[Note 278: Capitulare ann. 779, c. VII. «De decimis, ut

unusquisque suam deciman donet, atque per jussionem pontificis

dispensetur.»--Capitulatio de Saxon., ann. 791, c. XVI: «Undecunque

census aliquid ad fiscum pervenerit..., decima pars ecclesiis et

sacerdotibus reddatur.» C. XVII: «Omnes deciman partem substantiæ

et laboris sui dent, tam nobiles quam ingenui, similiter et liti.»

_Voy._ aussi Capitul. Francofrod., ann. 794, c. XXIII.--Dès l'an 567,

on trouve mention de la dîme dans une lettre pastorale des évêques

de Touraine; une constitution de Clotaire et les Actes du concile de

Mâcon, en 588, la prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, Vº

DECIMÆ.]

[Note 279: Capitul. add. ad. leg. Langob., ann. 801, c. 1. «Volumus

primo, ut neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque

subdiaconi, neque quislibet de clero, de personis suis ad publica,

vel ad secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis

episcopis judicati justitiam faciant. «Cf. Capitul. Aquisgr., ann.

786, c. XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: Statutum est

a domino rege et S. Synodo, ut episcopi justitias faciant in suas

parochias... Comites quoque nostri veniant ad judicium episcorum.»]

Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne

furent qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne.

La grande guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les

Aquitains, celle de Charles contre les Saxons. Rien n'indique que

cette dernière ait été motivée, comme on a semblé le croire, par la

crainte d'une invasion. Sans doute il y avait eu constamment par

le Rhin une immigration des peuples germaniques. Ils passaient en

grand nombre pour trouver fortune dans la riche contrée de l'Ouest.

Ces recrues fortifiaient et renouvelaient sans cesse les armées des

Francs. Mais pour des invasions de tribus entières, comme celles qui

eurent lieu dans les derniers temps de l'empire romain, rien ne peut

faire soupçonner qu'un pareil fait ait accompagné l'élévation de la

seconde race, ni qu'elle fut menacée elle-même de le voir renouvelé à

l'avénement de Charlemagne.

Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races

franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour à mesure que

les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient

une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des

Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de

saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et

gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples

devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers

progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides.

Les hommes de _la terre Rouge_[280] comme s'appelaient fièrement

les Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs

_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts, où l'écureuil

courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne

voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_,

avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne.

Les Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et

divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas

trace de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements

d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie,

étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois

peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs

_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues;

_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du

Nord[281]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans

la _marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit

respecter la terre et soulever le soc.

[Note 280: Grimm.]

[Note 281: Grimm.]

Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles

croyances par la haine et la jalousie que les Francs leur

inspiraient. Les missionnaires, dont ceux-ci les fatiguaient, eurent

l'imprudence de les menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin,

qui prononça cette parole, eût été mis en pièces sans l'intercession

des vieillards saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes

gens ne brûlassent l'église que les Francs avaient construite à

Deventer[282]. Ceux-ci, qui peut-être souhaitaient un prétexte pour

brusquer par les armes la conversion de leurs voisins barbares,

marchèrent droit au principal sanctuaire des Saxons, au lieu où se

trouvaient la principale idole et les plus chers souvenirs de la

Germanie. L'Herman-saül[283], mystérieux symbole où l'on pouvait voir

l'image du monde ou de la patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette

statue, armée de pied en cap, portait de la main gauche une balance,

de la droite un drapeau où se voyait une rose, sur son bouclier un

lion commandant à d'autres animaux, à ses pieds un champ semé de

fleurs. Tous les lieux voisins étaient consacrés par le souvenir de

la grande et première victoire des Germains sur l'Empire[284].

[Note 282: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface

avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait

prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu:

deux anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon, qui

s'était agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même

attitude, les joues encore enflées de son souffle (Annales de Fulde).]

[Note 283: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]

[Note 284: Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univer.: «Les

lieux voisins de Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce

mémorable événement. Le champ qui est au pied de Teutberg s'appelle

encore Wintfeld, ou Champ de la Victoire; il est traversé par le

Rodenbech, ou Ruisseau de sang, et le Knochenbach, ou Ruisseau des

os, qui rappelle ces ossements trouvés, six ans après la défaite

de Varus, par les soldats de Germanicus venus pour leur rendre les

derniers honneurs. Tout près de là est Feldrom, le champ des Romains;

un peu plus loin, dans les environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou

mont d'Arminius, couvert des ruines d'un château qui porte le nom de

Harminsbourg, et sur les bords du Weser, dans le même comté de la

Lippe, on trouve Varenholz, le bois de Varus.]

Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils

auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent

le symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un

miracle. Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de

Charlemagne[285]. Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent

douze otages, un par tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et

ravagèrent la Hesse. On aurait tort si, d'après ce fait et tant

d'autres du même genre, on accusait les Saxons de perfidie.

Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux barbares, ceux

qui cédaient devaient être généralement la population attachée

au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les jeunes,

réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons du

Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en

restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin,

à Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et

fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg.

[Note 285: Éginhard. Annal. Ap. Script. Franc, V, 201. «Ne diutius

siti confectus laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut

quadam die, cum juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent,

prope montem qui castris erat contiguus tanta vis aquarum in

concavitate cujusdam torrentis eruperit, ut exercitui cuncto

sufficeret.»--Poetæ Saxonici Annal., l. I.]

L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se

soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé

à châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier.

Au printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre

la guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On

sait que sous les Carlovingiens, les évêques dominaient dans ces

assemblées. Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y

bâtit un fort[286]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux

qu'on trouva dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême.

Cette cérémonie, dont sans doute ils comprenaient à peine le

sens, ne semble pas avoir jamais inspiré beaucoup de répugnance

aux barbares païens. Ces populations, plus fières que fanatiques,

tenaient peut-être moins à leur religion qu'on ne l'a cru d'après

leur résistance. Sous Louis le Débonnaire, les hommes du Nord se

faisaient baptiser en foule; la difficulté n'était que de trouver

assez d'habits blancs; tel s'était fait baptiser trois fois pour

gagner trois habits[287].

[Note 286: Lippstadt.]

[Note 287: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua

d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal

cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à

l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé

de beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un

guerrier ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller

tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te

laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les

Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la

salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se

firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.]

Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons

par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec

ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui

pour la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la

Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois

pour revenir bientôt.

C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne

recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement

des Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des

émirs révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès

des Francs; ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs

campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche

de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien,

les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les

Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre

et des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays

et mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés

sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs, attaqués par ces

montagnards, perdirent beaucoup de monde dans ces ports difficiles,

dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à

homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et

semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite

solennelle des deux mondes.

La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire

d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent

beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les

plus distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins

aidèrent-ils; peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre

fut-elle achevée par les Basques aux montagnes. Le nom du fameux

Roland se trouve dans Éginhard sans autre explication: _Rotlandus

præfectus britannici limitis_[288]. La brèche immense qui ouvre les

Pyrénées sous les tours de Marboré, et d'où un oeil perçant pourrait

voir à son choix Toulouse ou Saragosse, n'est autre chose, comme on

sait, qu'un coup d'épée de Roland. Son cor fut pendant longtemps

gardé à Blaye sur la Garonne, ce cor dans lequel il soufflait

si furieusement, dit le poëte, lorsque ayant brisé sa Durandal,

il appela, jusqu'à ce que les veines de son col en rompissent,

l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de Mayence. Le

traître, dans ce poëme éminemment national, est un Allemand.

[Note 288: Éginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--_Voy._

aussi Éginhard. Annal. ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid.,

143.--Chroniques de Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques

ne parlent point de cette déroute.--Sur les poëmes Carlovingiens,

voyez le cours de M. Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: _Sur

le Roman de Roncevaux_, 1832.]

L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il

entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz,

et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des

Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait

avoir conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim,

les baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un

système régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée

de prêtres vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les

chroniques, fut partagé entre les abbés et les évêques[289]. Huit

grands et puissants évêchés furent successivement créés: Minden

et Halberstadt, Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck

et Paderborn (780-802): fondations à la fois ecclésiastiques et

militaires, où les chefs les plus dociles prendraient le titre de

comtes, pour exécuter contre leurs frères les ordres des évêques.

Des tribunaux élevés par toute la contrée durent poursuivre les

relaps, et leur faire comprendre à leurs dépens la gravité de ces

voeux qu'ils faisaient et violaient si souvent. C'est à ces tribunaux

que l'on fait remonter l'origine des fameuses cours Weimiques qui,

véritablement, ne se constituèrent qu'entre le XIIIe et le XVe

siècle[290]. Nous avons déjà vu que les nations germaniques faisaient

volontiers remonter leurs institutions à Charlemagne. Peut-être le

secret terrible de ces procédures aura-t-il rappelé vaguement, dans

l'imagination des peuples, les mesures inquisitoriales employées

jadis contre leurs aïeux par les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on

veut voir dans les cours Weimiques un reste d'anciennes institutions

germaniques, il est plus probable que ces tribunaux d'hommes libres

qui frappaient dans l'ombre un coupable plus fort que la loi, eurent

pour premier but de punir les traîtres qui passaient au parti de

l'étranger, qui lui sacrifiaient leur patrie et leurs dieux, et qui,

sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contrée. Mais

ils ne bravaient pas la flèche qui sifflait à leurs oreilles, sans

qu'aucune main semblât la guider; et plus d'un pâlissait au matin,

quand il voyait cloué à sa porte le signe funèbre qui l'appelait à

comparaître au tribunal invisible.

