NEUVIEME NUIT.

Le Bonheur.

Ils ne sont plus, ces temps heureux où l'homme borné aux besoins de

simple nécessité, trouvoit aisément par-tout de quoi les satisfaire, ces

temps où l'homme marchoit libre sur la terre, comme l'oiseau vole dans

les airs: le vrai bonheur est disparu avec eux. La propriété a détruit

l'égalité naturelle. L'orgueil a paru sur la terre, son souffle

empoisonné a flétri toutes les vertus; il a fait naître tous les crimes.

Mortels infortunés! c'est en vain que vous invoquez le bonheur; c'est en

vain que vous tendez vos mains suppliantes vers cette Divinité

inexorable! Pouvez-vous être heureux, quand vous n'êtes pas assurés des

moyens de votre subsistance? pouvez-vous l'être, quand la cruauté de vos

semblables peut vous arracher ces moyens? Ne cherchez plus le bonheur

qui vous étoit destiné; le seul qui vous reste maintenant, c'est de

travailler à diminuer les maux qui vous accablent.

Ce n'est plus sur vous, hommes perfides, que je fonderai mon bonheur!

Vous m'avez trompé tant de fois! je ne vous regarde plus qu'en

tremblant. Que faut-il faire pour acquérir votre estime? les talens

excitent votre jalousie, les richesses votre envie, la vertu votre

haine; vous poursuivez le malheureux qui n'a pas assez de force ou de

méchanceté pour vous poursuivre.

Puissance, honneurs, richesses, vains fantômes qui promettez le bonheur,

vous ne le donnez point! Sur le trône de l'univers, le conquérant de

l'Inde sent le vuide de son cœur, il demande un autre monde: des

milliers de mondes conquis ne le rendroient pas plus heureux. O toi qui

cherches le bonheur, si le sort t'a fait naître esclave, il n'en est

plus pour toi sur la terre! ton cœur est avili. Romps tes chaînes, si tu

le peux, ou souffre sans te plaindre, tu n'as plus d'autres biens que la

patience & la mort.

Oui, oui, souffre avec patience; il est un Dieu bon qui voit tes

souffrances, il saura t'en dédommager. Dans la nature, les peines

produisent toujours les plaisirs; telle est la loi générale de cet Être

bienfaisant. Ainsi les douleurs de la naissance conduisent aux douceurs

de la vie, la fatigue conduit au repos, l'infortune à la sensibilité; la

mort doit conduire aux délices d'une vie plus heureuse. Un être sensible

& innocent qui souffre pendant toute la vie, ne seroit que le triste

jouet de la cruauté d'un mauvais Principe, si la Providence ne lui

préparoit une récompense. Pensée sublime, vole dans ces noirs cachots où

l'innocent est en proie aux horreurs du désespoir! verse dans l'ame de

ces infortunés la consolation & l'espérance! échauffe le cœur de ces

malheureux qui s'avancent, en frémissant, vers l'endroit de leur

supplice, & qui voient déjà les instrumens affreux des tourmens qu'on

leur prépare!

Mais vous qui n'avez d'autres chaînes que celles de vos préjugés & de

vos vices, vous que la fortune comble de ses dangereuses faveurs, où

cherchez-vous le plaisir? Je vois ces cercles brillans où vous croyez le

trouver: la vanité préside à ces assemblées, elle promet sans cesse le

plaisir, elle l'appelle, il ne vient point; il dédaigne cette déesse

ridicule: il fuit à son aspect, & vole dans la cabane du pauvre

vertueux, pour verser dans son cœur les délices du sentiment. Je vois se

succéder les tourbillons chamarrés de vos parures ridicules. Vous

parlez, la basse flatterie passe d'oreille en oreille; le mensonge se

reçoit & se rend; la calomnie immole les absens à la haine. La bouche

sourit, & on lit dans les yeux de chacun les efforts qu'il fait pour

cacher l'ennui qui le dévore.

Mais bientôt un autre spectacle offre des scenes plus vives & plus

bizarres. On dresse des tables, on s'approche, on s'assied. Des morceaux

de carton de diverses couleurs, passent rapidement dans toutes les

mains; on les jette, on les reprend; on les mêle, on les repasse encore,

& ce jeu puéril le répete pendant des heures entieres. Que dis-je

puéril? un charme secret est attaché à ces cartes. Elles font naître

successivement toutes les passions dans les cœurs. La frayeur, la joie,

le dépit, la colere, le désespoir se succédent sur les physionomies au

gré de leurs couleurs. L'or circule de tous côtés, la joie de l'un fait

le désespoir de l'autre. Une carte décide du sort d'une famille entiere.

Insensés, vous passez dans le trouble inquiétant des passions, des

heures précieuses qui pourroient être remplies par le doux plaisir! Où

courez-vous les chercher, ces plaisirs divins? Ils sont auprès de vous,

dans votre propre maison, dans le sein de votre famille. Invitez-les à

entrer dans votre cœur, ils accourront en foule, ils vous caresseront,

ils vous feront éprouver le seul bonheur que l'homme puisse goûter sur

la terre.

