«Mais lui, branlant ses cheveux blancs,

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VOYAGE DE CHAPELLE ET DE BACHAUMONT

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PARIS

LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)

_Près le Palais-Royal_

1906

Tous droits réservés

* * * * *

VOYAGE

DE

CHAPELLE ET BACHAUMONT

C'est en vers que je vous écris,

Messieurs les deux frères, nourris

Aussi bien que gens de la ville;

Aussi voit-on plus de perdrix

En dix jours chez vous, qu'en dis mille

Chez les plus friands de Paris.

Vous vous attendez à l'histoire

De ce qui nous est arrivé

Depuis que, par le long pavé

Qui conduit gui rives de Loire.

Nous partîmes pour aller boira

Les eaux, dont je me suis trouve

Assez mal pour vous faire croire

Que les destins ont réservé

Ma guérison et cette gloire

Au remède tant éprouvé.

Et par qui, de fraîche mémoire.

Un de nos amis s'est sauvé

Du bâton à pomme d'ivoire.

Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous

assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de

Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a

voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide

d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.

CHAPELLE.

* * *

Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi,

d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en

commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de

prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il

s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et

n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une

manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en

faire de même,

Quoique malade et paresseux,

Je n'ai pu m'empêcher de mettre

Quelques-uns des miens avec eux.

Ainsi le reste de la lettre

Sera l'ouvrage de tous deux.

Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous

avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons

de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas

néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre

voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne

vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes

témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos

visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous

reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans

doute bien philosophes

Dans les assauts et les alarmes

Que donnent les derniers adieux;

Mais il fallut rendre les armes,

En quittant tout de bon ces lieux

Qui pour nous avaient tant de charmes.

Et ce fut lors que de nos yeux

Vous eussiez vu couler des larmes.

Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande

abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le

Bourg-la-Reine d'un oeil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent,

et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu

si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers

Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de

passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait

la plus claire et la plus vive du monde.

Là, deux perdrix furent tirées

D'entre les deux croûtes dorées

D'un bon pain rôti dont le creux

Les avait jusque-là serrées,

Et d'un appétit vigoureux

Toutes deux furent dévorées,

Et nous firent mal à tous deux.

Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres

aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en

vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés

jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ,

sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le

long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont

tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on

oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont

apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de

bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions

l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait

agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des

plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés

quand nous vous apprendrons qu'il a

L'esprit et l'âme d'un Delbène,

C'est-à-dire avec la bonté,

La douceur et l'honnêteté

D'une vertu mâle et romaine

Qu'on respecte en l'antiquité.

Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et

quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans

les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la

canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes

bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez

extraordinaire,

Qui, sur une mazette outrée,

Bronchant à tout moment, trottait.

D'ours sa casaque était fourrée.

Comme le bonnet qu'il portait;

Et le cavalier rare était

Tout couvert de toile cirée,

Qui, fondant, partout dégouttait.

Ainsi l'on peint dans des tableaux

Un Icare tombant des nues,

Où l'on voit, dans l'air épandues,

Ses ailes de cire en lambeaux,

Par l'ardeur du soleil fondues,

Choir autour de lui dans les eaux.

La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la

poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le

tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une

hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au

moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la

receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la

figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville.

Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes

pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais

sitôt

Qu'au logis il fut retiré,

Débotté, frotté, déciré,

Et qu'il nous parut délassé,

Il fut comme il faut embrassé.

Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement

l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il

fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver

de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de

Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous

assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions

ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le

recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le

long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par

quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.

Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions;

et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant

reconnu nos livrées, firent arrêter;

Et lors sortit avec grands cris

Un béquillard d'une portière,

Fort basané, sec et tout gris,

Béquillant de même manière

Que Boyer béquille à Paris.

À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le

petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité

de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès

de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays.

Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la

ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part

de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de

bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre

qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me

partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva

chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous

crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de

serments, il était assurément

Fort malade et presque aux abois;

Car on peut, sans qu'on le cajole,

Dire, pour la première fois,

Qu'il aurait manqué de parole.

Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes

d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps

consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à

sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois.

Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi

étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne

songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence,

chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M.

le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à

peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain,

à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce

que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue.

Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive

ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus

depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité

d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous

savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,

Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,

Et ses moindres discours et sa moindre pensée.

La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.

Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.

Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de

vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse

Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le

Bailleul

Là, d'une obligeante manière,

D'un visage ouvert et riant,

Il nous fit bonne et grande chère,

Nous donnant à son ordinaire

Tout ce que Blois a de friant.

Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa

nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes

de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était

tout autour en abondance.

En ce lieu seul nous bûmes frais;

Car il a trouvé des merveilles

Sur la glace et sur les banquets,

Et pour empêcher les bouteilles

D'être à la merci des laquais.

Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la

ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se

faisait pour divertir madame Le Bailleul.

Et cette belle présidente

Nous parut si bien ce jour-là,

Qu'elle en devait être contente.

Assurément elle effaça

Tant de beautés qu'à Blois on vante.

Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne

purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise

devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que

le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort

mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la

levée et sur la vue de cette agréable rivière

Qui, par le milieu de la France,

Entre les plus heureux coteaux,

Laisse en paix répandre ses eaux,

Et porte partout l'abondance

Dans cent villes et cent châteaux

Qu'elle embellit de sa présence.

Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de

lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin

d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de

Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il

aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa

grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus.

Ni les pays où croît l'encens,

Ni ceux d'où vient la cassonade,

Ne sont point pour charmer les sens,

Ce qu'est l'aimable Fontallade

Du tendre et commode Lussans.

Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut

encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de

notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le

marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre

décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous

n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous

fut assez nécessaire, comme vous allez voir:

Car entre Blaye et Jonzac

On ne trouve que Croupignac.

Le Croupignac est très-funeste:

Car le Croupignac est un lieu

Où six mourants faisaient le reste

De cinq ou six cents que la peste

Avait envoyés devant Dieu;

Et ces six mourants s'étaient mis

Tous six dans un même logis.

Un septième, soi-disant prêtre,

Plus pestiféré que les six,

Les confessait par la fenêtre,

De peur, disait-il, d'être pris

D'un mal si fâcheux et si traître.

Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et

n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur

l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un

grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin,

nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes

si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec

la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure,

nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à

Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une

petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.

Mais sitôt que par son flambeau

La lumière nous fut rendue,

Rien ne s'offrit à notre vue

Que le ciel et notre bateau

Tout seul dans la vaste étendue

D'une affreuse campagne d'eau!

La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes

d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à

fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en

moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,

Et vîmes au milieu des eaux

Devant nous paraître Bordeaux,

Dont le port en croissant resserre

Plus de barques et de vaisseaux

Qu'aucun autre port de la terre.

Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut

bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait

se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de

navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les

vins de ce pays;

Car ce fameux et rude port

En cette saison a la gloire

De donner tous les ans à boire

À presque tous les gens du Nord.

Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de

vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands;

et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre

pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets.

Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps

la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M.

Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce

moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à

Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus

agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de

la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la

plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier

président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le

même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais

pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à

fait changée.

Quoique sa beauté soit extrême,

Qu'elle ait toujours ce grand oeil bleu

Plein de douceur et plein de feu,

Elle n'est pourtant plus la même;

Car nous avons appris qu'elle aime,

Et qu'elle aime bien fort le jeu.

Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des

nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues

joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la

divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre

visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour

entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation

est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal

partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la

belle façon de parler:

Mais cette agréable du Pin,

Qui dans sa manière est unique,

A l'esprit méchant et bien fin;

Et si jamais Gascon s'en pique,

Gascon fera mauvaise fin.

Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons,

puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque

risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos.

Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner

deux jours après dans Agen.

Agen, cette ville fameuse,

De tant de belles le séjour,

Si fatale et si dangereuse

Aux coeurs sensibles à l'amour.

Dès qu'on en approche l'entrée,

On doit bien prendre garde à soi:

Car tel y va de bonne foi

Pour n'y passer qu'une journée,

Qui s'y sent, par je ne sais quoi,

Arrêté pour plus d'une année.

Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans

en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si

redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six

mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce

fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut

absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria

donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa

dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans

un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous

surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous

gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir

et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui

passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au

moins leur coeur pour otage d'un prompt retour.

Ainsi donc qu'avaient fait les autres,

Il fallut y laisser les nôtres:

Là, tous deux ils nous furent pris;

Mais, n'en déplaise à tant de belle,

Ce fut par l'aimable d'Ortis.

Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.

Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui

envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment

très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs

charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin,

trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que

rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de

Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à

Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer

Et dire, sans qu'on le cajole,

Qu'il sait bien tenir sa parole.

Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté

les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il

est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut

avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit

ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des

prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre

consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel

endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur

ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes

marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche,

nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et

du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches,

un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était

Un vieillard tout blanc, pâle et sec

Dont la barbe et la chevelure

Pendaient plus bas que la ceinture;

Ainsi l'on peint Melchisédec.

Ou plutôt telle est la figure

D'un certain vieux évêque grec,

Qui faisant le salamalec,

Dit à tous la bonne aventure;

Car il portait un chapiteau

Comme un couvercle de lessive,

Mais d'une grandeur excessive,

Qui lui tenait lieu de chapeau.

Et ce chapeau, dont les grands bords

Allaient tombant sur ses épaules,

Était fait de branches de saules,

Et couvrait presque tout son corps.

Son habit, de couleur verdâtre,

Était d'un tissu de roseaux,

Le tout couvert de gros morceaux

D'un cristal épais et bleuâtre.

À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois

pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous

résolûmes, bien qu'avec quelques battements de coeur, d'attendre le

vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui

nous parla fort civilement de cette sorte:

«Messieurs, je ne suis point surpris

Que de ma rencontre imprévue

Vous ayez un peu l'âme émue:

Mais lorsque vous aurez appris

En quel rang les destins ont mis

Ma naissance à vous inconnue,

Vous rassurerez vos esprits.

«Je suis le dieu de ce ruisseau,

Qui, d'une urne jamais tarie,

Qui penche au pied de ce coteau,

Prends le soin dans cette prairie

De verser incessamment l'eau

Qui la rend si verte et fleurie.

«Depuis huit jours, matin et soir,

Vous me venez règlement voir,

Sans croire me rendre visite.

Ce n'est pas que je ne mérite

Que l'on me rende ce devoir;

Car enfin j'ai cet avantage,

Qu'un canal si clair et si net

Est le lieu de mon apanage.

Dans la Gascogne un tel partage

Est bien joli pour un cadet.

«Aussi l'avez-vous trouvé tel,

Louant mes bords et ma verdure;

Ce qui me plaît, je vous assure,

Plus qu'une offrande ou qu'un autel;

Et tout à l'heure, je le jure,

Vous en serez, foi d'immortel,

Récompensés avec usure.

«Dans ce petit vallon champêtre

Soyez donc les très-bien venus,

Chacun de vous y sera maître;

Et puisque vous voulez connaître

Les causes du flux et du reflux,

Je vous instruirai là-dessus,

Et vous ferai bientôt paraître

Que les raisonnements cornus

De tous temps sont les attributs

De la faiblesse de votre être;

«Car tous les dits et les redits

De ces vieux rêveurs de jadis,

Ne sont que contes d'Amadis.

Même dans vos sectes dernières,

Les Descartes, les Gassendis,

Quoiqu'en différentes manières,

Et plus heureux et plus hardis

À fouiller les causes premières,

N'ont jamais traité ces matières

Que comme de vrais étourdis.

«Moi qui sais le fin de ceci,

Comme étant chose qui m'importe,

Pour vous mon amour est si forte,

Qu'après en avoir éclairci

Votre esprit de si bonne sorte,

Qu'il n'en soit jamais en souci,

Je veux que la docte cohorte

Vous en doive le grand merci.

Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le

gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire,

fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un

coup

Il se moucha, cracha, toussa,

Puis en ces mots il commença:

«Lorsque l'onde en partage échut

Au frère du grand dieu qui tonne,

L'avènement à la couronne

De ce nouveau monarque fut

Publié partout, et fallut

Que chaque dieu-fleuve en personne

Allât lui porter son tribut.

Dans ce rencontre la Garonne

Entre tous les autres parut,

Mais si brusque et si fanfaronne,

Que sa démarche lui déplut;

Et le puissant dieu résolut

De châtier cette Gasconne

Par quelque signalé rebut.

«De fait, il en fit peu de cas

Quand elle lui vint rendre hommage;

Il se renfrogna le visage,

Et la traita du haut en bas.

«Mais elle, au lieu de l'apaiser

Ayant pris soin d'apprivoiser,

Avec la puissante Dordogne,

Mille autres fleuves de Gascogne,

Sembla le vouloir offenser.

«Lui, d'une orgueilleuse manière,

Comme il a l'humeur fort altière.

Amèrement s'en courrouça;

Et d'une mine froide et fière,

Deux fois si loin la repoussa,

Que cette insolente rivière

Toutes les deux fois rebroussa

Plus de six heures en arrière.

«Bien qu'au vrai cette téméraire

Se fût attiré sur les bras

Un peu follement cette affaire.

