Le Bonheur.
Ils ne sont plus, ces temps heureux où l'homme borné aux besoins de
simple nécessité, trouvoit aisément par-tout de quoi les satisfaire, ces
temps où l'homme marchoit libre sur la terre, comme l'oiseau vole dans
les airs: le vrai bonheur est disparu avec eux. La propriété a détruit
l'égalité naturelle. L'orgueil a paru sur la terre, son souffle
empoisonné a flétri toutes les vertus; il a fait naître tous les crimes.
Mortels infortunés! c'est en vain que vous invoquez le bonheur; c'est en
vain que vous tendez vos mains suppliantes vers cette Divinité
inexorable! Pouvez-vous être heureux, quand vous n'êtes pas assurés des
moyens de votre subsistance? pouvez-vous l'être, quand la cruauté de vos
semblables peut vous arracher ces moyens? Ne cherchez plus le bonheur
qui vous étoit destiné; le seul qui vous reste maintenant, c'est de
travailler à diminuer les maux qui vous accablent.
Ce n'est plus sur vous, hommes perfides, que je fonderai mon bonheur!
Vous m'avez trompé tant de fois! je ne vous regarde plus qu'en
tremblant. Que faut-il faire pour acquérir votre estime? les talens
excitent votre jalousie, les richesses votre envie, la vertu votre
haine; vous poursuivez le malheureux qui n'a pas assez de force ou de
méchanceté pour vous poursuivre.
Puissance, honneurs, richesses, vains fantômes qui promettez le bonheur,
vous ne le donnez point! Sur le trône de l'univers, le conquérant de
l'Inde sent le vuide de son cœur, il demande un autre monde: des
milliers de mondes conquis ne le rendroient pas plus heureux. O toi qui
cherches le bonheur, si le sort t'a fait naître esclave, il n'en est
plus pour toi sur la terre! ton cœur est avili. Romps tes chaînes, si tu
le peux, ou souffre sans te plaindre, tu n'as plus d'autres biens que la
patience & la mort.
Oui, oui, souffre avec patience; il est un Dieu bon qui voit tes
souffrances, il saura t'en dédommager. Dans la nature, les peines
produisent toujours les plaisirs; telle est la loi générale de cet Être
bienfaisant. Ainsi les douleurs de la naissance conduisent aux douceurs
de la vie, la fatigue conduit au repos, l'infortune à la sensibilité; la
mort doit conduire aux délices d'une vie plus heureuse. Un être sensible
& innocent qui souffre pendant toute la vie, ne seroit que le triste
jouet de la cruauté d'un mauvais Principe, si la Providence ne lui
préparoit une récompense. Pensée sublime, vole dans ces noirs cachots où
l'innocent est en proie aux horreurs du désespoir! verse dans l'ame de
ces infortunés la consolation & l'espérance! échauffe le cœur de ces
malheureux qui s'avancent, en frémissant, vers l'endroit de leur
supplice, & qui voient déjà les instrumens affreux des tourmens qu'on
leur prépare!
Mais vous qui n'avez d'autres chaînes que celles de vos préjugés & de
vos vices, vous que la fortune comble de ses dangereuses faveurs, où
cherchez-vous le plaisir? Je vois ces cercles brillans où vous croyez le
trouver: la vanité préside à ces assemblées, elle promet sans cesse le
plaisir, elle l'appelle, il ne vient point; il dédaigne cette déesse
ridicule: il fuit à son aspect, & vole dans la cabane du pauvre
vertueux, pour verser dans son cœur les délices du sentiment. Je vois se
succéder les tourbillons chamarrés de vos parures ridicules. Vous
parlez, la basse flatterie passe d'oreille en oreille; le mensonge se
reçoit & se rend; la calomnie immole les absens à la haine. La bouche
sourit, & on lit dans les yeux de chacun les efforts qu'il fait pour
cacher l'ennui qui le dévore.
Mais bientôt un autre spectacle offre des scenes plus vives & plus
bizarres. On dresse des tables, on s'approche, on s'assied. Des morceaux
de carton de diverses couleurs, passent rapidement dans toutes les
mains; on les jette, on les reprend; on les mêle, on les repasse encore,
& ce jeu puéril le répete pendant des heures entieres. Que dis-je
puéril? un charme secret est attaché à ces cartes. Elles font naître
successivement toutes les passions dans les cœurs. La frayeur, la joie,
le dépit, la colere, le désespoir se succédent sur les physionomies au
gré de leurs couleurs. L'or circule de tous côtés, la joie de l'un fait
le désespoir de l'autre. Une carte décide du sort d'une famille entiere.
Insensés, vous passez dans le trouble inquiétant des passions, des
heures précieuses qui pourroient être remplies par le doux plaisir! Où
courez-vous les chercher, ces plaisirs divins? Ils sont auprès de vous,
dans votre propre maison, dans le sein de votre famille. Invitez-les à
entrer dans votre cœur, ils accourront en foule, ils vous caresseront,
ils vous feront éprouver le seul bonheur que l'homme puisse goûter sur
la terre.
