quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être
commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine,
si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.
Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et
dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le
milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous
plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si
beau climat!
Que c'est avec plaisir qu'aux mois
Si fâcheux en France et si froids,
On est contraint de chercher l'ombre
Des orangers qu'en mille endroits
On y voit, sans rang et sans nombre.
Former des forêts et des bois.
Là, jamais les plus grands hivers
N'ont pu leur déclarer la guerre.
Cet heureux coin de l'univers
Les a toujours beaux, toujours verts,
Toujours fleuris en pleine terre.
Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés
et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des
orangers!
Car ces petits nains contrefaits.
Toujours tapis entre deux ais.
Et contraints sous des casemates.
Ne sont, à bien parler, que vrais
Et misérables culs-de-jattes.
Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une
idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à
retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu
pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et
qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un
rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément
par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
N'y peuvent avoir travaillé;
Et l'on croit, avec apparence,
Que les saints esprits ont taillé
Ce roc qu'avec tant de constance
La sainte a si longtemps mouillé
Des larmes de sa pénitence.
Mais, si d'une adresse admirable
L'ange a taillé ce roc divin,
Le démon, cauteleux et fin,
En a fait l'abord effroyable,
Sachant bien que le pèlerin
Se donnerait cent fois au diable,
Et se damnerait en chemin.
Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et
par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas
plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir,
sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la
bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des
religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de
traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent
hôtellerie.
On n'y mange jamais de chair,
On n'y donne que du pain d'orge,
Et des oeufs qu'on y vend bien cher.
Les moines hideux ont de l'air
De gens qui sortent d'une forge.
Enfin, ce lieu semble un enfer,
Ou pour le moins un coupe-gorge,
On ne peut être sans horreur
Dedans cette horrible demeure
Et la faim, la soif et la peur
Nous en firent sortir sur l'heure.
Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du
monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes,
que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin
nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un
guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le
lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à
faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre
d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer
d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une
capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables;
mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon
fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le
jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame
de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour,
qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne
compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises
à prier Dieu.
Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre
Pour tout ce qu'elle aurait chéri.
On aurait peine à la surprendre
Sur le tombeau de son mari.
Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours
pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur
les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme
qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci.
Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien
voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de
l'accoster, et de lui demander:
«Est-ce vous, monsieur d'Assouci?
--Oui, c'est moi, messieurs; me voici.
N'ayant plus pour tout équipage
Que mes vers, mon luth et mon page.
Vous me voyez sur le pavé
En désordre, malpropre et sale;
Aussi je me suis esquivé
Sans emporter paquet ni malle;
Mais enfin me voilà sauvé,
Car je suis en terre papale.»
Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu
lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait
empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que
c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le
mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui
disant:
«Ce petit page qui vous suit,
Et qui derrière vous se glisse,
Que sait-il? En quel exercice,
En quel art l'avez-vous instruit?
--Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,
Il est bien à votre service.»
Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait,
et ne lui répondîmes autre chose
«Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.
De votre page qui vous suit,
Et qui derrière vous se glisse,
Et de tout ce qu'il sait aussi,
Grand merci, monsieur d'Assouci.
D'un si bel offre de service,
Monsieur d'Assouci, grand merci.»
Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon,
ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du
Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en
vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains,
outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous
aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,
Si nous allions tout tous déduire,
Nous n'aurions plus rien à vous dira:
Et vous saurez qu'il est plus doux
De causer buvant avec vous,
Qu'en voyageant de vous écrira.
Adieu, les deux frères nourris
Aussi bien que gens de la ville,
Que nous aimons plus que dix mille
Des plus aimables de Paris.
DATE.
De Lyon, où l'on nous a dit
Que le roi, par un rude édit,
Avait fait défenses expresses,
Expresses défenses à tous,
De plus porter chausses suissesses.
Cet édit, qui n'est rien pour nous,
Vous réduit en grandes détresses,
Grosses bedaines, grosses fesses:
Car où diable vous mettrez-vous?
ADRESSE.
À messieurs les aînés Broussins.
Chacun enseignera la rue:
Car leur demeure est plus connue
Au Marais que les Capucins.
VOYAGE
DE LANGUEDOC
ET
DE PROVENCE
PAR
LEFRANC DE POMPIGNAN
À MADAME ***
Le 24 septembre 1740.
C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de
notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché
fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en
croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement
engagée. Je suis sûr
Que tout homme sensé rira
D'une entreprise si falotte!
Que personne ne nous lira:
Ou que celui qui le fera,
À coup sûr très-fort s'ennuîra,
Que vers et prose on sifflera;
Et que sur cette preuve-là
Le régiment de la calotte
Pour ses voyageurs nous prendra.
Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous
déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au
moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais
qu'incognito.
Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement
par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le
premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre
itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort
respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que
n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre
heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en
partîmes.
Mais vu le local enterré
De la cité primatiale,
Nous croyons, tout considéré,
Que quand la saison pluviale.
Au milieu du champ labouré
Vernie la bouche à la cigale,
Toutes les eaux ont conjuré
D'environner, bon gré mal gré.
La ville archiépiscopale:
Ce qui rend ce lieu révéré
Un cloaque beaucoup trop sale,
De quoi Chapelle a murmuré;
Mais d'un ton si peu mesuré,
Qu'il en résulte grand scandale.
Au point qu'un prébendier lettré
De l'église collégiale
Nous dit, d'un air très-assuré,
Que ce voyage célébré
N'était au fond qu'oeuvre de balle.
Et que Narbonne, qu'il ravale,
Ne l'avait jamais admiré.
Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte
prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de
l'oeuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants.
Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux
inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités
qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison,
grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre
obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions
ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle
église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant
à ce tableau, si dénigré dans l'oeuvre susdit, messieurs de Narbonne le
regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur
en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le
Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.
Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui
mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste,
comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs,
dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être
arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.
Mais sachant par tradition
Que dans cette agréable ville,
Pour le sol de chaque saison,
Très-prudemment chaque maison
A soin d'avoir un domicile.
Et craignant pour mon compagnon,
Qui pour moi n'était pas tranquille,
Nous criâmes au postillon
Au plus vite de faire gille.
Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était
tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes
si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le
lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est
point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de
proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation
vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes
du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une
route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement
digne de la curiosité des voyageurs.
Près d'une chaîne de rochers
S'élève un monastère antique.
De son église très-gothique,
Deux tours, espèce de clochers,
Ornent la façade rustique.
Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:
Et leur troupe oisive sommeille
Dans les cavernes d'alentour.
Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos
chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en
raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les
anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins,
s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous.
Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un
anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté
de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du
désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on
vous fera, bonne chère.
Nos moines sont de bons vivants,
L'un pour l'autre fort indulgents,
Ne faisant rien qui les ennuie,
Ayant leur cave bien garnie,
Toujours reposés et contents,
Visitant peu la sacristie;
Mais quelquefois les jours de pluie
Priant Dieu pour tuer le temps.
Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort
sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes
le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une
grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je
ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une
fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme
deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.
Sur ses colonnes, des feuillages
Entrelacés dans des berceaux,
Forment un dôme de rameaux.
Dont les délicieux ombrages
Font goûter, dans des lieux si beaux,
Le frais des plus sombres bocages.
Sous cette voûte de cerceaux,
La plus heureuse des naïades
Répand le cristal de ses eaux
Par deux différentes cascades.
Au pied de leur dernier bassin.
On frère, garçon très-capable,
Entouré de flacons de vin,
Plaçait le buffet et la table.
Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur
Provoqué la concupiscence,
Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,
Pour disparaître, attendait la présence
De quatre bernardins qui s'ennuyaient au choeur.
Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux:
nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de
l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation
particulière, et nous nous devinions sans nous parier.
L'abbé convoitait l'abbaye:
Pour moi, qui pensais moins à Dieu,
«Ah! disais-je, si dans ce lieu
Je trouvais Iris ou Sylvie...»
Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns,
est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter
là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un
peu loin.
Ô fontaine de Vallemagne!
Flots sans cesse renouvelés,
La plus agréable campagne
Ne vaut pas vos bords isolés.
Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par
ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger.
Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année,
nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous
dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de
l'Océan.
Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait
la beauté du pays,
Quand deux gentilles demoiselles,
D'un air agréable et badin
Qui n'annonçait pas des cruelles,
Nous arrêtèrent en chemin.
Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au
village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour
la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus
obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.
Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans
le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne.
Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la
première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à
son aise
Ce vaste amas de flots, ce superbe élément,
De l'aveugle Fortune image naturelle,
Comme elle séduisant, et perfide comme elle:
Asile des forfaits, noir séjour des hasards,
Théâtre dangereux du commerce et de Mars;
Des plus rares trésors source avare et féconde,
Et l'empire commun de tous les rois du monde.
Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous
aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous
être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait
être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce
qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec
empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés
par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.
La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune.
Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de
curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés
royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver
quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en
état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous
fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui
commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il
nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.
Il quitta cette bonne chère
Pour une dévote action
Que ceux de sa profession
Ne font pas trop pour l'ordinaire.
Ce fut, je crois, son bréviaire
Qui causa sa désertion.
Notre convive militaire
Partagea mon affliction.