Sentiment précieux de la nature, c'est vous qui les faites naître, ces

plaisirs divins! Ils enivrent le cœur de celui qui lit dans sa

conscience les devoirs sacrés de la nature, & les remplit avec courage.

Heureux celui qui peut rendre à la vieillesse de son pere les soins

qu'il en a reçus dans son enfance! heureux celui qui occupé sans cesse

du soin de sa famille, lui consacre tous les instans de sa vie; qui

serre contre son cœur brûlant une tendre épouse & des enfans cheris! Que

la fortune injuste lui enleve tout son or! que les flammes dévorent sa

demeure! il brave le malheur & les flammes, il emporte sur les épaules

son pere languissant, il prend dans ses bras sa femme & ses enfans:

chargé de ces précieux fardeaux, il sort du milieu des flammes, il les

porte loin du danger. Là il caresse ces chers objets de sa tendresse, il

leur sourit tendrement, son cœur nage dans le plaisir de les avoir

sauvés. Sa maison s'écroule avez un bruit affreux, à peine détourne-t-il

la tête; il a sauvé tous ses biens. O hommes, laissez-lui quelques

moyens de se procurer de la subsistance, & je ne crains rien pour le

sort de sa famille. La tendresse augmente ses forces, il les consacre au

bonheur de ce qu'il aime. Chaque succès est un nouveau plaisir; il

mouille de larmes délicieuses le pain que lui ont procuré ses sueurs, il

le distribue à son pere, à sa femme, à ses enfans. La satisfaction

brille dans ses regards; il jouit de leur contentement & de leur joie;

un instant le dédommage des peines de toute une journée. Il se repose,

puis il court mériter de nouveaux plaisirs.

Heureuse famille, laissez-moi jouir un instant du spectacle de votre

bonheur; laissez-moi prendre au milieu de vous des leçons de sagesse &

de vertu! Comme votre tendresse jette un voile sur les défauts attachés

à la nature humaine! comme l'indulgence essuie parmi vous les larmes du

repentir! Jamais les fautes des enfans n'excitent la fureur du pere ou

de la mere; jamais la tristesse de l'époux n'altere la douceur de

l'épouse. Occupés sans cesse à se prévenir, à se soulager, à se

pardonner mutuellement; les foiblesses des uns font briller les vertus

des autres. Une fille coupable paroît aux yeux de sa mere: celle-ci ne

la regarde point avec colere, son œil ne respire point la vengeance. Le

tendre reproche éclate dans les yeux, il se mêle aux larmes maternelles;

elle laisse tomber sa tête sur le sein de sa fille coupable, elle

sanglote ― Malheureuse, j'en mourrai de douleur! Elle ne peut en dire

davantage. A ces mots, le cœur de la fille se brise, elle verse un

torrent de larmes; elle serre sa mere entre ses bras. — O ma mere, ne

pleurez plus: moi, causer votre mort! Ah! par pitié pardonnez-moi:

jamais, non, jamais...... sa mere jette sur elle des regards de

compassion; elle voit son repentir, elle lui abandonne une de ses mains:

jamais la même faute ne fera saigner son cœur maternel.

Est-ce dans les palais des grands qu'on voit ces scenes attendrissantes?

Est-ce sous des lambris dorés que le tendre sentiment vient chercher les

cœurs? Ils s'ouvrent, ces palais superbes; quel spectacle différent!

L'orgueil dans les bras de la mollesse calcule froidement ses pénibles

jouissances; il prépare le matin les sacrifices qu'il doit offrir dans

la journée à mille divinités frivoles. Jamais le sourire de la tendresse

ne fait passer la joie dans son cœur. Une femme qui porte le nom

d'épouse & de mere, sans en avoir connu ni les devoirs, ni les douceurs,

s'occupe majestueusement du grand ouvrage de sa parure; ses femmes

empressées élevent l'édifice pompeux de sa chevelure; des heures

suffisent à peine à ce grand travail. On entend du bruit, quelqu'un

vient; le feu du plaisir brille dans ses yeux. O mere de famille, est-ce

ton époux, sont-ce tes enfans qui viennent jouir de tes embrassemens?

Hélas! c'est un de ces êtres qui se font un métier du crime, qui

comptent leurs plaisirs par les victimes qu'ils immolent, qui portent

l'ignominie de famille en famille.

Elles paroissent cependant, ces créatures innocentes qui te doivent la

vie; tu les apperçois à peine: le doux nom de mere est interdit à la

bouche de tes enfans, comme le sentiment en est étranger à ton cœur. Ils

approchent en tremblant, ils baisent avec respect la main de Madame;

puis ils retournent sous la férule d'un valet qui, sous le beau nom de

précepteur, leur inspire ses ridicules & ses vices. Malheureuse, frémis!

tu te rends complice des crimes qu'ils commettront un jour, ta froideur

détruit dans leur ame le germe du sentiment qui devoit produire des

vertus; c'est dans les bras d'une mere qu'il pouvoit se développer.

