à l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon, l. VII, Ep. V).
Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans
les montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53...
Arvernorum difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon
la tradition, n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en
faire le tour. Sans doute, comme plus tard au temps de Louis le Gros,
les Auvergnats abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur
petite, mais imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia
peroptime erat munita, relictis montanis acutissimis castellis, se
commiserunt). Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour
repousser ces Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam
murorum faciem, aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum
trita pectoribus confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te
(Mamerte) auctore, Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis
instituendisque populus arvernus, et si non effectu pari, affectu
certe non impari, coepit initiari, et ob hoc circumfusis necdum dat
terga terroribus.» (L. VII, Ep. ad Mamert.)
On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever
le siége (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Népos
fit la paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit
amèrement (l. VII, Ep. VII): «Nostri hic nunc est infelicis anguli
status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quam sub
pace conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ.
Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,
audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco
populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine
tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt
inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri
jejuniis præliatores!»
Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de
l'empereur avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, ep. XVI; l.
VIII, ep. VII; Jornandès, c. XLV.)--Euric relégua Sidoine dans le
château de Livia, à douze milles de Carcassonne, mais il recouvra
la liberté en 478, à la prière d'un Romain, secrétaire du roi des
Goths, et fut rétabli dans le siége de Clermont (Sidon., l. VIII,
Ep. VIII). Lorsqu'il mourut (484), ce fut un deuil public: «Factum
est post hæc, ut accedente febre ægrotare coepisset; qui rogat
suos ut eum in ecclesiam ferrent. Cumque illuc inlatus fuisset,
conveniebat ad eum multitudo virorum ac mulierum; simulque etiam
et infantium plangentium atque dicentium: «Cur nos deseris, pastor
bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis? Numquid erit nobis post
transitum tuum vita?... Hæc et his similia populis eum magno fletu
dicentibus...» Greg. Tur., l. II, c. XXIII.
Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine
indépendance. Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice
pour combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire
successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des
soupçons des Ariens, Burgundes et Goths; en 484, Apruncule, dont
Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),
et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé.
Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une
partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont
un Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220,
note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes,» (Greg.
Tur., l. IV, c. XXXV), et fut très-populaire (Fortunat, l. III, Carm.
26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.--Un Apollinaire fut évêque
de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint
Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: «Ibi
tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui
erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.
De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que
cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.
* * * * *
Greg. Tur., l. III, c. II: «Cum populus (Arvernorum) sanctum
Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima
et Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum
venientes, dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es
episcopus ordinatus. Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo
Apollinari locum hujus honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego,
inquit, præstabo, cujus potestati nihil est subditum? sufficit enim
ut orationi vacans, quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»--Les
Avitus semblent n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait
leur nom (_Avitacum_). Sidonius en donne une longue et pompeuse
description, carmen XVIII. Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré
de _dévoués_. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. III): «..... Vix
duodeviginti equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum...
transisti...» Cum tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa
convivas.»--Le nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille
originairement sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur
Arcadius, appela en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic
(530), préférant sans doute sa domination à celle de l'ami de saint
Quintien, du barbare roi de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).
Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296). Un
Ferréol occupa le siége d'Autun avant saint Léger. On sait que
la généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un
Capitulaire de Charlemagne (ap. Scr. Fr. V, 744) contient des
dispositions favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même
s'appelait _Reii Apollinares_).--Peut-être les Arvernes eurent-ils
grande part à l'influence que les Aquitains exercèrent sur les
Carlovingiens. Raoul Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le
même costume, les mêmes moeurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr.
Fr. X, 42).
CHAPITRE II
CARLOVINGIENS--VIIIe, IXe ET Xe SIÈCLES
700-900 ap. J.-C.
«L'homme de Dieu (saint Colomban) ayant été trouver Theudebert, lui
conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire
clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte
religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il
n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du
roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient
jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu
clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban
ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera
malgré lui[253].»
[Note 253: Vie de saint Colomban.]
Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences
que présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens
entrent dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement.
La tige de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf,
qui a son fils Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère
d'Arnulf est abbé de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille.
Toute cette famille est étroitement unie avec saint Léger. Le frère
de Pepin le Bref, Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres
frères sont archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins
de Charlemagne, Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de
Louis le Débonnaire, Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses
frères sont moines ou clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume
de Toulouse, est cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce
caractère ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur
étroite union avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de
Saint-Benoît.
Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[254].
Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des
Ferréols, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie
semble avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un
côté à la dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus
illustre de la Gaule romaine[255]. Quoi qu'il en soit, je croirais
aisément, d'après les fréquents mariages des familles ostrasiennes et
aquitaines[256], que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un
mélange de ces races.
[Note 254: Acta SS. ord. S. S. Ben., sæc. II.--Dans une vie de
saint Arnoul, par un certain Umno, qui prétend écrire par ordre
de Charlemagne, il est dit: «Carolus... cui fuerat trivatus
Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus filiam, Bhlithildem
nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens divitiis et genere,
in matrimonium accepit, de qua Burtgisum genuit, patrem B. hujus
Arnulfi.»--Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus aquitanico patre;
suevia matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de Tulle), in comitatu
Calvimontensi.»]
