En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine,

à l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon, l. VII, Ep. V).

Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans

les montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53...

Arvernorum difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon

la tradition, n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en

faire le tour. Sans doute, comme plus tard au temps de Louis le Gros,

les Auvergnats abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur

petite, mais imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia

peroptime erat munita, relictis montanis acutissimis castellis, se

commiserunt). Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour

repousser ces Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam

murorum faciem, aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum

trita pectoribus confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te

(Mamerte) auctore, Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis

instituendisque populus arvernus, et si non effectu pari, affectu

certe non impari, coepit initiari, et ob hoc circumfusis necdum dat

terga terroribus.» (L. VII, Ep. ad Mamert.)

On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever

le siége (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Népos

fit la paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit

amèrement (l. VII, Ep. VII): «Nostri hic nunc est infelicis anguli

status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quam sub

pace conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ.

Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,

audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco

populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine

tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt

inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri

jejuniis præliatores!»

Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de

l'empereur avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, ep. XVI; l.

VIII, ep. VII; Jornandès, c. XLV.)--Euric relégua Sidoine dans le

château de Livia, à douze milles de Carcassonne, mais il recouvra

la liberté en 478, à la prière d'un Romain, secrétaire du roi des

Goths, et fut rétabli dans le siége de Clermont (Sidon., l. VIII,

Ep. VIII). Lorsqu'il mourut (484), ce fut un deuil public: «Factum

est post hæc, ut accedente febre ægrotare coepisset; qui rogat

suos ut eum in ecclesiam ferrent. Cumque illuc inlatus fuisset,

conveniebat ad eum multitudo virorum ac mulierum; simulque etiam

et infantium plangentium atque dicentium: «Cur nos deseris, pastor

bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis? Numquid erit nobis post

transitum tuum vita?... Hæc et his similia populis eum magno fletu

dicentibus...» Greg. Tur., l. II, c. XXIII.

Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine

indépendance. Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice

pour combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire

successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des

soupçons des Ariens, Burgundes et Goths; en 484, Apruncule, dont

Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),

et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé.

Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une

partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont

un Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220,

note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes,» (Greg.

Tur., l. IV, c. XXXV), et fut très-populaire (Fortunat, l. III, Carm.

26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.--Un Apollinaire fut évêque

de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint

Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: «Ibi

tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui

erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.

De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que

cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.

* * * * *

Greg. Tur., l. III, c. II: «Cum populus (Arvernorum) sanctum

Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima

et Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum

venientes, dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es

episcopus ordinatus. Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo

Apollinari locum hujus honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego,

inquit, præstabo, cujus potestati nihil est subditum? sufficit enim

ut orationi vacans, quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»--Les

Avitus semblent n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait

leur nom (_Avitacum_). Sidonius en donne une longue et pompeuse

description, carmen XVIII. Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré

de _dévoués_. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. III): «..... Vix

duodeviginti equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum...

transisti...» Cum tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa

convivas.»--Le nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille

originairement sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur

Arcadius, appela en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic

(530), préférant sans doute sa domination à celle de l'ami de saint

Quintien, du barbare roi de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).

Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296). Un

Ferréol occupa le siége d'Autun avant saint Léger. On sait que

la généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un

Capitulaire de Charlemagne (ap. Scr. Fr. V, 744) contient des

dispositions favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même

s'appelait _Reii Apollinares_).--Peut-être les Arvernes eurent-ils

grande part à l'influence que les Aquitains exercèrent sur les

Carlovingiens. Raoul Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le

même costume, les mêmes moeurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr.

Fr. X, 42).

CHAPITRE II

CARLOVINGIENS--VIIIe, IXe ET Xe SIÈCLES

700-900 ap. J.-C.

«L'homme de Dieu (saint Colomban) ayant été trouver Theudebert, lui

conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire

clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte

religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il

n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du

roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient

jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu

clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban

ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera

malgré lui[253].»

[Note 253: Vie de saint Colomban.]

Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences

que présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens

entrent dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement.

La tige de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf,

qui a son fils Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère

d'Arnulf est abbé de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille.

Toute cette famille est étroitement unie avec saint Léger. Le frère

de Pepin le Bref, Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres

frères sont archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins

de Charlemagne, Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de

Louis le Débonnaire, Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses

frères sont moines ou clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume

de Toulouse, est cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce

caractère ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur

étroite union avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de

Saint-Benoît.

Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[254].

Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des

Ferréols, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie

semble avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un

côté à la dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus

illustre de la Gaule romaine[255]. Quoi qu'il en soit, je croirais

aisément, d'après les fréquents mariages des familles ostrasiennes et

aquitaines[256], que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un

mélange de ces races.

[Note 254: Acta SS. ord. S. S. Ben., sæc. II.--Dans une vie de

saint Arnoul, par un certain Umno, qui prétend écrire par ordre

de Charlemagne, il est dit: «Carolus... cui fuerat trivatus

Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus filiam, Bhlithildem

nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens divitiis et genere,

in matrimonium accepit, de qua Burtgisum genuit, patrem B. hujus

Arnulfi.»--Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus aquitanico patre;

suevia matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de Tulle), in comitatu

Calvimontensi.»]