[Note 289: Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les

remit à la garde de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il

accordait la plus grande confiance. Vulfar avait été précédemment

revêtu des fonctions de Missus Dominicus en Champagne. Frodoard,

Hist. Remens., l. II, c. XVIII. «Le très-sage et très-habile Charles,

dit le biographe de Louis le Débonnaire, savait s'attacher les

évêques. Il établit par toute l'Aquitaine des comtes et des abbés,

et beaucoup d'autres encore, qu'on nomme _Vassi_, de la race des

Francs; il leur confia le soin du royaume, la défense des frontières

et le gouvernement des fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii,

c. 3, ap. Scr. Fr., VI, 88.--Les abbés remplissent ici des fonctions

militaires. Charlemagne écrit à un abbé de Saxe de venir avec des

hommes bien armés et des vivres pour trois mois. Caroli M. Espit.,

21, ap. Scr. Fr., V, 633.

Vita S. Sturmii, abassumptis at. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447.

«Karolus... universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam

illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima

beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum committitur.»

Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter

presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et

prædicarent.»--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.]

[Note 290: Grimm.]

Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant

qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des

barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout

renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide

défait les lieutenants de Charlemagne, près de Sonnethal (Vallée du

Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils

ont disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre

eux, qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent

suivre Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla,

ravagea, jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de

Charlemagne étaient des hommes d'église, imbus des idées de l'Empire,

gouvernement prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité,

sans intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs

que des criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent

la loi. Les quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à

Verden. Ceux qui essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits,

massacrés à Dethmold et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus

d'une fois dans ces contrées humides par les pluies, les inondations,

les boues profondes, s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant

l'hiver. Alors plus de feuilles qui dérobent le proscrit, les marais

durcis par la glace ne le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé

dans sa cabane, au foyer domestique, entre sa femme et ses enfants,

comme la bête fauve tapie au gîte et couvrant ses petits.

La Saxe resta tranquille pendant huit ans. Witikind lui-même s'était

rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les

nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le

palais même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les

Francs qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient

les assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui

nous sont peu connues, provoqua une conjuration des grands contre

Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté

de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait

rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas; l'un d'eux

eut l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le

Rhin vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine

quelques lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les

fit tuer sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de

Charlemagne s'associa aux grands pour renverser son père.

Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les

Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers

avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de

Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que

Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père.

Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent.

Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon

appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des

Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon

avec trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans

l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,

condamné à mort; puis rasé et enfermé au monastère de Jumiéges. La

Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi;

il en restait dans les montagnes du midi le duché de Bénévent, que

Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en

opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.

Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en

était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves,

il s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de

seconder les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves

donnèrent des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est

entre l'Elbe et l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.

Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la

Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,

cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui

de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec.

Tous les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes

des Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois

qui couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacées;

il y avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles

des Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants,

les plus inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce

camp, d'après un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou

quinze lieues de tour[291], comme les villes de l'Orient, Ninive ou

Babylone: tel est le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul

camp, le reste en pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des

Turcs au VIe siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or

au milieu du désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se

faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.

[Note 291: Monach. S. Galli, l. II, c. II. «Terra Huorum novem

circulis cingebatur... Tam latus fuit unus circulus... quantum est

spatium de castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant

locatæ, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem

quoque ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis

latæ erant constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter

ut primus erat exstructus; vigenti milliaria Teutonica quæ sunt

quadraginta Italica, ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad

nonum; quamvis ipsi circuli alius alio multo contractiores fuerunt...

Ad has ergo munitiones per ducentos et eo amplius annos, qualescumque

omnium occidentialum divitias congregantes... orbem occiduum pene

vacuum dimiserunt.»]

Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs

sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois

armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations

qu'il rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de

ces cabanes? Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans

ces déserts contre un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où

rencontrer. Mais ce qu'on rencontrait partout, c'étaient les plaines

humides, les marais, les fleuves débordés. L'armée des Francs y

laissa tous ses chevaux.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 27 / 30 段