fut par lui placé dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin,
qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et
la défaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonça au prudent Charles
la mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé
devant lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du
fruit de ses travaux. Et comme le messager répondit: Seigneur,
pas plus de deux livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et,
ne pouvant contenir dans son sein sa vivacité, il laissa malgré
lui échapper, devant le roi, cette exclamation: Pauvre viatique,
pour un si long voyage! Charles, le plus modéré des hommes, après
avoir réfléchi quelques instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu
avais cet évêché, ferais-tu de plus grandes provisions pour cette
longue route? Le clerc, la bouche béante à ces paroles comme à des
raisins de primeur qui lui tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses
pieds et s'écria: Seigneur, je m'en remets, là-dessus, à la volonté
de Dieu et à votre pouvoir. Et le roi lui dit: Tiens-toi sous le
rideau qui pend là derrière moi; tu vas entendre combien tu as
de protecteurs. En effet, à la nouvelle de la mort de l'évêque,
les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs ou de la mort
d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les uns des
autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de l'empereur.
Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le monde, disant
qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme. Enfin, la
reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis elle
vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir l'évêché pour son propre
clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus gracieux,
disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais qu'il
ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme font
toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la volonté
de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse voix,
elle s'efforçait de fléchir, par ses minauderies, l'âme inébranlable
de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur, pourquoi perdre
l'évêché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie, mon très-doux
seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez plutôt à mon
clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que Charles
avait placé derrière le rideau, près de son siége, pour écouter les
sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi lui-même
avec le rideau, s'écria d'un ton lamentable: Tiens ferme, seigneur
roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que Dieu
t'a confiée. Alors ce courageux ami de la vérité lui ordonna de se
montrer, et lui dit: Reçois cet évêché, et aie bien soin d'envoyer,
et devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de plus grandes
aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne
revient pas[307].»
[Note 307: Moine de Saint-Gall.--_Voy._ l'amusante histoire d'un
pauvre semblablement élevé par Charles à un riche évêché.]
Toutefois, quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les
étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop
besoin des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres,
pour se faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il
voulut même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue,
et fit recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[308].
Peut-être y cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de
ses soldats; c'est ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant
plus à son réveil, s'est cherchée dans les Niebelungen. Le costume
germanique fut toujours celui de Charlemagne[309], je pense qu'il
n'eût pas été politique de se présenter autrement aux soldats.
[Note 308: Eghin. in Kar. M., c. XXIX. «Barbara et antiquissima
carmina, quibus veterum regum actus ac bella canebantur,
scripsit, memoriæque mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii
sermonis.»--Suivant Éginhard (c. XIV) Charlemagne donna aux mois
des noms significatifs dans la langue allemande (mois d'hiver,
mois de boue, etc.); mais, selon la remarque de M. Guizot, on les
trouve en usage chez différents peuples germains, avant le temps de
Charlemagne.]
[Note 309: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement
habituel et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère
empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les
Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux
écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna
de ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très-longs et larges
manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la
pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature,
j'ai les jambes gelées.» Moine de Saint-Gall.]
Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
latine[310], formant la hiérarchie de ses officiers d'après celles
des ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé,
rien n'est plus imposant. L'Assemblée générale de la nation, tenue
régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une
part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le
roi; puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait
qu'à s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se
tenaient sous la présidence des _missi dominici_. Ceux-ci étaient
les yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui,
parcourant sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout
abus. Au-dessous des _missi_, les comtes présidaient les assemblées
inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des _boni
homines_, jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore
existaient d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers;
que dis-je, les moindres bénéficiers, les intendants des fermes
royales, tenaient des plaids comme les comtes.
[Note 310: Eginh. in Kar. M., c. XXV. «Latinam ita didicit, ut
æque illa ac patria lingua orare esset solitus; græcam vero melius
intelligere quam pronunciare poteret.»--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr.
Fr. V, 176:
..... Solitus lingua sæpe est orare latina;
Nec græcæ prorsus nescius extiterat.
«Telle était sa faconde, qu'il en ressemblait à un pédagogue (ut
didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).»]
Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne
manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier.
Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient
pas générales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes,
les évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans
les lointaines expéditions d'où il date ses capitulaires, qu'ils
gravissent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs
équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe.
Le peuple encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des
populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas
ici un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui
suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande
nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient
les trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assemblées des
comtes, les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les
composent sont élus par les comtes avec le consentement du peuple:
le comte peut les déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains
jugeant leurs pairs; ils ont plutôt l'air de pauvres décurions,
présidés, dirigés par un agent impérial. La triste image de l'empire
romain se reproduit dans cette jeune caducité de l'empire barbare.