[Note 255: _V._ Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib.
VIII et XVII. On trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol:
«Sanctus Ferreolus, natione Narbonensis a nobilissimis parentibus
originem duxit; hujus genitor Anspertus, ex magno senatorum genere
prosapiam nobilitatis deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum,
filiam, vocabulo Blitil.»--Le moine Ægidius, dans ses additions à
l'histoire des évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit
que Bodegisile ou Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en
Aquitaine. D'après cette généalogie, les guerres de Charles Martel et
d'Eudes, de Pepin et d'Hunald, auraient été des guerres de parents.]
[Note 256: _V._ l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I,
preuves, p. 85, et notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée
par M. Rabanis). Les ducs d'Aquitaine, Boggis et Bertrand, épousèrent
les Ostrasiennes Ode et Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa
l'Ostrasienne Waltrude. Ces mariages donnèrent occasion à saint
Hubert, frère d'Eudes, de s'établir en Ostrasie, sous la protection
de Pepin, et d'y fonder l'évêché de Liége.]
Cette maison épiscopale de Metz[257] réunissait deux avantages qui
devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement
à l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus
germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté
était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre
chaque jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et
s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les
caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de
plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale,
dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des
barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les
Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque
celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de
celui du clergé.
[Note 257: La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en
un siècle et demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant
souvent mariés avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans
peine leur siége à leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires
prétendaient héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de
Tours dit, au sujet d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne
savait pas, le misérable, qu'excepté cinq, tous les évêques qui
avaient occupé le siége de Tours étaient alliés de parenté à notre
famille.» (L. V, c. L. ap. Scr. Fr. II, 264.)]
La bataille du Testry, cette victoire des grands sur l'autorité
royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,
légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un
jugement de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et
Bourgogne, cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées
désignées, sous Charles Martel, comme _pays romains_; il pénétra,
disent les chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les
ducs allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient
nulle raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être
n'eût pas vaincu sans eux. Par sa victoire même, Pepin se trouva
seul. Il se hâta de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au
parti d'Ébroin, qui n'était autre que celui de l'unité de la Gaule;
il fit épouser à son fils une matrone puissante, veuve d'un dernier
maire, et chère au parti des hommes libres. Au dehors, il essaya
de ramener à la domination des Francs les tribus germaniques qui
s'en étaient affranchies, les Frisons au nord, au midi les Suèves.
Mais ses tentatives étaient loin de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut
bien pis à sa mort; son successeur dans la mairie fut son petit-fils
Théobald, sous sa veuve Plectrude. Le roi Dagobert III, encore
enfant, se trouva soumis à un maire enfant, et tous deux à une femme.
Les Neustriens s'affranchirent sans peine. Ce fut à qui attaquerait
l'Ostrasie ainsi désarmée: les Frisons, les Neustriens la ravagèrent,
les Saxons coururent toutes ses possessions en Allemagne.
Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là
Plectrude et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de
Pepin, Carl, surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci.
C'était une branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang
d'un martyr. Saint Lambert, évêque de Liége, avait un jour, à la
table royale, exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la
concubine de Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et
tua l'évêque en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, était
allé en pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans
doute par les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi
de l'Église. Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers
douter s'il était chrétien. On sait que le marteau est l'attribut
de Thor, le signe de l'association païenne, celui de la propriété,
de la conquête barbare. Cette circonstance expliquerait comment un
empire, épuisé sous les règnes précédents, fournit tout à coup tant
de soldats et contre les Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes
hommes, attirés dans les armées de Carl par l'appât des biens de
l'Église qu'il leur prodigua, purent adopter peu à peu la croyance de
leur nouvelle patrie, et préparèrent une génération de soldats pour
Pepin le Bref et Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique
des Carlovingiens, le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles Martel,
offre une physionomie à part et très-peu chrétienne[258].
[Note 258: À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque
eût pensé devenir païenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci
enim, ut seniores dicunt, plus quam per tempus LXXX annorum synodum
non fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica
jura alicubi fundabant vel renovabant.»--Hincmar., epist. 6, c. XIX.
«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis
provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita
ut... multi jam in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine
baptismo manerent.»]
D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai,
appelèrent à leur aide les Aquitains qui, depuis la dissolution de
l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur
duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en
furent pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec
avantage, mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins,
maîtres de l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville
romaine et gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable
cavalerie se lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou,
jusqu'en Bourgogne[259], confiante dans sa légèreté, et dans
la vigueur infatigable de ses chevaux africains. La célérité
prodigieuse de ces brigands, qui voltigeaient partout, semblait
les multiplier; ils commençaient à passer en plus grand nombre: on
craignait que, selon leur usage, après avoir fait un désert d'une
partie des contrées du Midi, ils ne finissent par s'y établir.
