unusquisque suam deciman donet, atque per jussionem pontificis
dispensetur.»--Capitulatio de Saxon., ann. 791, c. XVI: «Undecunque
census aliquid ad fiscum pervenerit..., decima pars ecclesiis et
sacerdotibus reddatur.» C. XVII: «Omnes deciman partem substantiæ
et laboris sui dent, tam nobiles quam ingenui, similiter et liti.»
_Voy._ aussi Capitul. Francofrod., ann. 794, c. XXIII.--Dès l'an 567,
on trouve mention de la dîme dans une lettre pastorale des évêques
de Touraine; une constitution de Clotaire et les Actes du concile de
Mâcon, en 588, la prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, Vº
DECIMÆ.]
[Note 279: Capitul. add. ad. leg. Langob., ann. 801, c. 1. «Volumus
primo, ut neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque
subdiaconi, neque quislibet de clero, de personis suis ad publica,
vel ad secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis
episcopis judicati justitiam faciant. «Cf. Capitul. Aquisgr., ann.
786, c. XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: Statutum est
a domino rege et S. Synodo, ut episcopi justitias faciant in suas
parochias... Comites quoque nostri veniant ad judicium episcorum.»]
Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne
furent qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne.
La grande guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les
Aquitains, celle de Charles contre les Saxons. Rien n'indique que
cette dernière ait été motivée, comme on a semblé le croire, par la
crainte d'une invasion. Sans doute il y avait eu constamment par
le Rhin une immigration des peuples germaniques. Ils passaient en
grand nombre pour trouver fortune dans la riche contrée de l'Ouest.
Ces recrues fortifiaient et renouvelaient sans cesse les armées des
Francs. Mais pour des invasions de tribus entières, comme celles qui
eurent lieu dans les derniers temps de l'empire romain, rien ne peut
faire soupçonner qu'un pareil fait ait accompagné l'élévation de la
seconde race, ni qu'elle fut menacée elle-même de le voir renouvelé à
l'avénement de Charlemagne.
Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour à mesure que
les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des
Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de
saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et
gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples
devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers
progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides.
Les hommes de _la terre Rouge_[280] comme s'appelaient fièrement
les Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs
_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts, où l'écureuil
courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_,
avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne.
Les Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas
trace de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements
d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie,
étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois
peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues;
_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
Nord[281]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans
la _marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit
respecter la terre et soulever le soc.
[Note 280: Grimm.]
[Note 281: Grimm.]
Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles
croyances par la haine et la jalousie que les Francs leur
inspiraient. Les missionnaires, dont ceux-ci les fatiguaient, eurent
l'imprudence de les menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin,
qui prononça cette parole, eût été mis en pièces sans l'intercession
des vieillards saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes
gens ne brûlassent l'église que les Francs avaient construite à
Deventer[282]. Ceux-ci, qui peut-être souhaitaient un prétexte pour
brusquer par les armes la conversion de leurs voisins barbares,
marchèrent droit au principal sanctuaire des Saxons, au lieu où se
trouvaient la principale idole et les plus chers souvenirs de la
Germanie. L'Herman-saül[283], mystérieux symbole où l'on pouvait voir
l'image du monde ou de la patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette
statue, armée de pied en cap, portait de la main gauche une balance,
de la droite un drapeau où se voyait une rose, sur son bouclier un
lion commandant à d'autres animaux, à ses pieds un champ semé de
fleurs. Tous les lieux voisins étaient consacrés par le souvenir de
la grande et première victoire des Germains sur l'Empire[284].
[Note 282: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface
avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu:
deux anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon, qui
s'était agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même
attitude, les joues encore enflées de son souffle (Annales de Fulde).]
[Note 283: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]
[Note 284: Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univer.: «Les
lieux voisins de Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce
mémorable événement. Le champ qui est au pied de Teutberg s'appelle
encore Wintfeld, ou Champ de la Victoire; il est traversé par le
Rodenbech, ou Ruisseau de sang, et le Knochenbach, ou Ruisseau des
os, qui rappelle ces ossements trouvés, six ans après la défaite
de Varus, par les soldats de Germanicus venus pour leur rendre les
derniers honneurs. Tout près de là est Feldrom, le champ des Romains;
un peu plus loin, dans les environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou
mont d'Arminius, couvert des ruines d'un château qui porte le nom de
Harminsbourg, et sur les bords du Weser, dans le même comté de la
Lippe, on trouve Varenholz, le bois de Varus.]
Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils
auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent
le symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un
miracle. Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de
Charlemagne[285]. Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent
douze otages, un par tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et
ravagèrent la Hesse. On aurait tort si, d'après ce fait et tant
d'autres du même genre, on accusait les Saxons de perfidie.
Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux barbares, ceux
qui cédaient devaient être généralement la population attachée
au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les jeunes,
réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons du
Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en
restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin,
à Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg.
[Note 285: Éginhard. Annal. Ap. Script. Franc, V, 201. «Ne diutius
siti confectus laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut
quadam die, cum juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent,
prope montem qui castris erat contiguus tanta vis aquarum in
concavitate cujusdam torrentis eruperit, ut exercitui cuncto
sufficeret.»--Poetæ Saxonici Annal., l. I.]
L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé
à châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier.
Au printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre
la guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On
sait que sous les Carlovingiens, les évêques dominaient dans ces
assemblées. Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y
bâtit un fort[286]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux
qu'on trouva dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême.
Cette cérémonie, dont sans doute ils comprenaient à peine le
sens, ne semble pas avoir jamais inspiré beaucoup de répugnance
aux barbares païens. Ces populations, plus fières que fanatiques,
tenaient peut-être moins à leur religion qu'on ne l'a cru d'après
leur résistance. Sous Louis le Débonnaire, les hommes du Nord se
faisaient baptiser en foule; la difficulté n'était que de trouver
assez d'habits blancs; tel s'était fait baptiser trois fois pour
gagner trois habits[287].
[Note 286: Lippstadt.]
[Note 287: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal
cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à
l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé
de beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
guerrier ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les
Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se
firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.]
Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui
pour la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la
Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois
pour revenir bientôt.
C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne
recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement
des Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des
émirs révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès
des Francs; ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs
campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien,
les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les
Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre
et des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays
et mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés
sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs, attaqués par ces
montagnards, perdirent beaucoup de monde dans ces ports difficiles,
dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à
homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et
semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite
solennelle des deux mondes.
La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent
beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les
plus distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins
aidèrent-ils; peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre
fut-elle achevée par les Basques aux montagnes. Le nom du fameux
Roland se trouve dans Éginhard sans autre explication: _Rotlandus
præfectus britannici limitis_[288]. La brèche immense qui ouvre les
Pyrénées sous les tours de Marboré, et d'où un oeil perçant pourrait
voir à son choix Toulouse ou Saragosse, n'est autre chose, comme on
sait, qu'un coup d'épée de Roland. Son cor fut pendant longtemps
gardé à Blaye sur la Garonne, ce cor dans lequel il soufflait
si furieusement, dit le poëte, lorsque ayant brisé sa Durandal,
il appela, jusqu'à ce que les veines de son col en rompissent,
l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de Mayence. Le
traître, dans ce poëme éminemment national, est un Allemand.
[Note 288: Éginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--_Voy._
aussi Éginhard. Annal. ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid.,
143.--Chroniques de Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques
ne parlent point de cette déroute.--Sur les poëmes Carlovingiens,
voyez le cours de M. Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: _Sur
le Roman de Roncevaux_, 1832.]
L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz,
et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait
avoir conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim,
les baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un
système régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée
de prêtres vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les
chroniques, fut partagé entre les abbés et les évêques[289]. Huit
grands et puissants évêchés furent successivement créés: Minden
et Halberstadt, Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck
et Paderborn (780-802): fondations à la fois ecclésiastiques et
militaires, où les chefs les plus dociles prendraient le titre de
comtes, pour exécuter contre leurs frères les ordres des évêques.
Des tribunaux élevés par toute la contrée durent poursuivre les
relaps, et leur faire comprendre à leurs dépens la gravité de ces
voeux qu'ils faisaient et violaient si souvent. C'est à ces tribunaux
que l'on fait remonter l'origine des fameuses cours Weimiques qui,
véritablement, ne se constituèrent qu'entre le XIIIe et le XVe
siècle[290]. Nous avons déjà vu que les nations germaniques faisaient
volontiers remonter leurs institutions à Charlemagne. Peut-être le
secret terrible de ces procédures aura-t-il rappelé vaguement, dans
l'imagination des peuples, les mesures inquisitoriales employées
jadis contre leurs aïeux par les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on
veut voir dans les cours Weimiques un reste d'anciennes institutions
germaniques, il est plus probable que ces tribunaux d'hommes libres
qui frappaient dans l'ombre un coupable plus fort que la loi, eurent
pour premier but de punir les traîtres qui passaient au parti de
l'étranger, qui lui sacrifiaient leur patrie et leurs dieux, et qui,
sous son patronage, bravaient les vieilles lois de la contrée. Mais
ils ne bravaient pas la flèche qui sifflait à leurs oreilles, sans
qu'aucune main semblât la guider; et plus d'un pâlissait au matin,
quand il voyait cloué à sa porte le signe funèbre qui l'appelait à
comparaître au tribunal invisible.
