Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs

à l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre

eux et les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans

les campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas

dans la cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades,

des chorévêques[233]. Sa protection s'étendit à tous: ceux même

qu'elle n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la

tonsure. Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour

les Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent

dans l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les

portes; il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les

vainqueurs, ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de

la vie barbare, contre leurs passions, leurs violences, dont ils

souffraient autant que les vaincus.

[Note 233: [Grec: Tou chôrou episkopoi].--Dans les Capitulaires de

Charlemagne, on les nomme: «Episcopi villani;»--Hincmar, opusc. 33,

c. XVI: _vicani_.--Canones Arabici Nicænæ Synodi: «Chorepiscopus

est loco episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes

villarum.»--_Voy._ le Glossaire de Ducange, t. II.]

En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages

profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres,

des serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se

trouvèrent avoir vaincu pour l'Église.

Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[234],

agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens siéges

métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges,

perdent de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais

patriarches de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint

Martin de Tours est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour

la Grèce, l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arourês].

[Note 234: Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché

ses espions du vivant de Childebert, allait en récompense être

élevé au siége d'Avignon. Mais il supplie le roi «ne permiteret

simplicitatem illius inter senatores sophisticos ac judices

philosophicos fatigari.» Clotaire le fit évêque du Mans. Greg.

Turon., l. VI c. IX.]

C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à

chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric,

poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le

tombeau de saint Martin, pour savoir s'il lui est permis de tirer

le suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire

de Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non

moins violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois

terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui

les protége. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours

l'histoire de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les

clercs s'ils tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare,

réfugiées avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en

regardant curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les

parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts.

Les possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés,

dans l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares

vaut à l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être

donné à l'Église; c'est une sorte d'affranchissement. Les évêques

ne se font nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes

pieuses les concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les

soutiendra, s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette

terre, ce village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon

Gontran, au monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé

que par une violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et

du peuple devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter

de sa crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert,

les concessions remontent à Clovis; sous Pepin le Bref à Dagobert.

Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de

Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda

douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze

lieues de large dans la forêt d'Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Rémi,

reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert:

«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un

grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Rémi;

mais, comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville

d'autre habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné

à saint Nicaise, le roi offrit à saint Rémi de lui donner tout le

terrain qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa

méridienne, cédant en cela à la prière de la reine et à la demande

des habitants qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions et

contributions, et qui, pour cette raison, aimaient mieux payer à

l'église de Reims qu'au roi. Le bienheureux saint Rémi se mit donc

en chemin, et l'on voit encore aujourd'hui les traces de son passage

et les limites qu'il marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa

le saint homme, ne voulant pas que son moulin fût renfermé dans

l'enceinte. «Mon ami, lui dit avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve

pas mauvais que nous possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant

refusé de nouveau, aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à

rebours, lors le meunier de courir après saint Rémi et de s'écrier:

«Viens, serviteur de Dieu, et possédons ensemble ce moulin.--Non,

répondit le saint, il ne sera ni à toi, ni à moi.» La terre se déroba

aussitôt, et un tel abîme s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été

possible d'y établir un moulin.

«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui

il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh

bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce

bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de

Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et

contigu.

«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut

aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé

et tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait

toujours traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la

fin, se voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il leur dit:

_Travaillez toujours, et demeurez pauvres et souffrants_. Ce qui

s'accomplit encore aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa

parole. Quand le roi Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna

à saint Rémi, par rescrit de son autorité royale, tout le terrain

qu'il avait enclos en marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont

Luilly et Cocy, dont l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui

paisiblement...

«Un homme très-puissant, nommé Euloge, convaincu du crime

de lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à

l'intercession de saint Rémi, et le saint homme lui obtint grâce de

la vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit

à son généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay:

le bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution

temporelle comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge

couvert de confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y

pouvait plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence

royale, au déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui

disant que, s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en

distribuât l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite,

fixant la valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq

mille livres d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église

la propriété de ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres

ce bon exemple que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent

se jeter dans le sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs

de Dieu, et qu'ils leur rendent quelque service, jamais ils ne

le doivent faire en vue d'une récompense temporelle, ni accepter

en salaire des biens passagers, mais bien au contraire, selon le

commandement du Seigneur, donner pour rien comme ils ont reçu pour

rien...

