«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi,
aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et
même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de
chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur
le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des
prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que
montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige,
et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un
précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime.
Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une
sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y
a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi
délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en
enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour
la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la
mémoire?--l'espérance déjouée. _Ergo_, dans toutes les affaires
humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance.
J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute
possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous
savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le
savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus
grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes
et de Florence,--_voir_ Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus
cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens
beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ [97].
[Note 97: Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par
l'impatience, existent dans le manuscrit original. (_Note de Moore_.)]
_Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de_ Caïn.
Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?
Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,
Comme les fils de tes fils vivront à jamais.
....................................................[98]
[Note 98: Nous avons supprimé tout un passage contre les frères
Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de
ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va
presque rétracter une page plus loin. (_Note du Trad._)]