est le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque
plus rien de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant
qu'en Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est
sur ces peuples que tombaient effectivement les revers des Francs.
Ce n'était pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il
fallait, chose intolérable aux barbares, que, quittant le costume,
les moeurs, la langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans
les bataillons des Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent
pour eux. Car ils ne revoyaient guère leurs pays, envoyés à trois
ou quatre cents lieues contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les
Lombards de Bénévent. Pour périr, les Saxons aimèrent mieux périr
chez eux. Ils massacrèrent les lieutenants de Charlemagne, brûlèrent
les églises, chassèrent ou égorgèrent les prêtres, et retournèrent
avec passion au culte de leurs anciens dieux. Ils firent cause
commune avec les Avares, au lieu de fournir une armée contre eux. La
même année, l'armée du calife Hixêm, trouvant l'Aquitaine dégarnie de
troupes, passa l'Èbre, franchit les marches et les Pyrénées, brûla
les faubourgs de Narbonne, et défit avec un grand carnage les troupes
qu'avait rassemblées Guillaume au Court-Nez, comte de Toulouse et
régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route d'Espagne emmenant
tout un peuple de captifs, et chargés de riches dépouilles, dont le
calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout s'armait contre
Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles désastreuses
lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux
d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité, en cas
d'invasion, la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et
la continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[292].
Il en fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de
France et d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux
rives.
[Note 292: Eginh. annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que
si l'on creusait entre le Rednitz et l'Atmul un canal assez grand
pour contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin
au Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube
et l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa
cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette oeuvre toute
la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas
de longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au
milieu d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et
inondée par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever:
autant les ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il
en retombait pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on
lui apporta deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient
révoltés de tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie,
engagé un combat avec les comtes et les gardes de cette frontière,
tué beaucoup de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.»]
Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur
des ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il
ne pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et
peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il
appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial
des Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses
incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au
tiers des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite
chassés vers le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres
au milieu de populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de
langue différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs
et de Frisons jusque sur les rivages du Pont-Euxin.
En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
des Avares, entrait chez eux par le midi avec une armée de Bavarois
et de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main
sur ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut
tel, dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en
comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple
thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le
dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême
faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent
païens, mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des
évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les
voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils
ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient
auparavant.
Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos.
À en juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces
réelles, il se trouvait alors le plus grand souverain du monde.
Pourquoi n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire,
la résurrection de l'empire romain? Telle devait être la pensée de
tous ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an
800, Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape
qui en avait été chassé[293]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est
absorbé dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne
impériale, et le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige
humblement qu'on lui impose un fardeau supérieur à ses forces[294];
hypocrisie puérile, qu'il démentit au reste en adoptant les titres et
le cérémonial de la cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne
fallait plus qu'une chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille
Irène qui régnait à Constantinople après avoir fait tuer son fils.
C'était la pensée du pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien
de se donner un maître[295].
[Note 293: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de
Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des
voeux et faire ses prières.»
Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum
præcipium habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium
amisisset. C. XVII: Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit
autiquius, quam ut urbs Roma sua opera suoque labore veteri polleret
auctoritate...»--_Voy._ les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr.
Fr., V, 403, 544, 545, 546, etc.)]
[Note 294: Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem
se inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»--Eginh.
Vit. Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut
affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam
non intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.»]
[Note 295: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non
pas pour voisin.»]
Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire.
Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
venaient se former dans la politesse des Francs[296]. Tous deux
furent rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des
Basques, était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les
émirs d'Espagne le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière,
implorant ses secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de
Galice, étalait de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage
de Lisbonne, et les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui
envoyèrent aussi une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante
que celle d'Haroun al Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir
entretenir quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife
schismatique d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre
autres choses, les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable,
dont certes le roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le
chef des infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de
Jérusalem. Une horloge sonnante, un singe, un éléphant, étonnèrent
fort les hommes de l'Ouest[297]. Il ne tient qu'à nous de croire que
le cor gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de
cet éléphant.
[Note 296: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne,
nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près
de l'empereur, alors à Nimègue; il lui exposa la cause de son voyage,
et partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats
du pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»]
[Note 297: «Ce que le poète disait impossible:
Aut ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,
parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à
cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait,
j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père
Louis (il s'adresse à Charles le Chauve), fut contrainte de payer
un denier par chaque tête de boeuf et par chaque manse dépendant du
domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaient la terre
sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre
père, comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles et de votre
aïeul Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. XIV.]