Mais les richesses n'endurcissent pas toujours le cœur; elles procurent

à l'ame sensible qui les possede, mille jouissances délicieuses. Si les

plaisirs du riche vertueux ne sont pas aussi vifs que ceux du pere

indigent qui donne à sa famille un pain trempé de ses sueurs, ils sont

plus étendus & plus variés. O Dorval, je t'ai vu serrer tes enfans

contre ton cœur! je t'ai vu leur donner des leçons & des exemples de

vertu. J'ai vu les larmes du sentiment couler de tes yeux attendris. Je

me souviens encore de ce jour, (le souvenir n'en sortira jamais de mon

cœur), de ce jour où nous regardions avec intérêt plusieurs malheureux

que ta voix bienfaisante avoit appellés pour faire un chemin dans un

endroit où le malheureux vigneron avoit vu briser plusieurs fois la

voiture qui portoit sa récolte. Ils travailloient avec ardeur. Un

vieillard étoit parmi eux; il pouvoit à peine lever la pioche qu'il

avoit entre les mains: il la levoit avec effort, & elle retomboit par la

seule force de son propre poids. Nous nous approchâmes, tu lui fis des

questions, & voici ce qu'il nous dit: Je suis du village qui est

derriere cette montagne, j'ai plusieurs enfans qui sont mariés; tous ont

refusé de prendre soin de ma vieillesse, à l'exception du plus jeune.

Quoiqu'il soit le plus pauvre, & qu'il n'ait d'autre ressource que son

travail, il a soutenu ma vieillesse languissante. Tous ses freres

m'avoient chassé de leurs maisons, il me reçut dans sa cabane, & il

partage avec moi le pain de son travail. Depuis huit jours, la fievre le

retient au lit, & nous n'avons plus de pain. Hier, j'appris que vous

donniez de ouvrage à tous ceux qui n'en avoient point, & ce matin, je

suis venu travailler avec les autres, & gagner de quoi soutenir la

famille de mon malheureux fils. Tes larmes couloient, ô bon Dorval, tu

ne pouvois parler. Enfin tu lui dis: O mon pere! ne travaille plus, je

vais te faire donner de quoi soulager ta vertueuse famille.

De retour à la maison, tu racontas cette aventure à tes enfans; tous

t'écoutoient attentivement: tu pleuras encore en parlant de ce bon

viellard, & les larmes couloient aussi des yeux de tes enfans. O Dorval,

ta vertu ne périra point sur la terre! ils te ressembleront un jour, tes

enfans! Les leçons de vertu s'effacent aisément, les exemples ne

s'oublient point, ils se gravent dans le cœur.

Hommes méchans, jouissez de vos plaisirs faux & trompeurs! écrasez sous

vos pieds ceux qui s'opposent au cours de vos passions déréglées! que

l'exemple de vos crimes forge le triple airain qui doit environner un

jour le cœur de vos enfans! que l'égoïsme cruel vous séduise par l'appât

trompeur de les froides jouissances! Pour moi, je me dirai sans cesse:

Heureux qui peut vivre éloigné de vous! heureux qui peut vous servir

sans être connu de vous!

Bois sacré dont les ombres bienfaisantes répandent la joie dans mon

cœur, dérobe mon existence aux regards perfides du méchant! Que tes

branches touffues cachent ma cabane à ses yeux inquiets! elle exciteroit

son envie, il viendroit s'en emparer, il se rendroit maître de mon

champ; peut-être m'en feroit-il un tombeau. Et s'il me laissoit la vie,

qu'en ferois-je de cette triste vie? La justice ne s'obtient qu'à prix

d'argent; & je n'aurois plus rien. Je mourrois de besoin, avant d'avoir

pu me traîner à la porte des tribunaux, avant d'avoir pu faire entendre

ma voix à des juges.

Aimable & douce solitude, tu m'as fait goûter le bonheur; c'est sous ton

ombrage sacré que j'ai appris à me dégager de cette foule de besoins qui

me rendoient esclave; c'est ici que j'ai appris à connoître que je

n'étois qu'un homme, foible animal dont l'orgueil est ridicule, dont les

plaisirs consistent dans des sensations passageres & dans les sentimens

délicieux que produit l'enthousiasme de la vertu. J'ai appris que le

mensonge a corrompu le cœur de presque tous les hommes; que leur

commerce est faux & trompeur; qu'il faut les fuir, si l'on ne veut être

associé à leur injustice; qu'il n'y a de bon dans le monde que le

plaisir d'aimer & de faire du bien; que le plaisir d'être aimé est une

chimere qui trompe presque toujours les malheureux qui s'y livrent; que

l'indulgence est la premiere de toutes les vertus, & la mort le plus

grand de tous les biens.

Les nuits champêtres · 第 10 / 12 题