Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve

aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde

païen de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le

Colomb et le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre

arme que sa foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque,

passant tant de fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des

nations; c'est par lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec

les tribus germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la

civilisation, attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son

insu la route aux armées de Charlemagne, comme les missionnaires

du XVIe siècle ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il

éleva sur le Rhin la métropole du christianisme allemand, l'église

de Mayence, l'église de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église

des reliques, la cité sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde,

fondée par lui au plus profond de la barbarie germanique, devint la

lumière de l'Occident, et enseigna ses maîtres. Premier archevêque

de Mayence, c'est du pape qu'il voulut tenir le gouvernement de ce

nouveau monde chrétien qu'il avait créé. Par son serment, il se

voue lui et ses successeurs au prince des apôtres, «qui seul doit

donner le pallium aux évêques[263].» Cette soumission n'a rien de

servile. Le bon Winfried demande au pape, dans sa simplicité, s'il

est vrai que lui, pape, il viole les canons et tombe dans le péché

de simonie[264]; il l'engage à faire cesser les cérémonies païennes

que le peuple célèbre encore à Rome, au grand scandale des Allemands.

Mais le principal objet de sa haine, ce sont les Scots (nom commun

des Écossais et des Irlandais). Il condamne leur principe du mariage

des prêtres. Il dénonce au pape, tantôt le fameux Virgile, évêque de

Saltzburg, celui qui le premier devina que la terre est ronde, tantôt

un prêtre nommé Samson, qui supprime le baptême. Clément, autre

Irlandais, et le Gaulois Adalbert, troublent aussi l'Église. Adalbert

érige des oratoires et des croix près des fontaines (peut-être

aux anciens autels druidiques); le peuple y court et déserte les

églises[265]; cet Adalbert est si révéré qu'on se dispute comme

des reliques ses ongles et ses cheveux. Autorisé par une lettre

qu'il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des anges dont le nom est

inconnu; il sait d'avance les péchés des hommes et n'écoute pas

leur confession. Winfried, implacable ennemi de l'Église celtique,

obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent enfermer Adalbert. Ce

zèle âpre et farouche était au moins désintéressé. Après avoir fondé

neuf évêchés et tant de monastères, au comble de sa gloire, à l'âge

de soixante-treize ans, il résigna l'archevêché de Mayence à son

disciple Lulle, et retourna simple missionnaire dans les bois et

les marais de la Frise païenne, où il avait quarante ans auparavant

prêché la première fois. Il y trouva le martyre.

[Note 263: Bonifac., Epist. 105: «Decrevimus in nostro synodali

conventu et confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et

subjectionem Romanæ Ecclesiæ, fine tenus vitæ nostræ, velle servare:

sancto Petro et vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia

ab illa sede quærere: et per omnia, præcepta Petri canonice sequi

desiderare, ut inter oves sibi commendatas numeremur.»]

[Note 264: Le pape écrit à Boniface: «Talia nobis a te referuntur,

quasi nos corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones

studeamus: ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam

hæresim incidamus, expetentes et accipientes ab illis præmia, quibus

tribuimus pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps

tale aliquid minime scribas...» Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III, 75.]

[Note 265: Saint Boniface écrit au pape Zacharie: «Maximus mihi labor

fuit adversus duos hæreticos pessimos.... unus qui dicitur Adelbert,

natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit

quoque (Adelbert) cruciculas et oratoriola in campis, et ad

fontes...; ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum te

portandum cum reliquiis S. Petri, principis apostolorum.» Epist. 135.]

Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du

pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce

fils de Charles Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères

au mont Cassin, et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de

l'Église. Il réparait les spoliations de Charles Martel; il était

l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à

faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais,

depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de

roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans

leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient[266]

une vaine ombre de la royauté. Ce n'était guère qu'au printemps, à

l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,

qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi

chevelu, barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes

obligés de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char

germanique, attelé de boeufs, comme celui de la déesse Hertha. Parmi

tant de révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs,

vaincus, leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître,

sans remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur

quittait son roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux.