Les grands fleuves ne crurent pas

Devoir, en un tel embarras,

Se séparer de leur confrère,

Ni l'abandonner, au contraire,

Ils en murmurèrent tout bas.

Accusant le roi trop sévère.

«Mais lui, branlant ses cheveux blancs,

Tout dégouttants de l'onde amère,

«Taisez-vous, dit-il, insolents,

Ou vous saurez en peu de temps

Ce que peut Neptune en colère.»

«Sur-le-champ, au lieu de se taire,

Plus haut encore on murmura.

Le dieu lors en furie entra,

Son trident par trois fois serra,

Et trois fois par le Styx jura:

«Quoi donc! ici l'on osera

Dire hautement ce qu'on voudra!

Chaque petit dieu glosera

Sur ce que Neptune fera!

_Per Dio questo non sarà._

Chacun d'eux s'en repentira,

Et pareil traitement aura;

Car deux fois par jour on verra

Qu'à sa source on retournera,

Et deux fois mon courroux fuira:

Mais plus loin que pas un ira

Celui qui, pour son malheur, a

Causé tout ce désordre-là;

Et cet exemple durera

Tant que Neptune régnera.»

«À ce dieu du moite élément

Les rebelles lors se soumirent;

Et, quoique grondant, obéirent

Par force à ce commandement.

«Voilà ce qu'on n'a jamais su,

Et ce que tout le monde admire.

Aussi nous avions résolu,

Pour notre honneur, de n'en rien dire:

Mais aujourd'hui vous m'avez plu

Si fort, que je n'ai jamais pu

M'empêcher de vous en instruire.»

Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si

vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions

aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant

qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:

«Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!

Ne vous en allez pas si vite!

Eh! de grâce, un mot! écoutez!»

Mais il se remit dans son gîte,

et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous

allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout

fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus

Qu'un murmure agréable et doux;

Mais cet agréable murmure

N'est entendu que des cailloux.

Il ne le put être de nous;

Et même, sans vous faire injure,

Il ne l'eût pas été de vous.

Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous

obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur

cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet

éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une

sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une

partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant

que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de

nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il

ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en

aller.

Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à

notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie,

qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables

au maître de la maison.

C'est chez cet illustre Fontrailles,

Où les tourtes, les ortolans,

Les perdrix rouges et les cailles,

Et mille autres vols succulents

Nous firent horreur des mangeailles

Dont Carbon et tant de canailles

Vous affrontent depuis vingt ans.

Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos

rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si

vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,

Soyez donc assez braves gens

Pour quitter enfin vos murailles,

Et si vous êtes de bon sens,

Allez et courez chez Fontrailles

Vous gorger de mets excellents.

Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le

même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à

faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens

de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont

jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le

président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il

fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse,

descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous

donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M.

le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner,

jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa

permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était

rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour

vous en faire une description magnifique.

Toi qui présides aux repas,

Ô Muse! sois-nous favorable;

Décris avec nous tous les plats

Qui parurent sur cette table.

Pour notre honneur et pour ta gloire,

Fais qu'aucun de tous ces grands mets

Ne s'échappe à notre mémoire,

Et fais qu'on en parle à jamais.

Mais comme notre esprit s'abuse

De s'imaginer qu'aux festins

Puisse présider une Muse,

Et qu'elle se connaisse en vins!

Non, non, les doctes demoiselles

N'eurent jamais un bon morceau:

Et ces vieilles sempiternelles

Ne burent jamais que de l'eau.

À qui donc adresser ses voeux

En des occasions pareilles?

Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?

À vous, dieu des mets savoureux?

Mais, pour rimer, Bacchus et Come

Sont des dieux de peu de secours;

Et jamais de mémoire d'homme,

On ne leur fit un tel discours.

Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions

entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous

dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru

Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de

gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le

lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige,

pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez

aisément son nom, quand nous vous dirons

Que c'est un de ces beaux esprits

Dont Toulouse fut l'origine.

C'est le seul Gascon qui n'a pris

Ni l'air ni l'accent du pays;

Et l'on jugerait à sa mine

Qu'il n'a jamais quitté Paris.

Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont

rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.

Vous saurez qu'il est marié,

Environ depuis une année,

Et qu'il est tout à fait lié

Du sacré lien d'hyménée.

Lié tout à fait, c'est-à-dire

Qu'il est lié tout à fait bien,

Et qu'il ne lui manque plus rien,

Et qu'il a tout ce qu'il désire.

L'épouse est bien apparentée,

Et bien apparenté l'époux;

Elle est jeune, riche, espritée:

Il est jeune, riche, esprit doux.

Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à

Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le

trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son

jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de

trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a

destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses

amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas

dire avec sa maîtresse:

Malgré l'injustice des cours,

Dans cet agréable ermitage

Il coule doucement ses jours,

Et vit en véritable sage.

De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne

serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris

de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de

pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que

son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux

les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées

entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin,

et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit,

et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.

Sous ce berceau qu'Amour exprès

Fit pour toucher quelque inhumaine,

L'un de nous deux, un jour, au frais,

Assis près de cette fontaine,

Le coeur percé de mille traits,

D'une main qu'il portait à peine,

Grava ces vers sur un cyprès:

«Hélas! que l'on serait heureux

Dans ce beau lieu digne d'envie,

Si, toujours aimé de Sylvie,

L'on pouvait, toujours amoureux,

Avec elle passer la vie!»

Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas

toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments

assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M.

d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous

donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de

Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de

Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami

Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de

nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas

mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous

en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes

hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son

carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le

temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux

frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de

Montpellier. Mais, par malheur,

Dans cette vilaine Narbonne

Toujours il pleut, toujours il tonne.

Toute la nuit doncques il plut,

Et tant d'eau cette nuit il chut,

Que la campagne submergée

Tint deux jours la ville assiégée.

Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette

ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un

fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent

en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir

risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident

d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si

son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour

attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous

trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être

des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était

de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc

faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans

l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'oeuvre pour la

hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai

Si l'architecte qui la fit,

La fit ronde, ovale ou carrée,

Et moins encor s'il la bâtit

Haute, basse, large ou serrée.

Car, arrivés en ce saint lieu,

Nous n'eûmes jamais autre envie

Que de faire des voeux à Dieu

De ne le voir de notre vie.

Ce qu'on y montre encor de rare,

Est un vieux et sombre tableau,

Où l'on voit sortir un Lazare

À demi mort de son tombeau.

Mais le peintre l'a si bien fait

Sec, pâle, hideux, noir, effroyable,

Qu'il semble bien moins le portrait

Du bon Lazare que d'un diable.

Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux

merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait,

de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui

tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous

eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se

passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,

Digne objet de notre courroux,

Vieille ville toute de fange,

Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,

Pourrais-tu prétendre de nous

Le moindre vers à ta louange?

Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver

De quinze ou vingt malheureux drilles,

Où l'on peut à peine trouver

Deux ou trois misérables filles

Aussi malsaines que ton air.

Va, tu n'eus jamais rien de beau,

Rien qui mérite qu'on le prise,

Bien peu de chose est ton tableau,

Et bien moins que rien ton église.

L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais

nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de

chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux

s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il

nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues

dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un

torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière,

Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays

aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain,

ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de

Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces

plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.

Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long

des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où

l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et

cependant,

Bien que de cette belle ville

Viennent les meilleures senteurs,

Son terroir, en muscats fertile,

Ne lui produit jamais de fleurs.

Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les

meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés

De rencontrer en cette place

Un grand concours de populace.

Chacun y nommait d'Assouci.

«Il sera brûlé, Dieu merci

(Disait une vieille bagasse).

Dieu veuille qu'autant on en fasse

À tous ceux qui vivent ainsi!»

La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout

le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de

qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit

entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous

apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui

est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous

trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies,

les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique

pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs

petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires,

nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de

Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de

nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et

n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès

sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles

valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une

conversation assez plaisante:

Les unes disaient que Ménage

Avait l'air et l'esprit galant,

Que Chapelain n'était pas sage,

Que Costar n'était pas pédant;

Et les autres croyaient monsieur de Scudéris

Un homme de fort bonne mine,

Vaillant, riche et toujours bien mis;

Sa soeur une beauté divine,

Et Pélisson un Adonis.

Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous

souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question

de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne

loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout.

Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface

de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme

grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse

de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de

l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se

débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement,

la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure

de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et

s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse

précieuse:

«Ma bonne, est-ce lui que l'on dit

Avoir autrefois tant écrit,

Même composé quelque chose

En vers sur la métamorphose?

Il faut donc qu'il soit bel-esprit?

--Aussi l'est-il, et l'un des vrais,

Reprit l'autre, et des premiers faits.

Ses lettres lui furent scellées

Dès leurs premières assemblées.

J'ai la liste de ces messieurs:

Son nom est en tête des leurs.»