Sentiment précieux de la nature, c'est vous qui les faites naître, ces
plaisirs divins! Ils enivrent le cœur de celui qui lit dans sa
conscience les devoirs sacrés de la nature, & les remplit avec courage.
Heureux celui qui peut rendre à la vieillesse de son pere les soins
qu'il en a reçus dans son enfance! heureux celui qui occupé sans cesse
du soin de sa famille, lui consacre tous les instans de sa vie; qui
serre contre son cœur brûlant une tendre épouse & des enfans cheris! Que
la fortune injuste lui enleve tout son or! que les flammes dévorent sa
demeure! il brave le malheur & les flammes, il emporte sur les épaules
son pere languissant, il prend dans ses bras sa femme & ses enfans:
chargé de ces précieux fardeaux, il sort du milieu des flammes, il les
porte loin du danger. Là il caresse ces chers objets de sa tendresse, il
leur sourit tendrement, son cœur nage dans le plaisir de les avoir
sauvés. Sa maison s'écroule avez un bruit affreux, à peine détourne-t-il
la tête; il a sauvé tous ses biens. O hommes, laissez-lui quelques
moyens de se procurer de la subsistance, & je ne crains rien pour le
sort de sa famille. La tendresse augmente ses forces, il les consacre au
bonheur de ce qu'il aime. Chaque succès est un nouveau plaisir; il
mouille de larmes délicieuses le pain que lui ont procuré ses sueurs, il
le distribue à son pere, à sa femme, à ses enfans. La satisfaction
brille dans ses regards; il jouit de leur contentement & de leur joie;
un instant le dédommage des peines de toute une journée. Il se repose,
puis il court mériter de nouveaux plaisirs.
Heureuse famille, laissez-moi jouir un instant du spectacle de votre
bonheur; laissez-moi prendre au milieu de vous des leçons de sagesse &
de vertu! Comme votre tendresse jette un voile sur les défauts attachés
à la nature humaine! comme l'indulgence essuie parmi vous les larmes du
repentir! Jamais les fautes des enfans n'excitent la fureur du pere ou
de la mere; jamais la tristesse de l'époux n'altere la douceur de
l'épouse. Occupés sans cesse à se prévenir, à se soulager, à se
pardonner mutuellement; les foiblesses des uns font briller les vertus
des autres. Une fille coupable paroît aux yeux de sa mere: celle-ci ne
la regarde point avec colere, son œil ne respire point la vengeance. Le
tendre reproche éclate dans les yeux, il se mêle aux larmes maternelles;
elle laisse tomber sa tête sur le sein de sa fille coupable, elle
sanglote ― Malheureuse, j'en mourrai de douleur! Elle ne peut en dire
davantage. A ces mots, le cœur de la fille se brise, elle verse un
torrent de larmes; elle serre sa mere entre ses bras. — O ma mere, ne
pleurez plus: moi, causer votre mort! Ah! par pitié pardonnez-moi:
jamais, non, jamais...... sa mere jette sur elle des regards de
compassion; elle voit son repentir, elle lui abandonne une de ses mains:
jamais la même faute ne fera saigner son cœur maternel.
Est-ce dans les palais des grands qu'on voit ces scenes attendrissantes?
Est-ce sous des lambris dorés que le tendre sentiment vient chercher les
cœurs? Ils s'ouvrent, ces palais superbes; quel spectacle différent!
L'orgueil dans les bras de la mollesse calcule froidement ses pénibles
jouissances; il prépare le matin les sacrifices qu'il doit offrir dans
la journée à mille divinités frivoles. Jamais le sourire de la tendresse
ne fait passer la joie dans son cœur. Une femme qui porte le nom
d'épouse & de mere, sans en avoir connu ni les devoirs, ni les douceurs,
s'occupe majestueusement du grand ouvrage de sa parure; ses femmes
empressées élevent l'édifice pompeux de sa chevelure; des heures
suffisent à peine à ce grand travail. On entend du bruit, quelqu'un
vient; le feu du plaisir brille dans ses yeux. O mere de famille, est-ce
ton époux, sont-ce tes enfans qui viennent jouir de tes embrassemens?
Hélas! c'est un de ces êtres qui se font un métier du crime, qui
comptent leurs plaisirs par les victimes qu'ils immolent, qui portent
l'ignominie de famille en famille.
Elles paroissent cependant, ces créatures innocentes qui te doivent la
vie; tu les apperçois à peine: le doux nom de mere est interdit à la
bouche de tes enfans, comme le sentiment en est étranger à ton cœur. Ils
approchent en tremblant, ils baisent avec respect la main de Madame;
puis ils retournent sous la férule d'un valet qui, sous le beau nom de
précepteur, leur inspire ses ridicules & ses vices. Malheureuse, frémis!
tu te rends complice des crimes qu'ils commettront un jour, ta froideur
détruit dans leur ame le germe du sentiment qui devoit produire des
vertus; c'est dans les bras d'une mere qu'il pouvoit se développer.
