La Mort.
Non, non, je ne les écouterai plus, ces pressentimens inquiets qui
m'annoncent le malheur; je les rejetterai loin de moi. L'espérance
descend du haut des cieux, elle sourit à mon cœur; elle m'apporte la
douce consolation. Je verrai sans frémir les maux que le sort me
destine; il me poursuivront en vain. Un asile s'ouvre à mes regards,
asile impénétrable à la fureur des tyrans; asile aux portes duquel la
haine & la vengeance s'arrêtent effrayées, & lâchent en tremblant la
proie qui leur échappe.
O Mort, c'est ton temple sacré! J'écarte les nuages affreux dont les
hommes l'ont couvert; je déchire le voile effrayant qui m'en déroboit
l'entrée. Que vois-je? Une Divinité bienfaisante tend les bras aux
mortels effrayés qui l'abordent en tremblant; son trône est environné
d'une lumiere éternelle; la Vérité brille à ses côtés. Le doux repos,
l'aimable paix y regnent avec elle, ils offrent aux mortels ingrats
leurs coupes enchantées. Fatigués de la course pénible de la vie, les
hommes y boivent avec avidité; ils ont oublié leurs maux.
Quelle fureur porte l'homme à dénaturer les doux présens du ciel? quelle
ingratitude affreuse lui fait trouver des maux dans la fin de tous ses
maux? C'est ainsi que sa malheureuse inquiétude a détruit tous les
charmes de l'amour, en le chargeant de fers: c'est ainsi qu'il verse le
fiel de la crainte dans le cœur de l'innocent, & trouble la joie pure
que les bienfaits de l'Être Suprême y avoient fait naître, en armant cet
Être plein de bonté du glaive sanglant de la vengeance: c'est ainsi
qu'il revêt la Mort d'une forme hideuse. Il la couvre d'un voile sombre,
il met entre ses mains une faulx menaçante; elle brille, cette faulx
terrible, à la lueur des pâles flambeaux dont elle est environnée. Le
spectre hideux s'avance, il moissonne les mortels tremblans; ils tombent
sous ses coups, comme l'herbe sous le bras du faucheur.
Hommes insensés! vous-mêmes avez forgé ce monstre qui vous effraie, la
Mort n'a point ces caracteres affreux. Elle regne en souriant sur
univers; elle vient d'un air attendri essuyer les larmes du malheureux,
elle l'arrache à la fureur de l'envie, de la haine, de la vengeance;
elle rompt tous ses fers, elle le rend à la nature. La Mort ne porte
point une faulx tranchante, elle ne frappe point avec fureur. Présente à
la naissance de l'enfant, elle dirige les premiers pas vers la tombe,
elle en applanit le chemin; c'est une pente douce & insensible, il y
descend imperceptiblement; à mesure qu'il avance, la vieillesse
affoiblit ses organes, éteint le feu de ses désirs. Déjà le plaisir
s'éloigne de les regards, il fuit; il le voit s'éloigner sans regret; il
ne pourroit plus en jouir. Il s'affoiblit, la douleur n'exerce plus sur
lui qu'un empire vague & confus; il s'éloigne d'elle en approchant du
tombeau; bientôt il ne la sent plus, & la Mort retire doucement de ses
levres froides la coupe épuisée de la vie.
Telle que le doux sommeil, la Mort apporte le bonheur aux malheureux
humains. Le sommeil frappe de son sceptre magique l'homme accablé du
poids de ses peines; aussi-tôt ses organes se refusent aux objets
extérieurs; son œil se ferme, son oreille n'entend plus, le monde
s'éloigne de sa pensée comme une vapeur légere; son ame délivrée de ses
chaînes descend voluptueusement dans le temple sacré du repos. Les
songes caressans essuient les traces de ses larmes, ils soufflent les
plaisirs dans son cœur, dans son cœur que les noirs soucis rongeoient
impitoyablement. Les maux attendent son réveil pour reprendre leur
empire: la Mort n'a point de réveil.
La douleur, telle qu'une ennemie cruelle, rugit sans cesse autour de
l'homme, quelquefois elle l'attaque avec fureur. Son état seroit
affreux, s'il restoit en proie à ses tourmens; mais la Mort vient à son
secours, elle l'arrache à sa fureur, elle le couvre de son bouclier
impénétrable. Le plomb terrible sort en vain du bronze qui le vomit; il
vole, il frappe le soldat intrépide; la douleur croit saisir sa proie,
elle ne trouve qu'un cadavre insensible.
