Nous disons toujours l'armée des Francs, mais ce peuple des Francs

est le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque

plus rien de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant

qu'en Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est

sur ces peuples que tombaient effectivement les revers des Francs.

Ce n'était pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il

fallait, chose intolérable aux barbares, que, quittant le costume,

les moeurs, la langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans

les bataillons des Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent

pour eux. Car ils ne revoyaient guère leurs pays, envoyés à trois

ou quatre cents lieues contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les

Lombards de Bénévent. Pour périr, les Saxons aimèrent mieux périr

chez eux. Ils massacrèrent les lieutenants de Charlemagne, brûlèrent

les églises, chassèrent ou égorgèrent les prêtres, et retournèrent

avec passion au culte de leurs anciens dieux. Ils firent cause

commune avec les Avares, au lieu de fournir une armée contre eux. La

même année, l'armée du calife Hixêm, trouvant l'Aquitaine dégarnie de

troupes, passa l'Èbre, franchit les marches et les Pyrénées, brûla

les faubourgs de Narbonne, et défit avec un grand carnage les troupes

qu'avait rassemblées Guillaume au Court-Nez, comte de Toulouse et

régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route d'Espagne emmenant

tout un peuple de captifs, et chargés de riches dépouilles, dont le

calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout s'armait contre

Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles désastreuses

lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux

d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité, en cas

d'invasion, la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et

la continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[292].

Il en fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de

France et d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux

rives.

[Note 292: Eginh. annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que

si l'on creusait entre le Rednitz et l'Atmul un canal assez grand

pour contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin

au Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube

et l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa

cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette oeuvre toute

la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas

de longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au

milieu d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et

inondée par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever:

autant les ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il

en retombait pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on

lui apporta deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient

révoltés de tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie,

engagé un combat avec les comtes et les gardes de cette frontière,

tué beaucoup de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.»]

Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur

des ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il

ne pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et

peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il

appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial

des Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses

incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au

tiers des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite

chassés vers le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres

au milieu de populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de

langue différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses

transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du

golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs

et de Frisons jusque sur les rivages du Pont-Euxin.

En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile

des Avares, entrait chez eux par le midi avec une armée de Bavarois

et de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main

sur ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut

tel, dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en

comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple

thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le

dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême

faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent

païens, mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des

évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les

voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils

ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient

auparavant.

Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos.

À en juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces

réelles, il se trouvait alors le plus grand souverain du monde.

Pourquoi n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire,

la résurrection de l'empire romain? Telle devait être la pensée de

tous ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an

800, Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape

qui en avait été chassé[293]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est

absorbé dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne

impériale, et le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige

humblement qu'on lui impose un fardeau supérieur à ses forces[294];

hypocrisie puérile, qu'il démentit au reste en adoptant les titres et

le cérémonial de la cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne

fallait plus qu'une chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille

Irène qui régnait à Constantinople après avoir fait tuer son fils.

C'était la pensée du pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien

de se donner un maître[295].

[Note 293: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de

Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des

voeux et faire ses prières.»

Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum

præcipium habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium

amisisset. C. XVII: Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit

autiquius, quam ut urbs Roma sua opera suoque labore veteri polleret

auctoritate...»--_Voy._ les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr.

Fr., V, 403, 544, 545, 546, etc.)]

[Note 294: Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem

se inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»--Eginh.

Vit. Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut

affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam

non intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.»]

[Note 295: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non

pas pour voisin.»]

Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et

l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire.

Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,

venaient se former dans la politesse des Francs[296]. Tous deux

furent rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des

Basques, était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les

émirs d'Espagne le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière,

implorant ses secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de

Galice, étalait de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage

de Lisbonne, et les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui

envoyèrent aussi une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante

que celle d'Haroun al Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir

entretenir quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife

schismatique d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre

autres choses, les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable,

dont certes le roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le

chef des infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de

Jérusalem. Une horloge sonnante, un singe, un éléphant, étonnèrent

fort les hommes de l'Ouest[297]. Il ne tient qu'à nous de croire que

le cor gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de

cet éléphant.

[Note 296: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne,

nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près

de l'empereur, alors à Nimègue; il lui exposa la cause de son voyage,

et partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats

du pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»]

[Note 297: «Ce que le poète disait impossible:

Aut ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,

parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à

cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait,

j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père

Louis (il s'adresse à Charles le Chauve), fut contrainte de payer

un denier par chaque tête de boeuf et par chaque manse dépendant du

domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaient la terre

sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre

père, comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles et de votre

aïeul Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. XIV.]

