La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint

Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle

assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle

ne porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre

à un si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle

ne laisse pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique

d'avance pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision.

Dans cet étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur

moderne. «Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie;

pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à

l'eau, un jour seulement s'il ignorait que ce fût une faute.» En

général, la tendance est mystique; le législateur a plus égard aux

pensées qu'aux actes.--«La chasteté du moine[245], dit-il, s'estime

par ses pensées: que sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est

pas d'esprit?»

[Note 245: Bibl. max. PP. XII, p. 2. La base de la discipline est

l'obéissance absolue jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum

definitur? Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem

obedivit Patri pro nobis.»--Quelle est la mesure de la prière? «Est

vera orandi traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio

voti prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de

pénitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le

pain consacré devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau

par mépris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac,

vingt jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze

psaumes à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas répondu _amen_ au

bénédicité, qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas fait le signe

de la croix sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit),

ou sur la lanterne allumée par un plus jeune frère.--Cent coups à

celui qui fait un ouvrage à part.--Dix coups à celui qui a frappé

la table de son couteau ou qui a répandu de la bière.--Cinquante à

celui qui ne s'est pas courbé pour prier, qui n'a pas bien chanté,

qui a toussé en entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison

ou qui s'amuse à conter des histoires.--Celui qui raconte un péché

déjà expié sera mis au pain et à l'eau pour un jour (pour que l'on

ne réveille pas en soi les tentations passées?).--«Si quis monachus

dormierit in una domo cum muliere, duos dies in pane et aqua;

si nescivit quod non debet unum diem.--Castitas vera monachi in

cogitationibus judicatur... et quid prodest virgo corpore, si non sit

virgo mente?»]

Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa

liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était

loin pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de

pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la

barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était

toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il

fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux,

pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour

défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée

d'un indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était

d'accord ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal

disciple de saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en

Suisse, et y travailla pour son compte[246]. Saint Colomban, passant

alors en Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux;

c'était se tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de

regarder vers la Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur

le Rhin, il eut un instant l'idée d'entreprendre la conversion des

Suèves; plus tard, celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un

songe, et, lui traçant une image du monde, il lui désigna l'Italie.

Ce défaut de sympathie pour les Germains, pour les travaux obscurs

de leur conversion, est-il la condamnation de saint Colomban et de

l'Église celtique? Les missionnaires anglo-saxons, disciples soumis

de Rome, vont, avec le secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir

dans l'Allemagne cette moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu

cueillir[247].

[Note 246: Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall

prétendait avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus

ibi consummandis amore loci detentum, viæ longioris detractare

laborem, dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro

me laboribus fatigari; tamen hoc dicessurus denuntio, ne, vivente

me in corpore, missam celebrare præsumas.»--Un ours vint servir

saint Gall dans sa solitude, et lui apporter du bois pour entretenir

son feu. Saint Gall lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles

circumpositos habeto communes.» Poétique symbole de l'alliance de

l'homme et de la nature vivante dans la solitude.]

[Note 247: Les Bollandistes disent très-bien qu'il y a entre la

règle de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence

qu'entre les règles des franciscains et des dominicains. C'est

l'opposition de la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait

prévaloir: 1º sur le RATIONALISME des pélagiens; 2º sur le MYSTICISME

de saint Colomban.]

* * * * *

L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve

dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la

Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de

Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique

fut supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons

entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement

neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le

pays des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du

palais Ébroin envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint

Ouen, le vieux ministre de Dagobert, répondit sans hésiter: «De

Frédegonde te souvienne!»

Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert

III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald,

et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de

ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers,

oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs

des grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se

débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.

Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald,

l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II,

fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou

plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la

minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le

fameux Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de

la sainteté de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave

saxonne que Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands,

leur opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une

sainte.

Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M.

de Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un

officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la

protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce

de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces

mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major

domûs_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du

palais impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et

même de bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du

pouvoir royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le

roi, au moins jusqu'à Dagobert[248]. Quiconque connaît l'esprit de

la _famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire

un officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit.

Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont

honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées

par le dévouement personnel. Dans les _Nibelungen_, le maître des

cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux

festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur

d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.

Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand

dans le peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le

premier des leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix.

Or, à une époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous

la protection royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et

leudes, le juge des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.

[Note 248: «In infantia Sigiberti omnes Austrasii, cum eligerent

Chrodinum majorem domus... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.»