C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[298]. Ce
restaurateur de l'empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses
marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans
son repos même, il y étudiait sous Pierre de Pise, sous le Saxon
Alcuin, la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à
écrire[299], chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au
lutrin, et remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient
mal de cet office[300]. Il trouvait encore du temps pour observer
ceux qui entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[301].
Des jalousies avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries
élevées du palais d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort
régulièrement pour les matines[302]. Haute taille, tête ronde, gros
col, nez long, ventre un peu fort, petite voix, tel est le portrait
de Charles dans l'historien contemporain[303]. Au contraire, sa
femme Hildegarde avait une voix forte; Fastrade qu'il épousa ensuite
exerçait sur lui une domination virile. Il eut pourtant bien des
maîtresses, et fut marié cinq fois; mais à la mort de sa cinquième
femme, il ne se remaria plus, et se choisit quatre concubines dont
il se contenta désormais. Le Salomon des Francs eut six fils et
huit filles, celles-ci fort belles et fort légères. On assure qu'il
les aimait fort, et ne voulut jamais les marier. C'était plaisir
de les voir cavalcader derrière lui dans ses guerres et dans ses
voyages[304].
[Note 298: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à
cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y
venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec
lui.» Il passait l'automne à chasser.]
[Note 299: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son
chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit
guère; il l'avait commencé trop tard.»
Eginh, in Karol. M., c. XXV. «Il apprit la grammaire sous le
diacre Pierre de Pise, et eut pour maître dans ses autres études,
Albinus, surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de
race saxonne, homme d'une science universelle, et sous la direction
duquel il donna beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à
la dialectique, mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le
calcul, et étudiait le cours des astres, avec une curieuse et ardente
sagacité.»--«Dans les dernières années de sa vie, il ne fit plus
que de s'occuper de prières et d'aumônes et corriger des livres. La
veille de sa mort, il avait soigneusement corrigé, avec des Grecs et
des Syriens, les évangiles de saint Mathieu, de saint Marc, de saint
Luc et de saint Jean.» Thegan. de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr.
Fr. VI, 76.--Il envoya aussi, «à son meilleur ami,» le pape Adrien,
un Psautier en latin, écrit en lettres d'or, et avec une dédicace
en vers. (Eginh. ap. Script. Rer. Franc. t. V, p. 402.) Aussi
l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la main. (Monach. Engolism. in
Kar. M., ibid. 186.)]
[Note 300: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi,
chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait
là: «Il a bien chanté notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour
une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur,
répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette
impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont
il tomba foudroyé.» Moine de Saint-Gall.
Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Il perfectionna soigneusement la lecture
et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne
lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et
en choeur.»--Mon. Sangall., l. I, c. VII.
Jamais, dans la basilique du docte Charles, il ne fut besoin de
désigner à chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la
fin avec de la cire ou avec l'ongle, tous savaient si bien ce qu'ils
avaient à lire, que si on leur disait à l'improviste de commencer,
jamais on ne les trouvait en faute. Lui-même, il levait le doigt ou
un bâton, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis loin de lui, pour
désigner celui qu'il voulait faire lire. Il marquait la fin, par un
son guttural, que tous attendaient en suspens, tellement que, soit
qu'il fit signe après la fin d'un sens, ou à un repos au milieu de
la phrase, ou même avant le repos, personne ne reprenait trop haut
ou trop bas. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, c'était
dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et nul
n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu d'ailleurs) qui
ne sût bien lire et bien chanter.»]
[Note 301: Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. «Quæ (mansiones) ita circa
palatium peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut
ipse per cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab
intrantibus vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia
procerum habitacula a terra erant in sublime suspensa, ut sub eis non
solum militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab
injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et
nequaquam tamen ab oculis acutisssimi Caroli valerent abscondi.»]
[Note 302: Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Ecclesiam mane et vespere,
item nocturnis horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo
permiserat, impigre frequentabat.»--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII:
«Gloriosissimus Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo
pallio utebatur.»]
