D'un appartement assez noir,
Dit: «Allons, vite, que l'on sorte;
Tout est couché; messieurs, bonsoir.
Notre ambassade ainsi finie,
Nous revînmes à notre hôtel,
Où Dieu sait quelle compagnie
D'une table assez mal servie
Dévora le régal cruel.
La maîtresse, d'ailleurs polie,
Pour nous exprès avait trouvé
Un de ces batteurs de pavé
Vrai doyen de messagerie
Sur le front duquel est gravé
Qu'ils ont menti toute leur vie.
Il venait de passer les monts.
Mon bavard, sans qu'on le semonce.
Faisant et demande et réponse,
Parle d'église, de sermons,
De consistoires, d'audiences,
De prélats, de nonnains, d'abbés.
De moines et de sigisbés,
De miracles et d'indulgence,
Du doge et des procurateurs,
Des francs-maçons et des trembleurs,
De l'Opéra, de la gazette,
De Sixte-Quint, de Tamerlan,
De Notre-Dame de Lorette,
Du sérail et de Kouli-Kan,
De vers et de géométrie,
D'histoire, de théologie,
De Versailles, de Pétersbourg,
Des conciles, de la marine,
Du conclave, de la tontine,
Et du siège de Philisbourg.
Il partait pour le nouveau monde.
Mais de fureur je me levai,
Et promptement je me sauvai
Comme il faisait déjà sa ronde
Dans les plaines du Paraguaî,
J'arrive enfin au domicile
Qui, jusqu'au retour du soleil,
Semblait au moins pour mon sommeil.
M'assurer un commode asile;
J'y fus aussitôt infecté
Par l'odeur d'un suif empesté.
Reste expirant de la bougie
Dont, avec prodigalité,
Toute cette ville ébaubie,
Ornait portail et galerie
En l'honneur de Sa Sainteté.
Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me
tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un
certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que
celle-ci.
Cependant l'Aurore vermeille
Répand ses feux sur l'horizon.
Je me lève, l'abbé s'éveille,
J'entends le fouet du postillon.
Ce fut pour moi bruit agréable.
Adieu donc, ville d'Avignon,
Ville pourtant très-respectable,
Si dans tes murs tout curieux
Qui va voir faire l'exercice
Risquait moins sa vie ou ses yeux,
Et qu'un bon ordre de police
Mît tous les conteurs ennuyeux
Dans les prisons du Saint-Office.
Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus
charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.
Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des
canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une
partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns,
l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs
sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil,
dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du
royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit
entrer insensiblement en Provence.
D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute
verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle
ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour
le second volume de cet ouvrage mémorable.
Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs,
qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit
enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...
C'est de ce brûlant rivage,
Dont l'ardente aridité
Offre le pin pour bocage,
Un désert pour paysage,
Par les torrents humecté:
Lieux où l'oiseau de carnage
Dispute au hibou sauvage
D'un roc la concavité,
Un chêne détruit par l'âge:
Noir théâtre de la rage
De plus d'un vent redouté.
Où l'époux peu respecté
D'une déesse volage,
Forge par maint alliage
Les traits de la déité
Qui d'un sourcil irrité
Étonne, ébranle, ravage
L'univers épouvanté.
Mais laissons ce radotage,
De ce lieu très-peu flatté
J'ose vous offrir l'hommage
D'un mortel peu dans l'usage
De trahir la vérité.
Sans l'avoir sollicité:
Si noblesse sans fierté,
Agrément sans étalage,
Raison sans austérité,
Font un unique assemblage;
Ces traits, votre heureux partage,
Honorent l'humanité.
Hélas! la naïveté
De ce compliment peu sage
Doit vous plaire davantage
Qu'un discours plus apprêté,
Dont le brillant verbiage
Manque de réalité.
Si de ma témérité
J'ai cru cacher le langage,
Sous l'auspice accrédité
De l'agréable voyage
Qui par fameux personnage
Va vous être présenté,
Pardonnez ce badinage:
Voyez mon humilité:
De l'éclat d'un faux plumage
Je ne fais point vanité.
La modestie à mon âge
N'est commune qualité.
On vous ment sur M***, madame la comtesse.
L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il
fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un
séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de
montagnes.
Car nous lisons dans des chroniques
Qui ne sont pas encor publiques,
Qu'autrefois le bon roi René
Dans cet asile fortuné
Faisait des retraites mystiques.
On voit même un canal fort net.