[Note 289: Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les
remit à la garde de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il
accordait la plus grande confiance. Vulfar avait été précédemment
revêtu des fonctions de Missus Dominicus en Champagne. Frodoard,
Hist. Remens., l. II, c. XVIII. «Le très-sage et très-habile Charles,
dit le biographe de Louis le Débonnaire, savait s'attacher les
évêques. Il établit par toute l'Aquitaine des comtes et des abbés,
et beaucoup d'autres encore, qu'on nomme _Vassi_, de la race des
Francs; il leur confia le soin du royaume, la défense des frontières
et le gouvernement des fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii,
c. 3, ap. Scr. Fr., VI, 88.--Les abbés remplissent ici des fonctions
militaires. Charlemagne écrit à un abbé de Saxe de venir avec des
hommes bien armés et des vivres pour trois mois. Caroli M. Espit.,
21, ap. Scr. Fr., V, 633.
Vita S. Sturmii, abassumptis at. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447.
«Karolus... universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam
illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima
beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum committitur.»
Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter
presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et
prædicarent.»--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.]
[Note 290: Grimm.]
Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant
qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des
barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide
défait les lieutenants de Charlemagne, près de Sonnethal (Vallée du
Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils
ont disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre
eux, qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent
suivre Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla,
ravagea, jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de
Charlemagne étaient des hommes d'église, imbus des idées de l'Empire,
gouvernement prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité,
sans intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs
que des criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent
la loi. Les quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à
Verden. Ceux qui essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits,
massacrés à Dethmold et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus
d'une fois dans ces contrées humides par les pluies, les inondations,
les boues profondes, s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant
l'hiver. Alors plus de feuilles qui dérobent le proscrit, les marais
durcis par la glace ne le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé
dans sa cabane, au foyer domestique, entre sa femme et ses enfants,
comme la bête fauve tapie au gîte et couvrant ses petits.
La Saxe resta tranquille pendant huit ans. Witikind lui-même s'était
rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les
nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le
palais même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les
Francs qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient
les assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui
nous sont peu connues, provoqua une conjuration des grands contre
Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté
de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait
rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas; l'un d'eux
eut l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le
Rhin vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine
quelques lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les
fit tuer sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de
Charlemagne s'associa aux grands pour renverser son père.
Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers
avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de
Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que
Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père.
Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent.
Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon
appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon
avec trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans
l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
condamné à mort; puis rasé et enfermé au monastère de Jumiéges. La
Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi;
il en restait dans les montagnes du midi le duché de Bénévent, que
Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.
Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves,
il s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de
seconder les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves
donnèrent des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est
entre l'Elbe et l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.
Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la
Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui
de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec.
Tous les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes
des Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois
qui couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacées;
il y avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles
des Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants,
les plus inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce
camp, d'après un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou
quinze lieues de tour[291], comme les villes de l'Orient, Ninive ou
Babylone: tel est le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul
camp, le reste en pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des
Turcs au VIe siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or
au milieu du désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se
faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.
[Note 291: Monach. S. Galli, l. II, c. II. «Terra Huorum novem
circulis cingebatur... Tam latus fuit unus circulus... quantum est
spatium de castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant
locatæ, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem
quoque ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis
latæ erant constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter
ut primus erat exstructus; vigenti milliaria Teutonica quæ sunt
quadraginta Italica, ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad
nonum; quamvis ipsi circuli alius alio multo contractiores fuerunt...
Ad has ergo munitiones per ducentos et eo amplius annos, qualescumque
omnium occidentialum divitias congregantes... orbem occiduum pene
vacuum dimiserunt.»]
Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs
sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations
qu'il rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de
ces cabanes? Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans
ces déserts contre un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où
rencontrer. Mais ce qu'on rencontrait partout, c'étaient les plaines
humides, les marais, les fleuves débordés. L'armée des Francs y
laissa tous ses chevaux.