«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour

son Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses

prédécesseurs, depuis le temps de saint Rémi et du roi Clovis, par

lui baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute

servitude et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou

renouveler ce privilége de l'avis de ses grands, et dans la même

forme que les rois ses prédécesseurs, ordonna que tous biens,

villages et hommes, appartenant à la sainte église de Reims ou à

la basilique de Saint-Rémi, situés ou demeurant tant en Champagne,

dans la ville ou les faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie,

Bourgogne, pays de Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine,

Poitou, Limousin, et partout ailleurs dans ses pays et royaumes,

seraient à perpétuité exempts de toute charge; qu'aucun juge public

n'oserait entrer sur les terres de ces deux saintes églises de Dieu

pour y faire leur séjour, y rendre aucun jugement ou lever aucune

taxe; enfin, qu'elles conserveraient à toujours les immunités et

priviléges à elles concédés par ses prédécesseurs...

«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du

palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies,

en signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au

village de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure

lui plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en

outre tout le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il

reposerait à l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de

saint Rémi, se mit en route et fit poser de distance en distance les

limites qui se voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte

pour obvier à toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant

de retour, lui confirma la donation de tout le terrain qu'il venait

d'enclore; et pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y

voit en toute saison l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun

autre lieu d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins

digne d'attention que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres,

sans doute en vue des mérites de son serviteur, c'est que, depuis la

concession faite au saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait

dommage en son domaine; et tandis que tous les lieux d'alentour sont

battus et ravagés, l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans

jamais oser les franchir[235].»

[Note 235: Frodoard.]

Aussi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout

y entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres,

tout se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce

qu'elle recevait du dehors; mais elle ne pouvait le faire sans se

détériorer d'autant elle-même. Avec les richesses, l'esprit du monde

entrait dans le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était

alors inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de

serfs, la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus

évêques restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de

grossièreté envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins,

de Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat;

les écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,

d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de

plus en plus rares: cinquante-quatre au VIe siècle, vingt au VIIe,

sept seulement dans la première moitié du VIIIe.

Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines.

L'état monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait

été pour la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux

préservés du mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé

gaulois. Ainsi, au premier âge de l'Église, le breton Pélage avait

allumé l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton

Faustus, plus modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse

école de Lérins. Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette

fois un Irlandais, saint Colomban, qui entreprit la réforme des

Gaules. Un mot sur l'Église celtique.

Les Kymrys de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls

d'Irlande, poëtes et mystiques, présentent toutefois dans leur

histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance

et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les

Grecs, et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant

de révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les

Églises de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai

fils d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit

les Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban,

au VIIe siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de

célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes

que vous autres Romains[236].» Ce fut un Irlandais, un disciple

de saint Colomban, Virgile, évêque de Salzburg, qui affirma le

premier que la terre est ronde, et que nous avions des antipodes.

Toutes les sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les

monastères d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[237],

ne connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes

presbytériens d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé

élu par eux; l'évêque n'était, conformément au sens étymologique,

qu'un surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement

observé dans cette Église[238]. Elle se distinguait encore par la

forme particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En

Irlande, on baptisait avec du lait[239].

[Note 236: Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore

le Cercle de l'Astronome, _Cærrig-Bruydn_, et la Cité des Astronomes,

_Cær-Edris_. Rowland, _Mona antiqua_, p. 84. Low, _Hist. of Scotl._,

p. 277.]

[Note 237: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des

racines analogues dans les langues latine et celtique.]

[Note 238: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part

dans les dons faits à l'autel. (Low.)]

[Note 239: Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: «In Hybernia

lac adhibitum fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi

baptizabantur, testis est Bened. abbas Petroburg.» T. I, p. 30.

(On plongeait trois fois les enfants dans de l'eau, ou dans du

lait si les parents étaient riches; le concile de Cashel (1171)

ordonna de baptiser à l'église.)--Ex Concil. Neocesariensi, in vet.

Poenitentiali, discimus infantem posse baptizari inclusum in utero

materno, cujus hæc sunt verba: «Prægnans mulier baptizetur, et

postea infans.»--On voyait souvent en Irlande des évêques mariés.

O'Halloran, t. III.--Au IXe siècle, les Bretons se rapprochaient

par la liturgie et la discipline de l'Église bretonne anglaise.