Je vois sans frayeur ouvrir la tombe qui doit ensevelir ma dépouille
mortelle; je considere tranquillement la fosse où bientôt je ne serai
plus que poussiere & ossemens. A cette vue, l'injustice des hommes me
paroît moins révoltante, la tyrannie moins odieuse; la colere s'éteint
dans mon cœur; je sens expirer sur mes levres l'expression du reproche &
de la vengeance. Je m'écrie: O hommes, que m'importe votre méchanceté!
elle passe comme l'ombre. Pourquoi vous poursuivrois-je? pourquoi
voudrois-je me venger de vos injustices? Foibles comme moi, nous
tomberions tous deux en poussiere au moment où ma haine voudroit vous
frapper. Lorsque ma cendre restera froidement sous cette tombe,
qu'aurai-je gagné à faire le mal? Lorsque la cendre de mon ennemi sera
mêlée à la mienne, que seront nos disputes & nos haines? le choc
ridicule de deux êtres orgueilleux qui tomboient en poussiere; le
bourdonnement momentané de deux insectes éphémeres qui ont existé
quelques instans dans les convulsions de la haine.
Qu'est-ce que ce cadavre, reste inanimé d'un être malheureux? Il est
entouré d'hommes, de femmes, & d'enfans qui l'arrosent de leurs larmes.
Insensés! votre ami, votre époux; votre pere, souffroit, il n'y a qu'un
instant, & vous ne versiez point de larmes: maintenant il ne souffre
plus, & vous pleurez! Ah! cessez de plaindre son sort; la guerre, la
famine, la peste & les autres fléaux ravageront en vain les campagnes
désolées, il ne craindra point leurs fureurs; il ne connoît plus de maux
sur la terre. Les peines vous accablent, les chagrins vous dévorent, &
vous pleurez sur ce cadavre insensible! Hélas! ce n'est pas sur les
morts, c'est sur les vivans qu'il faut pleurer.
Réjouissez-vous, il est délivré du fardeau de la vie. Ne le couvrez
point d'un drap sombre parsemé de figures affreuses; n'allumez point
autour de lui des flambeaux lugubres dont la pâle lumiere se mêlant à
l'horreur des ténebres, porte l'effroi dans l'ame; ne l'accompagnez
point au tombeau en longs habits de deuil, regardant la terre d'un air
triste & accablé: mettez plutôt sur sa tête une couronne de fleurs;
qu'une joie douce brille sur vos visages, elle honorera son triomphe;
descendez-le dans le tombeau, en chantant les louanges de la Mort.
Qu'ai-je dit? la Mort n'est point terrible? l'homme ne doit point
trembler à son aspect? elle lui apporte le bonheur? Non, non; elle est
affreuse pour le méchant. Elle ouvre à ses yeux les portes de
l'éternité. Sa conscience le trouble, l'épouvante; il tremble en
descendant dans ce gouffre immense, il porte avec effroi ses regards
dans l'avenir ténébreux, des cris lugubres & plaintifs sortent en longs
sifflemens du milieu des ténebres; ce sont les cris des malheureux qu'il
a sacrifiés à ses passions injustes; ils l'appellent du fond de l'abyme,
ils demandent vengeance.
O vous qui regardez avec dédain les mortels que le sort vous a soumis,
vous qui croyez tenir de votre naissance le droit barbare de faire gémir
vos semblables sous le joug de oppression, vous qui vous jouez de la vie
& du bonheur des hommes, tremblez! les malheureux vont être vengés. La
voyez-vous approcher, cette Mort affreuse? elle n'est terrible que pour
vous. Elle s'avance; ses regards sont menaçans; la Vérité, la Vérité
vengeresse la précede; elle porte dans une de ses mains un faisceau de
serpens, elle agite de l'autre un flambeau lugubre; sa pâle lumiere a
déjà porté l'effroi dans les voûtes de vos retraites, elle frappe à la
porte de vos palais; le Mensonge effrayé à la vue de son ennemie, lui en
livre l'entrée. La Mort vous fixe, elle leve son bras terrible......