Greg. Tur., Epitom., c. LVIII. Ann. 628. Defuncto Gondoaldo...,

Dagobertus rex Erconaldum, virum illustrem, in majorem domus

statuit...»--656. «Defuncto Erconaldo..., Franci, in incertum

vacillantes, præfinito consilio Ebruino hujus honoris altitudine

majorem domo in aula regis statuunt» (Dagobert était mort et ils

avaient _élu_ pour roi Clotaire III). Gesta Reg. Fr. c. XLII,

XLV.--626. «Clotarius II... cum proceribus et leudis Burgundiæ

Trecassis conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent, mortuo

jam Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed omnes,

unanimiter denegantes, se nequaquam velle majorem domus eligere,

regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere...» Fredegar., c.

LIV, ap. Scr. Fr., II, 435.--641. «Flaochatus, genere Francus, Major

domus in regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum,

a Nantichilde regina in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.»

Id., c. LXXXIX, _ibid._, 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitulé:

_Geschichte der Merowingischen Hausmeier_ (1819), a réuni tous les

noms par lesquels on désignait les maires du palais:--Major domus

regiæ, domus regalis, domus, domus palatii, domus in palatio,

palatii, in aula. Senior domus.--Princeps domus.--Princeps

palatii.--Præpositus palatii.--Præfectus domus regiæ.--Præfectus

palatii.--Præfectus aulæ.--Rector palatii.--Nutritor et

bajulus regis? (Fred., c. LXXXVI.)--Rector aulæ, imo totius

regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos

palatii et Tutor regni.--Subregulus. Ainsi le maire devint presque

le roi, et réciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par

_gouverner le palais_.--Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio

Francorum, regebat palatium.»]

Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité,

lorsque tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand

les grands se fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il

prit pour y parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le

premier fut de choisir les ducs et les grands dans une autre province

que celle où ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs

clients; isolés ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils

auraient été les simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les

charges héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir

essayé de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui

composaient l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique,

et elle l'était en effet à cette époque.

Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un

maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de

Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido,

évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepin), marchent

contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie[249].

Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère

de Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en

profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône,

de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille,

qui était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du

Nord inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des

grands du Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même

Ébroin qu'il y avait enfermé lui-même. L'adoucissement des moeurs

est ici visible. Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût

infailliblement entraîné la mort.

[Note 249: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait aussi

une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque

d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques

de Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre

à leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint

Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas

moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque

de Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes

prennent évidemment part active à la querelle.]

Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la

Neustrie, qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès

de fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce

châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans

la forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme

enceinte et son fils enfant.

Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence,

mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions

qui venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles

étaient changés: pendant que les grands triomphaient avec saint

Léger en Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres

d'Ostrasie avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II),

que la famille des Pepin avait autrefois éloigné du trône, dans

l'espoir de s'y asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie

formèrent une armée à Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie,

où ils firent dégrader, aveugler, tuer saint Léger, comme coupable

d'avoir conseillé la mort de Childéric II. Au moment même, un autre

Mérovingien était tué en Ostrasie par les amis de saint Léger. Les

deux Pepin et Martin, petit-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux

de Grimoald, firent condamner par un conseil et poignarder Dagobert

II, le roi des hommes libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin.

Ébroin vengea Dagobert comme il avait vengé Childéric II. Il attira

Martin dans une conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué

peu après par un noble Franc qu'il avait menacé de la mort.

Cet homme remarquable, avait, comme Frédégonde, défendu avec succès

la France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands

ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent

défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule

germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner

un changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel

Ébroin et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant

considérer la bataille de Testry comme la chute de la famille de

Clovis. Peu importe que cette famille traîne encore le titre de roi

dans l'obscurité de quelque monastère. Désormais le nom des princes

mérovingiens ne sera plus attesté comme signe de parti; ils cesseront

bientôt d'être employés même comme instruments. Le dernier terme de

la décadence est arrivé.

Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la

femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils

étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans

la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit

comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient.

Il revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir

de nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette

fois des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens

et d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et

quand ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est

fondé en vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour

symboles le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des

loups, pour le courage et la voracité. Les derniers rois sont les

chiens, et la foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le

peuple, mal défendu par ses rois[250].»

[Note 250: Grégoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme

la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus

vaillant.]

La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des

quatre fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des

quatre fils de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent

meurent presque tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce

d'hommes particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc

à trente. La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à

vingt-cinq ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois;

Childéric II, à vingt-quatre; Clotaire III, à dix-huit; Dagobert II,

à vingt-six ou vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont

les _énervés_ de Jumiège, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les

articulations, et qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui

les porte à l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère.