C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[298]. Ce

restaurateur de l'empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses

marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans

son repos même, il y étudiait sous Pierre de Pise, sous le Saxon

Alcuin, la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à

écrire[299], chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au

lutrin, et remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient

mal de cet office[300]. Il trouvait encore du temps pour observer

ceux qui entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[301].

Des jalousies avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries

élevées du palais d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort

régulièrement pour les matines[302]. Haute taille, tête ronde, gros

col, nez long, ventre un peu fort, petite voix, tel est le portrait

de Charles dans l'historien contemporain[303]. Au contraire, sa

femme Hildegarde avait une voix forte; Fastrade qu'il épousa ensuite

exerçait sur lui une domination virile. Il eut pourtant bien des

maîtresses, et fut marié cinq fois; mais à la mort de sa cinquième

femme, il ne se remaria plus, et se choisit quatre concubines dont

il se contenta désormais. Le Salomon des Francs eut six fils et

huit filles, celles-ci fort belles et fort légères. On assure qu'il

les aimait fort, et ne voulut jamais les marier. C'était plaisir

de les voir cavalcader derrière lui dans ses guerres et dans ses

voyages[304].

[Note 298: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à

cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y

venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses

gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec

lui.» Il passait l'automne à chasser.]

[Note 299: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son

chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,

s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit

guère; il l'avait commencé trop tard.»

Eginh, in Karol. M., c. XXV. «Il apprit la grammaire sous le

diacre Pierre de Pise, et eut pour maître dans ses autres études,

Albinus, surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de

race saxonne, homme d'une science universelle, et sous la direction

duquel il donna beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à

la dialectique, mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le

calcul, et étudiait le cours des astres, avec une curieuse et ardente

sagacité.»--«Dans les dernières années de sa vie, il ne fit plus

que de s'occuper de prières et d'aumônes et corriger des livres. La

veille de sa mort, il avait soigneusement corrigé, avec des Grecs et

des Syriens, les évangiles de saint Mathieu, de saint Marc, de saint

Luc et de saint Jean.» Thegan. de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr.

Fr. VI, 76.--Il envoya aussi, «à son meilleur ami,» le pape Adrien,

un Psautier en latin, écrit en lettres d'or, et avec une dédicace

en vers. (Eginh. ap. Script. Rer. Franc. t. V, p. 402.) Aussi

l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la main. (Monach. Engolism. in

Kar. M., ibid. 186.)]

[Note 300: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi,

chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait

là: «Il a bien chanté notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour

une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur,

répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette

impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont

il tomba foudroyé.» Moine de Saint-Gall.

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Il perfectionna soigneusement la lecture

et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne

lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et

en choeur.»--Mon. Sangall., l. I, c. VII.

Jamais, dans la basilique du docte Charles, il ne fut besoin de

désigner à chacun le passage qu'il devait lire, ni d'en marquer la

fin avec de la cire ou avec l'ongle, tous savaient si bien ce qu'ils

avaient à lire, que si on leur disait à l'improviste de commencer,

jamais on ne les trouvait en faute. Lui-même, il levait le doigt ou

un bâton, ou envoyait quelqu'un aux clercs assis loin de lui, pour

désigner celui qu'il voulait faire lire. Il marquait la fin, par un

son guttural, que tous attendaient en suspens, tellement que, soit

qu'il fit signe après la fin d'un sens, ou à un repos au milieu de

la phrase, ou même avant le repos, personne ne reprenait trop haut

ou trop bas. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas, c'était

dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et nul

n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu d'ailleurs) qui

ne sût bien lire et bien chanter.»]

[Note 301: Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. «Quæ (mansiones) ita circa

palatium peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut

ipse per cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab

intrantibus vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia

procerum habitacula a terra erant in sublime suspensa, ut sub eis non

solum militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab

injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et

nequaquam tamen ab oculis acutisssimi Caroli valerent abscondi.»]

[Note 302: Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Ecclesiam mane et vespere,

item nocturnis horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo

permiserat, impigre frequentabat.»--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII:

«Gloriosissimus Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo

pallio utebatur.»]