[Note 255: _V._ Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib.

VIII et XVII. On trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol:

«Sanctus Ferreolus, natione Narbonensis a nobilissimis parentibus

originem duxit; hujus genitor Anspertus, ex magno senatorum genere

prosapiam nobilitatis deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum,

filiam, vocabulo Blitil.»--Le moine Ægidius, dans ses additions à

l'histoire des évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit

que Bodegisile ou Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en

Aquitaine. D'après cette généalogie, les guerres de Charles Martel et

d'Eudes, de Pepin et d'Hunald, auraient été des guerres de parents.]

[Note 256: _V._ l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I,

preuves, p. 85, et notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée

par M. Rabanis). Les ducs d'Aquitaine, Boggis et Bertrand, épousèrent

les Ostrasiennes Ode et Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa

l'Ostrasienne Waltrude. Ces mariages donnèrent occasion à saint

Hubert, frère d'Eudes, de s'établir en Ostrasie, sous la protection

de Pepin, et d'y fonder l'évêché de Liége.]

Cette maison épiscopale de Metz[257] réunissait deux avantages qui

devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement

à l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus

germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté

était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre

chaque jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et

s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les

caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de

plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale,

dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des

barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les

Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque

celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de

celui du clergé.

[Note 257: La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en

un siècle et demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant

souvent mariés avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans

peine leur siége à leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires

prétendaient héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de

Tours dit, au sujet d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne

savait pas, le misérable, qu'excepté cinq, tous les évêques qui

avaient occupé le siége de Tours étaient alliés de parenté à notre

famille.» (L. V, c. L. ap. Scr. Fr. II, 264.)]

La bataille du Testry, cette victoire des grands sur l'autorité

royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,

légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un

jugement de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et

Bourgogne, cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées

désignées, sous Charles Martel, comme _pays romains_; il pénétra,

disent les chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les

ducs allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient

nulle raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être

n'eût pas vaincu sans eux. Par sa victoire même, Pepin se trouva

seul. Il se hâta de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au

parti d'Ébroin, qui n'était autre que celui de l'unité de la Gaule;

il fit épouser à son fils une matrone puissante, veuve d'un dernier

maire, et chère au parti des hommes libres. Au dehors, il essaya

de ramener à la domination des Francs les tribus germaniques qui

s'en étaient affranchies, les Frisons au nord, au midi les Suèves.

Mais ses tentatives étaient loin de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut

bien pis à sa mort; son successeur dans la mairie fut son petit-fils

Théobald, sous sa veuve Plectrude. Le roi Dagobert III, encore

enfant, se trouva soumis à un maire enfant, et tous deux à une femme.

Les Neustriens s'affranchirent sans peine. Ce fut à qui attaquerait

l'Ostrasie ainsi désarmée: les Frisons, les Neustriens la ravagèrent,

les Saxons coururent toutes ses possessions en Allemagne.

Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là

Plectrude et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de

Pepin, Carl, surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci.

C'était une branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang

d'un martyr. Saint Lambert, évêque de Liége, avait un jour, à la

table royale, exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la

concubine de Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et

tua l'évêque en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, était

allé en pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans

doute par les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi

de l'Église. Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers

douter s'il était chrétien. On sait que le marteau est l'attribut

de Thor, le signe de l'association païenne, celui de la propriété,

de la conquête barbare. Cette circonstance expliquerait comment un

empire, épuisé sous les règnes précédents, fournit tout à coup tant

de soldats et contre les Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes

hommes, attirés dans les armées de Carl par l'appât des biens de

l'Église qu'il leur prodigua, purent adopter peu à peu la croyance de

leur nouvelle patrie, et préparèrent une génération de soldats pour

Pepin le Bref et Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique

des Carlovingiens, le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles Martel,

offre une physionomie à part et très-peu chrétienne[258].

[Note 258: À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque

eût pensé devenir païenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci

enim, ut seniores dicunt, plus quam per tempus LXXX annorum synodum

non fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica

jura alicubi fundabant vel renovabant.»--Hincmar., epist. 6, c. XIX.

«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis

provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita

ut... multi jam in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine

baptismo manerent.»]

D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai,

appelèrent à leur aide les Aquitains qui, depuis la dissolution de

l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur

duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en

furent pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec

avantage, mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins,

maîtres de l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville

romaine et gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable

cavalerie se lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou,

jusqu'en Bourgogne[259], confiante dans sa légèreté, et dans

la vigueur infatigable de ses chevaux africains. La célérité

prodigieuse de ces brigands, qui voltigeaient partout, semblait

les multiplier; ils commençaient à passer en plus grand nombre: on

craignait que, selon leur usage, après avoir fait un désert d'une

partie des contrées du Midi, ils ne finissent par s'y établir.