Eudes, défait une fois par eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une
rencontre eut lieu près de Poitiers entre les rapides cavaliers de
l'Afrique et les lourds bataillons des Francs (732). Les premiers,
après avoir éprouvé qu'ils ne pouvaient rien contre un ennemi
redoutable par sa force et sa masse, se retirèrent pendant la nuit.
Quelle perte les Arabes purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne
saurait dire. Cette rencontre solennelle des hommes du Nord et du
Midi a frappé l'imagination des chroniqueurs de l'époque; ils ont
supposé que ce choc de deux races n'avait pu avoir lieu qu'avec un
immense massacre[260]. Charles Martel poussa jusqu'en Languedoc, il
assiéga inutilement Narbonne, entra dans Nîmes et essaya de brûler
les Arènes, qu'on avait changées en forteresse. On distingue encore
sur les murs la trace de l'incendie.
[Note 259: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à
composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de
Saint-Hilaire de Poitiers.]
[Note 260: Selon Paul Diacre (l. IV), les Sarrasins perdirent trois
cent soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Béjà a raconté cette
guerre vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare.
Une partie de son récit est en rimes, ou plutôt en assonances.
(On retrouve l'assonance dans la chanson des habitants de Modène,
composée vers 924):
Abdirraman multitudine repletam
Sui exercitus prospiciens terram,
Montana Vaseorum disecans,
Et fretosa et plana percalcans,
Trans Francorum intus experditat...
(Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)]
Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;
l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des
Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt
leurs divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les
Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de
la Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut
que par une longue suite d'expéditions que Charles Martel parvint à
les refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous
l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en
Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels
il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie
et de la Bourgogne[261]. Pour employer ces mêmes Germains contre
les Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce
qui explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et
leur soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent
dans la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque
peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta
obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu,
tandis que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de
Charles Martel, de Pepin et de Charlemagne.
[Note 261: Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tanta enim
profusione thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta
dedit militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii,
soldurii? on a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient
ainsi)..., ut non ei suffecerit thesaurus regni, non deprædatio
urbium..... non exspoliatio ecclesarium et monasteriorum, non tributa
provinciaram. Ausus est etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum
diripere, et eas commilitonibus illis tradere, etc.»--Frodoard, l.
II, c. XII: «Quand Charles Martel eut défait ses ennemis, il chassa
de son siége le pieux Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les
saints fonts de baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon,
simple tonsuré qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles Martel, né
du concubinage d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des
rois Francs, plus audacieux que tous les rois ses prédécesseurs,
donna non-seulement l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres
du royaume de France, à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il
ôta tout pouvoir aux évêques sur les biens et les affaires de
l'Église. Mais tous les maux qu'il avait faits à ce saint personnage
et aux autres Églises de Jésus-Christ, par un juste jugement, le
Seigneur les fit retomber sur sa tête; car on lit dans les écrits
des Pères, que saint Euchère, jadis évêque d'Orléans, dont le corps
est déposé au monastère de Saint-Trudon, s'étant mis un jour en
prière, et absorbé dans la méditation des choses célestes, fut ravi
dans l'autre vie; et là, par révélation du Seigneur, vit Charles
tourmenté au plus bas des enfers. Comme il en demandait la cause à
l'ange qui le conduisait, celui-ci répondit que, par la sentence des
saints qui, au futur jugement, tiendront la balance avec le Seigneur,
il était condamné aux peines éternelles pour avoir envahi leurs
biens. De retour en ce monde, saint Euchère s'empressa de raconter
ce qu'il avait vu à saint Boniface, que le saint-siége avait délégué
en France pour y rétablir la discipline canonique, et à Fulrad, abbé
de Saint-Denis et premier chapelain du roi Pepin, leur donnant pour
preuve de la vérité de ce qu'il rapportait sur Charles Martel, que,
s'ils allaient à son tombeau, ils n'y trouveraient point son corps.
En effet, ceux-ci étant allés au lieu de la sépulture de Charles, et
ayant ouvert son tombeau, il en sortit un serpent, et le tombeau fut
trouvé vide et noirci comme si le feu y avait pris.»]
L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre
de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient,
n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,
une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette
Église, romaine d'esprit[262], germanique de langue, Rome eut prise
sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves.
Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique,
ne pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe
de rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de
division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus
liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers
venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,
ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur
oreille.
[Note 262: Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit
à Boniface: «Provincia in qua natus et nutritus es, quam et in
gentem Anglorum et Saxonum in Britannia insula primi prædicatores ab
apostolica sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,
novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte
philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus,
ad Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...»--Ce
Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour
remplir le siége de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort
savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque
et latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était
conduit par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins
savant, et qui avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt
de eorum discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam
norunt.) Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir
des artistes de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère
de Weremouth, selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de
peintures achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître
chanteur avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist.
abbat. Wiremuth.)--Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et
Aldhelm, parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin,
selon Camden; il chantait lui-même ses _Cantiones Saxonicæ_ dans
les rues, à la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine
Græcorum, ex nitore Romanum, ex pompa Anglum.» (Warton, Diss. on the
introd. of learning into England, I, CXXII.)]