[Note 303: Eginh. in Kar. M., c. XXII. «Corpore fuit amplo atque

robusto, statura eminenti, quæ tamen justam non excederet...

apice corporis rotundo, oculis prægrandibus ac vegetis, naso

paululum mediocritatem excedente... Cervix obesa et brevior,

venterque projectior... Voce clara quidem, sed quæ minus corporis

formæ conveniret.--Medicos pene exosos habebat, quod ei in cibis

assas, quibus assuetus erat, dimittere, et elixis adsuescere

suadebant.»--Permis aux grandes Chroniques de Saint-Denys, écrites si

longtemps après, de dire qu'il fendait un chevalier d'un coup d'épée,

et qu'il portait un homme armé debout sur la main. On a proportionné

l'empereur à l'empire, et conclu que celui qui régnait de l'Elbe à

l'Èbre devait être un géant.]

[Note 304: Id. ibid., c. XIX: «Nunquam iter sine illis faceret.

Adequitabant et filii, filiæ vero pone sequebantur,.. Quæ cum

pulcherrimæ essent et ab eo plurimum diligerentur, mirum dictu

quod nullam earum cuiquam aut suorum aut exterorum nuptum dare

voluit... Sed omnes secum usque ad obitum suum in domo sua retinuit,

dicens se earum contubernio carere non posse. Ac propter hoc, alias

felix, adversæ fortunæ malignitatem expertus est. Quod tamen ita

dissimulavit, ac si de eis nunquam alicujus probri suspicio exorta,

vel fama dispersa fuisset.»]

La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient,

nous l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais

Clément fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres

qui s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte

de Maguelone, réforma les monastères, en détruisant les diversités

introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du

VIIe siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de

saint Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut

inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a

très-bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative

de réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les

principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte

d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les

autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux,

quelques poésies du Goth italien Théodulfe, évêque d'Orléans,

quelques lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être

seules quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut

louer, c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans

l'Empire. La seule tentative d'établir partout la liturgie romaine

et le chant grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de

peuples et tant de langues, il avait beau faire, la dissonance

reparaissait toujours[305]. Drogon, frère de l'empereur, dirigeait

lui-même l'école de Metz.

[Note 305: V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap.

Scrip. Rer. Fr. t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par

un moine d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. I,

c. X. «Voyant avec douleur que le chant était divers selon les

diverses provinces, il demanda au pape douze clercs instruits dans

la psalmodie. Mais, par malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté

et d'autre, ils se mirent à enseigner tous des méthodes différentes.

Charles indigné se plaignit au pape, et le pape les mit en prison.»]

Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il

ne faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé

à s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint

qu'au rivage de Gaule débarquèrent avec des marchands bretons,

deux Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les

écritures profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise,

et se mirent à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter:

«Si quelqu'un veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la

reçoive, nous l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps,

que les gens étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la

chose aux oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la

sagesse. Il les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était

vrai, comme la renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux

la sagesse. Ils dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous

la donnons à ceux qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur

demandait ce qu'ils voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu

commode, des créatures intelligentes, et ce dont on ne peut se passer

pour accomplir le pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le

roi, plein de joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps.

Puis, forcé d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à

l'un d'eux, nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez

grand nombre d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition,

et leur fit donner des aliments selon leur besoin, et une habitation

commode. L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en

Italie, et lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville

de Pavie, pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la

nation des Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil

Charles, le plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et

vint à lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la

ville de Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y

enseigner ceux qui accouraient pour l'entendre[306]. Sa science porta

de tels fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour

égaler les Romains ou les Athéniens de l'antiquité.

[Note 306: «Albinum cognomento Alcuinum.....» (Éginhard.)

Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques

savants traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la

bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je

vous enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs

de Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos

à York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du

paradis.»--Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus

Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que

Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots,

estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse

lui étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée

à Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots,

méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec

une suite nombreuse de philosophes.»]

«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en

Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément,

et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux

de moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus

de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la

sagesse; les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant

la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient

bien fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce

que vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon

mes ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre

à la perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des

abbayes, et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il

tourna vers ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs

consciences d'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie,

tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe: Vous

autres nobles, vous fils de grands, délicats et jolis mignons, fiers

de votre naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres,

et votre gloire et l'étude des lettres, vous vous êtes livrés à

la mollesse, au jeu et à la paresse, ou à de frivoles exercices.

Après ce préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son bras

invincible, il fulmina son serment ordinaire: Par le roi des cieux

je ne me soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque

admiration que d'autres aient pour vous; et tenez ceci pour dit, que,

si vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous

n'obtiendrez jamais rien de Charles.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 28 / 30 段