Eudes, défait une fois par eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une

rencontre eut lieu près de Poitiers entre les rapides cavaliers de

l'Afrique et les lourds bataillons des Francs (732). Les premiers,

après avoir éprouvé qu'ils ne pouvaient rien contre un ennemi

redoutable par sa force et sa masse, se retirèrent pendant la nuit.

Quelle perte les Arabes purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne

saurait dire. Cette rencontre solennelle des hommes du Nord et du

Midi a frappé l'imagination des chroniqueurs de l'époque; ils ont

supposé que ce choc de deux races n'avait pu avoir lieu qu'avec un

immense massacre[260]. Charles Martel poussa jusqu'en Languedoc, il

assiéga inutilement Narbonne, entra dans Nîmes et essaya de brûler

les Arènes, qu'on avait changées en forteresse. On distingue encore

sur les murs la trace de l'incendie.

[Note 259: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à

composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de

Saint-Hilaire de Poitiers.]

[Note 260: Selon Paul Diacre (l. IV), les Sarrasins perdirent trois

cent soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Béjà a raconté cette

guerre vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare.

Une partie de son récit est en rimes, ou plutôt en assonances.

(On retrouve l'assonance dans la chanson des habitants de Modène,

composée vers 924):

Abdirraman multitudine repletam

Sui exercitus prospiciens terram,

Montana Vaseorum disecans,

Et fretosa et plana percalcans,

Trans Francorum intus experditat...

(Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)]

Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;

l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des

Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt

leurs divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les

Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de

la Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut

que par une longue suite d'expéditions que Charles Martel parvint à

les refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous

l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en

Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels

il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie

et de la Bourgogne[261]. Pour employer ces mêmes Germains contre

les Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce

qui explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et

leur soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent

dans la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque

peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta

obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu,

tandis que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de

Charles Martel, de Pepin et de Charlemagne.

[Note 261: Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tanta enim

profusione thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta

dedit militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii,

soldurii? on a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient

ainsi)..., ut non ei suffecerit thesaurus regni, non deprædatio

urbium..... non exspoliatio ecclesarium et monasteriorum, non tributa

provinciaram. Ausus est etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum

diripere, et eas commilitonibus illis tradere, etc.»--Frodoard, l.

II, c. XII: «Quand Charles Martel eut défait ses ennemis, il chassa

de son siége le pieux Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les

saints fonts de baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon,

simple tonsuré qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles Martel, né

du concubinage d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des

rois Francs, plus audacieux que tous les rois ses prédécesseurs,

donna non-seulement l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres

du royaume de France, à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il

ôta tout pouvoir aux évêques sur les biens et les affaires de

l'Église. Mais tous les maux qu'il avait faits à ce saint personnage

et aux autres Églises de Jésus-Christ, par un juste jugement, le

Seigneur les fit retomber sur sa tête; car on lit dans les écrits

des Pères, que saint Euchère, jadis évêque d'Orléans, dont le corps

est déposé au monastère de Saint-Trudon, s'étant mis un jour en

prière, et absorbé dans la méditation des choses célestes, fut ravi

dans l'autre vie; et là, par révélation du Seigneur, vit Charles

tourmenté au plus bas des enfers. Comme il en demandait la cause à

l'ange qui le conduisait, celui-ci répondit que, par la sentence des

saints qui, au futur jugement, tiendront la balance avec le Seigneur,

il était condamné aux peines éternelles pour avoir envahi leurs

biens. De retour en ce monde, saint Euchère s'empressa de raconter

ce qu'il avait vu à saint Boniface, que le saint-siége avait délégué

en France pour y rétablir la discipline canonique, et à Fulrad, abbé

de Saint-Denis et premier chapelain du roi Pepin, leur donnant pour

preuve de la vérité de ce qu'il rapportait sur Charles Martel, que,

s'ils allaient à son tombeau, ils n'y trouveraient point son corps.

En effet, ceux-ci étant allés au lieu de la sépulture de Charles, et

ayant ouvert son tombeau, il en sortit un serpent, et le tombeau fut

trouvé vide et noirci comme si le feu y avait pris.»]

L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre

de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient,

n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,

une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette

Église, romaine d'esprit[262], germanique de langue, Rome eut prise

sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves.

Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique,

ne pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe

de rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de

division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus

liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers

venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,

ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur

oreille.

[Note 262: Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit

à Boniface: «Provincia in qua natus et nutritus es, quam et in

gentem Anglorum et Saxonum in Britannia insula primi prædicatores ab

apostolica sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,

novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte

philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus,

ad Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...»--Ce

Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour

remplir le siége de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort

savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque

et latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était

conduit par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins

savant, et qui avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt

de eorum discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam

norunt.) Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir

des artistes de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère

de Weremouth, selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de

peintures achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître

chanteur avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist.

abbat. Wiremuth.)--Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et

Aldhelm, parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin,

selon Camden; il chantait lui-même ses _Cantiones Saxonicæ_ dans

les rues, à la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine

Græcorum, ex nitore Romanum, ex pompa Anglum.» (Warton, Diss. on the

introd. of learning into England, I, CXXII.)]

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 25 / 30 段