à Saint-Cloud,
et je l'aimerais également par toute la terre: _gui coelum non animum
mutant_: «ceux qui changent d'air ne changent pas pour cela de façon de
penser». Nous nous reposâmes dans un petit rond de gazon fort étroit, où
l'on ne pouvait tenir que deux, encore fort petitement. Cependant
l'amour qui cherchait le frais aussi, trouva le moyen, à force de
pousser, de s'y faire faire place dans le milieu, et vint folâtrer avec
nous; je crus d'abord que ce petit dieu badinait; mais il le prit, en
vérité, très-sérieusement, et quoique j'eusse pris les devants, il
voulut s'y rendre le maître, comme sont assez ordinairement les derniers
venus. L'obscurité de la nuit favorisait son malin vouloir, et je vis le
moment qu'il en allait venir au _quomodo_ de tantôt si la compagnie ne
fût survenue. Il était temps, car déjà l'heure du berger allait sonner;
déjà le bandeau était levé pour mieux ajuster l'arc tendu et la flèche à
demi décochée, et je crois que nous l'aurions laissé faire, Henriette et
moi; car aussi bien, qu'aurions-nous pu contre un dieu aussi mutin que
l'Amour, et qui n'a rien d'enfant que le nom? Mais on vint nous
débarrasser de ses mains; de dire que ce fut nous obliger, on ne me
croirait point; aussi n'en conviendrai-je pas. Chacun fut se coucher; je
ne sais ce gué fit Henriette; mais je ne pus fermer l'oeil de toute la
nuit; je me représentais toujours le rond de gazon, l'Amour bandant son
arc, la flèche prête à partir Henriette soupirant, son négligé, le
bandeau levé, et enfin tout ce qui avait contribué à m'embarrasser le
soir.