Mais comme en toute occasion
La Providence débonnaire
Compense, d'une main légère,
Plaisir et tribulation,
La retraite de mon confrère
Grossit pour moi la portion
D'un vin de Saint-Émilion
Qu'à Lunel je n'attendais guère.
Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes
de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y
admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de
la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels
dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les
Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.
Monument qui transmet à la postérité
Et leur magnificence et leur férocité
Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,
Nous montons avec peine au sommet des portiques.
Là nos yeux étonnés promènent leurs regards,
Sur les restes pompeux du faste des Césars.
Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée
Par tout le sang humain dont elle fut mouillée,
Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas
Du combattant vaincu qui lui tendait les bras.
«Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre
Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,
Que ce sexe si cher au reste des mortels,
Ornement adoré de ces jeux criminels,
Venait d'un front serein, et de meurtres avide,
Savourer à loisir un spectacle homicide!
C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté
Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté,
Par le geste fatal de sa main renversée,
Déclarait sans pitié sa barbare pensée,
Et conduisant de l'oeil le poignard suspendu
Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.»
Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que
la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un
amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.
Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités
de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est
auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce
qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le
monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux
les moins connaisseurs.
On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles
romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne
sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après
l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux,
habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps
à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce
temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il
ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception
qu'il nous fit.
Or donc prions la Providence
De placer toujours sur nos pas
Le Languedoc et la Provence,
Et surtout messieurs de Duras:
Rencontre douée et gracieuse
Pour les voyageurs leurs amis,
Autant qu'elle serait fâcheuse
Pour les bataillons ennemis.
Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous
fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours
tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du
Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur
l'autre.
Pour vous peindre le pont du Gard,
Il nous faudrait employer l'art
Et le jargon d'un architecte.
Mais nous pensons qu'à cet égard,
De notre couple trop bavard,
La science vous est suspecte;
Aussi, sans courir de hasard,
Notre muse très-circonspecte
Ne fera point de fol écart
Sur ses arches qu'elle respecte,
Qui sans doute périront tard.
Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée
d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux
ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies
par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous
grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant
d'un bout à l'autre.
Offrant un culte romanesque
À ces lieux dérobés aux coups
De la barbarie arabesque,
Et même échappés au courroux
De ce pourfendeur gigantesque
Qui des Romains fut si jaloux.
Que sa fureur détruisit presque
Ce que le temps laissait pour nous:
Examinant à deux genoux
Un débris de peinture à fresque,
Et d'un oeil anglais ou tudesque
Dévorant jusques aux cailloux.
Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument
trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains,
nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que
du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher
de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le
reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion
à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette
jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort
élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de
vue le plus surprenant et le plus agréable.
C'est ici que du Languedoc
Finit la terre épiscopale.
À l'autre rive, sur un roc,
Est la citadelle papale,
Que sous la clef pontificale,
Les gens de soutane et de froc
Défendraient fort bien dans un choc.
Avec une ardeur sans égale,
Contre les troupes de Maroc,
La mer leur servant d'intervalle.
Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au
milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez
pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors
dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis
trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.
Nos yeux en furent éblouis.
L'art, la richesse, l'ordonnance
Avaient épuisé la science
Des décorateurs du pays.
Au milieu d'une grande place
Douze fagots mal assemblés
D'une nombreuse populace
Excitaient les cris redoublés.
Tout autour cinquante figures,
Qu'on nous dit être des soldats,
Pour faire cesser le fracas,
Vomissaient un torrent d'injures;
Mais de peur des égratignures,
Ils criaient, et ne bourraient pas.
Alors les canons commencèrent.
Le commandant, vêtu de bleu,
Aux fusiliers qui se troublèrent,
Permit de se remettre un peu.
Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:
Trente-quatre firent faux-feu,
Et quatorze en tirant crevèrent.
Si personne ne fut tué,
Ou pour le moins estropié
Par cette comique décharge,
C'est un miracle, en vérité,
Qui mérite d'être attesté.
Mais nous primes soudain le large,
Voyant que l'alguazil major
Voulait faire tirer encor.
Nous entrâmes en diligence
Au palais de Son Excellence
Monseigneur le vice-légat.
C'est là que pour Rome il préside,
Et c'est dans sa cour que réside
Toute la pompe du Comtat.
D'abord, ni lanterne ni lampe,
La nuit n'éclaire l'escalier:
Il fallut, pour nous appuyer,
À tâtons, du fer de la rampe.
L'un et l'autre nous étayer.
Après avoir à l'aventure
Fait en montant plus d'un faux pas
Nous trouvons uns salle obscure,
Où, sur quelques vieux matelas
Quatre Suisses de Carpentras
Ne buvaient pas l'eau toute pure.
Mais rien de plus ne pûmes voir.