Louis le Débonnaire, remarquant que les religieux de l'abbaye de

Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée chez les Bretons

insulaires, leur ordonna de se conformer en cela, comme en tout,

aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves II, 26.--D.

Morice, preuves I, 228.]

Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona,

fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques.

Iona, la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines,

l'oracle de l'Occident au VIIe et au VIIIe siècles. C'était la ville

des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux

usurpateurs qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles

de l'Empire[240], les papes la continuèrent contre l'hérésie

celtique, contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise.

À cette Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa

souvent des Grecs; dès le commencement du Ve siècle, elle envoie

contre eux Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines

de Palladios parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles

qu'il attaquait. Des hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup,

saint Germain d'Auxerre[241], et trois disciples de saint Germain,

Dubricius, Iltutus et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On

sait toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus

incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture

dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de

monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident.

L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses, mais dès

que les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en

Bretagne le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés

de Rome réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent

cette conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats.

Du monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint

Colomba, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[242], dont

nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent

et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église

irlandaise.

[Note 240: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)]

[Note 241: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint

Hilaire, évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de

Troyes.--Saint Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes

de la marche Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se

livrait tout entier à la chasse, et élevait des trophées en mémoire

des succès qu'il y obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en

chassa, puis le convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour

disciples sainte Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint

Martin, le chasseur et le soldat, étaient les deux saints les plus

populaires de la France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain

dans le patronage des chasseurs.]

[Note 242: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de

son nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifient colombe dans

les livres saints.]

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de

l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la

Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion

disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population

gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la

Neustrie avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était

réunie sous Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs

que Romains, devaient être favorables aux progrès de l'Église

celtique, dont les moeurs et les lumières faisaient honte au

caractère barbare qu'avait pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons.

Une foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les

nombreux monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint

Colomban, nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes

solitudes des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance

que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là,

il reçut bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la

Gaule. Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité

des rites irlandais prêtait à leurs attaques[243]. La liberté avec

laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion

de Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par

les États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet

pour ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples

comme le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De

là Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda

le fameux monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du

bavarois Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à

Bobbio, et y resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît

Clotaire, vainqueur, de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il

écrivit au pape ces lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion

des Églises irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de

la reine des Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit.

Peut-être les opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église

d'Irlande étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert son fils.

Du moins, nous voyons ces princes multiplier par toute la France les

monastères de saint Colomban. Au contraire, la race ostrasienne des

Carlovingiens doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir

tous les monastères à la règle de saint Benoît.

[Note 243: Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé

contre lui.--Biblioth. max Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam

gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestra

sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro

Christo salvatore, communi domino ac Deo, in has terras peregrinus

processerim, deprecor vos per communem dominum qui judicaturum...

ut mihi liceat cum vestra pace et charitate in his sylvis silere et

vivere juxta ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum,

sicut usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis...

Capiat nos simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni

simus meriti... Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo

traditioni patriæ meæ...»]

Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs

d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints

Magne et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près

d'Augsbourg; saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont;

saint Omer, saint Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la

Flandre; saint Wandrille, parent des Carlovingiens, fondateur de la

grande école de Fontenelle en Normandie, qui doit être à son tour

la métropole de tant d'autres. Ce fut Clotaire II qui éleva saint

Amand à l'épiscopat, et Dagobert voulut que son fils fût baptisé par

ce saint. Saint Éloi, le ministre de Dagobert, fonde en Limousin

Solignac, d'où sortira saint Rémacle, le grand évêque de Liége. Il

avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur, accordez-moi ce don, pour

que j'en fasse une échelle par où vous et moi nous monterons au ciel.»

À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres

aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et

d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses

révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier

en Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre

qu'une foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de

toute la Gaule et de la Grande-Bretagne.

Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères

s'étaient soumis? Les bénédictins ne demandent pas mieux que de nous

persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît[244], et

les textes mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire.

Par exemple, des religieuses obtiennent de saint Dodat, disciple de

saint Colomban, devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un

rapprochement des règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît,

de saint Colomban; saint Projectus en fit autant pour d'autres

religieuses. Ces règles n'étaient donc pas les mêmes.

[Note 244: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer

les écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des

peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des

livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore

au XVIe siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on,

portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.]

Histoire de France (Volume 1/19) · 第 22 / 30 段