L'Aurore sortait à peine des bras de Tithon, pour venir se trouver au

petit lever du soleil, à qui elle a soin de faire tous les jours sa

cour, qu'un vent impétueux, battant la fenêtre de ma chambre, que

j'avais laissée ouverte à cause de la chaleur, vint m'annoncer un orage

prochain, et effectivement mille éclairs effrayants, qui se succédaient

sans relâche les uns aux autres, furent tout d'un coup suivis

d'horribles éclats de tonnerre, qui se répétaient à une pluie rapide et

condensée, semblable à celle du déluge, paraissait un nuage qui se

détachait des airs pour tomber sur la terre en gros pelotons, et pour

empêcher le jour de paraître. L'alarme fut générale alors dans la

maison: tout le monde, se leva, parce qu'il avait peur du tonnerre, l'on

se réunit dans la salle à manger dont on avait fermé la porte, les

fenêtres, les volets et les rideaux: la jardinière entra en chemise avec

un cierge bénit, et une grosse bouteille de grès pleine d'eau bénite,

dont elle arrosa la compagnie, qui au moindre coup de tonnerre se

prosternait pour se mettre en prières. J'étais le seul qui ne se

démontait point: je ne m'étais levé que par complaisance et dans le

dessein de rassurer les autres, et surtout ma chère Henriette, que je

savais être extrêmement peureuse; j'eus beau représenter à tous que la

peur ne servait à rien, puisqu'elle ne peut jamais nous garantir des

effets de ce qu'on craint, je passai pour un impie, qui ne respectait

point ce qui était au-dessus de lui: je riais des extravagances que je

voyais faire. L'orage dura près de deux heures avec la même violence,

après quoi on éteignit le cierge bénit, et chacun se retira dans sa

chambre pour se remettre au lit: on ne se leva que pour aller à la

dernière messe: on revint dîner. Les uns retournèrent à Paris, les

autres restèrent, et je fus du nombre de ces derniers; j'y passai neuf

jours avec tous les plaisirs imaginables: Henriette me faisait voir

aujourd'hui son potager, demain sa vigne, après-demain son champ,

ensuite son pré et son verger. J'appris comment on faisait venir les

légumes, comment on faisait le vin, comment on semait et moissonnait le

blé et les autres grains, comment on récoltait le foin, et enfin je

reconnus toutes les différentes espèces des fruits. Il faut convenir que

les femmes ont l'esprit bien pénétrant, et qu'elles sont bien propres à

dresser et à façonner les jeunes gens quand elles font tant que de

vouloir s'en donner la peine; car Henriette m'en apprit plus en neuf

jours, que mon régent n'avait fait en neuf ans que j'avais été au,

collège: son frère qui y joignit ses leçons, me fît revenir de l'erreur

où j'étais par rapport à l'étendue de la terre, et à l'idée, que je m'en

étais figurée et me fit sentir le ridicule au préjugé dans lequel sont

élevés pour l'ordinaire tous les enfants de Paris qui n'osent sortir de

chez eux. Enfin, je me trouvai dégourdi de corps et d'esprit en peu de

jours, et je me promis bien à mon retour à Paris d'en revendre à tous

mes camarades. «À beau mentir qui vient de loin, disais-je en moi-même:

je leur ferai croire ce que je voudrai; ils n'oseront jamais y aller

voir. C'est un privilège accordé à tous les voyageurs, et loin d'y

déroger, j'enchérirai encore sur le Père Labat».

Arriva cependant le jour fixé pour retourner à Paris, jour que je

craignais autant, et plus encore que je n'avais appréhendé celui de mon

départ de Paris! car je m'étais déjà et en si peu de temps, si bien

accoutumé à vivre avec ma chère hôtesse, que j'aurais bien souhaité d'y

passer ainsi le reste de mes jours. J'avais entièrement oublié Paris et

tous ses attributs; je ne pensais plus à ma, mère ni à mes deux tantes:

mon régent de rhétorique ne m'inquiétait pas plus que mon chat et mon

serin: là je jouissais de cette heureuse tranquillité que l'on ne

connaît point à la ville, j'y respirais un air pur, et qui n'était point

altéré par toutes ces immondices qui infectent celui de Paris; j'y avais

un appétit charmant; j'y mangeais tous les jours pour mon déjeuner une

douzaine de ces excellents petits gâteaux, que Gautier fait avec tant de

soin; et pour tout dire enfin, j'y vivais avec ce que j'ai de plus cher

au monde, sans que personne en médît comme on aurait fait à Paris. Ah!

Saint-Cloud, que pour moi vous avez d'attraits! Ô campagne! que cette

innocente et voluptueuse liberté dont on jouit chez vous est adorable

pour moi, et pour tous ceux qui ont le bonheur de la connaître!

Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre

mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que

je voulais cacher à mon ami; sa soeur m'y suivit sans que je m'en

aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en

coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme

elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les

plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de

nous aimer toute la vie.

Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement

qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut

pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire

le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et

tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.

Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout

notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y

conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux

voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement

à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester

quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes

le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin

de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.

Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que

large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on

entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais

attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à

chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges

filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais

tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là

pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui

en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet

écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était

peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng.

Mais mon ami, aussi curieux que sa soeur de mon instruction, voulant

achever de me _débadauder_ entièrement, n'en laissait échapper aucune

occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces

mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces

filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme

carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que

très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été

perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup

entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande

réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de

les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma

perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance

de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous

parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où

elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons

d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement

de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie

de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et

trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après

avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y

remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y

reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices

de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150

frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants

livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si

cher, avait jetés à l'eau.

Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la

belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine

parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux

côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous

conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes,

pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées

d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que

j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit

si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais

aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas.

Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour

s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais

mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.

Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je

faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui

m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis

sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si

parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était

échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait

entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit coeur; je l'appelai et

courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau

sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le

mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.

En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un

arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher

pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les

bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution

de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de

chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut

possible.

Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu,

j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur

sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer,

ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je

m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid

d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de

l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un

chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil,

un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une

bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans

laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce

n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont

d'autres que celui de la plus simple nature.

[Note 4: Divinités des bois.]

Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour

me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout

son coeur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en

pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent

notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les

emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les

attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans

l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont

il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de

mon innocence.

Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit

corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la

demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui

s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée:

ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même

jusqu'au _paroly_; mais je me suis fait un principe de ne jamais

insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les

conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous

embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande

avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on

sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte

Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y

rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on

nous servit ce que nous avions demandé.

Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous

avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage.

Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour

y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous

sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons

traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup

d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma

connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont

promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les

particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent

scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette

était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était

arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer

par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai

beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter

chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.

Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver,

comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns

après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai

répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir

été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai

envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais

arrivé; et me voilà.

Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous

écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une

relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures:

ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée

au public; et la voilà.

Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a

jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir,

achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de

vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.

FIN

Paris.--Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot,

directeur.

End of Project Gutenberg's Voyages amusants, by Louis-Balthazar Néel

Voyages amusants · 第 7 / 7 段