»_P. S._ Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un
journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche
ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom
de _Tenda Rossa_, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une
controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait
à ses ennemis par un _Tenda_ de cette couleur, avant de donner bataille.
Ou bien _Gli_ ou _I Carbonari_, si cela vous fait plaisir,--ou tout
autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez.
Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux
Noël.»
L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux
efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal
étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie,
Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait
promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était
organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui
n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine
insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814,
quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France
révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la
république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie
du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que
rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et
ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit
comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter
les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle
occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir
tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les
pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des
considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le
frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé
quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et
les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle
tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du
noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les
propres paroles de la belle comtesse.
«A cette époque, dit Mme Guiccioli,[85] vint à Ravenne, de retour de
Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le
caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les
ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui,
et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la
défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord
Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression
qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais
seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus
grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions
s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer
entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec
leur vie.»
[Note 85: In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a
Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei
nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la
mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene
distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord
Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella
impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma
solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande
nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione
contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii
loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine
che colla loro vita.]
Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous
ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés,
non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui
l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans
la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train
de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur
intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque
adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien[86] par le noble
poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais
interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif,
son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique,
pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de
Missolonghi.
[Note 86: On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse,
écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu
du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le
voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint
de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet
homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée,
est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (_Note de
Moore_.)]
«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent
aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait
l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis
quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états
qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme
bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une
indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la
nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le
trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle
leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est
peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un
individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de
la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la
conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa
personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de
la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais
si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un
inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu
que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et
participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de
partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant
Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme[87].»
[Note 87: Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i
Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona
causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille
luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto
fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia,
egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa
determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata
indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli
sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia
regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo
data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca
in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una
nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi
compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della
sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la
nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola
commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come
semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che
l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo
napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo
superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di
una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale
aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.]
Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de
l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de
bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au
public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier
journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans
toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait
ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à
l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres
expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non
pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel
chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau
lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir,
les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son
expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce
noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du
genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets
de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses
chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses
galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent
également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère
d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il
avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la
satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems
après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié,
lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la
société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur
nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à
entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent
leur unique charme.
Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses
amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette
époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par
un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de
toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme
poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo[88]
romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à
dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut
amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse
avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible
de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les
indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi
cruellement instruit des avantages de _posséder_ de l'argent, quand il
n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en _dépenser_. Certes,
on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles
difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la
nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se
désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de
ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit
d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à
refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur
généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté,
dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour
désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du
moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à
s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions
idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége
ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles
à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment
vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont
la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité
qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens
personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique,
contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à
l'humiliante nécessité de les mépriser en détail.
[Note 88: On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que
l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et
de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre
propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de
l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives
aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (_Note du Trad._)]
Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et
formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui
glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible
qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si
susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En
contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa
seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre
l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un
principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau
ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne
pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre,
à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition
principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre
déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce
ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une
portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence
de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient
eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais
nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans
laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que
le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au
milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle,
plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un
tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables,
qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai
déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de
tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble
poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé
une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins,
presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la
grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une
éruption volcanique.
Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord
Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à
ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut
le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la
licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers
excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec Mme
Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du
mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin
donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après
lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor
vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces
larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne,
venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de
la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant
éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que
la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion
que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait
pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par
conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et
d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la
moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même
qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors
dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et
rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le
lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs
sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de
l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure
qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de
plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les
plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par _Don
Juan_,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre
mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes
alternatifs leur puissant et éternel combat.
Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi
qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui
l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie
et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,
Et si je ris des choses du monde,
C'est que je ne puis pleurer.
Ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des
pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même
calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young,
«qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena
aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans
les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre
humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.
Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il
conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à
travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour Mme
Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa
alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine,
n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut
être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une
telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une
grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont
été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité,
n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop
abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout
répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit
de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune
âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de
revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et
d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.
Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme
primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les
nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque,
je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent
plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop
différé à présenter au lecteur.