Qui a coupé leurs nerfs et brisé leur os, à ces enfants des rois

barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse

et les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation

donne aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières,

les préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les

esprits cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les

barbares qui se trouvent tout à coup placés dans une civilisation

disproportionnée n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas

s'étonner s'ils s'y absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la

neige devant un brasier.

Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans

son langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après

avoir annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours:

«J'aurais souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle

faconde, que je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise

difficilement à une source dont les eaux tarissent. Désormais le

monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s'émousse en nous.

Aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges

précédents, aucun n'oserait y prétendre[251].»

[Note 251: Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: «Optaveram et ego

ut mihi succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad

instar. Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jam

senescit, ideoque prudentiæ acumen in nobis epescit, nec quisquam

potest hujus temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse

consimilis.»]

ÉCLAIRCISSEMENTS

TRIADES DE L'ÎLE DE BRETAGNE.

Qui sont les triades de choses mémorables, de souvenirs et de

sciences, concernant les hommes et les faits nombreux qui furent

en Bretagne, et concernant les circonstances et les infortunes

qui ont désolé la nation des Cambrions à plusieurs époques

(traduites par Probert. _Voy._ page 193.)

Voici les trois noms donnés à l'île de Bretagne.--Avant qu'elle fût

habitée, on l'appelait le Vert-Espace entouré des eaux de l'Océan

(the Seagirt Green Space); après qu'elle fût habitée, elle fut

appelée île de Miel; et après que le peuple eût été formé en société

par Prydain, fils d'Aedd le Grand, elle fut appelée l'île de Prydain.

Et personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les

premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-là, il n'y

eut aucun homme vivant, mais elle était pleine d'ours, de loups, de

crocodiles et de bisons.

Voici les trois principales divisions de l'île de Bretagne.--Cambrie,

Lloegrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun

d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont

gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d'Aedd le Grand;

et à la nation des Cambriens appartient le droit d'établir la

monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et

le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté

doit exister dans chaque contrée de l'île de Bretagne, et toute la

royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée; c'est

pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.

Voici les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne.--La voix

de la contrée, la royauté et la judicature d'après les établissements

de Prydain, fils d'Aedd le Grand. Le premier fut Hu le Puissant, qui

amena la nation le premier dans l'île de Bretagne; et ils vinrent de

la contrée de l'été, qui est appelée Defrobani (Constantinople?); et

ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'île de Bretagne et dans

l'Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils d'Aedd

le Grand, qui le premier organisa l'état social de la souveraineté

en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice que ce qui

était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la force. Le

troisième fut Dyvnwal Moemud; car il fit le premier des règlements

concernant les lois, maximes, coutumes et priviléges relatifs au pays

et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent appelés les trois

piliers de la nation des Cambriens.

Voici les trois tribus sociales de l'île de Bretagne.--La première

fut la tribu des Cambriens, qui vint dans l'île de Bretagne avec

Hu le Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas posséder un pays par

combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde

fut la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils

descendaient de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes

furent les Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des

Cambriens. Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce

qu'elles vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes

trois la même parole et la même langue.

Les trois tribus réfugiées: Calédoniens, Irlandais, le peuple de

Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'île de Wight,

lorsque leur pays était inondé; il fut stipulé qu'ils n'auraient le

rang de Cambriens qu'au neuvième degré de leur descendance.

Les trois envahisseurs sédentaires: les Coraniens, les Irlandais

Pictes, les Saxons.

Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwall

l'Irlandais (conquête de vingt-neuf ans), vaincu par Caswallon, et

les Césariens.

Les trois envahisseurs tricheurs; les Irlandais rouges en Alban, les

Scandinaves et les Saxons.

Voici les trois disparitions de l'île de Bretagne: la première est

celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles

vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde

fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?),

et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre; la

place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils

d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents

personnes dans dix vaisseaux; la place où ils allèrent est inconnue.

Voici les trois événements terribles de l'île de Bretagne: le premier

fut l'irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le

pays jusqu'à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté

Dwyvan et Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par

eux l'île de Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement

d'un torrent de feu jusqu'à ce que la terre fût déchirée jusqu'à

l'abîme, et que la plus grande partie de toute vie fût détruite. La

troisième fut l'été chaud, quand les arbres et les plantes prirent

feu par la chaleur brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et

d'animaux, diverses espèces d'oiseaux, vers, arbres et plantes,

furent entièrement détruits.

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 23 / 30 段