«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a
dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix
ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et
sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la
mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est
très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise
clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en
vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on
trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.
»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été
légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai
donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai
assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé
à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à
quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont
quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.
»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains
(sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en
romagnol:--_Sem tutti soldat' per la liberta_. (Nous sommes tous soldats
pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu
leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer
l'esprit actuel de l'Italie.
»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier.
Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une
meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a
vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus
favorable, si c'est possible.
»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--_Ça ira_! Lu Schlegel. Il
dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de
tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses
compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de
commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les
autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses
compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit
Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait
ridicule si le poète n'en était pas si digne.
»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur
l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!
»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot,
l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de
Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et _la Pia_?
Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand
il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec:
Adês][99] ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de
carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu
introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton?
Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.»
[Note 99: _Litter._ Lieu de ténèbres, _enfer_, (_Note du Trad._)]
Une heure après minuit.
»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur _le
Vicaire de Wakefield_[100].--De tous les romans en miniature (et c'est
peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître),
_le Vicaire de Wakefield_ est, je pense, le plus parfait.» Il pense!---
il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me
sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il
fera beau tems.
«Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»
[Note 100: _The Vicar of Wakefield_; roman de Goldsmith, que l'on
fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la
langue anglaise. (_Note du Trad._)]