Généralement ces pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants

d'une race énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des

excès de leurs pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette

innocence, dut inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté

royale, du droit du roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un

être irréprochable, peut-être comme un compagnon de ses misères,

auquel il ne manquait que le pouvoir pour en être le réparateur. Et

le silence même de l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet

être taciturne semblait garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs

contrées encore, le peuple croit qu'il y a quelque chose de divin

dans les idiots comme autrefois les païens reconnaissaient la

divinité dans les bêtes.

[Note 266: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad

dans la décadence, ou le daïmo au Japon.]

Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent

deux rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au

commencement de la dynastie carlovingienne. Ordinairement deux frères

règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et

Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon,

frère de Pepin le Bref), il est exclu du partage.

Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux

prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, le parent de tant

d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.

Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église,

Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs

des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre

l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté

de prédication pour les missionnaires[267], et laissant faire au

temps. Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne

était venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les

Alpes, força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non

pas à l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape[268], les villes

de Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il

fallait que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre,

pour que Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées

d'un prêtre.

[Note 267: De plus un tribut de trois cents chevaux. Annal. Met.,

ap. Scrip. Fr., V, 336. Le cheval était la principale victime

qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie (Epist.

142) recommande à Boniface d'empêcher qu'on ne mange de chair de

cheval, sans doute comme viande de sacrifice.]

[Note 268: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait

entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission

de ses péchés.]

Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en

expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales,

qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques,

Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population

parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie,

brigand par sa position, avait été longtemps serré dans ses roches

par les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci,

mais ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois contre

les Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain

d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[269]. Cependant les géants

de la montagne[270] descendaient peu à peu parmi les petits hommes

du Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca

de crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le

Nord; les landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils

venaient réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs

qui s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au VIIe

siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine

se trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les

nouvelles immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le

peuple, et s'étendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi

la Vasconia, la _Gascogne_. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à

la Garonne, un instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.

[Note 269: Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs,

qui furent battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient

imposé un tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles

enfants de Brunehaut.]

[Note 270: La taille des Basques est très-haute, surtout en

comparaison de celle des Béarnais.]

Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers

l'an 628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs

par les Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa

fille à Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre,

il aurait défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins,

contre leur oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert

n'est-il qu'une fable inventée plus tard pour rattacher les grandes

familles d'Aquitaine à la première race. Toutefois nous voyons peu

après les ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes.

Les arrières-petits-fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci

passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans

l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de

Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes;

l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle

pour entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint

Lambert à Maëstricht, et fonda l'évêché de Liége. C'est le patron des

chasseurs, depuis la Picardie jusqu'au Rhin.

Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant

roi de toutes les Gaules; maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire,

maître de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans

ses mains. Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme

nous le verrons plus tard, fut toujours d'être écrasées entre

l'Espagne et la France du Nord. Eudes fut battu par Charles Martel,

et la crainte des Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le

décida à lui livrer Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant

Toulouse, mais alors menacé par les Francs, il traita avec les

infidèles. L'émir Munuza, qui s'était rendu indépendant au nord de

l'Espagne, se trouvait à l'égard des lieutenants du calife dans la

même position qu'Eudes par rapport à Charles Martel. Eudes s'unit

à l'émir et lui donna sa fille. Cette étrange alliance, dont il

n'y avait pas d'exemple, caractérise de bonne heure l'indifférence

religieuse dont la Gascogne et la Guienne nous donnent tant de

preuves; peuple mobile, spirituel, trop habile dans les choses de ce

monde, médiocrement occupé de celles de l'autre; le pays d'Henri IV,

de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays de dévôts.

Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut

resserré dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife,

et n'évita la captivité que par la mort. Il se précipita du haut

d'un rocher. La pauvre Française fut envoyée au sérail du calife

de Damas. Les Arabes franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu

comme son gendre. Mais les Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et

Charles Martel l'aida à les repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine,

convaincue d'impuissance, se trouva dans une sorte de dépendance à

l'égard des Francs.

Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y

résigner. Il commença contre Pepin le Bref et Carloman (741) une

lutte désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les

ennemis déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe,

en Bavière, chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry,

tournèrent l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent

rappelés par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald

passa la Loire à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il

eu de plus grands succès; mais il semble avoir été trahi par son

frère Hatton, qui gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause

des malheurs futurs de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de

Toulouse.

Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever les

yeux, puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent

de l'île de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans

Grifon, jeune frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans

le frère d'Hunald. Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement

qu'en 759, lorsque Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque

où le califat venait de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché

dans les Asturies, y relevait la monarchie des Goths. Ceux de la

Septimanie (le Languedoc, moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer

aussi leur indépendance. Les Sarrasins qui occupaient cette contrée

furent bientôt obligés de s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths

s'était fait reconnaître pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde

et Béziers. Mais les Goths n'étaient pas assez forts pour reprendre

Narbonne. Ils appelèrent les Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art

des siéges, seraient restés à jamais devant cette place, si les

habitants chrétiens n'eussent fini par faire main basse sur les

Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes leurs portes. Pepin jura de respecter

les lois et franchises du pays.

Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains,

qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le

pays se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya

des députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de

rendre aux églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en

Aquitaine. Il voulait que ces églises jouissent de leurs terres,

avec toutes les immunités qui leur étaient jadis assurées; que ce

prince lui payât, selon la loi, le prix de la vie de certains Goths

qu'il avait tués contre toute justice; enfin, qu'il remît en son

pouvoir ceux des hommes de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des

Francs dans l'Aquitaine. Guaifer repoussa avec dédain toutes ces

demandes[271].»

[Note 271: Le continuateur de Frédégaire.

_Voy._ aussi Éginhard, Annal., ibid., 199: «Cum res quæ ad

ecclesias... pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis

sua jura redditurum, etc.»]

La guerre fut lente, sanglante, destructive. Plusieurs fois les

Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à

Autun, jusqu'à Châlons. Mais les Francs mieux organisés et s'avançant

par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils

brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une

fois. Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les

forts, ils traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la

même régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes, qui

faisaient la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant

que le roi des Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort

de Clermont, ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville

très-fortifiée, désespéra de lui résister désormais, et fit abattre

les murs de toutes les villes qui lui appartenaient en Aquitaine,

savoir: Poitiers, Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême et beaucoup

d'autres[272].»

[Note 272: Le continuateur de Frédégaire.]

Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes

sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il

perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte

de Poitiers fut tué en Touraine par les hommes de Saint-Martin de

Tours. Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de

nouveau, fut pris et pendu par les Francs, Guaifer lui-même fut

enfin assassiné par les siens, dont la mobilité se lassait sans

doute d'une guerre glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant

par la perfidie, se vit donc enfin seul maître de toutes les

Gaules, tout-puissant dans l'Italie par l'humiliation des Lombards,

tout-puissant dans l'Église par l'amitié des papes et des évêques,

auxquels il transféra presque toute l'autorité législative. Sa

réforme de l'Église par les soins de saint Boniface, les nombreuses

translations de reliques dont il dépouilla l'Italie pour enrichir la

France, lui firent un honneur infini. Lui-même paraissait dans les

cérémonies solennelles, portant les reliques sur ses épaules, celles

entre autres de saint Austremon et de saint Germain-des-Prés[273].

[Note 273: Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V.

433. «Rex, ad instar David regis... oblita regali purpura, præ gaudio

omnem illam insignem vestem lacrymis perfundebat, et ante sancti

martyris exequias exultabat; ipsiusque sacratissima membra propriis

humeris evehebat. Erat autem hiems.» Translat. S. Germani Pratens.,

ibid., 428 «... mittentes, tam ipse quam optimates ab ipso electi,

manus ad feretrum.»]

Charles[274], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt

seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme

l'avaient été Pepin l'Ancien par celle de Martin, et Pepin le Bref

par la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé

sans peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald,

sorti de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de

venger son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par

un fils de ce frère, auquel il avait fait jadis crever les yeux.

