Le ciel de plus mit un essaim de belles

Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.

Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,

Sur ce point-là je ne puis vous citer

Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:

Fors que pourtant je dois vous attester,

Sur le récit de maints auteurs fidèles,

Que point ne faut séjourner avec elles,

Si l'on ne veut longtemps les regretter.

Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne

demeurâmes que deux jours et demi à Aix.

Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit

rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres

villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et

ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de

petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins,

mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait

peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!

Telles jadis en souveraines

Occupaient le trône des mers,

Carthage et Tyr, puissantes reines

Du commerce de l'univers.

Marseille, leur digne rivale,

De toutes paris, à chaque instant,

Reçoit les tributs du couchant

Et de la rive orientale.

Vous y voyez soir et matin

Le Hollandais, le Levantin,

L'Anglais sortant de ces demeures

Où le laboureur, l'artisan

N'ont jamais vu pendant trois heures

Le soleil pur quatre fois l'an;

Le Lapon, qui naît dans la neige,

Le Moscovite, le Suédois,

Et l'habitant de la Norwége

Qui souffle toujours dans ses doigts.

Là tout esprit qui veut s'instruire,

Prend de nouvelles notions.

D'un coup d'oeil on voit, on admire

Sous ce millier de pavillons,

Royaume, république, empire:

Et l'on dirait qu'on y respire

L'air de toutes les nations.

M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de

notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les

plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont

deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont

revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace

s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de

baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un

bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de

fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours,

de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des

représentations de soldats armés de toutes pièces.

Ces lieux où reposent les dards,

Que la mort fournit à la gloire,

Offrent ensemble à nos regards

L'horrible magasin de Mars,

Et la temple de la Victoire.

Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût

et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui

est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.

Nous fûmes donc au château d'If

C'est un lieu peu récréatif

Défendu par le fer oisif

De plus d'un soldat maladif,

Qui, de guerrier jadis actif,

Est devenu garde passif.

Sur ce roc taillé dans le vif,

Par bon ordre on retient captif,

Dans l'enceinte d'un mur massif.

Esprit libertin, coeur rétif,

Au salutaire correctif

D'un parent peu persuasif.

Le pauvre prisonnier pensif,

À la triste lueur du suif,

Jouit, pour seul soporatif,

Du murmure non lénitif

Dont l'élément rébarbatif

Frappe son organe attentif.

Or, pour être mémoratif

De ce domicile afflictif,

Je jurai d'un ton expressif

De vous le peindre en rime en if.

Ce fait, du roc désolatif

Nous sortîmes d'un pas hâtif,

Et rentrâmes dans notre esquif:

En répétant d'un ton plaintif:

«Dieu nous garde du château d'If.»

Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce

n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est

ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le

jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son

offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de

l'attendrissement dans notre séparation.

Adieu, disions-nous sans cesse,

Ami sincère et flatteur,

Héros de délicatesse,

Dont le liant enchanteur

Fait badiner la sagesse.

Fait raisonner la jeunesse,

Et parle toujours au coeur.

Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes

passer la nuit à table chez le chevalier de G...

La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le

fameux village d'Ollioules. Ce fut là,

Comme cent plumes l'ont écrit.

Que la pénitente aux stigmates

Régala les nonnains béates

Des beaux miracles qu'elle apprit.

Dans ce métier, qui fut son maître?

Point n'importe de le connaître.

Quant à ce pauvre directeur

Qu'on menaçait de la brûlure,

Hélas! il n'eut jamais l'allure

D'un sorcier ni d'un enchanteur.

Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à

Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.

Neptune a bâti sur ces rives

Le plus beau de tous ses palais,

Et ce dieu l'a construit exprès

Pour son trésor et ses archives.

On y voit encor le trident

Dont il frappa l'onde étonnée.

Alors que l'aquilon bruyant,

Et sa cohorte mutinée

Firent, sans son consentement,

Larmoyer le pieux Enée.

Mais ce qui plus nous étonna,

C'est qu'on y voit les étrivières

Dont il châtia les rivières,

Quand Garonne se révolta:

Fait que l'on ne connaissait guères

Lorsque Chapelle l'attesta.

Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique

arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.

Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est,

dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue

des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent

d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de

voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après

tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là

qu'à Versailles.

Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des

côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus

fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine

terre.

Le grand enclos des Hespérides

Présentait moins de pommes d'or

Aux regards des larrons avides

De leur éblouissant trésor.

Vertumne, Pomone, Zéphire

Avec Flore y règnent toujours:

C'est l'asile de leurs amours

Et le troue de leur empire.

Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que

produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse

des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers,

on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un

cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de

l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à

l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.

Quand par la fraîcheur du matin,

La jeune Flore, réveillée,

Reçoit Zéphire sur son sein

Sous les branches et la feuilles

De l'oranger et du jasmin,

Mille roses s'épanouissent:

Les gazons plus frais reverdissent:

Tout se ranime; et chaque fleur,

Par ces tendres amants foulée,

De sa tige renouvelée

Exhale une plus douce odeur.