Mais les richesses n'endurcissent pas toujours le cœur; elles procurent
à l'ame sensible qui les possede, mille jouissances délicieuses. Si les
plaisirs du riche vertueux ne sont pas aussi vifs que ceux du pere
indigent qui donne à sa famille un pain trempé de ses sueurs, ils sont
plus étendus & plus variés. O Dorval, je t'ai vu serrer tes enfans
contre ton cœur! je t'ai vu leur donner des leçons & des exemples de
vertu. J'ai vu les larmes du sentiment couler de tes yeux attendris. Je
me souviens encore de ce jour, (le souvenir n'en sortira jamais de mon
cœur), de ce jour où nous regardions avec intérêt plusieurs malheureux
que ta voix bienfaisante avoit appellés pour faire un chemin dans un
endroit où le malheureux vigneron avoit vu briser plusieurs fois la
voiture qui portoit sa récolte. Ils travailloient avec ardeur. Un
vieillard étoit parmi eux; il pouvoit à peine lever la pioche qu'il
avoit entre les mains: il la levoit avec effort, & elle retomboit par la
seule force de son propre poids. Nous nous approchâmes, tu lui fis des
questions, & voici ce qu'il nous dit: Je suis du village qui est
derriere cette montagne, j'ai plusieurs enfans qui sont mariés; tous ont
refusé de prendre soin de ma vieillesse, à l'exception du plus jeune.
Quoiqu'il soit le plus pauvre, & qu'il n'ait d'autre ressource que son
travail, il a soutenu ma vieillesse languissante. Tous ses freres
m'avoient chassé de leurs maisons, il me reçut dans sa cabane, & il
partage avec moi le pain de son travail. Depuis huit jours, la fievre le
retient au lit, & nous n'avons plus de pain. Hier, j'appris que vous
donniez de ouvrage à tous ceux qui n'en avoient point, & ce matin, je
suis venu travailler avec les autres, & gagner de quoi soutenir la
famille de mon malheureux fils. Tes larmes couloient, ô bon Dorval, tu
ne pouvois parler. Enfin tu lui dis: O mon pere! ne travaille plus, je
vais te faire donner de quoi soulager ta vertueuse famille.
De retour à la maison, tu racontas cette aventure à tes enfans; tous
t'écoutoient attentivement: tu pleuras encore en parlant de ce bon
viellard, & les larmes couloient aussi des yeux de tes enfans. O Dorval,
ta vertu ne périra point sur la terre! ils te ressembleront un jour, tes
enfans! Les leçons de vertu s'effacent aisément, les exemples ne
s'oublient point, ils se gravent dans le cœur.
Hommes méchans, jouissez de vos plaisirs faux & trompeurs! écrasez sous
vos pieds ceux qui s'opposent au cours de vos passions déréglées! que
l'exemple de vos crimes forge le triple airain qui doit environner un
jour le cœur de vos enfans! que l'égoïsme cruel vous séduise par l'appât
trompeur de les froides jouissances! Pour moi, je me dirai sans cesse:
Heureux qui peut vivre éloigné de vous! heureux qui peut vous servir
sans être connu de vous!
Bois sacré dont les ombres bienfaisantes répandent la joie dans mon
cœur, dérobe mon existence aux regards perfides du méchant! Que tes
branches touffues cachent ma cabane à ses yeux inquiets! elle exciteroit
son envie, il viendroit s'en emparer, il se rendroit maître de mon
champ; peut-être m'en feroit-il un tombeau. Et s'il me laissoit la vie,
qu'en ferois-je de cette triste vie? La justice ne s'obtient qu'à prix
d'argent; & je n'aurois plus rien. Je mourrois de besoin, avant d'avoir
pu me traîner à la porte des tribunaux, avant d'avoir pu faire entendre
ma voix à des juges.
Aimable & douce solitude, tu m'as fait goûter le bonheur; c'est sous ton
ombrage sacré que j'ai appris à me dégager de cette foule de besoins qui
me rendoient esclave; c'est ici que j'ai appris à connoître que je
n'étois qu'un homme, foible animal dont l'orgueil est ridicule, dont les
plaisirs consistent dans des sensations passageres & dans les sentimens
délicieux que produit l'enthousiasme de la vertu. J'ai appris que le
mensonge a corrompu le cœur de presque tous les hommes; que leur
commerce est faux & trompeur; qu'il faut les fuir, si l'on ne veut être
associé à leur injustice; qu'il n'y a de bon dans le monde que le
plaisir d'aimer & de faire du bien; que le plaisir d'être aimé est une
chimere qui trompe presque toujours les malheureux qui s'y livrent; que
l'indulgence est la premiere de toutes les vertus, & la mort le plus
grand de tous les biens.