Cet homme indomptable ne céda pas encore; il parvint à se retirer

en Italie chez Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles

son gendre avait outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par

représailles les neveux de Charles, et menaçait de faire valoir

leurs droits. Le roi des Francs passa en Italie, et assiégea Pavie

et Vérone. Ces deux villes résistèrent longtemps. Dans la première

s'était jeté Hunald, qui empêcha les habitants de se rendre

jusqu'à ce qu'ils l'eussent lapidé. Le fils de Didier se réfugia

à Constantinople, et les Lombards ne conservèrent que le duché de

Bénévent. C'était la partie centrale du royaume de Naples; les Grecs

avaient les ports. Charles prit le titre de roi des Lombards.

[Note 274: On dit communément que CHARLEMAGNE est la traduction

de CAROLUS MAGNUS. «Challemaines si vaut autant comme grant

Challes.»--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,

KARL-MANN, l'homme fort.

Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mêmes Challes et

Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption française

de _mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de

Théophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec:

Karoullomaluos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frères portaient donc le

même nom.--Au Xe siècle, Charles le Chauve gagna aussi à l'ignorance

des moines latins le surnom de Grand, comme son aïeul. Épitaph., ap.

Scr. Fr., VII, 322.

... Nomen qui nomine duxit

De magni magnus, de Caroli Carolus.

C'est ainsi que les Grecs se sont trompés sur le nom d'Elagabal, dont

ils ont fait, bon gré, mal gré, Héliogabal, du grec _Hélios_, soleil.]

L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba

aux mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes

s'étaient affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards

pas grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et

Bénévent, ils n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout

autrement redoutables, il est vrai, étaient pris à dos par les

Slaves. Les Sarrasins, l'année même où Pepin se fit roi, perdirent

l'unité de leur empire; l'Espagne s'isola de l'Afrique, et se

trouva elle-même affaiblie par le schisme qui divisait le califat;

ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du côté des Pyrénées.

Ainsi deux nations restaient debout dans cet affaissement commun

de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de toutes, les

Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient vaincre;

plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux que les

Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les uns et les autres.

«Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs

avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice romaine,

où leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en effet les

plus disciplinables des barbares, ceux dont le génie était le moins

individuel, le moins original, le moins poétique[275]. Les soixante

ans de guerres qui remplissent les règnes de Pepin et de Charlemagne

offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques;

ils usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils

brisaient à la longue leur fougue et leur élan. Le souvenir le plus

populaire qui soit resté de ces guerres, c'est celui d'une défaite,

Roncevaux. N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts,

et dans ces déserts ils élevaient quelque place forte[276], et

ils poussaient plus loin; car on commençait à bâtir. Les barbares

avaient bien assez cheminé; ils cherchaient la stabilité; le monde

s'asseyait, au moins de lassitude.

[Note 275: Ceci est très-frappant dans leur jurisprudence. Ils

adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun

est propre à chaque tribu germanique. _Voy._ Grimm.]

[Note 276: Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine. (Eginh.

Annal., ap. Scr. Fr., V. 201); et en Saxe, la ville que les

chroniques désignent sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc,

ibid., p. 11), un fort sur la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.]

Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est

la longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces

rois qui mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui

remplissent presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent

bâtir et fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les

éléments dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et

firent oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne

comme à Louis XIV; tout data du _grand règne_. Institutions, gloire

nationale, tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient

combattu lui attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que

la race germanique[277]. Dans la réalité, la vieillesse même, la

décadence du monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne;

ce monde s'éteignant, toute vie se réfugia au coeur. Les hommes

illustres de toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs.

Trois chefs d'école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs,

y créèrent un mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des

Anglo-Saxons Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane.

Toute nation paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul

Warnefrid, le Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobart. L'heureux

Charlemagne profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui

étaient la lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques

et des saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les

Grecs et les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les

donna même à des laïques. Mais il confirma l'institution de la

dîme[278], et affranchit l'Église de la juridiction séculière[279].

Ce David, ce Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les

prêtres, et fut ainsi leur roi.

[Note 277: Grimm.]

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 26 / 30 段