Oui, l'Empire est restauré; il ne l'est que trop: le comte tient
la place des duumvirs, l'évêque rappelle le _défenseur des cités_,
et ces _hérimans_ (hommes d'armée), qui laissent leurs biens pour
se soustraire aux accablantes obligations qu'il leur impose, ils
reproduisent les curiales romains[311], propriétaires libres, qui
trouvaient leur salut à quitter leur propriété, à fuir, à se faire
soldats, prêtres, et que la loi ne savait comment retenir.
[Note 311: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
terre, l'hériman, de trente-six à quarante-huit.]
La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du
blé, le bas prix des bestiaux indique assez que la terre reste en
pâturage[312]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne
rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de
vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à
se donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme
libre se réfugie chaque jour.
[Note 312: Un boeuf, ou six boisseaux de froment, valaient deux sous;
cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix sous; six
boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze sous (M.
Desmichels).]
Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente
rapide où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il
eut l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les
corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.»
Les capitulaires sont en général des lois administratives, des
ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai,
une partie législative assez considérable, qui semble destinée à
remplir ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes,
qui portent tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire
les capitulaires des anciens rois Francs. Il est peu probable que
les Pepin, que Clotaire II et Dagobert, aient laissé si peu de
capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point
laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à
Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient
péri. Le compilateur eût passé pour le législateur. La discordance
du langage et des formes qui frappe dans les capitulaires, tend à
fortifier cette conjecture.
La partie originale des capitulaires, c'est celle qui touche
l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les
circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel
empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont
toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour
ainsi dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation
canonique fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que
les prêtres ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît
mieux encore aux conseils moraux et religieux, dont cette législation
est semée; C'est le ton pédantesque[313] des lois wisigothiques,
faites comme on le sait, par les évêques. Charlemagne, comme les
rois des Wisigoths, donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en
leur attribuant le droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de
leur diocèse. Quelques passages des capitulaires qui condamnent les
abus de l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter
de la toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés
par les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central,
naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne,
ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres
qui ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à
ce clergé sans titre, qui formait son conseil habituel.
[Note 313: On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802,
ap. Scr. Fr., V, 659. «Placuit ut unusquisque ex propria persona se
in sancto Dei servitio secundum Dei præceptum et secundum sponsionem
suam pleniter conservare studeat secundum intellectum et vires suas;
quia ipse domnus imperator non omnibus singulariter necessariam
potest exhibere curam.» Capitul. anni 806, ibid. 677. «Cupiditas in
bonam partem potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum,
etc.--Avaritia est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et
juxta apostolum, hæc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent
qui per varias circumventiones lucrandi causa inhoneste res quaslibet
congregare decertant.»]
Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions
dans les capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne,
relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une
longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec
l'église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils
adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
_Carolins_ contre l'adoration des images[314]. Trois cents évêques
condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient
d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux
de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence, lorsque
l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta
au symbole de Nicée, que le Saint-Esprit procède aussi du Fils
(_Filioque_).
[Note 314: Carol. libr. I, c. XXI. «Solus igitur Deus colendus, solus
adorandus, solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur:
exaltatum est nomen ejus solius, etc.»]
Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'empire
Romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule
tout doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume
d'Aquitaine, ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes
les spoliations de Pepin[315], son père lui en fit un reproche; mais
il ne fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de
soi-même. L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les
hommes et les terres échappaient peu à peu au pouvoir royal, pour se
donner aux grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs
locaux qui allaient constituer la république féodale.
[Note 315: Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation
du domaine que Charlemagne reprocha à son fils. Ce domaine avait
dû se former de toutes les violences de la conquête. Le caractère
scrupuleux de Louis, et les réparations qu'il fit plus tard à
d'autres nations maltraitées par les Francs, autorisent à interpréter
ainsi sa conduite en Aquitaine. Voici le texte de l'historien
contemporain: «In tantum largus, ut antea nec in antiquis libris nec
in modernis temporibus auditum est, ut villas regias quæ erant et avi
et tritavi (Pepin et Charles Martel), fidelibus suis tradidit eas in
possessiones sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore.» Theganus, de
gestis Ludov. Pii, c. XIX. ap. Scr. Fr. VI, 78.]
Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté
en vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé
de l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment
toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
Derrière les Saxons et les Bavarois, Charlemagne avait trouvé les
Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière
l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
image du Nord, qu'on avait trop oubliée. Ceux-ci, les vrais Germains,
viennent demander compte aux Germains bâtards, qui se sont faits
Romains, et s'appellent l'Empire.
Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule
narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans
le port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs,
africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à
la légèreté de leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands,
dit-il, mais de cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais
l'empereur s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la
fenêtre qui regardait l'Orient, et demeura très-longtemps le visage
inondé de larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux
grands qui l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je
pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces
misérables pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi
vivant, ils ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté
d'une violente douleur[316], quand je prévois tout ce qu'ils feront
de maux à mes neveux et à leurs peuples.»
[Note 316: Moine de Saint-Gall.]
Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques
et sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, se
remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
des hommes pour les repousser. Autre invasion: «L'empereur assemble
des hommes en Gaule, en Germanie[317],» et bâtit dans la Frise la
ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte lentement la main à
ses blessures, pour parer les coups déjà reçus.
[Note 317: Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59.»Nuntium
accepit classem ec de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes
circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...»--Ibid.
ad ann. 809. «Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines
congregasset...»]
«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui.
Les Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus
tributaires; il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des
troupes nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour.
Quelques vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait
pas cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé
quelque chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort
prématurée[318].»
[Note 318: Eginh in Kar. M., c. XIV. «Godefridus adeo vana spe
inflatus erat, ut totius sibi Germaniæ promitteret potestatem,
etc.»--_V._ aussi Annal. Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann.
Contract., ibid. 366.]
Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment
l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de
partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera
l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
tourne contre Charlemagne: ses deux aînés meurent, et il faut qu'il
laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
PRÉFACE I
LIVRE PREMIER
CELTES--IBÈRES--ROMAINS
CHAPITRE PREMIER
CELTES ET IBÈRES. 1
Race gauloise ou celtique; génie sympathique; tendance à
l'action; ostentation et rhétorique. 2
Race ibérienne; génie moins sociable; esprit de résistance. 3
Les Galls refoulent les Ibères et les suivent au delà des
Pyrénées et des Alpes. 5
Colonies dans le midi de la Gaule. 6
1º Établissements des Phéniciens. 6
2º Établissements des Ioniens de Phocée. Marseille. 7
Invasions celtiques dans le nord de la Gaule. 8
1º Invasions et établissements des Kymrys. Supériorité morale
des Kymrys sur les Galls. Druidisme. 9
Passage des Galls, puis des Kymrys, en Italie. Guerre contre
les Étrusques. Lutte de la tribu contre la cité. 9
Intervention des Romains. Prise de Rome, 388. 10
Revers des Gaulois; victoires de la cité sur la tribu. 12
2º Invasion des Belges ou Bolg. Leurs établissements dans le
Languedoc. 13
Expéditions des Gaulois en Grèce et en Asie. 14
Gaulois mercenaires. 15
Insurrection des Gaulois d'Italie, Boïes et Insubres. 16
222. Rome accable les Boïes, puis les Insubres. 18
Hannibal relève les Gaulois. 20
201-170. Ruine des Boïes et Insubres. L'Italie fermée aux
Gaulois. 20
Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates. 21
Première expédition des Romains dans la Gaule. 21
112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Défaites des
Romains. 23
102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres. 27
ÉCLAIRCISSEMENTS.
Sur les Ibères ou Basques. 33
CHAPITRE II
ÉTAT DE LA GAULE DANS LE SIÈCLE QUI PRÉCÈDE LA
CONQUÊTE.--DRUIDISME.--CONQUÊTE DE CÉSAR. 43
Première religion des Galls. Culte de la nature. 44
Religion des Kymrys ou druidisme. Dogme moral de l'immortalité
de l'âme, des peines et des récompenses. 45
Science druidique. Astrologie, médecine. Samolus, gui, oeuf
de serpent. 46
Prêtresses et prophétesses. Vierges de Sein. Sacrifices
humains. 48
Hiérarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes. 50
Assemblée des druides dans le pays des Carnutes. 50
Impuissance du druidisme pour fonder une société. La Gaule lui
échappe. Triomphe de l'esprit du clan. 51
César.--État intérieur de la Gaule. Deux partis: 1º le parti
gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Séquanes); 2º le
parti kymrique ou du druidisme (Édues, etc.); l'hérédité et
l'élection. 52
Les Séquanes appellent contre les Édues les Suèves, qui
oppriment les uns et les autres. 53
Un Édue, Dumnorix, appelle les Helvètes. 54
Un druide, frère de Dumnorix, appelle les Romains. 54
58. César repousse les Helvètes et chasse les Suèves. 55
Les Gaulois du Nord se coalisent contre César, appelé par
les Édues, les Sénons et les Rhèmes. 56
57. Guerre pénible de César contre les peuples de la Belgique. 56
56. Il réduit les tribus des rivages et l'Armorique. 58
55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule,
dans la Germanie et dans la Bretagne. 59
1º César passe le Rhin. 59
2º Il passe en Bretagne. 60
54-53. L'insurrection éclate en Gaule de toutes parts. 61
Soulèvement et extermination des Éburons. 62
52. Soulèvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes,
Arvernes, etc.). 62
César accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum. 63
Soulèvement des Édues. 64
César assiége dans Alésia le Vercingétorix. 65
51. Il la prend et réduit rapidement la Gaule. 66
ÉCLAIRCISSEMENTS.
Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de
Galles. 68
CHAPITRE III
LA GAULE SOUS L'EMPIRE.--DÉCADENCE DE L'EMPIRE.--GAULE
CHRÉTIENNE. 77
César, génie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer
les Gaulois dans la cité. 77
Antoine, imitateur de César. Réaction d'Octave; il repousse les
Gaulois de la cité, et impose à la Gaule la forme romaine. 78
Association du paganisme romain à la religion gallique. 79
Persécution du druidisme. La Gaule soulevée par les Trévires
et les Édues. 79
Caligula, Claude, Néron, descendants d'Antoine, favorables aux
vaincus. 83
Caligula, né à Trèves, institue les jeux du Rhône à Lyon. 84
Claude, né à Lyon; il rouvre la cité aux Gaulois. 84
Persécution des druides. Réduction de la Bretagne. 86
Néron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius. 86
Révoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien. 87
Relations de Rome et de la Gaule. Action réciproque. 89
Influence de la Gaule sur les destinées de l'Empire. Empereurs
gaulois. 92
Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc. 94
Décadence de l'Empire. La faute n'en est point aux empereurs ni
à l'administration. 99
Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction
graduelle et nécessaire de la population esclave. 99
Point d'industrie. La société absorbe et ne produit rien.
Misère universelle, fiscalité intolérable. 102
Révolte des _Bagaudes_. 104
Constantin. Espoir de l'Empire. 105
Dépopulation croissante. Misère des Curiales. 107
Condamnation de la société antique. 112
Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cité_. 113
Le christianisme y a mis l'ordre ecclésiastique. 114
Les moines de Saint-Benoît commencent le travail libre. 115
La nationalité gauloise se réveille dans le christianisme. 116
Un grec fonde la mystique église de Lyon. 118
Saint Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. 119
Idée de la personnalité libre, loi de la philosophie celtique,
posée par le breton Pélage. 121
Les Pélagiens, disciples d'Origène. Sympathie du génie grec et
du génie gaulois. 122
Lutte de saint Augustin contre les Pélagiens. 124
Semi-pélagianisme de la Provence. 125
Le rationalisme des Pélagiens était prématuré. 126
ÉCLAIRCISSEMENTS.
Sur la légende de saint Martin. 127
CHAPITRE IV
RÉCAPITULATION.--SYSTÈMES DIVERS.--INFLUENCE DES RACES
INDIGÈNES,--DES RACES ÉTRANGÈRES.--SOURCES CELTIQUES ET LATINES
DE LA LANGUE FRANÇAISE.--DESTINÉE DE LA RACE CELTIQUE. 136
Systèmes divers. Les uns rapportent tout le développement de
la nationalité française à l'élément indigène, les autres
à l'influence étrangère. 137
Défaut commun de ces deux systèmes exclusifs. 138
Récapitulation. Gaëls, Ibères, Kymrys, Bolgs, Grecs, Romains. 139
La France résulte du travail de la liberté sur ces éléments. 143
N'a-t-on pas exagéré l'influence grecque et l'influence
romaine? 143
Est-il vrai que la langue latine ait été universelle? 144
De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu
présenter avec les modernes dialectes celtiques. 148
Ténacité des races celtiques. 152
Destinée malheureuse des races restées pures. 155
Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'Écosse. 155
ÉCLAIRCISSEMENTS.
Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de
l'Angleterre. 170
Sur les pierres celtiques. 173
Sur les Bardes. 177
LIVRE II
LES ALLEMANDS
CHAPITRE PREMIER
MONDE GERMANIQUE.--INVASION.--MÉROVINGIENS. 179
Monde germanique, flottant et vague. 179
Première Allemagne, ou Allemagne suévique. 180
L'invasion des tribus odiniques (Goths, Lombards,
Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute. 183
Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires. 184
Saxons; Ases, descendants des dieux. 185
Génie impersonnel de la race germanique. 187
L'héroïsme commun aux barbares n'a-t-il pas été pris à tort
pour le caractère propre des Germains? 187
Esprit d'aventure des temps héroïques. Sigurd. 190