Où, sans tasse ni gobelet,
Ce roi buvait l'eau vive et pure
Dont la fraîcheur et le murmure
L'endormaient dans un cabinet
Formé de fleurs et de verdure;
Et de nos jours une beauté
Qui n'était rien moins que bigote,
Avec une soeur peu dévote
Y chercha l'hospitalité.
C'était la fugitive Hortense,
Laquelle, nous dit-on ici,
Sur les rives de la Durance,
Ne pourchassait pas son mari.
Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son
seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la
dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de
bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise
de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la
vertu même.
Oh! pour cette fois taisons-nous!
Dieu vous garde, aimables époux.
Que chacun chérit et révère,
De notre long itinéraire.
L'ennui retombera sur nous,
S'il n'a le bonheur de vous plaire.
À. M. ***
Le 28 octobre 1740.
Imaginez trois voyageurs,
Et qui pourtant ne sont menteurs.
Qu'une voiture délabrée,
Par deux maigres chevaux tirée.
Pendant trois jours a fracassés.
Disloques, meurtris et versés
Jusqu'à certain lieu plein d'ornières
Où lesdits chevaux, morts de faim,
Malgré mille coups d'étrivières,
Se sont arrêtés en chemin,
Nous faisant clairement comprendre
Qu'ils avaient assez voyagé;
Que de nous ils prenaient congé,
Et qu'ils nous criaient de descendre,
Jugez donc, après ce cadeau,
De quel air, sans feu ni manteau,
Par une nuit très-pluvieuse,
Notre troupe, fort peu joyeuse.
Traversant à pied maint coteau.
Au bout d'une route scabreuse
Parvient enfin jusqu'au château.
Peignez-vous dans cette aventure
Trois têtes dont la chevelure,
Distillant l'eau de toutes parts,
Imite assez bien la figure
Des Scamandres et des Sangars.
Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un
sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et
d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et
mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est
d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous
plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.
Demain nos muses reposées,
Fraîches, vermeilles et frisées,
Mettront d'accord harpes et luth,
Et vous payeront leur tribut.
29 octobre 1740.
Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est
prêt: nous commençons sans préambule.
Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La
description de notre équipage paraît propre à être placée dans un
ouvrage fait uniquement pour vous amuser.
Toi qui crayonnes en pastel,
Viens, accours, Muse subalterne:
Peins-nous, partant d'un vieux châtel
Plus fiers que gendarmes de Berne.
Et toi, railleur universel,
Dieu polisson, je me prosterne
Devant ton agréable autel.
Ton influence me gouverne;
Père heureux de la baliverne.
Prête à ma muse ce vrai sel
Dont tu sus enrichir Miguel,
Et priver tout auteur moderne,
Tel qu'en sortant du Toboso,
Le sieur de la Triste Figure,
Piquant sans succès sa monture.
Malgré les conseils de Sancho.
Courut, suivant son vertigo,
Aux moulins servir de mouture;
De même en piteuse voiture,
Chacun de nous criant: «Oh! oh!»
Bravant et chute et meurtrissure,
Voulut faire trotter Clio.
Pour moi, trop faible par nature,
J'osai, chétive créature,
Me plaindre autrement qu'in _petto_.
Soit respect de la prélature,
Ou devoir de magistrature,
Nul autre n'osa faire écho.
L'abbé seul perdit l'équilibre.
Mais avant que d'en venir là,
Pour se défendre en homme libre,
Il tendit veine, nerf et fibre;
Mais sa bête enfin l'entraîna.
Nous n'eûmes que la peur de son accident:
Il sut s'en tirer à merveille,
Et troqua son maudit bidet
Contre une bête à longue oreille,
Qui n'est ni lièvre ni baudet.
Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce
genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort.
Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous
conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour
et de la Folie.
Le nom seul des deux ouvriers
Ne préviendra pas pour l'ouvrage.
Ce couple n'est pas dans l'usage
De suivre des plans réguliers:
Et ce serait sottise pure
De les prendre pour nos maçons,
S'il fallait, par leurs actions,
Juger de leur architecture.
Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir
la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante
description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au
devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres,
et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade
estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève
au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été
construite par les Romains.
Ma muse, en rimes relevées,
Pourrait vous tracer dans ses vers
Des bosquets bravant les hivers.
Sur des voûtes fort élevées;
Tels qu'aux dépens de ses sujets.
Jadis une reine amazone
En fit planter à Babylone
Sur le faîte de son palais.
Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à
des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de
savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des
curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme
l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les
aventures ne sont pas ignorées.
Or ce baron de Santal
Fut épris d'une héroïne
Qui lui donna maint rival;
Voyageant en pèlerine
Tantôt bien et tantôt mal.