Vous frémissez, vous des Héros, vous les Maîtres du monde! vous des
Dieux! vous qui n'aviez d'autre raison que l'orgueil de votre volonté!
Où est votre puissance? c'étoit un songe, le réveil est affreux.
Qu'avez-vous gagné à être méchans?
L'éternité! quel mot terrible! ô Mort, où conduis-tu mes pas?
M'arraches-tu à des maux cruels pour me livrer à des maux plus cruels
encore? Sentirai-je encore mon existence, lorsque mes organes glacés
seront sans mouvement & sans vie? quel monde nouveau va s'offrir à mon
ame?... O nature, j'ai vécu selon tes saintes loix; je me jette avec
confiance dans ton sein maternel, tu prendras soin de mon bonheur.
Non, elle ne périra point, cette ame où je me suis formé un rampart
contre la tyrannie & l'injustice, ce moi où le sentiment délicieux de
l'existence s'est fait sentir avec tant de charmes, ce moi est un bien
dans la nature, c'est un être de plus; l'Être Suprême ne le fera point
rentrer dans le néant. Il est plus à ses yeux que le grain de sable dont
il ne permet pas la destruction. Quoi! tous les hommes réunis ne
pourront anéantir le moindre grain de poussiere que l'air agite à son
gré, & le caprice d'un seul homme pourroit plonger dans le néant ce
principe divin, qui remplit de joie le cœur d'un être sensible! Non,
non; ma pensée s'élance au-delà des portes du trépas. Un feu divin brûle
mon cœur. Je parcours avec ardeur l'espace immense; j'y découvre des
milliers de mondes où ces principes éternels, unis à de nouveaux
organes, éprouvent de nouveaux plaisirs, se perfectionnent
successivement par l'expérience du bien & du mal, & parviennent enfin à
être réunis à la source pure de tous les êtres dont ils étoient tirés.
Telles sont ces eaux que le soleil attire de la vaste étendue des mers.
Elles se dispersent sur la terre sous mille formes différentes; elles
tombent dans les abymes, elles se précipitent dans les cavités; elles en
ressortent ensuite pour errer dans mille canaux divers. Tantôt elles
coulent paisiblement au milieu de la verdure & des fleurs, tantôt elles
ne reçoivent dans leur sein que l'image aride d'une chaîne de rochers
escarpés & sauvages; souvent elles sont troublées par des vents orageux,
quelquefois elles offrent une surface riante aux jeux folâtres des
Zéphyrs: & cette vicissitude continuelle, les conduit enfin dans le sein
de cette mer immense dont elles étoient sorties.
Telle est la loi générale de la nature; tout change d'état & de forme,
rien ne peut être anéanti. La chenille rampe un instant sur la feuille
de arbre qui la nourrit, elle paroît devoir périr dans le tombeau
qu'elle s'est formé; mais bientôt, rompant ses enveloppes, elle sort
triomphante; &, citoyenne d'un nouvel élément, fait briller à nos yeux
le vif éclat de sa parure.
Hommes barbares, cette espérance me donne des forces contre votre
tyrannie! elle enivre mon cœur. Je ne sens plus le poids des fers dont
vous me chargez. Accablez-moi de maux, vous avancez le moment de mon
bonheur, le moment où, délivré de votre présence odieuse, je volerai
dans des contrées plus pures où les cœurs droits jouiront du bonheur.
Dieu ne vous a point fait l'instrument de ses vengeances: ce n'est pas
pour tourmenter ses créatures qu'il a mis entre vos mains le glaive
meurtrier, c'est pour les protéger & les défendre; ou plutôt il n'a
point mis de glaive entre vos mains, c'est votre cruauté qui a aiguisé
le fer. Votre haine poursuit en vain les hommes, la nature se joue de
vos efforts. Au milieu des tourmens que vous préparez aux victimes de
votre cruauté, elle les caresse dans son sein maternel, elle leur ôte
l'usage de leurs sens. C'est la matiere insensible que vous déchirez,
c'est la matiere qui palpite sous le fer de vos bourreaux; l'homme n'a
plus le sentiment de la douleur; & bientôt il aura celui des biens que
vous lui procurez, en lui donnant la mort.
_FIN_.