Autour d'eux voltige avec grâce

Un essaim de zéphyrs légers.

L'Amour les suit et s'embarrasse

Dans les feuilles des orangers.

Zéphire, d'une âme enflammée.

Couvre son amante pâmée

De ses baisers audacieux.

Leur couche en est plus parfumée,

Et dans cet instant précieux,

Toute la plaine est embaumée

De leurs transports délicieux.

Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement

accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas

moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir

communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente,

pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.

Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait

un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour

voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de

canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces

de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte

successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de

madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu

qui retient encore le navire;

Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,

La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair.

Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée

Le matelot tremblant respire la fumée.

Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau.

L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.

La mer, en frémissant, lui cède le passage;

Il vole, et sur les flots que sa chute partage,

De ses liens rompus dispersant les débris.

S'empare fièrement des gouffres de Thétis.

Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,

La Grèce menaçait les bords de la Colchide,

Des arbres de Dodone entraînés sur les mers.

L'assemblage effrayant étonna l'univers.

De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée

Accourut en furie au secours de Nérée,

Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,

Accoutuma Neptune au joug des matelots.

Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux

sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec

regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon

de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui

joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère

le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois

jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux

importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie,

parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.

Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous

partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer

moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous

présenter

Un mortel qui de vos suffrages

Depuis longtemps connaît le prix:

Le compagnon de mes voyages,

Et l'Apollon de mes écrits.

Je suis, etc.

Vous avez cru la besogne finie.

Voici pourtant une apostille en bref,

Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie:

Si, par hasard, quelque méchant génie

Vous dérobait ce fruit de notre chef,

Pour lui causer en publie avanie.

Ce qui pourrait nous porter grand avanie:

Avertissons tout lecteur débonnaire

Que ce n'est pas voyage de long cours;

Et qu'en dépit du censeur très-sévère,

Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,

Très-fort le temps importe à notre affaire.

VOYAGE

DE PARIS À SAINT-CLOUD

PAR MER

ET RETOUR

DE SAINT-CLOUD À PARIS

PAR TERRE

La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle

lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la

théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec

connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui

n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois

et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est

inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir

comment croissent l'un et l'autre.

J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux

arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et

je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui

rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes

espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de

viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que

les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les

limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue,

le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris;

que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous

pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y

ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans

certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et

enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la

monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de

l'hôtel des Monnaies à Paris.

Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que

j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on

m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que

l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le

fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que

je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en

allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant

à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect

que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je

trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon

aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore;

de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et

je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je

me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa

nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son

auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si

beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé

processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses

exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont

parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection

pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin

j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si

parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.

Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon

ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le

voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et

dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter

les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est

aussi le seul que je me suis proposé.

Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de

Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a

une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement

de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la

charmante Henriette, sa soeur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée

depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y

déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma

répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait

aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit

promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le

ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un

véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais

tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui

donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en

aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai

tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon

dégoût pour le voyage.

_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à

l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui

l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le

croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi

n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait

ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais

fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et

nos cedamus amori?_

Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque

violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un

crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader,

devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir

de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le

monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis

des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est

véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma

connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce

que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette,

je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère

ordinaire; le coeur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser

toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui

parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a

mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce

rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer

toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on

avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me

paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile,

vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc,

et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas

en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé,

devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous

aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis

bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris

pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément.

Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea

jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage,

j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du

changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...

_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé,

j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les

ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas

là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que

l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous

voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous

où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?

Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère

et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...

Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je

n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par

faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre

paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves,

un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais

entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi

que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon

nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a

languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en

argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de

géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet,

trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour

porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau

sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des

pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas

vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche

d'agate.

Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que

démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que

temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je

fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en

belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux

à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais

dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière

et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était

malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour

m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les

bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau

aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et

j'ai continué cette manoeuvre jusqu'à mon départ; de sorte

qu'insensiblement je m'y suis fait.

Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je

trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer

pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui

en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette

partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui

pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par

précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel

je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu

de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit

pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix,

deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises

et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire

ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté

qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je

n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de

mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson,

qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en

récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je

n'aima ni l'un ni l'autre.

Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche,

veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai),

mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire,

avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin,

avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un

pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux

portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage.

Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre

mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte

messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait

mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église,

j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que

j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il

me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité;

car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les

jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé

par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui

entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de

l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir

laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois

boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier.

Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout

à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation

d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise.

Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas,

parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes

cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied,

et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu

mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si

grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si

cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que

lui il annoncer les changements de temps.

Voyages amusants · 第 4 / 7 段