Plus d'une mine sérieuse,

Avec un certain air affecté,

Penchait sa tête de côté,

Et de ce ton de précieuse,

Lui dit: «Ma chère, en vérité,

C'est dommage que dans Paris

Ces messieurs de l'Académie,

Tous ces messieurs les beaux-esprits,

Soient sujets à telle infamie.»

L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la

chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans

l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les

rues, à cause de l'affluence du peuple.

Là d'hommes on voyait fort peu.

Cent mille femmes animées,

Toutes de colère enflammées,

Accouraient en foule en ce lieu

Avec des torches allumées.

Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible.

Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il

fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur

voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le

tourmenter. Enfin

On aurait dit, à voir ainsi

Ces bacchantes échevelées,

Qu'au moins ce monsieur d'Assouci

Les aurait toutes violées:

et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la

peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition

avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous

dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une

sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être

seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une

très-grande frayeur.

Et de peur d'être pris aussi

Pour amis du sieur d'Assouci,

Ce fut à nous de faire gille.

Nous fûmes donc assez prudents

Pour quitter d'abord cette ville;

Et cela fut d'assez bon sens.

Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et

prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la

nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre

d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous

conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long

discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite,

quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient

fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa

mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et

par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne

pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous

détourner pour aller voir

Ces grands et fameux bâtiments

Du pont du Gard et des Arènes,

Qui nous restent pour monuments

Des magnificences romaines.

Ils sont plus entiers et plus sains

Que tant d'autres restes si rares.

Echappés aux brutales mains

De ce déluge de barbares

Qui fut le fléau des humains.

Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de

Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa

foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure

Paraître sur les bords du Rhône

Ces murs pleins d'illustres bourgeois,

Glorieux d'avoir autrefois

Eu chez eux la cour et le trône

De trois ou quatre puissants rois.

On y aborde par

Cette heureuse et fertile plaine

Qui doit son nom à la vertu

Du grand et fameux capitaine

Par qui le fier Dunois, battu,

Reconnut la grandeur romaine.

Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et

célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de

Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La

situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du

pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes

de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes

toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec

quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les

accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux

heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous

fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée,

où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces

belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous

en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine

La vaste et pierreuse campagne,

Couverte encor de ces cailloux

Qu'un prince, revenant d'Espagne,

Y fit pleuvoir dans son courroux.

C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à

Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de

Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause

des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit,

proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous

fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous

faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette

multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne

voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la

beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez

tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce

serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.

Tout le monde sait que Marseille

Est riche, illustre et sans pareille

Pour son terroir et pour son port;

Mais il faut vous parler du fort,

Qui sans doute est une merveille.

C'est Notre-Dame de la Garde;

Gouvernement commode et beau,

À qui suffit, pour toute garde,

Un suisse avec sa hallebarde

Peint sur la porte du château.

Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut

élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la

plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.

Aussi voyons-nous que nos rois,

En connaissant bien l'importance,

Pour le confier ont fait choix

Toujours de gens de conséquence:

De gens pour qui, dans les alarmes,

Le danger aurait eu des charmes;

De gens prêts à tout hasarder,

Qu'on eût vu longtemps commander,

Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.

Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous

donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure

avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien

surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber

au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de

la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même

un chien aboyer sur la tour,

Des gens qui travaillaient là proche,

Nous dirent: «Messieurs, là-dedans

On n'entre plus depuis longtemps.

Le gouverneur de cette roche,

Retournant en cour par le coche,

À, depuis environ quinze ans.

Emporté la clef dans sa poche.»

La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous

firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le

temps l'avait presque effacé.

Portion du Gouvernement

À louer tout présentement.

Plus bas, en petit caractère:

Il faut s'adresser à Paris,

Ou chez Conrat, le secrétaire,

Ou chez Courbé, l'homme d'affaire

De tous messieurs les beaux-esprits,

Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le

quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des

muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée

que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien

difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément

curieux de savoir de la Cioutat,

Que les marchands et les nochers

La rendent fort considérable;

Mais pour le muscat adorable.

Qu'un soleil proche et favorable

Confit dans les brûlants rochers,

Vous en aurez, frères très-chers,

Et du meilleur sur votre table.

Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt

que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi,

nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation

amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes

élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus

sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par

sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus

considérable du pays.

C'est ce Paul dont l'expérience

Gourmande la mer et le vent,

Dont le bonheur et la vaillance

Rendent formidable la France

À tous les peuples du Levant.

Voyages amusants · 第 1 / 7 段