[Note 303: Eginh. in Kar. M., c. XXII. «Corpore fuit amplo atque
robusto, statura eminenti, quæ tamen justam non excederet...
apice corporis rotundo, oculis prægrandibus ac vegetis, naso
paululum mediocritatem excedente... Cervix obesa et brevior,
venterque projectior... Voce clara quidem, sed quæ minus corporis
formæ conveniret.--Medicos pene exosos habebat, quod ei in cibis
assas, quibus assuetus erat, dimittere, et elixis adsuescere
suadebant.»--Permis aux grandes Chroniques de Saint-Denys, écrites si
longtemps après, de dire qu'il fendait un chevalier d'un coup d'épée,
et qu'il portait un homme armé debout sur la main. On a proportionné
l'empereur à l'empire, et conclu que celui qui régnait de l'Elbe à
l'Èbre devait être un géant.]
[Note 304: Id. ibid., c. XIX: «Nunquam iter sine illis faceret.
Adequitabant et filii, filiæ vero pone sequebantur,.. Quæ cum
pulcherrimæ essent et ab eo plurimum diligerentur, mirum dictu
quod nullam earum cuiquam aut suorum aut exterorum nuptum dare
voluit... Sed omnes secum usque ad obitum suum in domo sua retinuit,
dicens se earum contubernio carere non posse. Ac propter hoc, alias
felix, adversæ fortunæ malignitatem expertus est. Quod tamen ita
dissimulavit, ac si de eis nunquam alicujus probri suspicio exorta,
vel fama dispersa fuisset.»]
La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient,
nous l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais
Clément fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres
qui s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte
de Maguelone, réforma les monastères, en détruisant les diversités
introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
VIIe siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de
saint Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut
inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a
très-bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative
de réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les
principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte
d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les
autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux,
quelques poésies du Goth italien Théodulfe, évêque d'Orléans,
quelques lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être
seules quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut
louer, c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans
l'Empire. La seule tentative d'établir partout la liturgie romaine
et le chant grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de
peuples et tant de langues, il avait beau faire, la dissonance
reparaissait toujours[305]. Drogon, frère de l'empereur, dirigeait
lui-même l'école de Metz.
[Note 305: V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap.
Scrip. Rer. Fr. t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par
un moine d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. I,
c. X. «Voyant avec douleur que le chant était divers selon les
diverses provinces, il demanda au pape douze clercs instruits dans
la psalmodie. Mais, par malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté
et d'autre, ils se mirent à enseigner tous des méthodes différentes.
Charles indigné se plaignit au pape, et le pape les mit en prison.»]
Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il
ne faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé
à s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint
qu'au rivage de Gaule débarquèrent avec des marchands bretons,
deux Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les
écritures profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise,
et se mirent à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter:
«Si quelqu'un veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la
reçoive, nous l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps,
que les gens étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la
chose aux oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la
sagesse. Il les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était
vrai, comme la renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux
la sagesse. Ils dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous
la donnons à ceux qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur
demandait ce qu'ils voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu
commode, des créatures intelligentes, et ce dont on ne peut se passer
pour accomplir le pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le
roi, plein de joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps.
Puis, forcé d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à
l'un d'eux, nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez
grand nombre d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition,
et leur fit donner des aliments selon leur besoin, et une habitation
commode. L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en
Italie, et lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville
de Pavie, pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la
nation des Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil
Charles, le plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et
vint à lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la
ville de Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y
enseigner ceux qui accouraient pour l'entendre[306]. Sa science porta
de tels fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour
égaler les Romains ou les Athéniens de l'antiquité.
[Note 306: «Albinum cognomento Alcuinum.....» (Éginhard.)
Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques
savants traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la
bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je
vous enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs
de Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos
à York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
paradis.»--Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus
Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que
Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots,
estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse
lui étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée
à Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots,
méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec
une suite nombreuse de philosophes.»]
«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en
Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément,
et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux
de moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus
de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la
sagesse; les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant
la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient
bien fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce
que vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon
mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre
à la perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des
abbayes, et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il
tourna vers ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs
consciences d'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie,
tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe: Vous
autres nobles, vous fils de grands, délicats et jolis mignons, fiers
de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres,
et votre gloire et l'étude des lettres, vous vous êtes livrés à
la mollesse, au jeu et à la paresse, ou à de frivoles exercices.
Après ce préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son bras
invincible, il fulmina son serment ordinaire: Par le roi des cieux
je ne me soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque
admiration que d'autres aient pour vous; et tenez ceci pour dit, que,
si vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous
n'obtiendrez jamais rien de Charles.