grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne
pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce
jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez
de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du
feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien
fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et
voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes
toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même
temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des
huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs
faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile
d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux
d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui
avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand
Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la
Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au
vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits
remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal,
où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on
ne tarderait point à partir.
Le coeur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui
était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé
par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre
et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore
été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer
tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit
heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote
avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la
jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient
le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai
que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes,
qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait
déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en
nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer
s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.
Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ,
on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans
le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de
sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque
ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour
moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire
passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour
prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma
lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il
fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était
venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma
mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que
le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et
de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition
expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais
arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un
singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils
occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous
touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux
tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets
tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs
yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les
regardais tous, les uns après les autres; que le coeur de ma pauvre bonne
femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien
crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans
avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux
plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du
monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient
rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux
cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas
trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas
même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais
aperçu du bon coeur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me
conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la
route.
Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis
à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce
qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manoeuvre; déjà le
Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires
chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre
passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un
diable après eux.
À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait
signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le
capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir;
apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout
bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous
sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous
avons été bon train ensuite.
Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était
contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on
fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les
vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à
la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien
étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je
m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre
garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur
avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte,
qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure
ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que
moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant
jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence.
Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes
marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là
j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos
géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement
le coassement des grenouilles.
Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la
terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes
ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne
remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines,
entremêlées de boeufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce
qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous
venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que
cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait
aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme
je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que
les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la
mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait
recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée,
elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là,
sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient
autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y
avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les
unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la
récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce
que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris;
qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et
qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que
nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles
quilles.
[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.]
À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les
débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage
l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2]
n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de
malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a
fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et
échouer de même.
[Note 2: Ville de la basse Normandie.]
À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un
marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans
un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade;
à quoi le marguillier répondit:
--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade!
vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé
défunt mon pauvre père.
Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du
rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de
loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée
et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était
encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir
été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que
quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le
galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans
doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!
J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je
m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant
une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui
lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes,
dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué
tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa
chambre, et quitter une partie de _pied de boeuf_, à laquelle il jouait
avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs
reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la
frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des
chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le
signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la
guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une
galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces
pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les
R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais
dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on
fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir
dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu
de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela,
quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était
même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît
quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se
nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit
chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de
tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par
le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela
ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi
par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au
Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne
courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était
par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice?
Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que
c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée:
cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et
je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.
Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté
du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les
autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions
de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros
pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un
écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long
d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se
mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la
terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté
de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées
attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands
voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce
village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S.
A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour
aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit
l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres
remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui
étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive,
nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de
répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes,
ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces
_harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui
m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère
qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché
qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la
faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher
en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point
d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas
d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point
entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait
infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont
bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente
qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si
cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir
démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus
épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je
en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence
m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui
m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait
encore français: je compris de là que la langue française était une
langue qui s'étendait bien loin.
Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre
fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et
un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une
église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les
airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse
de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse,
qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame
à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que
c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y
eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle
était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et
trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu
trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour
les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit
de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de
deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la
propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui
demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire
de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je
n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement,
pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux
jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien
des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et
de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la
santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie;
qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand
nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que
les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de
véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même
n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui
n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa
fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un
matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la
dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de
toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade
Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent
descendre.
Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à
la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point
Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et
enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et
de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je
n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où
je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais
sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté.
J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau
qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain,
des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes
arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y
voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me
rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je
voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien
régler ma montre.
«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus
beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de
la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence,
ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que
sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens,
vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera
sans toi.»
Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:
«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans!
pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec
moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien
que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement:
mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu,
bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de
ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin
gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux:
ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que
j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien
quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit
Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis,
c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma
chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce
voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la
première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis
au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu
dois passer quelque chose à la jeunesse...»
Puis, troussant mon habit:
«Vois, Paris, vois ma pauvre culotte neuve de velours cramoisi toute
perdue; l'accident qui lui est arrivé n'est-il pas déjà, un commencement
de l'expiation de mon crime? Mes inquiétudes, mes regrets, mes soucis,
mes remords, mes larmes enfin expieront assez le reste. Mais quoi, la
terre marche et semble retourner d'où je viens! il ne restera donc plus
où je vais qu'antipodes et de l'eau! Encore fuit-elle aussi sous le
navire! _Quid est tibi mare quod fugisti?_ Ô mer, qu'as-tu donc à fuir?
Ah! chère Henriette, que vous me causez de peines et d'inquiétudes! mais
je vous les sacrifie toutes d'aussi bon coeur que je vous aime...»
À ce mot d'Henriette, j'ai repris tous mes sens, comme si je fusse
revenu d'un grand évanouissement: j'ai songé que bientôt j'allais avoir
le bonheur d'être auprès d'elle que je la verrais face à face, que je
lui parlerais, qu'elle me répondrait, que je l'embrasserais, qu'après
lui avoir démontré par ce trait de mon obéissance le _quantum_ de ce que
je l'aime, je trouverais peut-être le moment favorable de lui en
prouver le _quomodo_; et qu'enfin ses beaux yeux me serviraient de
soleil, si celui de Saint-Cloud ne me convenait point. Toutes ces
réflexions me remirent le coeur au ventre.
En tournant les yeux de côté et d'autre sur sous les différents climats
que je pouvais découvrir à perte de vue, j'aperçus sur notre droite un
palais enchanté, qui me parut bâti par les mains des fées: son jardin
vaste et spacieux, dont les murs sont baignés par la mer, est d'un goût
charmant: la distribution des berceaux et la propreté des allées, me le
firent prendre pour le même qu'habitait autrefois Vénus à Cythère ou à
Paphos. Mais tandis que je réfléchissais sur le goût des étrangers pour
l'architecture, j'aperçus encore, non loin de celui-ci, et sur le même
point de vue, un autre palais beaucoup plus considérable, tant pour
l'étendue des bâtiments que pour l'immensité des jardins: ce fut pour le
coup que je crus être près de Constantinople, et que c'était là le
sérail de grand-seigneur. Mais un de nos matelots, à qui je demandai à
quel degré de longitude il estimait que nous pouvions être, et ce que
c'était que ces deux palais, me répondit que de ces deux maisons la
première appartenait à madame de Sessac, et la seconde à M. Bernard; et
qu'à l'égard des degrés de longitude, il ne connaissait point ces
rubriques-là; puis il me demanda si je n'allais point à Auteuil, et il
fit la même question à tous les passagers, les uns après les autres, ce
qui me donna la curiosité de m'informer de ce que c'était qu'Auteuil: on
me répondit qu'Auteuil était cette ville que je voyais devant moi, que
messieurs de Sainte-Geneviève en étaient seigneurs, et y avaient une
fort jolie maison: que bien des bourgeois de Paris y en avaient aussi,
qu'il y avait un fameux oculiste, nommé Gendron, que l'on y venait
consulter de bien loin, que c'était la moitié du chemin de Paris à
Saint-Cloud: et qu'enfin cet endroit était bien fréquenté.