Villageoise ou citadine,
Promenant son coeur banal
De la cour de Catherine
À quelque endroit moins royal.
Cette dame de mérite
Fut la reine Marguerite,
Non celle à l'esprit badin,
Qui des tendres amourettes
Des moines et des nonnettes
A fait un recueil malin;
Mais sa nièce tant prônée,
Dont notre bon roi Henri
Fut pendant plus d'une année
Le très-affligé mari;
Et qui, plus qu'une autre femme,
Porta gravé dans son âme
Le commandement divin
De l'amour pour le prochain.
On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du
baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en
original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si
j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit
beaucoup en peu de paroles.
Au demeurant, la gentille princesse
Ne vit jamais ce lieu si beau:
Et le baron, qui l'attendait sans cesse,
En fut pour les frais du château.
En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un
pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un
précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un
chemin resserré entre deux montagnes escarpées.
Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi
agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à
travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez
à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.
Du temps des chèvre-pieds cornus,
Les sylvains, les faunes velus
Habitaient ce réduit sauvage.
C'est là qu'aux jours du carnaval
Silène et Pan donnaient le bal
Aux dryades du voisinage.
Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait
graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages
tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les
passants.
Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il
y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt?
Nous serions fort embarrassés de vous le dire.
Lorsque nous y sommes entrés,
Les cieux n'étaient point éclairés
Par la lune ni les étoiles;
Et quand nous en sommes sortis,
L'Aurore et l'époux de Procris
Étaient encore dans les toiles.
Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la
supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne
politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.
Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux
uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait
exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un
demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait
avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de
pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la
vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière
appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée
au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source
profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du
bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans
le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle
s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur
géomètre aurait mesuré la hauteur.
Là, parmi des rocs entassés,
Couverts d'une mousse verdâtre,
S'élancent des flots courroucés
D'une écume blanche et bleuâtre.
La chute et le mugissement
De ces ondes précipitées,
Des mers par l'orage irritées
Imitent le frémissement.
Mais bientôt moins tumultueuse
Et s'adoucissant à nos yeux.
Cette fontaine merveilleuse
N'est plus un torrent furieux.
Le long des campagnes fleuries.
Sur le sable et sur les cailloux,
Elle caresse les prairies
Avec un murmure plus doux.
Alors elle souffre sans peine
Que mille différents canaux
Divisent au loin dans la plaine
Le trésor fécond de ses eaux.
Son onde, toujours épurée,
Arrosant la terre altérée.
Va fertiliser les sillons
De la plus riante contrée
Que le dieu brillant des saisons,
Du haut de la voûte azurée,
Puisse échauffer de ses rayons.
Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit
et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds
délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux
Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.
Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,
Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
Car nul chemin ne paraît raboteux
À deux amants qui voyagent ensemble.
Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et
l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un
angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse
pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis
l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes.
Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à
Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet:
le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous
parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes
aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:
La barbe longue, la peau bise.
On gros volume dans les mains:
Une mandille noire et grise,
Et le cordon autour des reins.
C'est, dîmes-nous, un solitaire
Qui pleure ici ses vieux péchés.
«Bonjour, notre révérend père;
Vous voyez dans votre tanière
Deux étrangers qui sont fâchés
D'interrompre votre prière.
--Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?
Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
Osez-vous, sans pâlir d'effroi,
Prendre pour un coquin d'ermite
Un personnage tel que moi?
Je suis...»
Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette
histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle
d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi
de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.
«Je suis, nous dit d'un air rigide
Ce vieillard au maigre menton,
Le contemporain de Caton;
Des Gaulois l'oracle et le guide;
Le grand-prêtre de ce canton;
Pour tout dire enfin, un druide.
--Vous, un druide, monseigneur!»
Reprîmes-nous avec grand'peur.
Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée
seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler
l'armée de César.
«Ne vous mettez point en colère,
Illustre évêque des Gaulois.
Que Votre Grandeur débonnaire
Nous pardonne pour cette fois.
Demeurez en santé parfaite
Dans votre lugubre retraite,
Nous n'y retournerons jamais.
Et n'allez pas vous mettre en tête
De nous réserver pour la fête
De votre vilain Teutatès.»
Le pontife se prit à rire.
«Allez, je ne suis pas méchant.
Je connais ce qui vous attire,
Et vous aurez contentement.
Vous saurez, sans passer la barque
Où l'on entre privé du jour,
Comme Laure et son cher Pétrarque,
Dans ce délicieux séjour,
Plus contents que reine et monarque
À petit bruit faisaient l'amour.»
Ses promesses ne furent vaines,
Il fit un cercle, il y tourna:
Par trois fois l'Olympe tonna;
Le rocher entr'ouvrit ses veines,
Et par des routes souterraines,
Un tourbillon nous entraîna.
Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que
l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le
signal, vint nous recevoir.
Teint frais, oeil vif, bouche vermeille,
Ça bouquet de fleurs sur le sein,
Chapeau de paille sur l'oreille,
Et tambour de basque à la main.
«Venez, dit-elle, cet asile
Que vous n'habiterez jamais,
N'eut dans son enceinte tranquille
Qu'un seul couple d'amants parfaits.
Toujours heureux, toujours fidèles,
Laure et Pétrarque dans ces lieux,
Dans leurs caresses mutuelles
Ont fait cent fois envie aux dieux
Mais déjà votre âme est émue
De l'image de leurs plaisirs.
L'Amour exauça leurs désirs
Partout où s'étend votre vue:
Tantôt au pied de ce coteau,
Près de ces ondes qui jaillissent;
Souvent sous cet épais berceau
Que ces orangers embellissent;
Ici quand le flambeau du jour
De ses feux brûlait la verdure;
Plus loin quand la nuit à son tour
Venait rafraîchir la nature.
Lisez en caractère d'or,
Sur ces portiques, sur ces marbres,
Ces vers plus expressifs encor
Que ceux qu'Angélique et Médor
Gravaient ensemble sur les arbres.
--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont
le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
Et que deviendra la morale
Que dans son triomphe pieux
Sa muse en vers religieux
Avec emphase nous étale?
--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice.
D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure
s'aimaient.
C'était alors la mode de se taire.
Un indiscret n'aurait point été cru;
Et dans ce siècle le mystère
Passait hautement pour vertu.
On évitait les mouvements extrêmes.
Les vains discours, les éclats imprudents.
Pour amis et pour confidents
Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mêmes.
Pétrarque enfin savait jouir tout bas,
Favorisé sans le faire connaître;
Et d'autant plus heureux de l'être,
Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps.
Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une
nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que
vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous
porta en un clin d'oeil à Vaucluse.
Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut
de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue
nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en
choeur d'opéra:
«Lieux tranquilles, ondes chéries,
Nymphe aimable, flots argentés,
Ranimez l'émail des prairies:
Fontaines, vos rives fleuries,
Ces arbres sans cesse humectés,
Séjour des oiseaux enchantés.
Nous rappellent les bergeries.
Lieux autrefois si fréquentés,
Et dont les touchantes beautés
Ne sont plus qu'en nos rêveries.»
Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas.
Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation.
C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur
d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa
couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.
C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,
Que le malin sut autrefois
Faire glisser dans le harnois
D'un poëte entendant ténèbres,
D'un fol amour le feu grégeois.
C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à
l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue
immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant
de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne
peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des
champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des
chemins bordés d'arbres.
Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
Le lieu que la main du Très-Haut
Orna pour notre premier père:
Jardin où notre chaste mère,
Par le diable prise en défaut,
Trahit son époux débonnaire:
Par quoi ce doyen des maris
Vit ses jours doublement maudits,
Et murmura, dit-on, dans l'âme.
D'être chassé du paradis
Sans y pouvoir laisser sa femme.
Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure
pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui
sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter
cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en
mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
«Adieu, plaines du Comtat,
Beaux lieux que la Sorgue arrosa,
Adieu: mille fois béat
Le mortel qui se repose
Dans votre charmant État!
Loin de l'orgueilleux éclat
Qui souvent aux sots impose:
Loin de la métamorphose
Du fermier et du prélat,
Tout est soumis à sa glose,
Hors le bon vice-légat,
Qu'il doit respecter pour cause.»
Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux
entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre!
Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de
la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal
d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides
et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois
de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à
Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
Que les balcons et portiques
De vingt hôtels magnifiques
Ornent en divers endroits.
Ces lieux, dit-on, autrefois
Étaient vraiment spécifiques
Pour rendre plus prolifiques
Les moitiés de maints bourgeois.
Mais maintenant, moins Gaulois,
Ils savent mieux les rubriques;
Et les maris pacifiques
Reçoivent l'ami courtois
Dans les foyers domestiques.
Quelques arbres inégaux,
Force bancs, quatre fontaines,
Décorent ce long enclos,
Où gens, qui ne sont point sots,
De nouvelles incertaines
Vont amuser leur repos.
Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce
qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également
au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un
temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous
avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de
la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont
faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des
étrangers.